‹ Intuition et amitiéChapitre 56 sur 63 · L.iudato si, Misijjnoro, por sor a(|ua · texte numérisé non relu

L.iudato si, Misijjnoro, por sor a(|ua

La «jualo o muliu utile ot humilo et protiosa ot casta.

3. Giotto, Transporta délia salina di S. Francesco, pianto délie Clarlste.

mystique, quelle est donc cette intuition que réalise notre àme d'une Réalité centrale et profonde mais d'apparence irréelle? Et comment cette dialectique de l'abandon peut-elle nous anéantir sans nous arracher à la Vie? c'est là ce que nous rechercherons, en étudiant la connaissance interne de la Réalité et lu joie intérieure.

CHAPITUE X

Le renoncement absolu, qui nous anéantit et ne nous laisse d'autre sentiment que celui de notre vide, est-il la négation de notre réalité et la destruction de notre désir essentiel? Unis au rien, dans notre expérience immédiate et profonde de la mort, est-ce donc la Vie que nous fuyons, en un dégoût étrange de l'être désiré et de l'universelle Plénitude? Mais la mort môme de nos désirs et l'abandon successif de toutes nos joies, n'est-ce point, en l'intuition qui absorbe nos répugnances et qui triompbe de nos révoltes, la réalisation parfaite de la Joie accomplie et l'expérience souveraine de noire acbcvemenl et de notre amour? En sorte que le vide, où nous engloutit le renoncement à nous-mèiiie, n'aurait du rien (\uv l'apparence intellecluello et idivib- d du vide (jue la (iguro ima-

ginaire et illusoire. D'une épreuve sincère, par où se déclarerait en notre abandon la qualité véritable de notre néant, devrait donc sortir une estimation fidèle de notre richesse et une évaluation nouvelle de notre vie ^

Certes, le vide serait pour nous chose redoutable et le néant objet d'horreur, si la magie, qui crée, en notre âme et dans la nature, la profusion mouvante des symboles, nous était vraiment révélatrice du réel et principe de fécondité. Mais la dialectique du cœur, qui nous emporte indéfiniment à travers les innombrables ébauches de notre puissance insatisfaite, dénonce à chaque nouvelle tentative la vanité de ces multiples déguisements. Que sert-il, dès lors, de prendre cette vanité même, sans fin dénoncée et impuissante, pour mesure de la réalité que nous poursuivons? Et comment la souffrance irréductible et inguérissable, que la vie illusoire engendre et renouvelle sans terme, pourrait-elle nous permettre jamais, à nous qui sommes les victimes de la chimère renaissante, de juger nos désirs et d'estimer notre néant? Seule, une libération de la chimère intérieure, une abdication définitive de la recherche flatteuse, une reconnaissance intrépide du néant des figures, nous rendra possible, en l'intuition inespérée qu'elle fait éclore, une intelligence de ce qui n'est pas, et qui est précisément parce que l'être lui échappe et le désir l'abandonne.

Vérité profonde et précieuse du néant qui nous scanda-

1. Sur l'anéantissement intérieur, cf. Molinos, Guide spirituel, en particulier 1. III, chap. XIX et xx.

LA .lOIE INTERIEURE 233

lise et du vide qui nous repousse. Ne craignons point qu'un vertige de l'esprit nous attire, en cette épreuve qui serait une déchéance, aux abîmes de la négation. Et n'allons point, soucieux de défendre rationnellement la vraisemblance de nos états, interpréter le néant et le vide, que notre expérience atteste, selon les habitudes logiques et profanes de notre génération des symboles. Le sentiment, vécu par nous, du vide et du rien ne procède pas d'une méprise alternante et d'une abolition distraite d'images incompatibles; en sorte que l'expérience du néant qui nous libère se réduirait à l'obsession des vanités, maintenant abolies, qui nous enchaînaient. Renonçons, pour goûter et comprendre le sens et la valeur du renoncement, à ce mirage naturel que présente à nos faiblesses, en vue de les séduire, une dialectique de la magie obstinée ^ Sans doute le vide et le rien ne sont tels à nos cœurs et à nos répugnances qu'en raison des erreurs inévitables, oii nous engage notre appétit de fausse plénitude et de réalité sensible. Mais, pour découvrir et posséder vraiment la réalité et la plénitude que déguise leur mensonge, il faut abjurer sans retour le mensonge, et se laisser porter enfin vers le « centre » mystique de la Vie par l'inquiétude spirituelle, alTranchie des symboles et de l'illusion.

1. Cf., sur l'idée di- néant, Bergson, Évolution crt'alricc, chap. iv, p. 208-

Deux inquiétudes nous liarcèlent, et la victoire de l'une exige l'évanouissement de l'autre. A la surface de notre moi, dans les frémissements de notre chair et les* gestes imagés de notre conscience, dans les emportements de notre autonomie jalouse et de notre sensibilité individuelle, dans l'harmonieuse volupté de nos désirs violents ou calmes, une force crispée et diverse, incoercible et saccadée, s'exprime et nous multiplie. Puissance qui nous entraîne et nous développe, à travers les riches expansions de nos joies extérieures et de nos pensées pittoresques, séduisante par les vêtements sans nombre d'une fantaisie colorée, par les minauderies sensuelles ou les convulsions tragiques ou les indififérences dédaigneuses d'un masque subtil, par les contournements et les glissements et les majestés surprenantes d'une attitude polymorphe, cette énergie captieuse et obsédante rajeunit sans fin la qualité de son attirance invincible et de notre docile enchantement. Carmen tentatrice, au geste qui nous détourne, à la chanson qui nous imprègne, comme en spirale, au travers d'une menace et d'une fatalité, elle nous rend déserteurs volontaires et asservis de notre destin personnel, livrés à l'aventure des montagnes et des trahisons, condamnés au crime qui simule, illusion et chimère nouvelles, l'acte impossible de la délivrance. Kundry fascinante et esclave, première victime de la

duperie et de l'ensorcellement, impuissante à résister, malgré la mollesse de ses retards, à l'Enchanteur qui l'emploie, elle nous enveloppe de ses ruses amicales, de sa pitié nonchalante, du prétexte impie de ses baisers faussement maternels. Et n'est-ce pas elle encore, charme vivant de la nature en la souplesse des maléfices, femme perverse et simplicité de l'instinct, qui multiplie la séduction de ses appels et de ses lèvres et de son rire, par l'enlacement féminin et végétal, où s'éploie, ondu- Icuse et inlassable, la grâce caressante et ironique, amoureuse et prenante, des Filles magiques au corps de Fleurs? Qui ne coderait à la voix insinuante de Carmen, à la mollesse fascinante de Kundry, au rire virginal qui nous enveloppe? Mais la joie enivrée de cet abandon aux images du Désir, n'est-ce point la morne et inéluctable désespérance oii nous jette le caprice dédaigneux et l'impossible renouveau, la blessure douloureuse et inexpiable qui déchire à jamais de sa marque sacrilège la poitrine et le cœur d'Amfortas, la torture infinie d'un cœur inassouvissablo qui se révèle, en la saveur vertigineuse et afl'olante du baiser, à l'inquiétude inconsciente et surnaturelle du héros ParsifaI?

Au profond de notre moi (est-ce bien encore notre moi, «Il ce renoncement qui nous transfigure et nous abolit?) dans les frissons de noire ignorance reitelle, dans les illuminations de notre mécontentement et de nnlre pitié, dans les prosIcnicnKMits de Mo(r(> stupeur et «le notre incompréhension, dans nos résistances irrationnelles aux

joies multiples et extérieures qui se donnent à nous, dans l'éclosion soudaine du mystère qui détermine en notre cœur le sentiment délicieux et la haine douloureuse du Désir obsédant et immortel, une force tendue et tenace, mais unique sous la diversité qui la déguise, nous arrache sans terme à la tentation qui nous étreint et nous oblige à dépasser à jamais la région, paisible ou mouvante, de ce qui fut notre moi. Tristesse sans égale et sans rémission, puisque nul état et nu,lle tendance n'arrête, en la singularité de son élan et de son calme, l'adieu obstiné de cette vocation à l'exil. Mais tristesse fatale et dont l'avènement, qui se renouvelle sans fin, est celui de notre joie profonde et nécessaire. Recueillement inévitable en l'oubli de ce qui nous détourne, comme si les frémissements fiévreux qui nous sillonnent avaient seulement pour rôle de nous rendre odieux les contacts les plus légers et de nous réduire à la paix de notre solitude. Rentrée en nous, qui nous découvre l'abîme insondable et intérieur, et l'illusion attristante des images spirituelles et fausses par où s'affirmait l'absolu décevant d'une retraite en soi et d'une possession de soi. Abandon volontaire et désolé de ces haltes élues et de ces fraîcheurs évanouies, descente scabreuse et heurtée vers le fond que les yeux ne découvrent pas, course elTrénée vers le « centre » que le cœur devine, galopade apeurée et comme frénétique de notre être qui se fuit et s'échappe vers I' « Au-Delà » de lui-même, oii la tristesse définitive d'un arrachement à soi réalisera,

pour ce néant des limites, la suprême et inaliénable jouissance.

Inévitable, sans doute, l'inquiétude spirituelle et rédemptrice; et le triomphe qui l'assure par l'écrasement de l'inquiétude rivale, à travers les victoires insolentes et les joies lamentables du Désir qui plonge au néant. Et du néant même et du vide si c'est là, enfin, le règne et la grâce, au « Centre » mystique et inconnu où nous précipite, inconscients, cette descente en notre joie, nous allons savourer désormais l'être inamissible et la richesse inépuisable.

Hélas! de cette expérience foncière où, meilleur et plus libre que les désirs multiples abjurés par nous, sans fin nous engage le vrai Désir, qui nous emporte vers notre « Au Delà », de cette expérience joyeuse du « centre » où nous devons trouver notre réelle affirmation, comment goùterions-nous jamais le charme et la vérité, si l'élan même qui nous y porte, égaré par sa propre violence, fatalement nous en écarte, si l'arme qui lue à mesure nos satisfactions puériles tue aussi notre confiance en l'apaisemoiit divin, si rcffort par lequel nous travaillons à fuir noire insuflisance pour n(Mis n'cnrillir en notre vérité nous barre désespérènicnl la joie (h; nolio essence et nous rejette, malgré nous, vers la conscience

odieuse de nos erremenls et de nos distractions*?

Essayez donc, pacifiés enfin et silencieux vraiment, de briser l'obstacle qui vous sépare encore de cette région secrète, oii vous goûterez, au profond de vous-même et de toutes choses, la réalité sans image et sans trouble. Pénétrés, à l'avance, de la chère image de ce Réel, c'est votre désir même, précieux et subtil, que vous rencontrerez en celte (jeuvre pénible de votre inquiétude; non pas lui en sa pureté spirituelle et libérée des illusions grossières, mais la figure charnelle et tentatrice que lui prête une magie subsistante et trompeuse. Quelle àme assez forte pour plier à l'abnégation totale l'adoration d'une forme et d'un être, et pour réaliser, dans l'anéantissement aux pieds d'un Rédempteur, comme Madeleine ou Kundry, la vision intérieure et la joie sans figure? Mais si, comprenant la vanité du figurable, vous enlevez au désir qui vous porte son charme singulier, n'est-ce pas alors à l'impuissance amorphe de votre inquiétude, privée de tout objet, que se réduira votre expérience? Et quelle misère plus douloureuse, en cette poursuite indomptable de la joie parfaite, que de découvrir sans terme la tristesse et le néant des joies accessibles mais fuyantes, pour se heurter enfin à l'impossible intuition, au pur néant de la joie inaccessible qui dépasse et abolit toutes tristesses et toutes misères?

Se heurter à l'impossible intuition! Tandis que notre

1. Sur la distraction de notre essence, produite par la réflexion et l'elîort, cf. Molinos, Guide spirituel, en particulier 1. I, ciiap. ii.

cœur parcourait et fuyait à mesure l'illusioii renaissante et des choses et de soi, l'élan, qui nous entraîne à l'infini et nous empêche de trouver notre repos au néant des limites, découvrait indéfiniment à ce cœur exilé le néant voluptueux de son triste mirage. De quelles ironies, afin d'en exorciser le charme, il hlessait alors, cruellement et obstinément, les intuitions menteuses où se masquait, au leurre des symboles fragmentaires et distrayants, la puissance méconnaissable du Réel sans bornes ! Aux démarches savantes et railleuses d'une critique radicale, s'évanouissaient tour à tour nos pauvres visions; et chacune d'elles s'abîmait dans le vide des négations pures, où l'esprit ne découvre que le souvenir infécond de son efîort destructeur. Jeu plaisant et barbare où s'use l'enthousiasme et se dissout la confiance; essor dialectique d'une ironie désormais inapaisable, à qui semblera, non seulement inaccessible, mais vaine et irréelle, toute espérance d'une intuition meilleure, au néant fécond des ruines multipliées. l^]n sorte que, pour avoir poursuivi, par delà le vide des ombres, la réalité qui nous dépasse, l'inquiétude, qui nous libère des illusions et nous engendre à la vérité, nous [donge et nous abolit enfin dans le vide absolu de l'irréa^ lisable connaissance et de la joie chimérique.

Nulle intuition, dès lors, et nulle réalité, en cet effort suprême pour toucher et vivre, d'un acte essentiel et irréductible, notre « Centre » et noire Joie. En cette misère, qui nous dépouille des ombres et nous n>fuso la subslanco, nue inluilioii nous reste ceiieudanl ; el celle

ultime ressource est rachèvement de notre misère et de notre impuissance. Tandis que la violence du Désir, qui nous porte et nous transcende, nous entraîne aussi, comme d'un élan divin, vers le seuil de notre mystère, nous sentons frémir en nous, sorte d'ironie tragique et de ricanement désespéré, un eflroi du sacrilège que nous allions commettre, une crainte irrémissible de profaner, au Temple enseveli de notre Destin, la pureté de notre essence qui s'y dérobe. N'est-ce point qu'un péché radical, dont nous avons la conscience obscure et sans doute illusoire, nous retient ainsi aux rives de notre félicité, et que l'effort même que nous déployons pour nous recueillir au cœur de notre vide salutaire nous inspire l'horreur de ce vide efficace et nous rejette tristement dans les réflexions ironiques et désolantes sur l'impuissance de notre esprit et l'indignité de notre cœur? Pareille au Roi Amfortas, blessé par la lance magique de Klingsor et le baiser dévorant de Kundry, notre âme, désabusée du monde illusoire des images et des désirs, mais obsédée à jamais par les désirs qui la tiennent et le péché qui l'arrête, ne peut échapper à la conscience de sa malice, et recule, terrifiée, devant le sacrilège de l'intuition joyeuse et le mystère, riche d'anéantissement, du Saint Graal intérieur.

Pourquoi cette conscience du mal qui est en nous, celte horreur du sacrilège, cette fuite devant la joie?

LÀ JOIE INTÉRIEUUE 241

iVIais d'où vient Tiroiiie qui nous travaille et qui rompt notre élan, si ce n'est de la réflexion mauvaise, péché radical de notre vie intérieure, par laquelle nous jugeons sans fin de nos états et de notre avancement et de nos fautes, comme si le terme de cette dialectique fatale pouvait être donné à nos efl'orts, comme si la recherche de ce qui nous dépasse pouvait nous conduire au delà d'ellemême et de son insuffisance? Et si l'inquiétude spirituelle qui nous arrache aux omhres et à l'illusion se détermine encore en illusion et en images, c'est que nous prétendons entrer en pleine conscience, maîtres de la cadence et du rythme, dans le règne de la joie profonde et de l'intuition accomplie. Dupes du mensonge de notre volonté et du mirage de notre raison, idolâtres, sous le faux prétexte d'une vision immédiate, des errements si clairs et si ' logiques de notre pensée vagabonde, nous cherchons partout le Rédempteur de notre péché et de notre souffrance, l'Introducteur à notre secret, et nous implorons, comme au dehors, de l'Inconnu que nous sommes, l'entrée mystique aux révélations cachées de notre sanctuaire et de notre cœur'.

Pourquoi multiplier l'elTort et s'obstiner ainsi à la recherche impuissante? Oui, notre cœur se révèle, et le « Centre » de la Vie se dévoile, et la Joie profonde surfit tout à coup en un jaillissement intérieur, et la conscience du |)éché qui nous bornait s'évanouil, et l'illusion du figurable ne dresse jdus son (distacle el n'amoncelle plus

Page 1