‹ Intuition et amitiéChapitre 59 sur 63 · Cf. Maurice Blondel, V Action · texte numérisé non relu

Cf. Maurice Blondel, V Action

LA .lOIE INTERIEURK 253

intérieures, même les plus attachantes, de notre fausse réalisation, entraînés au néant qui nous fait horreur, à Travers les souffrances qui nous répugnent et les tristesses qui nous détruisent, par l'ombre de la Joie qui nous échappe, anéantis au seuil de l'être et plongés dans les ténèbres désolantes de la Nuit obscure, mais vivifiés par cette mort, illuminés dans cette Nuit, joyeux dans cette détresse, réalisés dans cet anéantissement, — si telle est la méthode qui nous libère et nous ouvre l'accès à l'intuition bienheureuse, comment nous suffirait-il, au terme de cette tragédie sanglante de notre cœur, déjouer doucement et suavement avec l'ombre vaine de la Joie et l'image fuyante de l'Inconnu, de bercer notre rêve faux et vicieux au frisson du Divin, et de parodier le mystère de l'oraison intérieure au mirage voulu d'une «Présence » subjective? Si de l'intuition pure, que nous poursuivions alors, nous avons demandé l'image, lointaine sans doute mais intense et désireuse et globale, à l'intuition féminine, c'est donc en elle, sentimentale et abandonnée et tragiquement profonde et mysti(jue, ({ue nous apparaîtra, au sérieux nostalgique de l'insuffisance inquiète, le sens 7'éel de la prière immanente et de l'exigence, lyrique mais absolue et [)oignante, d'un Au-Delà (jui s'affirme par l'infini de son être, supérieur à notre désir. Au mysticisme, naturel et limité, de 1' « En Deçà », le cœur de la femme, môme dans les ravissements de la passion enchanteresse et exclusive, j>eut-il enclore son élan? K[ l'ironie subtile, qui exprime et défend contre les biU'bares l'essence pro-

fonde de ce cœur, n'a-t-elle point pour fonction souveraine de dissoudre à mesure le charme des voluptés provisoires, même les plus pures, et de faire éclater, en leur* néant et leur vide, le désir du Réel infini et de la Plénitude absolue et l'inquiétude inapaisable du Divin ? Charme inlassable des dégoûts et des fièvres, détachement cruel des bras qui captivent et des amours qui fascinent, renoncement absurde aux joies grisantes des soleils de l'àme et des rêves éclos, abandon têtu des puissances et des magies pour les souffrances, les humiliations et les servitudes, prosternements du Désir inépuisable dans le désespoir des ardeurs mortelles et des sécheresses accablées. Prière à l'inaccessible Transcendance dans les fureurs qui déchirent les certitudes actuelles et les sûres tendresses du cher Présent, — quelle ironie étrange de l'éternel dans cette annihilation obstinée et enthousiaste d'un cœur qui se cherche ruineusement et se réalise négativement par l'inconstance désabusée et l'indifférence créatrice! N'est-ce point vers le Dieu voilé, au lyrisme nostalgique de l'oraison intérieure, que soupire, dans le poème d'Anatole France, la détresse religieuse de Marie de Magdala ?

Mon àme est comparable à la citerne vide

Sur qui le chamelier ne penche plus son front;

Et Tamour des meilleurs entre ceux qui mourront

Est tombé goutte ii goutte au fond du gouiïre avide....

... Et je criais, voyant mon espoir achevé : Pleureuses, allumez l'encens devant la porte; Apprêtez le drap dor; la Madeleine est morte, Car, étant la Chercheuse, elle n"a pas trouvé....

... Pourtant, j'accepte encore la part de Madeleine; .l'avais clwisi l'amour et j'avais eu raison; Comme Marthe, ma sœur, qui garda la maison, Je n'aurai point pesé la farine ou la laine;

La jarre, au ventre lourd d'olives ou de vin, • Dans les soins du cellier n'aura point clos ma vie; Mais ma part, je le sais, ne peut m'ôtre ravie, Et je l'emporterai dans l'Inconnu Divin '.

Dans la force de notre Désir et le tragique de notre exigence du Réel nous est donné ce mystère de 1' « Inconnu». Quelle est donc, décidément, la qualité de cette « Présence » profonde, que la conscience claire ne nous dévoile pas? C'est ce que nous allons examiner, en abordant le problème de la Présence mystique.

1. Anatole France, Poésies (Idylles et Légendes, La part de Madeleine).

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