Cf. Maurice lîlondpl, L'Action
de ses jambes dépouillées et de ses pieds nus, très grande et sans forme, les bras démesurés et décharnés, face pâle aux cheveux blancs qui retombent sans grâce, tristesse hâve et que nul charme n'embellit, c'est l'Epousée promise. Entre eux, détournant de cette femme étrange un regard où l'on sent poindre une sorte de frayeur, les yeux fixés avec la douceur d'une admiration compatissante sur l'homme héroïque, le Christ, à qui la souffrance est pourtant familière, échange les anneaux, comme s'il hésitait à conclure ce mariage surprenant. A droite et à gauche, recueillis mais stupéfaits, raidissant les mains en un geste étonné, ou bien conviant à ce spectacle ceux dont les pensées vont ailleurs, riches scandalisés, magistrats qui tiennent le glaive, jeunes filles au manteau somptueux, les anges aux ailes éployées, les saints presque incrédules et les saintes saisies d'épouvante, s'inclinent vers le couple bizarre. Au-dessus, dans un envol vers les hauteurs, deux anges emportent, l'un la demeure de la joie pure, basilique surmontée d'une étoile, l'autre un vêlement brodé, symbole des richesses éternelles. Et deux mains, petites mais impérieuses, comme détachées d'un corps invisible, s'allongent hors de la nue pour saisir et consacrer ce double gajiie de l'union mvstique. Et, si l'Epoux au cœur ingénu, au regard d»! sérénité, ne voit rien de cette surprise et de cet envol et de cette acceptation divine, c'est ipi'il roiilciniile avec amour l'Epouse effrayante et miséreuse, et ([u il (léiouvre, en celle qu'il a vouliio, tout<\s les splendeurs du rmon-
cemenl, tous les trésors de l'âme, toutes les affections du cœur, toutes les formes du Réel, toutes les joies de la Yie. Telle est, peinte par Giotlo sous la voûte assisiate, l'Allégorie de François et de la sainte Pauvreté.
L'amour de la mort, c'est donc là le secret du renoncement et le dernier mot de l'abandon. Non le désir, très simple, de la mort charnelle, vœu pratique et sans amour de ceux qui ne renoncent pas, mais qui veulent, au delà de la vie, la négation de la souffrance, ou la réalisation, hors de la souffrance et du sacrifice, du bonheur sans trouble, en pleine conscience. La mort dont nous aurions l'amour, si nous voulions le renoncement, c'est l'anéantissement continuel de ce qui nous distingue et nous particularise, de ce qui distingue et particularise ceux à qui nous étions attachés. C'est la désappropriation sans terme de tout ce qui fait la valeur de notre vie, l'indifférence à nos idées, à notre délicatesse, à nos raffinements subtils, à notre simplicité même et à notre perfection. C'est le mépris irrémédiable de l'estime où les
autres nous tiennent et nous exaltent; mieux que le doute sur nous, signe encore apparent de notre désir de gloire et de progression spirituelle, c'est la tranquille abdication de toute pensée sur nous- même, et c'est aussi l'irrévocable déchéance de notre estime pour les autres et du
noble souci do les parfaire. Bien plus : c'est, dans la solitude de l'intelligence qui rejette sa fonction, l'oubli scandaleux de la vérité oii aspirait noire ontliousiasme; et c'est, dans l'isolement du vouloir qui renie son bien, l'ignorance outrageuse de la vertu où nous guidait notre désintéressement méritoire. Mais n'est-ce pas, dans la barbarie nouvelle de notre âme sans idéal, l'inconscient dédain pour la beauté barmonieuse et musicale de la nature contemplée et de la vie intérieure'?
Il est des jours où s'empare souverainement de nos cœurs apaisés l'expérience sans at*raits du^vide dénué de toute saveur et du néant que nous n'appelions pas et que nul goût ne rend aimable à nos désirs éteints. Ce n'est plus l'active sécberesse où nous trouvions notre vigueur; c'est l'indifférence totale au repos et à l'action, non l'évanouissement de la pensée mais comme une absence fatale hors de nos idées claires et de nos impressions vivantes, l'étrange tourbillon de l'être autour d'un cadavre éveillé qui regarde l'agitation persistante <le sa mémoire à la transparence glacée de son cercueil de verre. Heslerons-nous ainsi, dans le calme lucide de la mort, sans inquiétude et sans joie, n'étant plus ce que nous fûmes et ne souhaitant pas devenir autres, pacifiés, certes, mais vraiment anéantis?
Nous denKUircrons en cette torpeur de mort, en cette claire imonscioiicc, en celto vision négative, si nous
1. Sur la (li'sapinoprialioii, cf. Moliiios, Gtiidf xpirilucl, I. III; S. Jean de la Croix, IS'itil obscure de l'âinc; el all^^^>i la Voix du Silence
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demeurons fixés à nous-même, plongés en notre vide, rivés à notre néant. Qu'une telle attitude est loin encore du renoncement véritable, de l'abandon sincère, de l'impossibilité d'un retour sur nous-même et sur le néant de notre cœur! Ce n'est point dans la solitude que s'accomplira pour nous le mystère du vouloir épris d'abdication. Et s'il est nécessaire que nous abjurions, sous diverses formes, un idéal fait à notre mesure; s'il faut que nous devenions ingrats à l'estime réciproque en l'oubli fatal des distinctions individuelles; si notre subtilité et nos raffinements doivent se muer pour nous en chose étrangère; — c'est que, précisément, notre vouloir et notre âme se sont écoulés et engloutis dans l'amitié sans retour, et que celui que nous aimons n'est plus désormais, à notre cœur obstiné, un « autre », qu'il accueillerait à dessein, en l'apparent abandon de sa propre complaisance. Si nous voulons le renoncement et la mort spirituelle, c'est en l'amitié qui nous absorbe et nous remplace que nous les réaliserons vraiment; c'est par l'amitié que s'éteindront, en lui comme en nous, les désirs qui nous individualisent et nous restreignent; c'est à force d'amitié que nous anéantirons, en cette union mystique, ce qui maintenait de lui à nous une diversité douloureuse, et que nous accomplirons, en cette transparence "lumineuse de la Vie, en cette pénétration parfaite qui nous supprime i l'un et l'autre, en cette mort féconde de notre moi et du sien, en cette connaissance immédiate et efficace du Sentiment qui nous fonde en nous détruisant tous deux,
l'acte vivifiant de la transcendance qui mortifie et de l'intuition qui tue.
Oui, c'est la mort qui est la grande révélatrice de l'amitié; et, si la mort charnelle n'est que le symbole de l'épreuve décisive, si le renoncement en l'esprit constitue l'épreuve véritable, nous aurions tort de n'accorder au symbole qu'une valeur d'emprunt, et de ne point chercher dans la tristesse des séparations irrévocables le secret des expériences profondes et des joies intuitives de l'abandon créateur. Nul ne connaît l'immédiation réelle et l'essence intime, s'il n'a éprouvé l'amitié mystique dans la mort brutale et réalisé dans l'enchantement des cimetières l'expérience pure et silencieuse de l'inefTable plénitude.
Tragique impression qui nous étreint le cœur, lorsque nous quittons la berge paisible du canal aux eaux mortes pour entrer soudain, à pSs lents et comme en songe, dans l'allée que bordent les cyprès et les tombeaux, pèlerins de l'oubli et de la cendre au jardin funèbre des Alyscamps. Sous l'arche de la chapelle demi ruinée, ou bien devant la pyramide où dorment les Consuls, est-ce un deuil qui nous obsède, une douleur qui nous angoisse, un adieu sans espoir à la Vie absente, un morne renoncement à l'àme anéantie? Franchissons le portail muet, traversons la cour aux sarcophages pesants, cherchons sous les voûtes nues le sentiment du vich?; en ce désert de l'ôtre nulle mémoire ne s'évocjue, sinon, dans une urne que recouvre un grillage, un crâne et quelques ossements, ce qui subsiste de la grâce d'une femme. Qu'un Ilamlct
SKGONIJ. I •■>
morose, au souvenir du charnier d'Elseneur, retrouve ici le doute qui glaçait jadis sa volonté et médite sur la vanité d'Alexandre ou les transformations étranges de César. Nous ne mêlerons point ces réflexions sacrilèges à la délicieuse tristesse de cet enchantement et de cet ouhli. De ces tombes et de ces voûtes, des chapelles closes et de la monotonie des cyprès, nuls fantômes ne surgissent, nulle ombre distincte, nul regret, nulle gloire. A ce vide anonyme, à cette mort qui emplit tout, à cet anéantissement définitif et si vague, notre âme n'apporte point sa détresse et n'oppose point sa révolte. Elle est pénétrée du sentiment qui sommeille en cette inconscience, identifiée à cette mélancolie, fondue en la tendresse de ces cœurs morts, distraite d'elle-même par l'amitié douloureuse et suave qui s'exhale de cette vie éteinte et du charme de ce lîéant. Nous suivrons à nouveau, à pas lents et comme en songe, l'allée aux arbres funèbres, pour retrouver la berge paisible du canal aux eaux mortes; mais, dans la Ville qui nous accueille, nous garderons au cœur la révélation de ce mystère, la paix de ce renoncement et la douce tristesse de cette amitié tragique.
Je sais une église de village, en un pays lointain de vergers et de forêts. Le jardin qui l'entoure est celui des morts; et ceux qui vont y prier passent au milieu des tombes. Ils lisent sur les pierres les noms de ceux qu'ils ont connus; et, lorsqu'ils s'agenouillent sur les dalles de la nef, au sentiment de joie qui les recueille se mêle et
se fond le grave et doux renoncement de leur tristesse qui se souvient. Une amitié vaste et confuse envahit leurs cœurs et pénètre leur prière; et l'élan qui les emporte au principe de leur abandon, n'est-ce pas, au néant aimé de ce jardin, la tendresse de leur renoncement et la prière inconsciente de leurs morts?
Renoncement joyeux et triste, et qui dans l'indifférence où il nous plonge à l'égard do nous-mêmes, n'exclut pas la douleur annihilante des larmes de l'adieu et la prostration du cœur dans les arrachements de la séparation. Comme si l'amitié dont nous vivions s'enfuyait soudain de notre solitude, détachant les derniers liens qui la retenaient aux différences jalouses, et réalisant par l'absence à jamais, unique et lamentable certitude de cet échappement qui nous détruit, la présence continuelle, au vide que maintenant nous sommes, d'un adieu sans regrets à ce qui n'est plus. Mais de cette violence fatale, où s'abolit la pauvreté de ce que nous fûmes, n'est-ce pas que s'éprend la désolation tragique de cette indifférence à nos espoirs, et que, renoncement suprême, notre amour, plus fort et plus vivant, se dissout et se répand à l'infini dans l'immensité de notre douleur?
Devant la chapelle à trois portes aux clochetons ajourés, pour accomplir les promesses d'autrefois, les frères ont déposé le cercueil où dort, en l'extase sans réveil. Celui qu'^/^'.s aimaient. C'est la fèlo do saint Damien, la fête des bénédictions dernières à la plus aimée dos créatures, l'heure du cantique ténébreux à
notre sœur la Mort. 'Le soleil, beau et radieux, en ce jour de grande splendeur S illumine la blanche façade et la douce tendresse des feuillages vaporeux dans la sérénité paisible de l'air fraternel^ et la suave couleur de l'herbe filiale qui revêt de louanges notre sœur la terre \ Tandis qu'agenouillés au tympan et dans le triangle du fronton les anges absorbés et ravis, plus dignes que nul d'entre les hommes \ épandent aux pieds du bon Seigneur, très haut et tout puissant, la gloire et l'honneur et toute bénédiction % les petites rosaces, étoiles à huit rayons, précieuses et belles", semblent verser au dehors, en l'éclat de leurs deux centres, le regard ami du sanctuaire; et, péniblement, sur la branche fourchue, en l'enthousiasme candide de sa robe éblouissante, un vieillard étend la main pour cueillir la palme du triomphe. Mais tristement, de l'ombre des trois portes, la tète voilée, en ce jour de fête douloureuse, du voile noir des renoncements, les pauvres sœurs afQigées, les moniales au visage tendre et aux noms si doux, Agnès, Béatrice, Bienvenue, Jacqueline, Stella, Praxède, Danielle, Clairette, Christiane, Mansuétude, gémissent en leur cœur endeuillé le cher Cantique du frère qui les abandonne, le
1 Et ellu ebellu eradiante cum grande splendore... (Laude délie créature. Spéculum perfectionis, cap. xil).
2 Et per aère et nubile et sereno et onne tempo... 3' Laudato si, Misignore. per sera nostra matre terra
La quale ne sustenta et governa
Et produce divers! fructi con colonti flori et erba. 4. Et nullu homo ene dignu te nientovare
>\ Altissimu, onnipotente bon Signore,
ïuè sono le laude, la gloria el honore et onne benedictione... fi Laudato si, Misignore, per sera luna ele stelle
In celu lai formate clarite et pretiose et belle.
Cantique ténébreux de notre sœur la Mort, à qui nul homme vivant, même lui, hélas! ne saurait échapper'. De leurs., yeux éperdus, vers celui qui l'aimait, notre sœur l'eau, louange souffrante, s'écoule et pleure en hunxbles larmes, précieuses et chastes -. Leurs mains crispées étreignent leurs poitrines d'exil où leur joie se meurt. Penchée sur l'ami d'élection unique, embrassant le corps de celui qu'elle aime et qu'elle n'a point vu mourir, Claire implore de sa fidélité fraternelle le déchirement suprême d'un adieu, Et, du cercueil et de l'extase, soulevant sa tête et allongeant ses mains qu'une autre douleur couvre de baisers, François, un instant, s'éveille, pour que s'accomplisse, beau et radieux, en ce jour de grande splendeur, au dernier échange des regards, le miracle de l'intuition qui déchire et anéantit et du renoncement qui élargit et apaise dans l'infini extasié de la soulTrance lumineuse. C'est ainsi qu'à travers les tristesses de la mort Giotto reconnut le Cantique joyeux de la Vie et du soleil dans la tendre lamentation des Clarisses, à la fête dernière de saint Damien'.
Éprise de renoncement total et d'inconscience, anéantie et vide de soi, transfuse au mystère de la négation