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Ibid

N'allons point voir, dès lors, en cette dialectique du renoncement, un désaveu de l'inquiétude vitale et une négation de la Vie. Bien plutôt, en nous détournant ainsi par degrés des images de notre essence, que construisent en nous et notre mémoire et notre souci du meilleur, c'est au schéma infidèle ot extérieur de la Vie concrète que nous enlevons la force illusoire dont il dispose; et c'est au contact le plus immédiat avec la Vie elle-même (|ue parvient notre enthousiasme libéré. En sorte que la dénonciation pratique de nos désirs, si elle nous abîme enfin dans le désintéressement le p'us radical à l'égard de notre désir de nous-mêmes, parfait [ei assure le désir premier qui nous fonde, non l'aspiration trompeuse à l'isolement et au vide, mais l'aspiration à la plénitude d'une existence que rien n'appauvrit et ne saurait anéantir.

En cette évolution de l'homme intérieur, si nette et décisive que soit rinfluence des amitiés salutaires, puisque l'œuvre qu'elles poursuivent est d'opérer en nous le détachement, il est inévitable que nous échappe la douceur même de l'amitié ci que se produise en notre cœur la triste lassitude des sécheresses désolantes. Qui n'a éprouvé, aux heures de l'élargissement, alors (pie l'horizon des êtres l'cculait dev.int le regard plus aigu, et (jue l'inquiétuile d aimer et de coimaître devait nous permettre de savourer les charines de res(u''r;iuce inépuisable, le désenchantement cru<'l (|ui emplissait alor.s d indilTércnce notre coMir, inrap.iblc désormais de senti-

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ment et de joie? Nous avons perdu nos limites et le facile plaisir des attachements qui nous suffisaient. A quoi nous servent les perspectives immenses, où nul être n'arrête nos yeux et n'accroche notre sentiment? N'est-ce point réaliser, à travers l'évolution de l'àme, une mort continuelle des êtres auxquels pourrait aller son amour, une mort anticipée des affections ultérieures et consolantes que notre aspiration, jamais éteinte, substituait par avance aux amitiés abolies? Sous le vain prétexte d'assurer à notre cœur, par delà tous les mirages, la réalité qu'il pressent, allons-nous donc tuer en lui, à force de négations et de remises, la puissance d'aimer et le goût même de pressentir'?

Combien lâches ces doutes et ces regrets! Mais quelle vanité surtout dans ces lamentations sur la vanité des renoncements sans terme! Nous ne sommes pas les maîtres de nous renoncer ou de nous retenir; et la sécheresse que nous redoutons s'installera chez nous à demeure si nous travaillons à l'écarter en nous refusant à son œuvre nécessaire. C'est en elle, et par elle, mais non contre elle, que l'obstination de notre cœur doit poursuivre sa conquête des im médiations pacifiantes, du sentiment invincible, de la joie libérée.

1. Cf., sur les sécheresses : S. Jean de la Croix, Nuit obscure de Vâme; Molinos, Guide spirituel, 1. l; De Imitatione Christi, 1. II, cap. ix (De carentia omnis solatii).

Oui, que nous en acceptions l'épreuve ou que nous en récusions l'exigence, nous devrons suhir, un jour ou l'autre, l'action, funeste ou salutaire, de la sécheresse spirituelle. Si nous prétendons attacher noire cœur à l'étroitesse d'une affection unique, notre inquiétude indéracinable, avide d'une affection plus réelle et plus vaste, nous désabusera, malgré nous, de cet attachement borné. Si nous voulons détacher notre cœur de toutes affections étroites, notre désir d'aimer et d'être, inquiet de réalisation particulière et actuelle, nous insinuera un doute, malgré nous, sur la valeur do ce délacheniont sans bornes. Mais que, méprisant la mollesse de ce doute, puisque le renoncement est inévitable, nous persistions, malgré la sécheresse qui nous afilige, à maintenir en nous le Silence et à tendre, par l'action qui nous détache, vers la joie supérieure, nous détruirons en nous, par cette obstination courageuse, la possibilité môme des sécheresses futures, puisque l'abandon parfait do toutes limites déracinera de notre cœur toutes les illusions. Ainsi, revenus des partialités de l'apparence, comprendronsnous enfin la l'aibh'sse dos intiiilioiis iiilirinos (juo nous prêtent les sens et l'entendement, et goùterons-nous, en sa générosité parfaite, l'intuition vraiment immédiate que nous donne sans réserves, au « contre » mystique de l'expérience inconsciente, rox|>ansion infinie du Sonfinionl.

Mais, si toutes les âmes sont appelées ou condamnées à la sécheresse, toutes ne sont pas également aptes au renoncement volontaire et libérateur. La durée qui consstitue leur vie n'offre pas en toutes une égale tension ; et la différence du rythme qui les mesure détermine une différence entre leurs énergies passionnées et leurs évaluations agissantes ^ Certaines, au rythme lent et paresseux, capables seulement d'intuitions fragmentaires, impuissantes à concevoir l'unité sans fin d'une inquiétude qui les transcende, regretteront un jour l'aveuglement de leurs amitiés mesquines; mais leur désir misérable les attachera de nouveau à d'autres amitiés aussi étroites et décevantes que les premières; et la sécheresse qui les tourmente ne sera pour elles que principe de douleur et de désenchantement sans fin. Les âmes privilégiées, au rythme rapide et diligent, incapables, à cause de l'inquiétude qui les travaille, de se plaire aux intuitions partielles, éprises de leurs amitiés en raison de la richesse qu'elles y découvrent, banniront de leur mémoire tous les regrets qui les avilissent, et, par une critique incessante de leurs désirs incomplets, appelant à leur aide la sécheresse qui les délivre, prépareront l'avènement de l'amitié totale et de l'intuition définitive.

Reconnaît-on, à ce degré supérieur de la Vie, loin des sarcasmes méprisants et des railleries défensives d'une intellig.ence méconnue, le rôle nécessaire et l'action bienfaisante de l'ironie spirituelle? Ne croyons pas que

1. Cf. Bergson, en particulier Introduction à la Métaphysique.

LE RENOXCKMENT 217

cette marche au Sentiment pur soit dénuée de toutes discordances, et que le renoncement volontaire consiste dans l'évolution simple et mélodique d'un thème sentimental. Une critique impitoyable de nos faiblesses, de nos amours propres, de nos amitiés défaillantes et pauvres, s'impose à la richesse de notre désir véritable; et le renoncement qui nous transfigure est identique, d'abord, à l'ironie qui nous désagrège. Si nous,abjurons les ressources mauvaises d'une réflexion qui nous affirme sous des formes illusoires et nous dérobe ainsi la réalité foncière de notre essence, nous invoquerons, au contraire, les ressources fécondes d'une intelligence qui ruine à mesure nos illusions distinctives et nous contraint, par l'amertume qu'elle nous inflige, à chercher, au delà de nos aflections partielles et apparentes, notre réalité essentielle. L'ironie, infiniment souple en sa critique renaissante, se fait donc révélatrice du mystère par les négations qu'elle formule; et, si elle s'acharne à dénoncer la malice et la misère de nos déguisements, c'est que, procédant, comme l'inquiétude qui l'utilise, du besoin de nous « déifier », elle n'est, en son action supérieure et intuitive, que la forme la plus efficace du renoncement et de l'abandon '.

Abandon total, et de ce que l'on aime et do ce que Ton est. C'est ici (juo divorceront sans remède les deux sortes d'àmes, qu'oppose entre elles la contrariéh' Ao, leur

1. Sur ce besoin de drijicalion, cf. Molitios, Guide spiriliirl, en pnrticulirr 1. III, chap. xix et xx.

double rythme. D'un abandon partiel, et qui réserve ce que l'on chérit, beaucoup sont capables, même parmi les plus lâches. Et n'est-on point forcé chaque jour à un tel sacrifice? On délaisse, ne pouvant s'y fixer, les plaisirs qui s'écoulent; on laisse aller, à mesure, ses désirs et ses croyances. Mais à soi-même qui donc renoncerait de la sorte? et quelle amitié sincère ne réserverait précisément, en un sacrifice consenti, le salut de l'amitié? Pourtant, un abandon réel s'exprime par un renoncement absolu ; et prétendre réserver quelque chose, c'est méconnaître que l'on veut toutes choses, et borner ainsi tout ensemble et l'amitié que l'on sauvegarde et soi-même que l'on revendique ^

Certes, l'abandon qui nous réalise n'est pas l'indifférence du cœur; et, si l'affection qui nous possède est digne du nom qu'elle porte, l'abandon de notre renoncement à l'amour-propre s'incarnera dans notre confiance absolue en l'amitié. Mais d'une telle confiance, puisqu'elle est totale, oîi donc sera la mesure? Et, puisqu'elle doit être réciproque, comment imposerions-nous à celui qui nous aime d'enclore son acte et son être dans les limites de l'affection conforme à nos désirs? Aimer vraiment et sans mesure, c'est donc être prêt au sacrifice, i)on de l'amitié et de l'ami, qui demeurent inaliénables, mais des images profanes et restreignantes qui déguisaient à notre cœur ensommeillé le destin infrangible de l'ami et l'informulable exigence de l'amour. Et si la confiance est

1. Cf. Pascal, Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies.

mutuelle et entière, nous irons au devant du sacrifice, et nous assurerons l'inévitable de la soulîrance, dût-elle atteindre ceux qui nous aiment en nous atteignant, afin de libérer leur cœur des contraintes et des obstacles qu'ils aiment en notre affection, et de réveiller en eux l'exigence du dépassement et l'appétit de l'éternel. Il ne s'agit pas de tuer en eux Famitléqui nous fait leur, ni de calomnier en leur âme ce que vraiment nous sommes, mais d'épurer, en les désabusant, l'image qu'ils nourrissent de notre réalité apparente, afin que nous soyons leur dans toute la sincérité de l'exigence qui les emporte au delà de cette complaisance et de cette illusion. Pauvre amitié, dès lors, celle qui tressaille devant la douleur de celui que l'on aime, sans voir en la douleur qu'il traverse, et qui est voulue par nous, le signe indéniable de notre tendresse supérieure et de son affranchissement. Injuste amitié, celle qui usurpe, en la ruse alliciante des tendresses flatteuses, l'immensité d'un cœur. Douce et tendre amitié, celle qui s'épanouit, par le renoncement qu'elle suggère et la soufl'rance qu'elle insinue, au destin mystérieux de la Tendresse sans mesure.

C'est donc aimer l'amidé que d'aimer la souIVrance, |tuisque chercher à souITrir c'est se déprendre de ses propres limiles |iour élargir son ani(»ur, et vouloir la souffrance de celui (pie l'on aime c'est vouloir sa libération et son élargissement, l^t n'allons |)oiiil l'aire de la soulïrance el du sacrifice les objets occasionnels d'une préférence passagère et d'un acquiescement forcé. C est

avec l'enthousiasme des joies sans regret que nous devons pratiquer le renoncement, si nous voulons parvenir à l'intuition pacifiante et totale; et la résignation d'un cœur malade et meurtri a la douleur inévitable n'est que la contrefaçon et la caricature de cet élan joyeux et affirmatif. Souffrir dans son corps parce que l'on veut souffrir et savoir qu'on le veut et que cela est un bien, dure et haute méthode pour réaliser, comme Pascal, la Vie bienheureuse ^ Mais souffrir dans son âme, et provoquer cette souffrance par la mort renouvelée des élans même de notre chère tendresse, et, pour mieux parfaire la beauté de cette mort, s'éprendre de la mort elle-même et du néant des désirs; — méthode surhumaine, et pourtant nécessaire, pour réaliser l'accomplissement de l'humaine destinée -.

En la prison d'un triangle mystique, sur les pavés irréels dont mesure la hauteur et l'elTroi le geste effaré et minuscule de deux témoins terrestres, voyez s'accomplir le mystère de l'amitié parfaite et de l'intuition ultime. Debout, en sa robe très sombre, visage net dont rien ne masque l'immobile et fervente décision, tendant vers l'anneau nuptial la symbolique blessure de sa main aux stigmates visibles, voici le Fiancé. En face de lui, se détachant sur le fond indistinct des nuages et des broussailles, sa robe blanche parsemée d'ombres sordides, déchirée par les ronces qui agrippent et mordent la misère

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