CHAPITRE III
Psyché alanguie et incui'ieuse? Eve calomniée et rédemptrice? En ces termes allégoriques se posait à nous ralternative pressante, par laquelle se déclare le grave problème de Vinnocence spirituelle. A cette alternative noire intelligence ne saurait échapper sans doute, puisque c'est elle qui la détermine, en mêlant au mystère de l'ineffahle et douce quiétude l'impatience de sa propre et inquiète mobilité. Et la double nature, que réalise en nous l'attirance féminine, demeure elle-même à ce point énigmatique en son incarnation géniale, que le Dacchus et le Jean-Baptiste du grand Léonard semblent formuler, par leur geste d'ignorance curieuse, le désarroi de leur être, à eux-mêmes impénétrable.
Pourquoi renoncerait-elle à sa quiétude languissante et suave, l'amoureuse Psyché, à qui l'adolescent Eros
LE RÔLE DE l'iNTELLIGENCE 55
n'impose, au prix de sa félicité divine, que le silence d'un mol abandon? Lui faudra-t-il, pour l'arracher à cette confiance inerte, les conseils méchants de sœurs jalouses? Ou bien le doute inquiet et le désir de la dangereuse connaissance n'ont-ils pas d'eux-mêmes germé dans son repos? L'inconsciente alanguie est lasse peut-être de subir un attrait qui la rive au bonheur ;^t si la question fatale, dont elle affligera ce soir celui qu'elle aime, devient pour elle le principe de tortures sans fin, si elle risque, en l'énonçant, de perdre à jamais celui quelle aime, — peutêtre l'enfant naïve aspire-t-elle à cet exil torturant et volontaire, qui libérera son àme, au prix du bonheur, d'un bonheur inconscient et lâche. Et voyez, à la « Tribune » des Offices, le double panneau où Granach a symbolisé, do manière si exacte, la première et décisive Tentation. Adam, en sa force massive et lourde, debout sous l'arbre de la Connaissance, ne lève pas les yeux vers les pommes qui, mûries dans le feuillage, touchent presque sa tête. Sa main droite, en un geste d'hésitation, et comme de refus apeuré, tourmente les boucles de sa chevelure; et ses jambes robustes s'écartent l'une de l'autre, comme pour assurer contre une démarche imprudente l'inertie de son altitude et de son ignorance. De l'autre côté, Eve, radolescenlc hardie. Irvc chaslcmciil et curieusement son visage aux (rails siiiiplrs cl v(donlaires vers la branche où se Iciid. dans \\\\ inuniiiirc de promesse, la lêle insidieuse du .serpent enroule. Sa jambe droite, gracile et fuyante, se dérobe, en un
reploiement de ruse, autour de l'autre, nettement gracieuse et franche. Son buste se caml>re avec une molle décision; trop fard, dans les petites feuilles vertes, scintille un fruit qui se donnerait au désir, car, achevant le geste de son bras onduleux, sa main présente à de moins curieux espoirs la pomme que son indocile effort vient de conquérir. Et, naïvement, sa chevelure tombe, éparse et claire, sur ses reins subtils et obstinés. Le petit doigt de sa main gauche, sinueusement à l'écart des autres, semble présager la fuite du passé monotone et aveugle, tandis que ses yeux sans remords, tournés vers Adam qui demeure, annoncent à ce craintif, attaché au joug d'innocence, l'aventure audacieuse de Tintelligence éveillée désormais. Eve et Psyché, ces deux types féminins représentent bien, l'un et l'autre, l'insuffisance féminine de la femme. Et tous deux représentent l'énigme de cette double nature, rêvée dans le rêve du vieux mythe. Au banquet socratique, les poètes Aristophane et Agathon, célébrant la naissance et la force du grand amour, en redisaient l'origine lointaine et secrète que recèle la Vie en son unité première; et, penché vers le Sage qui, sobre en son ivresse, accueille cette fable A'éridique avec l'ironie grave de son demi-sourire, le jeune Alcibiade excitait, d'un éloge sincère et railleur, la divination sagace de l'Enchanteur des âmes. Mais, lorsqu'il lui fallut expliquer le secret, le vieux Maître, comme s'il eût reculé devant la démarche suprême d'un mystère d'Isis, invoqua le secours féminin de Diotime. Et, par cette voix d'homme
LE RÔLE DE l'iNTELLIGENCE 57
confiné (]nns l'ignorance volontaire, les convives s'initiorent alors, guidés en leur route par l'Étrangère de Mantinéc, au mystère de l'intelligence qui, à travers la connaissance trompeuse des êtres et la science douloureuse des formes, nous achemine vers l'unité primitive et le repos joyeux de l'intuition.
Quelle est donc cette interversion étrange des rôles naturels? L'homme, que seule pouvait satisfaire la pensée lente et discursive, semble fuir les promesses de l'intelligence curieuse. La femme, que gardaient si bien de ces curiosités inquiètes et lentes les bonds rapides de sa pensée immédiate*, semble fascinée curieusement par les promesses de l'intelligence chercheuse. Et c'est bien là, peut-être, le secret de Bacchus et celui de Léonard, si peut-être c'est là, en notre divine quiétude d'hommes « féminisés », le trouble secret qui nous arrache à la torpeur Ao l'instinct, le principe iurpiiet des intuitions mouvantes et de la dilatation spirituelle.
Nous avions dédaigné trop vite, dans la joie fervente des enthousiasmes reconquis, cette auxiliaire traînante qui nous avait aidés à les reconquérir. Et nous avions méconnu, dans le calme bouillonnant des possessions (\\\(' rien ne menace, l'elTort anxieux et tendu (]ii(' suscita, pour la recherche de son bien, la |i;iiivr( hinquiète de notre <l(''sir. Nous accusions de froideur l'iuslinct (jui nous provoquait aux ris(pies de l.i conii.iis-
• • Tu pi'ti.ii'e II ilrs liontl.i comme rcur lU's <iii:el:eii...
(Alfrt'ii (If Vip-iiy. I.a Miiimm du lirnj<r, III).
o8 INTUITION ET AMITIÉ
sance; nous taxions d'indifférence mortelle cette curiosité de l'intelligence, éprise d'un savoir objectif. Mais savonsnous si toute recherche est froide, si toute curiosité se double d'indifférence? Savons-nous même, épris que nous | sommes de l'innocence retrouvée, s'il n'est pas des régions lointaines et sans limites, insoupçonnées d'un cœur virginal, étrangères au calme familier de la connaissance immédiate?
A vingt ans, certains parmi les jeunes hommes sont ! amoureux... de la connaissance. L'un de ceux-là me disait un jour avec une sécheresse un peu hautaine, répondant à mon doute sur l'opportunité de la science du mal : « Je suis d'avis qu'il faut tout connaître ». Et je crois bien qu'à cette curiosité scientifique nulle Eve insidieuse ne le provoquait, sinon cette Eve inapaisable de la double science, qui presse de questions inutiles notre intelligence déniaisée. Mais c'est pourquoi, toute féminine que soit sa nature, cette Eve intérieure des jeunes hommes (et quelquefois des autres) est dépaysée, bien souvent, et quelque peu étrange, sur le plan féminin. N'est-il pas vrai que cette compliquée, la femme, accuse mainte fois l'homme de complication? Pareille à ces « mille natures diverses » qui, dans le temple de Sais, à l'abri pour une heure de la curiosité intellectuelle des .< Disciples », déploraient l'incompréhension de ces ambitieux', — la femme sent parfois que l'homme s'éloigne
1. Novalis, Les Disciples à Sais, p. ^0-32 de la Iraduclion Maeterlinck.
d'elle « par son désir de devenir un dieu » omniscient'. Que ne demeure-t-il, Adam approuvé, sous Tarbre de la science, insoucieux des fruits mûrissants, goûtant avec simplicité, dans les flâneries exquises d'un paradis terrestre et féminin, à l'Albert Diirer, l'entretien facile et pres(|ue muet avec les lions qui somnolent, les cerfs couchés et tranquilles, les colombes que rien n'effarouche, pas même le serpent assagi sur sa branche et revenu désormais de la tentation de se faire tentateur-? En ce paradis « de tout repos », où il fait si bon ne pas peiner et ne point mourir, l'Eve désabusée, à qui furent amers les fruits mordus, ne peut-elle donc « suffire » à cet époux, jadis endormi et lourd, éveillé à présent et tout prêt aux courses lointaines et épuisantes, peut-être aux voyages sans retour? Est-ce, dès lors, qu'en dépit de sa riche souplesse et de sa supériorité d'intuitive h qui rien n'échappe, la femme ne saurait comprendre, l'homme entièrement'^ Conseillère avisée, certes, de cette courte sagesse, inspiratrice profonde de cette pensée qui hésite. Ame vivifiante de cette vie qui trébuche, — il vient une heure où s'éloigne, Irébuchant m.iis non lassé, hésitant mais non fourvoyé, myo|)e sans (b)ule mais clignant îles yeux vers les clartés (ju'il devine, seul sur la rt)ute, alt.indonné par sa compagne qu'elTrayent et ^\\\r meurtrissent les landes arides, ce chercheur gauche et maladroit, mais têtu et sans remords, cet « intellectuel » amoureux de
1. •. Son désir do dovcnir un Oiou l'a sépan- de nous; il clierclip ci» que nous no i)ouvons savoir ni soup(;onnor... • Novalis, op. cit., p. 3t.