‹ Intuition et amitiéChapitre 58 sur 63 · Cf. .Max Sliriier, L'unique el sa propriiHt · texte numérisé non relu

Cf. .Max Sliriier, L'unique el sa propriiHt

affligèrent aux heures de l'exil et de la recherche de notre moi, c'est donc que les diversités sont mortes oii, conscientes de la distance infranchissable entre nous et notre cœur, entre nous et le cœur des autres, nos tristesses raisonnées et sages découvraient toujours à nouveau le secret mortel de notre isolement. La joie qui nous possède et que nous vivons, la joie intérieure et profonde que nulle sécheresse ne menace et nul oubli, la joie divine qui jaillit soudain aux fissures de notre âme et embrase de lumière notre surprise charmée, n'est-ce point, toutes murailles abolies et toutes défiances exclues, la naissance joyeuse et spirituelle des âmes à nous inconnues et familières, la Présence réelle, au sentiment' qui nous illumine et nous harmonise, des êtres et des choses, perçus en leur « dedans », la Joie unique, et riche sans mesure, de la Vie universelle et multiple, qui nous soulève et nous anime et nous dilate de l'enthousiasme immense et fervide, en nous brûlant et rythmique, de son élan indivis '?.

Je sais bien qu'aux réalités immédiates de cette expérience intérieure, oîi se dérobent enfin les tristes distinctions et les limites des êtres, les métaphysiques d'école opposeront encore, au nom de l'intelligence, l'impossibilité conceptuelle d'une semblable indivision. Des barrières J mêmes qui séparent notre moi et cplui des antres, notre existence figurée et la figure des choses, elles formeront subtilement un système logique de signes révélateurs et

1. Cf. Bergson, Évolution créatrice, en particulier la fin du chap. m.

constitueront ainsi les réalités étrangères en constructions savantes et en projections raisonnécs do notre esprit sagace et spéculatif. Et tandis que les unes, en leur idéalisme d'abstractions, réduisent cette réalité d'emprunt à un simple mirage de notre conscience, les autres, insatisfaites de cet isolement idéal et de cette comédie d'un monde imaginaire et d'une société fictive, supposeront, derrière cet édifice de nos idées et cette illusion architecturale, un monde multiple de réalités inconnues et, comme disent les métaphysiciens, de « choses en soi ». Quelques-uns pourtant, émus en quelque façon d'un remords que suscite en leur intellectualisme l'intuition oubliée, insèrent en nos constructions des réalités extérieures une sympathie qui les pénètre et nous les assimile, image plus vive, mais extérieure encore et illusoire, de cette immédiation et de cette pénétration véritable et de ce réel et primitif contact qu'atteste naïvement et directement notre expérience sincère'.

Ce ne sont là, sous prétexte de critique et d'analyse rationnelles, que jeux d'écoles et théories abstraites. Comme si d'une hypothèse subjective et vraisemblable, d'un agencement sagace de mes propres états, d'un raisonnement logique sur la portée de mes impressions et de mes calculs, pouvait dépendre, ci» son intime et vital frémissement, la réalité de celui que j'aime! Comme si l'immédiate connaissance, qui abolit outre lui ol moi toute barrière sensible et nous réalise tous deux «ri un

1. Cf. Fouillée, La Penser et les nouvelles écoles anti intelleclualislcs.

même sentiment inépuisable et en un même principe, pouvait se réduire à l'illusion morte d'une sympathie que j'arrache de mon être isolé et pauvre, afin de la projeter en la fiction étrange de son objet! Dupes inconscientes du symbolisme qu'elles mettent en œuvre dans leurs explications sophistiques, ces théories savantes et rationnelles confondent la révélation immédiate et intime des êtres en la Plénitude sans bornes qui les produit, seul fondement concevable de l'hypothèse même de leur réalité, et l'analyse intellectuelle et extérieure des figures dont nous les voilons, pour -développer, en notre commerce avec leurs limites et leur mouvance, notre désir profond d'anéantissement réalisateur, d'intellection parfaite et de joie absolue, en la Plénitude sans bornes où s'évanouissent

enfin les séparations et les limites.

Certes, la riche et multiple expérience, oij l'âme des choses et des êtres nous est réelle et transparente, ne va pas nous offrir la monotonie d'un chaos. Si les diversités extérieures ont disparu, si l'indivision primordiale est éprouvée par nous en ce candide et cher abandon, la richesse même de cette harmonie est assurée par la multiplicité vivante -des thèmes, et les durées compénétrables se déroulent selon des tensions diverses. Mais l'harmonie existe, si les thèmes se correspondent; la diversité même des rythmes implique leur accord mutuel et leur intériorité réciproque. Qu'importent, d'ailleurs, ces images qui traduisent encore en termes figuratifs les pures résonnantes de la vie spirituelle? Exaltée, et comme dilatée,

par la dialectique de l'intellig-ence que détermina le désir de notre achèvement, noire àme, au néant fécond de ses demeures multiples, modèle son rythme sur les rythmes divers et retrouve en tous les thèmes de la Vie musicale le motif que développe et transpose sa propre et originale mélodie*. Ainsi, dans l'unité concrète de la Joie essentielle, orants enthousiastes de la même et diverse oraison où communient, sans confusion ni réserves, leurs ravissements singuliers, les êtres, différents mais non distincts, semblables mais non identiques, réalisent, par le renoncement qui les affirme, dans le vide qui les porte et le néant qui les fonde, l'intellection silencieuse et vibrante, mutuelle et personnelle, sociale et intérieure, ajustée et totale, humaine et surhumaine, des amitiés parfaites et mystiques.

Au long de la muraille, dans le champ, les petits oiseaux, tout petits, les uns très blancs, les autres^tachés de noir, sont posés sur le sol. Gracieux, ils ondulent leur corps et avancent leur tète, comme tendus et recueillis. Ailes éployées, il en est un. plus grand, qui vole d'en haut au lieu de bénédiction. Dans une demi-ombre qui s'écaille et s'efface, on en devine j)Iusieurs qui vont toucher terre. Une oraison (lotte dans le paysage que. les siècles embrument, une oraison très douce, cantonnée en ce coin de vie inconsciente, mais qui s'épand du ciel indistinct, ut (pii (Miveloppe de blancheur molle et de

1. Cf., au siiji'l (11! ci's liiirt'fs i-.(iiii|n-iii-lralilcs, Hcrpsun, liilrmluclion à la Métaphysique, cl aussi noiro ctiidt; sur Vlntuitioii benjgunieiiiu-.

mystère familier la simplicité naïve des oiselets, l'inclination fleurie des arbres religieux et l'attitude candide, émerveillée ou fraternelle, des hommes. Sur l'ombre de son corps, courbé et comme raccourci vers les extases des chères petites âmes, tandis que se penche sa tète amie et grave aux yeux dabandon, sa main droite se lève pour bénir et sa main gauche s'abaisse et s'ouvre pour inviter les créatures bénies et joyeuses aux grâces et à la prière. Derrière lui, visage lumineux et stupéfait, un frère s'appuie contre la muraille et contemple, bouche ouverte, cette nature ailée et fleurie qui, doucement et humainement, s'incline ou se dresse, en l'oraison flottante, vers l'exquise douceur de François. Cette intellection accomplie, en l'àme des choses, fut peinte par Giotto, en l'église supérieure d'Assise, à gauche de la porte principale, pour commémorer le mystère de l'intuition universelle et de la Joie parfaite,

Au « Centre » du néant, au vide des figures, nous vivons et nous savourons la Plénitude du Réel. Mais si nous découvrons ainsi, en la Présence que nous sommes, l'infini des êtres, quelle est donc la qualité de cette Présence où nous atteignons cet infini? Certes, au colloque mystique de l'oraison intérieure, en ce renoncement absolu aux apparences, en cette expérience vraiment essentielle, en ce contact avec nous-mêmes par delà nous-

mêmes et nos limites, nul doute que l'inépuisable de notre acte et l'immensité de notre intellection ne découvrent enfin à notre calme désir, non plus cela qui semble, mais bien Ceci qui est. L'intensité de notre Joie, et l'éternel qu'elle implique, garantissent à notre inquiétude, toujours aux aguets, et l'impossibilité de son éveil et l'irréfragable certilude de notre intuition. Mieux que Descartes à l'évidence intellectuelle de son analyse, nous pouvons nous abandonner avec confiance et amour à l'évidence intuitive de notre sentiment. Oui, l'épreuve symbolique du néant traversé, aux longues aventures où se cherchait notre âme, est la preuve, par l'incessante négation qui la renouvela sans trêve, de la vérité immédiate où s'affirme notre Vie; et c'est la vision de mon néant qui m'assure la possession de mon être. Mais qu'importe, en cette Présence, la multiple richesse des créatures fraternelles? Qu'importe l'immensité de ma vision et l'étendue de ma joie, si le Désir qui nr'a porté fut celui de l'éternel et non de l'immense, si le fait de notre réalité ne vaut que par la plénitude de notre sentiment, si l'infini de notre affirmation exige de nous, en cette intuition joyeuse et profonde, l'intense affirmation de notre vivant Infini '?

Pourquoi nous déguiser ce que recèle notre expérience? Pourquoi éviter prudemment le prctblénie inévitable de la « Présence », dont nous sentons le ruystère eu notre action (efficace, el iloul nous voulons, pour ([u'cllc nous

1. Cf., au sujet de cette dialectique, Mniirirr lUoiulel, [.'Action.

252 INTIITIOX ET AMITIE

assure dans le réel, la pleine Réalité? Si nous espérons en éclaircir le mystère, c'est dans l'intuition seule que nous y parviendrons, car nulle démarche de l'intelligence ne saurait nous conduire à ce qui est; et cela seul est pour nous dont l'être nous est « présent ».

Aux douceurs de l'oraison intime, au charme flottant du colloque avec l'Indélini, au lyrisme vague de cet entretien avec cet « Autre » que nous portons en nous, et de qui, plus que le nom même, nous échappe la consistance ', à cette musique, divine certes mais nôtre, qui nous multiplie et nous transforme sans nous aliéner, qui donc ne se plairait et ne se donnerait, sûr, en cette mystique complaisance, de ne point s'aventurer, au péril de^ affirmations transcendantes? Mais reconnaissons la vanité de cette douceur et de cette prière et de ce flottement, si notre abandon n'est qu'un jeu, si notre joie n'est qu'une volupté insincère, si notre expérience profonde n'est que l'imitation sacrilège et artificielle d'une exigence et d'une inquiétude, si notre intuition prétendue, pareille à la griserie fallacieuse de l'opiomane, n'est que l'œuvre intentionnelle de notre volonté provisoire de comédie religieuse et de divertissement mystique. :

Lancés par une force réelle et puissante à la recherche, m non curieuse mais fervente et sincère, d'une destinée inconnue, attirés (peut-être) par l'Inconnu même de ce 31 destin qui nous dépasse, et qui est le nôtre, arrachés par notre Désir inlassable à toutes les formes, même les plus |

Page 1