CHAPITRE XI
Aux retraites mystérieuses de l'àme se déroule, vivante et mélodique, l'oraison secrète. Et la clarté de la conscience n'est pas nécessaire au charme de cette effusion et à la douceur de ce dialogue. Que nous importerait ici la précision des concepts et la netteté coupante des formules magistrales? En créations multiples et onduleuses, en poèmes de la joie naïve et subtile, en psalmodies suaves et rythmées de l'àme qui s'expose et se recueille, en rêves précieux d'alanguissements divins et de défaillances enivrées, s'épanche et nous fertilise le riche sommeil de noire vie profonde et de notre évanouissement spirituel. Et n'allons point enclore en notre jalouse solitude l'enchantement gracieux et musical et la bénédiction infuse et vibrante qui s'emparent de nous au vague
notlemcnt (Je cette vie intérieure. Dociles ou rebelles aux croyances positives et aux dogmes religieux, de quelle impression troublante s'émeut et se blesse notre cœur attendri, si, à l'heure sinueuse de la nuit tombante, nous franchissons, attirés et muets, le seuil ombreux d'une vieille cathédrale, pour blottir notre silence et notre indécision aux ténèbres transparentes qui tombent des voûtes obscures, et qui emplissent la nef silencieuse et le rayonnement indistinct des chapelles ! Seuls, et ne pensant à nulle chose définie, abîmés sans doute en l'inconscience de notre émotion, perdus au flou rêveur de celte lumière évanescente, laissant aller nos yeux vers les taches d'ombre colorée et le mystère des apparences fantomales, laissant dériver notre cœur au hasard des évocations et des sentiments, n'est-ce pas que nous ne sommes jioint seuls en cette retraite, et que notre àme s'est répandue à travers la riche multitude des voix qui se taisent, les voix sans nombre de la maison de prière? Sans nulle image expresse, sans nulle représentation corporelle, sans nulle présence, même souhaitée, de ceux qui ne sont point là et qu'y amenèrent d'autres heures et d'autres désirs, une Présence collective peuple et féconde ce lieu de notre silence; et l'oraison confuse, qui anime et transporte, de sa tristesse ou de sa joie, notre cœur religieux ou athée, prolonge ou devance, bien au delà de nos propres limites, l'enchantement anonyme de l'oraison humaine. Saisis et captivés, en ce demi soinincil de nos puissances, par la tendresse inligurable de cette foulo
prisonnière, pétrifiée et comme fuyante, si des larmes très douces libèrent alors notre ferveur, nous sentons couler en elles des suavités qui ne sont point nôtres, et l'émotion qui nous possède dépasse la mesure de notre faiblesse enTinfinide notre recueillement. Combien nous amplifie et nous achève l'expansion de notre cœur au silence enchanté des vieilles cathédrales! D'un cœur immense, qui ferait vivre les dalles et palpiter les ombres de la nef, le nôtre est un fragment, au rythme d'abandon et de confiance amoureuse; et la solitude étrange, qui nous enfermait au colloque mystique, esN,oute pénétrée et vraiment abolie par la Présence intime et diffuse des âmes fraternelles.
Si, nous éveillant soudain de ce demi sommeil, aux lueurs inespérées des lampes et des cierges, précisaient leurs formes et leur réalité, en une présence corporelle et saisissable, tous ceux-là qui vécurent les mêmes émotions, combien plus vive encore sourdrait en notre àme l'effusion inconsciente et la douceur mystique ! Au silence ténébreux, et que nul parfum ne grise, éclate tout d'un coup la joie lumineuse et sonore que répandent les orgues; et la griserie de l'encens qui fume enveloppe, de ses effluves vaporeux et de sa caresse très subtile, l'émoi collectif de cette prière infuse et la vibration religieuse des cœurs à l'unisson. Pourquoi d'un silence matériel et brutal suivre obstinément la règle sévère? En chants concertés, en clameurs ardentes et harmonieuses, en paroles sacrées et rythmiques, s'échappe et s'exprime
l'élan indivis de la joie intérieure et de l'adoration subconsciente; et cette psalmodie frissonnante et fiévreuse des âmes indiscernables traduit, au langage transfiguré des hommes, l'enthousiasme secret et la communauté mystique du Silence spirituel. Parfois en effusion spontanée et vivante, et que nulle phrase liturgique n'est à même de formuler, se projette, avec ses désirs et ses troubles, une àme plus inquiète et plus sincère; et le bouleversement caché que reflètent ces cris d'inspiration est éprouvé par tous avec la même violence, au même degré de profondeur. «Réveils» de l'àme aux assemblées pieuses que recrute un vent de folie divine; processions étranges qui gravissent par la nuit, en quelque Lourdes mystérieuse, les pentes du Rosaire; quelle expérience plus immédiate, et quelle intuition plus riche, de celte fusion des élans et de celte identité obscure et féconde des cœurs? Certes, au grand jour de la vie sociale, alors que les intérêts et les préjugés distinguent nettementles individus indin'érenls ou hostiles, et banalisent leurs sentiments superficiels ou mécanisent leurs paroles et leurs actes, d'une intuition sociale réelle, et d'une Présence intime et réciproque de chacun k tous, il ne peut s'agir. Mais que, fuyant d'une ardeur avide et désireuse la vulgarité des mois et des impressions, croyant se réfugier en soi par cette fuite singulière, pensant échap|)er aux limitations de la vie sociale par renfoncement indéfini aux richesses de la vie intérieure, une àme généreuse et libre rentre ainsi au |irufund (rclle-môme, — ce qu'elle trouvera on cette
retraite vivante, aux ténèbres transparentes «le cette cathédrale mystique, c'est la réalité sociale obscure et efficace, l'évanouissement des distinctions matérielles et des indifférences hostiles, la vie intérieure et collective de laquelle chacun de nous procède, la communion secrète des sensibilités dans l'unité silencieuse de l'élan créateur ^ En cette région profonde de la spiritualité subconsciente, nulle pression et nulle contrainte, nulle mécanisation des spontanéités, nul asservissenugit aux institutions, aux choses, à la clarté des concepts. Un lyrisme intérieur, aux mille thèmes harmoniques, nous appelle au sens caché de la vie sociale; une inspiration incessante et involontaire réalise, dans le silence des sentiments, la fusion parfaite et mystique et le déversement salutaire d'une âme dans une autre-; une adoration commune, dans le recueillement des amitiés supérieures, dépassant les pauvres limites individuelles, détermine, véritable paradoxe de , l'amour, l'union accomplie des personnes dans cela que nulle personnalité ne peut comprendre et saisir, et assure la réalité fluide des Présences réciproques et fraternelles par la Présence fugitive d'une Réalité insaisissable, Prin- ^ cipc inconnu de la Vie et cœur des choses.
N'est-ce point ici même, en cette intuition confuse mais indéniable de l'unité etde l'indivision, en cette expérience
1. Sur les limitations de la vie sociale et l'intuition sociale, cf. Bergson, Essai sur les données inimcdiates..., chap. i; Le Rire; et L'Évolulion créatrice, chap. m.
2. Cf. M"" Guyon, Fragment inédit d'autobiographie, in M. Masson, Fénelon et M""' Guyon, p. 1.
intérieure et transcendante d'une socialité spirituelle, en cette pénétration ténébreuse au cœur de la Vie, que jaillissent, ainsi que d'un foyer sentimental, les enthousiasmes du cœur, et que surgit du mystère, afin de l'illuminer et de nous y introduire, la dialectique illusoire et féconde qui nous guida, à travers la figuration univer- , selle, toujours évanescente et toujours renaissante, jusqu'aux abîmes du Silence et du renoncement? Ainsi l'effort inlassable et vain d(; notre inquiète recherche, l'élan qui nous emporte au milieu et au delà des formes et des limites, tout ce rythme do notre désir, n'est que la transposition, en mille tons différents, de la subconscience musicale, par où se fonde, dans l'intuition du Principe mystique, l'unité absolue des âmes fondues et abîmées dans la Présence mystérieuse et supra-individuelle. Et l'ironie, qui détruisait à mesure nos créations ruineuses et nos sentiments instables, n'est que l'affirmation négative de l'unité originelle du thème mélodique et créateur. Sur.la muraille de droite de la grande salle, au Cambio (le Pérouse, dans l'immobilité fervente de l'oraison annonciatrice, Piopliètes et Sibylles, envelopj)és avec détachenieul et superbe dans les parchemins de pinnx'sse, bandelettes serpentines d'un avenir fatal, debout et pieds nus en la fermeté ou l;i grâce de leurs alliludiîs, es(juissent diversement, aux inilexions agiles de leurs doigts, le g(;ste intuitif de la Pn-senre, ignoré(;. La candeur virginale de rad(descent Daniel, ovale si pur encadra' de longs cheveux d'or, apparaît sua\enienl derrière les amples
robes et les barbes fleuries et majestueuses de l'initiateur Moïse et du' Roi des douleurs, à la couronne bardée de pointes pareilles à des épines cruelles, David. En un mouvement figé à l'envol magnifique, sa chevelure frisée et brune tombant sur ses épaules et soulignant l'ombre naissante de sa barbe très courte, la bouche impérieuse aux lèvres secrètes, les yeux éclatants de fixité dans le clair obscur du visage, les pieds nerveux soulevant les plis de sa robe princière pour s'élancer vers l'objet inconnu de la contemplation extasiée, ainsi nous apparaît la sagesse immédiate et l'enthousiasme mélancolique du Roi Salomon. Onduleuses et comme rythmées au bercement charmeur des divinations présentes, chacune d'elles gardant, sur son visage de sérénité, de surprise, d'ardeur passionnée, de tendresse infléchie, ou de mystère indéchiffrable, la marque originale de son âme et de sa prière, les Sibylles voient au loin, devant elles ou dans l'infini de leur attente, cette joie lumineuse et cette clarté spirituelle qui, doucement, s'épanouissent derrière les deux groupes, contrastant avec l'obscurité des collines opaques et baignant d'une même splendeur et d'une même Présence informulable ces douze témoins de l'àme intérieure, emportés dans la vie commune d'un même sentiment. '^
Mais cette lumière est vivante; cette Présence, qui nous imprègne de sa puissance liturgique et de sa vertu
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sociale, est une action cachée au rythme de notre cœur. Comment goûter et savourer, dans TinelTable union qui
■ nous compénètre et nous intériorise, l'unité enchanteresse de notre élan et de notre abandon, si le Principe môme de cette communion mystique, lumineux et splendide, se dérobe à notre expérience, si la Présence souveraine
r et intime, qui nous possède et nous inspire, s'évapore tristement en quelque tluide et inaccessible poussière? Non, les Prophètes et les Sibylles, sur la muraille de Pérouse, s'ils n'ont point connu par les clartés de l'intelligence la qualité spirituelle de la Réalité profonde, qu'ils annoncent parce qu'ils la perçoivent, touchent et réalisent, aux certitudes immédiates et irréfragables du sentiment et de la subconscience, cette luminosité impalpable et cette irradiation de rêve, qui les assurent dans la joie d'eux-mêmes et la possession de leur Principe. Et, sorte de figuration symbolique, invisible à eux-mêmes sans doute mais «lestinée à traduire en formes et en choses, pour les yeux profanes, la réalité immatérielle immanente à leur intuition, se détache, au-dessus de la pure région lumineuse, la figure visible du Père Eternel. Essayons donc nous mêmes, en irprcuve vivante de cette oraison collective et de cette hiiin.iiiitê iiilêrieuro, de saisir, au delà d(?s symitoles, au cd'ur des choses, ;ni Centre de la lumière, cette insaisissable consistance, cette Présence lointaine, celle puissance (pii iie peut se r(''véler, cette possession (|ui nous dépossèd(> par s;i fuite désespérante, ce nom (|ue disent iwts lèvres e| (|ii(' nos lè\ res vjun
rent, cette Joie inspiratrice qui abîme dans la tristesse renouvelée des inévitables départs la vanité de nos espérances, cette Réalité, la seule réelle, et qui s'engloutit à jamais dans l'irréalité des évanouissements de l'être. De quelle musicalité ravigsante, de quelles douceurs naïves, de quels chants enthousiastesLJancés à pleine gorge aux maîtrises de la Vie. s'enveloppe et se pénètre l'ardeur voluptueuse de notre espérance invincible et de notre inlassable et joyeuse sentimentalité! Mais de quelle harmonie différente, plus douce "encore et moins naïve peut-être, de quel sanglot musical, de quelle mélopée intérieure murmurée et gémie aux aff^res délicieuses de notre poitrine souffrante et de notre gorge blessée, de quelle suave et magique résonnance de violes languides et plaintives, se meurtrit lentement et s'exalte, aux ivresses du soir, la tendresse douloureuse et chère de notre désespérance inaliénable et de notre riche mélancolie ! Aux multiples aspects de la salle immense où vibre et rit et pleure le concert de notre destinée, voyez surgir de toutes parts chanteurs et musiciens; que^votre âme s'épande et se résolve dans l'esprit sonore et dans l'immensité anonyme qui voguent et se dilatent aux ondes mélodieuses et aux discordances tragiques de la Vie inquiète. Aux longs frémissements, aux tristes gémissements, aux clairs déchirements, qu'exhalent, en leur chant prophétique, les voix féminines, succèdent et se mêlent et s'accordent les sombres évocations, les graves ^ incantations, les mornes invocations, que hachent et
projettent, en un hoquet de cadavre halluciné, les voix saisissantes et terrifiantes des hommes du dernier jour. ^ Et que, de toutes parts, des profondeurs terrestres, et des régions du ciel, à droite, à gauche, prévue mais surprenante, sublime et horrifiante, bouleversement des sons accoutumés et des consonances familières, éclate soudain la fanfare gigantesque des cuivres libérés, en quel lieu, en quel repos, en quel mouvement, en quel accord, se réfugiera et se reposera notre lassitude malade et notre désir de joie? C'est qu'au trouble universel de cet orchestre infini, aux clameurs instrumentales de cet hymne de désolation et de terreursuprême, identifiée sans réserve à la Vie mystérieuse que les instruments et les voiîc traduisent et lancent dans l'impalpable des sons, notre vie et notre àme, perdues et englouties, sauvées par l'inconscience de l'appétit de leur salut, fondent enfin les élans contraires qui les déchirent, insèrent leur désespoir informulable aux caresses justifiantes de leurs espérances infigurées, aiguisent et enveniment la pointe mortelle de leur inquiétude sans repos au sommeil guérisseur et apaisant de leur quiétude parfaite, renoncent au calme voluptueux de leur joie inlroiiblée et sûre pour surpasser leur Joie singulière et tran(juille aux aspirations désolantes et soulevantes de la Tristesse innommée.
En cette oraison sonore et orchestrale des mille bruits do notre cœur, en ce lyrisme déchaîné «pie nul mètre id nul rythme ne rendent et ne contentent, en ces (uidulalidMs eniifuses du senlimenl très pur liieii .m dfl.i des
rythmes passionnels, la Joie est souveraine désormais et débordante et envahissante, la Joie douloureuse et profonde de creuser toujours plus avant la source de l'amour et le secret de la Vie. Et qu'une assurance nous soit donnée, puissante et irrévocable, divine et sincère, que nous allons toucher enfin au noyau solide et résistant de l'être, que nos doutes vont s'évanouir, nos pudeurs sentimentales se dérober, nos chères tristesses et nos prières quêteuses et besogneuses s'abolir à jamais dans l'oubli sacré de la béatitude, — accepterons-nous lâchement le don inespéré de cette retraite d'invalides, renoncerons-nous ainsi, par désir de ne plus désirer, à la douceur infuse et fertile de notre désir? N'allons point, en notre goût pour la Joie, placer hors de l'atmosphère vivifiante des tristesses spirituelles la Réalité de notre apaisement et de notre possession. La Joie que nous ne faisons point de l'étoffe barbare et cruelle de nos inquiétudes, est-ce bien la réalité vivante de la Joie? Parvenus, à force de renoncement et de douleur, à jeter un regard sur le foyer créateur des enthousiasmes, allons-nous, pour changer en un contact indolore et banal cette vision trop lointaine, laisser éteindre le foyer qui brûle et saisir en nos mains craintives les charbons noirs et froids et l'inefficace et laide poussière des cendres répandues? Si nous grelottons de fièvre, si des frissons nous parcourent, si galopent des évanouissements et des morts partielles au long de nos vertèbres surexcitées et- souffrantes, approchons-nous du brasier central, courons vers les
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brûlures delà flamme, étreignons de nos mains héroïques la joie vibrante et quasi fluide du feu (|ui les blesse et les zèbre, enfonçons notre amour et notre détresse aux voluptés croissantes de la douleur qui les creuse *et les avive. Voici donc [)eut-ètre que s'éclaircit négativement, en cette joyeuse tristesse au coHir mystérieux de la Vie, la qualité énigmati([ue de la Présence salutaire. C'est bien notre élan qui nous plonge et nous darde, flèches palpitantes que leur mouvement échauffe et meurtrit, au domaine sans fin des luttes généreuses et des poursuites démesurées dans l'inaccessible. Mais cette attirance qui nous entraîne et nous domine, mais cette Puissance que nous n'égalons point malgré l'obstination de notre hardiesse, mais cotte contrainte <le liberté (jui nous apparaît en nous-méme pour se révéler à notre caprice ; comment, |)uisque f'cld nous fait violence et nous ravil, l'identifier à notre résistance peureuse; comment, j)uisquc Cela nous blesse et nous attriste délicieusement, le confondre avec notre goût puéril de la Joie qui ne fait point mal; comment, puisqu'au long de cette marche (jui nous retire, la confiance (4 Tintimilé au Cœur des choses exigèrent l'abandon et le sacrifice de iiolic « moi », désigner en Cela (|ui nous accueille Ci'ci, pauvre et inliiiit', (|ui s'anéantit douccmcnl cl IrisIcMKMil, vu la richesse <le ce foyer?
Mais, si ce n'esf point la « Présence » d<' noiri' Ame • pii Iransfigur»', <'n une ((uiscience supi-ricure ', l.i
I. Sur lii (•(iDscieiii'i' siipcrinirc cl le Sumddhi, cf. la Voi.r du Silence.
faiblesse et l'indigence de notre âme, irons-nous, par une scrutation nouvelle et une épreuve plus malaisée, demander à la Réalité de l'àme collective, de l'Humanité intégrale et pure, la réalisation de notre destin et l'inspiration de notre renoncement? Certes, aux représentations si belles de la religion positiviste, aux mythes d'humanité parfaite que créa la piété d'Auguste Comte, un senti-, ment est enclos et caché, la possibilité d'un élan meilleur et d'une rédemption partielle. Mais c'est au delà des mythes et des illusions efficaces que nous cherchons à vivre le Principe créateur des mythes, la Réalité qui dépasse l'illusion. C'est donc en nous encore, en cette puissance impersonnelle, consciente parfois de son énergie mais hostile aux emportements de l'instinct, en cette Raison supérieure et idéale, ouvrière des grandes œuvres humaines, productrice défiante et sagace de la science véritable, organisatrice prudente de la vie régulière des sociétés, régulatrice impérieuse et despotique des âmes individuelles, que nous trouverons, distincte de nous, identique à nous, transcendante à nos brèves limites, la « Présence » secrète, foyer d'illumination et d'échaufîement, la « Présence » sacrée, objet inépuisable et légitime d'adoration rationnelle et de prière intelligible^? Mysticisme très haut d'un pensif Descartes et d'un enthousiaste Malebranche, analyses géométriques et
1. Cf., sur colle conceplion idéaliste de la vie religieuse, Brunschwicg, Jnlroduclion ù la vie de l'esiuit, clinp. v; et, comme expression de celle « prière intelligible », voir Mnlebranche, Mcdilnliom liinHicnnes (Prière initiale).
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l. pénibles par où s'élève notre science jusqu'à la Raison déifiée, connaissance sublime du troisième genre par où se hausse la ténacité méditative d'un Spinoza, plus loin que l'opinion, plus haut que les preuves enchaînées, jusqu'à l'essence intelligible de la Pensée parfaite, — nobles attitudes de superbes esprits, inconscientes admissions de grandes âmes, mais étroitesse choquante de ces idolâtres de la Raison, expérience appauvrie de ces intuitifs de la clarté conceptuelle. Combien s'opposent à de telles ambitions, rigoureuses et vaines, la Joie et les larmes et la vision spirituelle d'un Pascal'!
Pauvre et étroite raison mal déifiée, constructrice de
symboles et de formules, œuvre claire mais immobile
d'une Puissance obscure et vivante, étrangère, en sa
rigueur limpide, aux créations des ligures cosmiques,
inapte, par elle-même, aux sentiments profonds qui
s'écha|)pent en incantations musicales et en gestes du
^ cœur, — ce n'est pas en elle que s'affirmera, salutaire
{'l consolante mais ilomin*lrice et douloureuse, la
« Présence » réeMe et intime, l'expansion trouble et la
transparence inlinic du ScnlinifMit (|ui nous possède et
nous délivre. I^^ciiappés, dès lors, à la tvrannie pédan-
. tesque de la raison étrécissante, avides, par dtdà « crite
^ pauvre priilc chose à la surface du moi » (ainsi que la
i. dénonce, au Jardin <le licrciiice, le Philippe de Maurice
' lîarrès'-'), avides d'une |>én(''lratiori safïs lerme el s.nis