‹ Invasion du CanadaChapitre 31 sur 47 · LA GUERRE AMERICAINE · texte numérisé non relu

LA GUERRE AMERICAINE

En 1775 les Américains vinrent prendre Carillon et Crown Point et S' Jean. Le gouverneur Carleton se trouva dans une position très-critique et ne put avoir recours qu'aux citoyens du pays pour défendre les places ses's""'^""^

services pour 'iiiva-

Brilanniques. En ce tems j'étois à une exploitation de sfoT**"'' bois de corde ; le bruit se répandit bien vite à mes chantiers que j'abandonnai bien vite pour venir offrir mes services au Général Garlelon,qui le accepta avec plaisir — Je partis pour S^'Jean pour rejoindre nos messieurs zélés. On nous envoya des informations que l'ennemi étoit retiré. Sur cette nouvelle le général nous écrivit pour nous inviter à dîner et nous congédier — Je me rendis comme ces Messieurs ; mais son Excellence me dit qu'il savoit de bonne part que feu mon père et ses enfants avoient de tous tems eu une grande influence sur les nations sauvages et qu'il se flattoit que je serois très-utile dans celte nouvelle guerre, si je voulois prendre le parti du Roy. Je l'acceptai avec plaisir, me flattant de trouver l'occasion de me distinguer dans ce nouveau service tel

1 Le Iccicur est prié de relire dans riiilroduction ce qui a rapport à ce Mémoire.

ms. que javois eu l'approbation des généraux françois. De plus je croyois bien me rendre utile, persuadé que les sauvages du Sault S' Louis seroient prêts à me suivre dans les occasions militaires ; mais mon attente fut vaine : personne ne voulut me suivre, c'est-à-dire de ceux qui étoient au village — excepté Chariot Conque ' scélérat chassé de village.

Divers v,ya- Ici, je mo restreins à donner un abrégé de mes services

ges qu'il fan. "

— Je n avois rien a faire de mieux que de parcourir le Lac Champlain. Je n'ai avec mon sauvage eu de nouvelles jusqu'au fort Crown-Point et en revenant le long des terres nous trouvâmes une petite berge dans laquelle il y avoit deux nègres déserteurs que nous primes le lendemain, mon frère, le sauvage et moi. Quelque tems après je fus au sault St Louis où je trouvai mon ami Thaiaiake * et son frère Tèhoscnarenîon^ que j'amenai avec moi à S^ Jean, et quelques jours après Thaiaiake fui au Lac des Deux-Montagnes qui m'amena un parti de Sauvages des trois nations. Je fus en découverte et en deçà des lignes je rencontrai Beker *. Je fus obligé de revenir sans l'altanuer hors des

22 août. , . r-. ^ ■ < • . .

Affaire de Ba- ligncs. Quelqucs jours apres je partis avec cinq algonquins pour découverte dans la baie Missisqui, et revenant nous trouvâmes une berge — et voulant l'amener — le même Beker nous tira quatre coups de fusil à demi portée — qui blessa deux de nos hommes, un dans le col, et l'autre dans la cuisse — les deux sauvages point blessés et moi — Nous tirâmes d'où partoit le feu sans avoir vu personne et nous n'entendîmes plus rien — Le lendemain nous fûmes voir, et nous trouvâmes le nommé Beker, mort d'une balle entre les deux yeux ; mes sauvages lui coupèrent le col. On lui trouva son Journal dans lequel

1 Fils de Charles Tehoiiahoan, dit Kouk, mort dans un âge très avancé.

ker

2 Charles Taiaiake, père d"une nombreuse famille.

3. Maihias Thesonnarenion ? C'est la forme 1 ouve dans les registres.

4 Baker. Voir Témoiti Oculaire, pp. 40-^41,

3. Mathias Thesonnarenion ? C'est la forme la plus rapprochée qu'on trouve dans les registres.

il y disoit qu'il avoit reçu une lettre de M"" Walker qui 1775. l'informoit qu'il avoil quinze cents hommes à leur service — et ils étoient plusieurs personnes de Montréal, très-respectables anglois qui disoit être de son parti — il y disoit aussi qu'il avoit vu Louis Le Nègre, sauvage du Sault S' Louis, qui avoit apporté un message de Thome Welmain ^ du même village, qui lui avoit dit toute l'attache que sa nation avoit pour les Américains, qu'ils n'avoient rien à craindre de leur part — qu'ils étoient tous prêts à les supporter— qu'ils avançoient pour prendre le pays. Quand, l'interprète Perthuis ^ a été tué, tous nos sauvages ,^^^ sauvagos

^^ L 5 O " abandonnent le

nous abandonnèrent en moins d'une heure a près la nouvelle i''»'"'' ^^ ''Angie-

•'■ terre.

reçue. Le Major Prestonne ^ m'envoya à leur poursuite ; je les rejoignis la même nuit à Laprairie sans pouvoir en ramener un seul— je fus obligé de les suivre au Sault S^ Louis. On rassembla le conseil ; un Huron et Thome Welmain portèrent la parole disant qu'ils venoient de l'armée américaine qui étoit très-nombreuse, que les hommes qui la composoient étoient aussi drus que les feuilles dans les bois, que le général Montgomérie leur recommandoit de se retireidans leurs villages et de garder la neutralité; ce qui fut approuvé de toutes les sept nations du Bas-Canada. Ce même huron et son compagnon les assurèrent qu'au moment qu'ils parloient que le fort S' Jean étoit bloqué ou m. de i^^rimier qu'il seroit impossible d'y entrer et sur cette assurance, je î^rt si^Jeant « feignis de me rendre à Montréal — et dès que la nuit vint, je me mis en marche pour S' Jean et marchai avec précaution. Arrivé au Coteau des-IIètrcs, j'aperçus une fumée qui traversoit le camp. J'entrepris d'éviter celte embuscade, je traversai le chemin, me trouvai sous le vont, et malgré toute précaution sans doute que l'ennemi entendit du bruit et un dit à l'autre : " HVjo cornes lierc ?" et l'autre

t Wclman?

2 Témoin Oculaire, p. 44.

3 Preston.

en revient.

1776. répondit par hazard : '■'• Some wild Bcast". J'arrêtai pour

très peu de temps, et je fis quelques pas imitant le chevreuil par des sauts, et le bêlement. Je continuai cette manœuvre environ deux arpents et me remis dans le chemin et me rendis au fort sans aucune opposition. Le Major Prestonne ]ugea. nécessaire de me renvoyer au Sault St Louis pour prouver l'imposture du Huron et de l'autre : ce qui fit un bon effet, car mon homme de confiance, Thaiaiake profita de celte circonstance pour dire beaucoup de choses et chanter la guerre après son discours : ce qui fit un bon effet, car je ramenai un bon parti surtout en tête, feu Sotsichoouane^^ gva.\u\ chef surnommé Grenadier. Attaque de Quelques jours après le général Montgomerie vint paraî- Slussée!""^ '*' tre avec une flotte assez considérable, batimens, bateaux etc, et se retira au-delà d'une pointe où nos canons ne pouvoient rien faire, et fit son débarquement de 1400 hommes— Sur le champ je fus ordonné d'aller m'opposer au débarquement accompagné du caj)"' Tisse\àe la rivière Mohawk^SLxec environ vingt-cinq des nations et72sauvages du Bas-Canada et mon frère. Il est à regretter que le Major Prestonne n'ait pas fait marcher une compagnie du 26 ou 7e, et tous les Canadiens volontaires. Nous avançâmes donc en route touchant les petits bois si épais que nous ne pouvions pas voir l'ennemi plus loin de trente verges; mais une petite rivière aux eaux hautes nous donna un découvert de huit verges. Le capt Tisse reçut une balle dans le gras de la cuisse, mon grand-chef franchit la rivière n'ayant pour arme qu'une lance et mon couteau de chasse, planta la lame dans le corps d'un Américain et en tua un autre avec mon couteau de chasse et voulant expédier le troisième il reçut deux balles dans l'aine qui le mirent hors de combat.

1 Dans les registres du SauU St. Louis, on voit à la date du 16 sep. 1775, la sépulture "d'André Solsienhooiiane, mort des blessures reçues à St. Jean." C'est probablement le chef dont il est ici question. Le nom du manuscrit peut à la rigueur se lire Solsienoouane.

2 Deacc. J. V. Tice ?

Enfin notre victoire fut si complète que nous fîmes rem- me. barquer les 1400 hommes à bord — nous eûmes six Sau- *^'"" vages du Bas-Canada tués et deux Mohawk, le Gap' Tisse, la cuisse cassée et huit Sauvages blessés — J'eus l'honneur qu'il fut ordonné de chanter un îe Deum dans toutes les Eglises de la province en remerciement à l'Etre-Suprême pour ce succès inattendu.^

Mais peu de temps après l'ennemii revint en plus grand Lesennenombre faire leur débarquement plus haut et comme nos i^charge"'Nou- Sauvages savoient tout ce qui se passoitchez l'ennemi, ils ^e'^'« ip'ss'o» ^e nous abandonnoient sans faire de bruit. Le Major Prestonne fut informé par un vieux françois que l'ennemi avoit leur débarquement à près de deux lieues plus haut que le fort, je n'avois avec moi que quatre Mohawk, un chef de S' Régis et un homme du Sault. Je fus donc ordonné d'aller découvrir l'ennemi; mais avant que de partir un nommé Rontilie vint sans être vu me dire qu'il étoit employé des chefs pour me dire de me retirer de l'endroit et d'amener M"" Hertel ; Il me dit tout ceci en présence du Major sans le connoître, qui me conseilla de le renvoyer sans lui faire réponse ; par obéissance, je dis àce Sauvage de retourner à son village et de ne plus revenir.

Après, mes Sauvages et moi nous nous mimes en route pour la découverte ordonnée. En chemin, je fis part du message de Kontitie ; mais à peine avions-nous fait le quart du chemin que nous entendîmes une fusillade à la petite rivière, ce qui nous fit revenir à grande hâte. Quand nous arrivâmes au fort, le Major Prestonnc avoit ordonné le Cap' Strong avec sa compagnie, et nos volontaires d'aller attaquer l'ennemi qui étoit retranché en coupant les communications. Je ne pus pas avoir l'honneur de venir assez tôt pour partager la gloire avec nos confrères. J'appris que M'' Dcsonicr ' avoit été tué, que M''

1 Voir Noies cl Pièces juslificaliccs, GXX.

2 Desaulniers. Cf. Témoin Oculaire, p. 69.

IT75. Antoine Dupré avoit été le premier à sauter dans le retranchement ennemi qui trouva le Cap'i/esè?ie^ à la demi-paye etle nommé. ...employé-commissaire^ Je n'eus rien àfaire que d'aller complimenter le Cap' Strong du 26^, sur sa réussite; mais en retournant à mes gens, j'entendis un Sauvage prononcer mon nomTioliateken et celui de mon chef de S' Régis Ilolgoucntagehle [?]— " ne tirez point sur " nous, nous sommes un renfort sauvage et canadien qui " venons vous secourir." — Je dis au cap' Strong — *' Hou- " neur aux hommes, ainsi qu'aux volonlaires canadiens" — et fus rejoindre mes Sauvages dans l'idée de gagner le bois pour reconnoîlre la voix qui m'avoit nommé, c'étoit ce même Kontitié qui accourut à nous — "' Les Anglois vont '■'■ être mis en pièce ; en conséqence, suivez-moi " — mais au contraire je me saisis de su personne, à tout risque, le tenant à la gorge. Il voulut faire quelque résistance, et mes sauvages me l'otèrent, me disant—" Ne trempe pas ta '•• main dans notre sang ; c'est à nous de le détruire " — et à l'avis les uns aux autres, qu'ils l'abimèrent de coups et firent prisonnier. Un Mohawk qui avoit perdu son frère duus la bataille que nous avions eue avec les troupes du général Montgomerie vouloit absolument le tuer. Le Gap' Strong me pria de tâcher de lui sauver la vie ; alors je pris le Sauvage à brassée et me rendis prolecteur du prisonnier, et le fis sauver avec l'aide de mon chef de S' Régis et Thomme du Sault S^ Louis — que le prisonnier ne fut sitôt arrivé a l'ennemi que nous en reçûmes une décharge de mousqueterie ijui tua un de nos soldats; mais nous avions une petite pièce de campagne avec nous, que nous fhiies jouer; il w'ew falloit pas plus pour faire retraiter nos ennemis bien précipitamment; et nous bien contents de pouvoir rentrer dans nos retranchements;

Le Fort .'t. — Le lendemain, uous fuuies bloqués de nouveau, et toute Jean est bloque, communication coupée. Au bout de quatre jours, il nous

i Ilazen.

2 Cf. Tmcin Oculaire, p. 6S.

MÉxMOIRE DE LORIMIER. 251

arriva deux déserteurs américains qui nous assurèrent n^s. que nous étions assiégés par trois mille hommes et deux autres déserteurs nous assurèrent du même nombre d'assiégeants. Alors le Major Prestonne me demanda si je pourrois trouver parmi nos Messieurs une personne capable de passer parmi l'ennemi sans être pris— et rendre compte au général de notre position. Je lui envoyai M" de Boucherville que je connoissois pour homme de confiance et très-capable dans les bois comme ancien voyageur ; mais il me dit que s'il ne craignoit pas de m'exposer, qu'il me préfèreroit à tout autre. Je lui répondis que j'étois prêt à tout risquer dans le cas où l'on me trouveroit nécessaire.

Et alors nous terminâmes le voyage pour le soir même, j^, ^^^^''^'^'j^^J^j'^ Je me rendis à la nuit bien avancée avec une couverte zen. à l'entourde moi, ceinturé à la sauvage et mon casse-tête à ma ceinture — Arrivé chez le Major, je trouvai le Cape Gordon du 26e et le Ca^^Connier^ duT^ et le Cape Dcsnai'' prisonnier, (^es Messieurs me désarmèrent du fusil et pistolet, mais n'aperçurent pas mon casse-lôte et mo mirent un aviron en main en me disant que je n'allois pas pour me battre, mais pour me sauver en évitant tous les dangers; alors il me présenta le Cape Dessen pour compagnon — à quoi je me refusai le regardant comme un traître — mais ces messieurs et lui m'assurèrent de ce qu'il avoit donné par écrit où il engageoit sa dame et ses enfants — corps pour corps — Alors le major d'envoyer six hommes tirer quelques coups de fusil aux deux extrémités du camp de l'ennemi pour attirer leur attention — Mais le major fit plus, il fit marcher deux bateaux àcanon

1 Je n'ai pu trouver le nom rlo ce Cniil' i);iniii les prisonniers. C'est évidemment Ilazm, comme la suite le fait voir. L'auteur voulait probablement écrire Desain, comme il m«!t plus has Dessen, comme il écrit ailleurs Aisenne. Cf. Témoin Oculaire, p. 71.

2 Kinnocr? C'est au moins le nom d'un des capitaines du 7'. d'après le Royal Kalcndar do 17G4.

en haut et en bas de leur camp, qui tirèrent plusieurs coups — Mais par un mal entendu, j'avois recommandé au Major que si le temps se couvroit de faire tirer du canon d'heure en heure— mais tout le contraire — le fort fit un feu continuel tant que les étoiles parurent — ce que n'avois pas besoin et du moment que le temps se couvrit le feu du canon cessa. Je me trouvai hors d'état de me conduire — L'étoile du Nord étant disparue, je n'avois plus rien pour me conduire. Il nous fallut camper. Je plantai des piquets pour marquer la route que j'avois tenue et à tenir le lendemain — qui étoit du sud au nord.

Le lendemain mon compagnon me persuada que j'avois tenu ma course sur le nord-est — il pleuvoit à seaux; le canon du point du jour tira et moi m'en rapportant à M^ Desenai croyant qu'il connoissoit mieux que moi les bois, ce qui me fit changer ma route— Je crus me remettre au nord, mais je piquai dans le sud-est, et au bout d'un instant nous entendîmes bûcher moi-tenant toujours le bruit du canon sur ma droite, M"" Aisenne me persuada que les bûcheurs étoient dans l'Acadie.

Mai? comme la pluie cessa et qu'il s'en suivit une brume très forte qui acheva notre déroute, nous arrivâmes dans le camp de l'ennemi — Je reconnus mon cheval que des coquins avaient pris — ^j'avois trop avancé dans le désert — Et des sentinelles que j'avois presque dépassés sans qu'ils m'aperçussent, je me jetai bas et M^J/sf?!?!!? en fit autant — pour moi, ce ne fut pas sans peur — et nous ressortames sans être vus— Me trouvant hors de danger, je pris ma route côtoyant le chemin de S"^ Jean à Laprairie, me trouvant près de la Savanne dans le dessein de gagner Longueuil [?] je traversai le chemain côtoyant les habitations de la Savanne— Mais Mr Aisenne ne pouvant plus marcher de faim et fatigue — me supplia d'aller chez son fermier qui étoit peut-être à huit arpents de nous — que je pouvois me fier à lui -que si je n'avois aucun risque à courir, qu'il me feroit signe d'aller à lui, ce qu'il fit fidèlement — Je me rendis à sa demande où je trouvai une assiettée de soupe

qui me fil grand bien, mais la femme de la maison avoit ms. grand'peur que l'ennemi vint à me surprendre chez elle— Je lui donnai toutes les plumes qui étoient à mon bonnet enm'informantde la position de l'ennemi— Elle m'apprit qu'il y avoit des gardes tout le long de la rivière et que tous les canots et bateaux étoient à la chaîne et au cadenas.

Je m'informai du Sault S^ Louis, elle m'assura que la dernière garde, c'est-à-dire que la plus avancée, ne passoit pas la ligne des sauvages suivant leur traité de neutralité, alors nous nous séparâmes, le Gap» Desnai et moi — ne pouvant plus marcher — mais me promit de se rendre à Montréal le plus tôt possible. Et en me mettant dans le chemin dans le dessein de gagner le Rencontre Sault S' Louis où je trouverois des amis qui me proté- '"'»"^"'^"'^geroient mais quelle fut ma surprise en attendant le bruit de huit chevaux et d'apercevoir huitsauvages qui dirent— '<Oui, c'est lui"— à l'instant, je fus entouré de ces sauvagesun me donna la main et me dit — "Nous remercions l'Etre "Suprême de t'avoir fait tomber dans nos mains." Gela ne signiQoit rien de bon pour moi, me rappelant la prise de Kontitié, pensant bien recevoir la peine du talion. Le nommé Thome Wellman, que je connaissois un grand rebelle, me portant la parole— "Eh bien ! dit-il, te trouves- " tu bien avancé, après nous avoir tourmentés pour " prendre le parti du Roy ? " Et son discours auroit été plus loin si le nommé Daillibou^ l'interrompit me disant qu'il avoit passé la nuit sous nos fortifications persuadé que si les assiégés faisoient quelque sortie que je serois en tête, et esperoit qu'il me feroit prisonnier.

Ensuite Martin Tehascn fut à une souche de pin brûlé dont il prit du charbon qu'il écrasa et me barbouilla si bien que je n'aurois pas pu me reconnoître— un autre me fit ôter mon habit et me mit un capot de couvertes et me ceintura avec une écorce— un autre m'ôta mon bonnet de volontaire et me mit en place un chapeau tout

trempe sur la tête— couvert de plumes de hiboux et d'oi-

1 Ignace Sateriioskon, dit Daillebout.

seaux de proie. Le fameux Thotne Wellman tira un sac vermillon et m'en frotta les lèvres — toutes ces cérémonies m'annonçoient que j'étois prisonnier — Connoissant bien leurs usages et quels traitements que le nommé Konlitié avoit reçu huit jours auparavant, je m'attendois a rembourser avec usure la dette, étant décidé à souffrir leui's cruautés, je leur demandai d'un ton ferme si j'étois prisonnier, pour chanter ma chanson de mort — Le grand chef répondit avec un ton de surprise — "Quoi, tu nous " rends si peu de justice que de croire que nous avons " l'âme assez basse pour faire un mauvais traitement." Le nommé Sateqaienton^ me dit — "Quoi, frère, as-tu oublié ce " que le général Vaudreuil t'a donné dans notre village ^' ouniouth, quoique de tout temps nous avons été "pour les Anglois — Gela n'a pas empêché qu'en 175.. " tu as couché deux nuits dans notre village parmi les " troupes angloises sans qu'ils aient pu te toucher." Alors ils me dirent tous en riant de ma méprise et de mon air décidé que s'ils m'avoient déguisé comme j'étois, que ce n'étoit que pour me mettre à l'abri des insultes des Américains— Alors on me fit monter sur son cheval et lui sauta derrière moi après avoir bu cliacun un bon coup de rhum, —Là il me fit voir mille piastres pour assurer leur union et neutralité avec les Etals-Unis, toujours faisant route pour Laprairie en visitant souvent la bouteille, ce qui contribuoit à de grandes marques d'amitié. En arrivant au pont de Jacob nous rencontrâmes environ trois cents hommes Canadiens et Américains revenant d'une revue de Laprairie, alors les sauvages m'entourèrent et firent faire l'homme soûl — Je m'en acquittai très bien, mais furieux dans mon ivresse ; ce qui fit éloigner mes adversaires assez loin de moi pour que personne ne put me reconnoitre — Nous arrivâmes à Laprairie de soleil, mais comme j'ai déjà dit, mes compagnons toujours visitant la bouteille — Leur amitié pour moi et leur enlhou-

1 Louis Salegaienlon ?

siasme de leur bravoure m'invitèrent d'aller faire une ms. visite au major Bronnc "■ qui commandoit au fort de Laprairie-Jem'en défendis du mieux qu'il me fut possible évitant toujours de les offenser ; mais ce gueux de Thome Wellemau, ilinsistoit à m'engager d'accepter l'invitation des autres, dans l'espérance que le major Bronne ne me laisseroil pas aller, mais heureusement les deux Grands Chefs s'opposèrent et approuvèrent mon refus— Là nous nous séparâmes, eux pour Laprairie et moi pour le Sault S' Louis. Je m'arrêtai assez longtemps pour voir l'arrivée des sauvages au fort qui n'eurent rien de plus pressé que de me montrer à l'ennemi, étant en observation sur les hauteurs pour voir leurs mouvements— Sur le rapport des sauvages qui me monlroient àtous ceux qui vouloient me voir, le major Bronne ordonna plusieurs partis de quatre et cinq hommes à ma poursuite et d'autres pour me couper chemin. Les sauvages les arrêtèrent disant qu'ils n'étoient pas capables de me rejoindre et quand bien même ils me prendroient qu'ils ne le souffriroient pas sans se faire tuer pour ma défense. Je pris le parti de me mettre en route pour le Sault toujours côtoyant les bois et me rendre à minuit au Sault S' Louis et le lendemain à Montréal où Mon/réaL'""'^ je trouvai les portes de la ville fermées— Je me rendis au gouvernement. Le général en personne vint m'ouvrir la porte vis-à-vis le nouveau marché. Il m'apprit que le nommé Mienne et ses vagabonds étoient débarqués au ruisseau Mijon où après leur départ nous eûmes à regretter la mort du Col- Tcmplair du 2Ge et celle de M. Porluse \ après avoir conté au Général Carleton de la position des troupes dans le fort S' Jean qui étoit assiégé par trois mille hommes et mal approvisionné, hors d'état de soutenir un siège bien long.

,., -, ■ . ^•^ lA ' ^' t Nouvelle

Quelque tems après le général me dit qu il aesirerou mission que lui bien que je vins à tâcher d'avoir quelque connoissance vemfur."

1 Bruwii.

2 Porleous. Cf. Témoin Oculaire, p. 50.

1175. du nombre d'hommes qui pouvoit y avoir au fort de Laprairie. Je vins trouver mon frère à la Chine, et lui proposai de faire ce voyage qui n'étoit pas aisé, mais nous nous décidâmes de nous déguiser en Sauvages. Ce que nous Qmes et dans cet habillement avec le nommé Thomas Tahannonsiagon^ Sauvage afïïdé, pour troisième, mais non sans prendre beaucoup de précautions, sachant bien que si nous étions pris, nous aurions été pendus pour récompense — Et le principal object, c'étoit d'éviter les Sauvages du Sault S^ Louis, qui étoient dans les rues.

Je marchais dans le village mettant le nez aux portes pour prendre connoissance du nombre d'hommes, à peu près. Je me présentai à la porte de M""* Gaucher, dont l'époux étoit dans le fort S' Jean.

Aventure. Cette dame, quoique bien déguisé crut me reconnoitre,

ne put pas se retenir de surprise : un officier qui me suivoit sans que je le vis, s'aperçut de la surprise de cette dame, lui en demanda la raison de cette surprise — Elle repondit sans se troubler qu'en général qu'elle avoit toujours peur des Sauvages, et particulièrement rapport à ma peinture sur le visage que j'avois plus l'air d'un diable qu'un d'un corps humain : je fus très content de cette réponse. Et je me retirai avec le moins d'émotion qu'il fut possible. Après avoir bien examiné dans presque toutes les maisons, et mon frère de son côté — nous crûmes pouvoir dire qu'il n'y avoit pas plus de quatre cents hommes de troupes.

Notre rendez-vous étoit fixé à une giosse roche dans la Commune — ^je m'y rendis le premier, et mon frère ensuite. Et après un espace de tems notre Compagnon Thomas — étant soûl — qui crioit de toutes ses forces : " Lorimier, où êtes-vous donc tous les deux, je crois que " le diable vous a emportés, car je ne peux pas vous " trouver, ni la route." Mais nous n'attendîmes l'arrivée de notre Thomas pour retraiter le plus tôt possible et vînmes rendre compte de notre mission à Son Excellence.

M. de Lorimier Trèg peu de ïours après Son Excellence m'appela en

eit envoyé se- ■•^ •' ■'^ •'■ *•

crèteiueiit ù. >^l.

MÉMOIRE DE LORTMIER. 257

secrèle — et me dit que si io poiivois trouver le moyen de ms. rentrer dans S^ Jean pour décider avec le Major Prestonne Jean s'il seroit possible d'évacuer le poste et de fixer le jour, afin que de Montréal nous mettrions toutes nos forces en marche pour couvrir la retraite à tous les risques. J'entrepris le voyage secrètement, toujours avec mon affîdô Thomas, sans en parler à mon frère — Nous partîmes . tons deux de nuit, mais à mon insu, Thomas mit sa femme dans le secret, ce qui fit savoir à Charleau Kouke notre dépari — qui fut à course de cheval avertir le général Montgomerie que je voulois tenter d'entrer dans Si: Jean. Le surlendemain de notre départ nous arrivâmes dans une prairie à soleil levé— qui étoit le seul endroit où il avoit des risques d'être découvert et très près du fort S' Jean, étant très décidés de nous tenir cachés tous deux, pour attendre la nuit et de laisser mon Sauvage en cache et d'entrer seul dans le fort. Mais comme j'avois avancé environ dix pas j'aperçus des pistes sur le trèfle au moyen de la rosée, ce qui me fit garder de tous côtés où je vis six hommes couchés à la renverse : je fis signe à mon Sauvage de se retirer : et moi je fis mon possible pour ne pas être vu ; mais ils me découvrirent avant que je fus rendu dans le bois, et par le bruit qu'ils firent il n'étoit plus question que de fuir le plus vite possible— Et alors nos ennemis tirèrent non pas sur nous, ni dans l'espérance de nous attraper, mais bien pour avertir plusieurs partis, de quatre hommes chaque, qui avoient ordre de me prendre vivant et que ceux qui me rencontreroicnt de tirer en avant de moi, en me criant de me rendre et de me faire prisonnier sans me faire de mal — Nous rencontrâmes quatre de ces partis à peu de distance les uns des autres qui effectivement nous tiroient à peu de dislance—et nous crioient de nous rendre ; mais incrédules nous nous sauvions de notre mieux sans répondre à leurs invitations— Nous fumes obligés de renoncer d'entrer dans le fort, et fimes roule pour le Sault S' Louis où j'arrivai seul ayant laissé mon Sauvage à son champ de blé d'inde.

En arrivanlan village près de l'église, j'entendis le bruit aventures^^ ^^ d"un clieval au galop très près de moi, et pour l'éviter je levai la tète je vis un cavalier qui me dit : Ségon, [bonjour), me prenant pour un Sauvage, effectivement j'étais habillé à la Sauvage. Mais moi je [ne] me trompai pas eu le prenant pour un américain.

Je me rendis dans la maison de mon sauvage que je trouvai sa femme, et quatre bons Chefs qui me marquèrent bien de la joie de me voir et me dirent qu'ils avoient su que j'avois été trahi par un de leurs gens — que de là ils pensoient que j'avois été tué, ou fait prisonnier et me prièrent de m'éloigner de leur village — qu'ils avoient six officiers, américains à ma recherche qui vouloient absolument me voir — Je sortis de la maison sur le champ et me rendis chez un affidé où je me flattois de me faire traverser, mais à peine fus-je entré qu'une femme vint s'acanter sur la fenêtre de la rue et sa couverte devant le visage pour ne pas être entendu me dit en me tournant le dos — " Sauve-toi, Lorimier, voilà des américainsqui vienneutpour te prendre" — Je n'eusque le temps de me jeter par la fenêtre du côté de la rivière et la femme de la maison n'eut que le temps de la fermer que quatre officiers entrèrent en me demandant— la femme de la maison sans s'émouvoir leur dit — '' Hoiatontan — traverse lui^", et je fus obligé de rester sous la fenêtre jusqu'à ce que ma protectrice me dit de me sauver — que mes adversaires étoient retournés au Conseil — Je partis pour gagner la pointe au-dessus du village où je pouvois me sauver de toute poursuite, m'en fiant toujours à ma jambe ; où étant rendu le Chef Thaiaiake vint me trouver m'assurant qu'il m'envoye un canot par deux sauvages de S' Régis. Ce qu'il fit très promplement— Pendant ce temps les officiers en Conseil chez le nommé Phclip Sanorese natif américain qui servoit d'interprète, firent un cri de joie en disant aux guerriers — '^ Voilà deux cents piastres

1 M. Viger a lu Iloialonlan, c'c&t-à-dire : Ho ! il y a longtemps— Iravcrsé, lui.

MÉMOIRE DE LOPJMIER. 259

" a gagner pour ceux qui voudront livrer Lorimier 1175. " aux officiers." Les chefs s'y opposèrent à leur demande. Mais deux jeunes gens dirent à ces officiers — "Si vous " voulez, un de vous attaquera Lorimier à armes égales " — nous allons vous l'amener et si vous le faites prison- " nier nous vous le conduirons à Laprairie, mais si '' il se trouve le vainqueur, nous rendrons son pri- " sonnier à Lacliine " — et l'affaire tomba d'elle-même.

Et pendant cet intervalle de temps mon canot vint m'embarquer et nous poussâmes au large le plus tôt possible, mais le courant étoit si fort que nous nous trouvâmes en peu de temps vis à-vis de l'église et très près de terre où étoient deux officiers américains ; mais mes deux sauvages tinrent leur canot toujours en ligne, de façon qu'il n'auroit été possible de me tirer sans toucher les canoteurs — et me voyant hors de danger je leur ôtai mon chapeau et ils me rendirent mon salut — nos politesses se terminèrent par trois fois : Hourra for King George et de leur côté : For the Congrcss. Le lendemain, je reçus une lettre de grand matin du major Brown qui m'annonçoit une majorité dans SCS troupes si je voulois entrer à leur service— Je remis cette lettre au général Garleton qui me conseilla de ne point faire de réponse au major Brown — Quelque temps après, les sauvages nous assurèrent que le Gapt Robinson, M" Richerville, Rainville et plusieurs autres avoient été pris, venant de St. Jean pour apporter des intelligences à notre général Gaiieton ^ qui perdit toute espérance de recevoir aucune nouvelle de cette partie

Alors il conclut de faire une jonction à Longueuil avec Affaire de

le corps du Brigadier M'Leanqui commandoit àSoreP — -«"g"»-'"'- Le jour fixé le général d'avance avoit mis tous les cana ûiens des campagnes par brigades et il eut la bonté de me donner le premier choix — et après tout arrangement pris,

1 Cf. Témoin Oculaire, ji. 'Ij lI 71.

2Cr. ICmoin Oculaire, p. Gô. Voir Notes et piècex jusUficalives GX\Ï.

nous reruiiies ordre de nous rendre aux casernes avec nos brigades avec leurs armes.

La chose étant ébruitée — tous les braves citoyens canadiens se rendirent aux casernes, armés, pour offrir leurs services à notre général, qu'il accepta avec plaisir et grande reconnoissance — M"' Gampion porta la parole à haute voix au général Carleton — demandant à Son Excellence quelle personne il vouloit mettre à leur tète ; il leur répondit qu'il avoit assez de confiance en eux pour les pi'ier de se choisir eux-mêmes un chef. J'eus l'honneur d'être nommé unanimement pour commander ces respectables citoyens; alors je fis promotion et choisis les personnes que je croyois capables d'avoir la conduite sur chaque bateau, indépendamment [de] ma brigade de Canadiens qui me formoient un parti de deux cents hommes dans des bateaux — alors le général m'appela en particulier — de ne pas tiop avancer — que si j'entendois les ennemis faire feu dans la plaine, de m'avancer alors le pins vite possible, et pour signal, t[n'il donneroit deux coups de canon.

Alors voyant que je ne pouvois répondre à tout ; je remis la conduite des sauvages à mon frère — qui étoit accompagné de quelques Messieurs Canadiens qui restèrent dans rîle S*® Hélène en attendant mes ordres — qui dévoient traverser sur les battures au premier signal — Ayant mis tous mes bateaux en rang de bataille, M'' de S'. Luc La Corne vint élonger ma Hotte, debout dans un canot d'écorce, chantant la guerre avec des Algonquins — ^jelui demandai qu'est-ce que j'avois à faire croyant qu'il étoit muni d'ordre, — il me répondit— me montrant les atterrages de Longueuil — " Voilà l'endroit où il faut se distin- " guer"— moi ne doutant plus que c'étoit l'Ordre général, je fis le cri d'attaque — Mon frère, sur ce cri, fonça avec tous sessauvagessurlesbatturesponr se rendre à la terre ferme, de batture en batture et de roche en roche, si promptement qu'il se trouva des sauvages rendus à terre avant que l'ennemi fût rendu pour s'opposer au débarquement, et

plusieurs autres qui se trouvèreut si engagés qu'ils ne purent pas retraiter — au point qu'ils furent obligés de se caler le corps au fond de l'eau — en se mettant la tète à l'abri des pierres qui paroissoient sur les battures.

Et moi comme j'avois donné ordre sur mon bateau pour deux gouvernails, huit rameurs et les autres prêts à faire feu, nous avançâmes en ligne, tous dans le môme ordre, tous mes bateaux sur ma gauche et les sauvages adroite qui pouvoient entendre mes ordres; nous avançâmes dans cet ordre, moi étant à cheval sur la pince de mon bateau assez près de terre avec un très mauvais débarquement. Un nommé Charlebois — gouvernail — me cria en jurant " — Com- '•'■ mandant, si vous voulez nous faire périr, jetons-nous à " l'eau et fonçons, nous tous, garçons et laissons sauver les ''jeunes inariés,voyez, dit-il, que tout le monde nousaban- "donne," — ce qui me fit regarder derrière moi et je vis le bateau du Général qui me fesoil signe avec des pavillons de me retirer — Alors je demandai les avirons des gouvernails pour m'en servir et un autre homme — et fis ramer sens devant derrière, sans détourner le bateau et mes deux gouvernails qui alors se trouvoient devant, évitoient les roches — et le reste de mes bateaux qui se trouvoient trop engagés en firent autant — Mais un bateau du 2C™e Régiment, qui n'ontendoit pas la manœuvre aussi bien que mes gens se trouva échoué et hors d'état de se retirer, fut obligé de se mettre ventre à bas en attendant la nuit, avec la perte de deux hommes tués et trois blessés.

A la nuit le Général ordonna des feux dans l'île pour réchauQor hîs sauvages qui pouvoient se retirer — et le lendemain nous apprîmes que mon grand chef Ilolgoucntagehle ' étoit mort d'une blessure à travers la jambe et deux autres sauvages tués— M"" J. B>« Depain et le nommé La Goste avoient été obligés d'appeler les Américains do venir les faire prisonniers no pouvant plus résister au froid — les deux autres sauvages comme j'ai déjà dit ne purent pas

l Lo niômo qu'on u vu plus luiul, p. 2ô0.

1775. revenir et furent pris le lendemain dans une grange où ils s'étoient cachés dans l'espérance de retraverser la nuit — Mais je n'ai jamais su pourquoi le brigadier M^Lean n'étoit pas venu au rendez-vous.^

carieton se — D'après tous CCS mancfues de réussite, le général

décide à gagner ^ ■•■ t o

Québec. n'avoit plus rien à attendre que le résultat du siège de S»-

Jean— et ayant appris que le fort s'étoit rendu à l'ennemi, il se décida à lâcher de rentrer dans Québec — Son Excellence eut la bonté de m'en prévenir quatre jours d'avance et me dit que si je voulois que je serois de son parti, ce que j'acceptai avec plaisir-En conséquence je fis porter ma malle au gouvernement où je restai moi-même constamment auprès de Son Excellence suivant ses ordi'es; mais après mes réflexions faites, je pris la liberté de les communiquer à Son Excellence qui etoient— que l'accompagnant à Québec — ^je ne pouvois le servir que comme individu, qu'au lieu que si je pouvois m'échapper des troupes américaines, que je me sentois capable de gagner le Haut-Canada, et parcourir les endroits de chasse — et que dans le cours de l'hiver je parviendrois à me former un parti sauvage assez considérable pour être en état de venir au printemps faire des incursions près de Montréal. Son Excellence m'approuva dans mon projet — mais me disant qu'il croyoit que je me flaltois trop sur mon courage— et me regarda d'un air froid — Mais malgré cela je restai jusqu'à son embarquement.

Après cette triste séparation, je me retirai à ma demeure de Lachine en attendant les événements qui pouvoient survenir — Quelques jours après je reçus une lettre de M^ Jourdin^ qui m'annoncoit la fâcheuse nouvelle que toute la flotte du Général éloit prise, mais en même temps qu'il paraissoit que Son Excellence étoit

1 Cf. Témoin Oculaire, p. 65.

2 Jordan, marchand, puis Paie-Maître.

échappée de l'ennemi, ce quifnt confirmé quelqnes jours après. ^

Je restai sur mes gardes — sachant que tous les mes- me. sieurs qui avoient été pris à S' Jean et ceux de la flotte pris à Sorel étoient envoyés dans les Colonies — Tout cela se passa dans le cours de Janvier et Février 1776 — Le général Houstcr^ qui commandoit à Montréal et qui étoit en connoissance avec ma famille depuis la reddition du Canada — 17G0 — ayant resté chez mon père huit jours avec Sir William Johnson — et qui par reconnoissance m'envoya un émissaire me dire que je n'eus rien à craindre — qu'il me ménngeoit un autre sort — que je n'avois pas été pris dans S' Jean ni dans la flotte et qu'il ne se trouvoit pas blâmable de ne pas m'envoyer avec le reste de ces Messieurs.

Messieurs Prawc et Iloude^ publièrent une assemblée Question des générale de tous les respectables Citoyens de Montréal giauë's."''""'"^' " pour avoir leur opinion sur difTérenls sujets — Alors le ministre Dilile *, Mf Jourdin m'écrivirent de me rendre chez eux pour la veille de cette assemblée — Je me rendis à leur demande et. il me communiquèrent ce de quoi il étoit question. Le lendemain nous fûmes à l'église des Récollels où en entrant nous vîmes Praise et Houdc dans la Chaire des Récollets qui prèchoient sans éloquence pour engager nos officiers de milice à remettre leurs Gommis-

1 Cf. Tannin, Journal de Darlcaux, caXxii de Derlhrlol. La page qui termine le récit dans ce Ms. est coli'e 20, et la suivante, 23 ; mais il ne jiarait pis qu'il y ait de lacune. J. V. Cependant, cotte dernière page coinmcnct; par le j)aspape suiviint qui olFrc une variante avec celui qu'en vient de lire : " A|irès cette triste nouvelle je me retirai à Lachinc où étoit ma résidence en attendant les évènemonis qui i^ouvoient stirvenir oii Mr. Jourdin m'écrivit la fâcheuse nouvelle que toute la pi'lilo flotte du Oénéral avoil été prise; dans les lies, vis-à-vis Sorel ; mais en même temps {[u'il paroissoit que Son Excellence s'éloit échappée do l'ennemi— ce qui fut conlirmé peu de jours après."

2 Wooster.

3 Prier et nai/wonil. J. V. — Pour co dernier voir iVo/ac/ Pii'rcsjuslificalivcs, CXXII.

i M. Cliabran Deliûc. Voir Notes cl Pièces Justiftcalivcs, CXXII I.

1776. sions et que le Président du Congrès en distribueroit d'autres avec sa signature.^

Le nommé Loubet qui tenoit le Café à Montrénl voyant que nos deux prédicateurs ne cessoient pas de parler leur dit à haute voix : " Messieurs, nous sommes ici pour savoir " ce que l'on nous propose, et à nous Citoyens de donner " nosopinions" — etcomme il ouvroit la bouche pour dire aux Citoyens une assemblée privée — Praise fit eiilever Loubet par les troupes qui étoient pour maintenir le bon ordre. Le cri unanime fut : Sortons — Je ne pus me retenir de parler et à l'aide d'un M'' Grand ^— très robuste- je sautai sur le bénitier près la porte de l'église et je- criai à haute voix : " Ecoutez — braves citoyens — ^j'ai été conquis par les " troupes britanniques — ^j'ai deux commissions du Roi de "France. Le gouvernement anglois ne me les a jamais "demandées — Je n'ai pas l'honneur d'en avoir du Roi " Georges— mais si j'en avois— jamais les pouiUoux du Con- " grès ne mettroient la main dessus." Ce M'' Grant reprit la parole avec [une] voix extraordinaire— disant que ce Praise et Houde aillent donc ôter les médailles des sauvages s'ils veulent [se faire] échiner — tout le monde éclata de rire et nous sortîmes.

Le fréterai Cela fut Tcporté au général Houstcr avec plusieurs n?r Lorhu'icr/''" circonstauces— qul m'envoya chercher par son Sergent d'ordres : je lui fis réponse que si Houster avoit affaire à moi, c'étoit à lui à venir me trouver. J'ignore si le Sergent fit bien la commission, mais il revint bien promptement et me récidiva que le Général m'ordonnoit de me rendre à l'instant— Une sœur chérie se jeta sur moi, m'embrassa, me supplia d'obéir à l'ordre— Je me rendis chez ce Général qui me salua avec un sérieux et pria poliment de m'asseoir. Je le remerciai et lui dis que je venois suivant son ordre savoir ce qu'il souhaitoit. 11 me répondit que sur les plaintes qui étoient faites contre moi il vou-

1 Voir Smilh, t 2, p. 113, Noies et Pièces jusiificalivcs, CXXIV.

2 Grant.

loit savoir de moi si le tout étoit [vrai] et il me dit mot 1176. pour mot ce que j'avoisdit sur le bénitier des Récollets. J'avouai le tout sans ne rien m'excuser.— " Est-il vrai, Mon- " sieur, que vous avez dit publiquement que nous étions " tous des pouiUoux." — ,Te lui répondis que dans mon expression j'entondois parler de leurs troupes et que j'avois prononcé ce mot sur vérité.—" Eh bien ! Monsieur, comme "vous me paraissez curieux de voir des troupes discipli- " nées, préparez-vous de partir pour New York sous six "jours: lavons verrez des troupes qui vous en imposeront." — Je lui répondis que jp, serois toujours prêt à partir, seroit-ce sous deux heures.

Sitôt que je fus sorti de la maison, je me rendis chez m. d» Lorimier moi et fis atteler ma carriole pour me rendre au SaultS^ Momréai"!''^ Louis — pour que l'on me préparât des raquettes et des souliers pour moi et pour Mi' Godart et Tliome Wakaire ^ —où je fus obligé de déclarer mon secret à une descendante d'un M'' Skailer, '' son grand père originaire de Girfil ^ et de demoiselle Skailer^ * originaire de Sarasteau. Cette charmante fille eut de la peine à se résoudre à me faciliter dans mon projet — mais quand elle sût que c'étoit pour éviter les prisons des colonies où probablement je ne pourrois sortir qu'à la paix, ce qui lui fit mettre tout en œuvre pour précipiter mon départ. Deux jours après, elle-même, ne voulant pas se fier à personne, vint mer trouver chez Mn>c Gamelin, ma sœur, où j'étois caché — Non seulement elle m'avoit apporté ce que j'avois demandé, mais un équipement sauvage de vieilleries

1 Thomas Walher, qu'il no faut pas confoirlro avec Thomas Walker, fin l'Assomption [Noies LXIV.) Il était son cousin et Aèro du Juge Js. Walkor.

2 Schuijler.

.3 Grecnfioi.l, .1. V.— D'Oifiold ?

■\ Dans 11! MS. Ii^s doux noms sontécrits do la mc^ine manièro, il Taudi'ait encore lire Sclinijler, nonuno a fait M. \ iger. Copoiidant dans les roj^'islrcs du Saidt St. Louis, lo nom dn la jouno porsoiinc ([uo M. do Lorimior épousa plus tard, est écrit SIcailer cl Skarlcr,

et alors je fis prévenir mes compagnons de voyage de partir vers deux heures et de faire route vers la Longuepointe et revenir par derrière la Montagne— et se rendre de là à Lachine chez ma mère — qui étoit prévenue de les cacher jusqu'à mon arrivée.

vVlors ma chère Louise Skeler m'habilla de ces haillons et me mit si écœurant que moi-même je ne pouvois me reconnoître. Après avoir fait mes adieux à ma sœur, nous partîmes tous deux dans sa voiture, menant son cheval elle-même — et moi je me laissois traîner comme un homme sans connoissance — et en arrivant à la porte de la ville, près des Récollets — où il y avoit deux sentinelles, je fis comme si je venois de mon ivresse et fis frime de frapper ma pauvre Louise — qui de son coté fit voir sa peur aux sentinelles qui de leur coté s'intéressoient à ma chère Louise en faveur de sa beauté, ce qui leur fit dire en m'adoucissant : Oh^ friencl^ don't toiich /ler, et je répétai — 0/^, don't touch her^ et passai sans en dire davantage — J'arrivai chez ma mère où je trouvai m-es deux compagnons cachés, et leur cheval, en'm'attendant. A mon arrivée ma mère envoya un afiidé chez M'" Ainé^ prendre des informations pour savoir si nous pouvions passer par la Pointe-Glaire sans grand danger — Sa dame nous fit dire de ne pas remuer jusqu'à nouvel avis — qu'il [yj avoit douze hommes armés et munis de fers pour arrêter quelques personnes — mais sans savoir pour qui cela étoit — Vers neuf heures du soir madame Aine me fit dire que ce parti avoit ordre d'aller prendre M"" Besson Curé à S'e Geneviève^ — Alors je fis atteler nos chevaux dépouillés de grelots et tout ce que les voitures auroient pu faire de bruit — L'homme que j'avois envoyé en observation vint nous dire que quatre traînes commandées pour le parti étoient en marche pour la Pointe-Glaire où ils prendroient d'autres voitures pour se rendre à S'«

1 Heney.

2 Yo\vNi(.:s et Fi'ce^Just'fica'ires, GX^V.

Geneviève— nous nous mîmes dans nos voitures et sui- me. vîmes les traînes que nous rattrapâmes d'assez proche pour les voir à la faveur d'an beau clair de lune— d'où nous les vîmes arriver dans le village de la Pointe Claire et nous traversâmes pour gagner Ville-chauve '-Là nous laissâmes nos voitures et prîmes de bons chevaux qui nous rendirent à S' Régis pour acheter du blé d'inde, dîmesnous, à nos charretiers— car sans cela personne n'auroit voulu nous mener, les Américains ayant affiché à toutes les portes d'églises, défendu de conduire des étrangers dans aucun endroit éloigné sans un ordre des officiers généraux, ce qui nous gônoit de presser nos charretiers crainte de nous rendre suspects— J'eus recours à la bouteille et que je n'épargnai pas pour nous réchauffer— Pour cet effet M>- Thomas Walker ^ de l'économie de

notre rhum qui ne fut pas épargné— d'autant qu'il ne s'épargnoit pas lui-même— Mais les chevaux le firent boire moins que notre provision, car ils étoientplus souvent au galop qu'au trot— ce qui nous rendit à S' Régis en peu de lurrivo a st. temps— quoiqu'à la nuit— qui nous fit grand bien— tout '^'^="le monde ignorant notre arrivée.

.J'envoyai sur le champ chercher le nommé François Thchonahogen qui se trouva prêt avant le jour, avec une traîne de clisse sur laquelle nous nous mîmes à la traîner— car mes deux compagnons avoient assez de peine à marcher sur leurs raquettes — surtout Thomas Walker, que nous fi'imcs obligés— le sauvage et moi— de traîner par derrière notre charge, ce qui nous retardait beaucoup dans notre fuite— au point que je craignois d'être rejoint si nous eussions été poursuivis parce que nous mîmes deux jours et demi pour [nous] rendre au ,, ,,^^i^.^ „„ r,„., fort de la Galette où commandoit le Capitaine Fustcr" du ' La (iauuc. 8"" avec sa compagnie

1 Beauliarnois.

2 Un mot a été [^a^<,>' d.iiis b' niainiscril.

3 Forsler.

,^ i"6. QuelqnesjoursaprèsjeproposaiauCant./bs/fj-cle tenter

M. fie Lorimier ± j j. j i i i

veutaiier brûler avecquelques sauvages sûrs d'aller brûler la flotte améri-

la flotte ennemie, . , i t-. •

Il est empêché, caine SL Grande Pointe, ce qa il me refusa avec une expression, comme si il m'eût soupçonné— au point que ces messieurs ses officiers et nous trois, nous ne pûmes nous retenir de rire de son discours. Ce qui choqua mes deux compagnons qui ne voulurent le voir tout le temps que nous avons resté dans l'endroit — Pour moi, je tâchai de lui donner [une opinion] meilleure sur ma conduite au point qu'il me laissa partir avec un seul sauvage, avec de la Il parcourt poudro et plomb et balles pour provisions — Je parcourus

espcsie>. igg endroits des chasseurs où je réussis à me former un parti d'environ 106 guerriers avec promesse qu'ils m'en recru teroient peut-être autant et nous donnâmes rendezvous à Ganonnonqoui ^ au plein de la lune d'avril au plus tôt et qu'ils viendroient m'avertir sitôt qu'un nombre seroit assemblé.

Je fus trois semaines dans ce voyage et à mon arrivée j'étois très inquiet pour les provisions, quoique j'avois bien recommandé aux chasseurs de faire autant de viande sèche qu'il leur seroit possible. Gela ne m'empêcha de proposer au Cap' Foster de descendre aux Cèdres pour demander à M' le Curé Deneau et M"" Denis \ étant tous deux mes grands amis, de faire tous leurs efforts— qu'ils eussent à nous envoyer — sitôt la navigation— des provisions suffisantes pour nourrir près de trois cents hommes Il descend pendant quluzc jours.

Le Capt Foster approuva mon projet et le surlendemain, habillé à la sauvage, je partis avec un petit sauvage d'où nous arrivâmes le troisième jour dans la nuit chez M^ le Curé Deneau — qui — après que je lui eus communiqué mon projet — nous fit venir M'' Denis — qui se prêta avec beaucoup de zèle à se rendre utile au Gou-

1 Kananokni, Rivière aux Frênes, à 6 lieues de Kingston.

2 M. Donaut fut plus lard évoque de Québec. M. Denis était marchand.

vernement— nous assura que les provisions se rendroient 1770 au temps — en ayant sujïïîsamment chez lui pour la charge de trois bateaux — Cela décidé, je pris congé de ces Messieurs avant le jour, mais non pas sans bonnes provisions de pain et jambon — De retour à la Galette — la navigation venant libre, nos bateaux pouvoient venir dans le lac S' Fiançois.

Je retournai avec trois bateaux conduits par des sol-

"• Il revient

dats du huitième et le Lieutenant Borde pour m'assurer chercher les provisions, et protéger nos provisions au cas que nos voitures ne

fussent retenues par quelque événement. Arrivé à la Pointe-au-Foin,je mis mon parti en cache dans une petite rivière avec beaucoup de difficulté, la rivière n'étant pas déglacée, ce qui nous retint jusqu'à la nuit — et le lendemain je fus aux Cèdres chez M»' le Curé Deneau, déguisé en sauvage, pour m'informer si je pouvois avoir nos provisions— J'appris avec plaisir que nos charges étoienten sûreté au Cûteau-du-Lac trois lieues au dessus de l'église des Cèdres ; mais pour moi je me trouvai bien exposé — et Mî" le Curé Deneau — chez qui il [y] avoit six soldats et un sergent américain en observation.

Heureusement j'avois fait chasse dans ma route de m. de r.orimier

i j • T->i. iii>i/^'-i. échappe au dan-

qnatre canards noirs— Etant contre le feu, le Cure vint, ger d-éire re-

, ^ -, • A, • connu par un

s approcha de moi sans me reconnoitre, car je ne me officit-r aménmontrai pas que comme un sauvage la tête basse et mon '^'*'"' capuchon qui me cachoit presque le visage couvert de la fumée de ma pipe — Le Curé me demanda mes canards à acheter — je lui fis signe que oui — pour du rhum — ce qu'il refusa très sérieusement— moi je lui en jetai deux à ses pieds— et pour reconnoilre ma politesse il me fit donner de la viande froide et un coup de rhum — Je mis mon assiette sur le foyer entre mes jambes et mangeai malpropremont — Le curé se retira dans sa chambre la porto ouverte — le sergent vint contre moi avec une bouteille de rhum me l'offrit pour mes deux canards,-je feignis d'aller demander la permission au curé do traiter mon gibier au sergent — où j'eus le temps de me l'aire connoîtrc — M'' le Curé s'a-

me. vança et permit au sergent d'acheter les canards aux conditions qu'il prendroit la bouteille en mains afin que je n'en fis pas mauvais usage — Mais je restai dans la chambre comme pour veiller de mon côté à ma bouteille, ce qui me donna occasion de causer plus d'une heure — quand il me dit qu'il avoit toute apparence que les Américains enverroient un parti — ^j'étois pressé de repartir— M'' le Curé fit semblant de s'impatienter de ma présence — me prit d'une main — et de l'autre ma bouteille- et me reconduit hors de la maison et me fit signe de m'éloigner le plus tôt et le plus loin possible,ce que j'exécutai avec plaisir car je m'étois bien aperçu qu'une femme qui m'avoit traversé la Rivièreà Délile— un grand danger— ce qui m'obligea d'agir à découvert— me fit reconnoitre de cette femme.

J'arrivai au Gôteau-du-Lac où je trouvai le nommé André Lalonde — un affidé du Curé — qui m'assura que ses bateaux se rendroient à nous dans la nuit et qu'au jour, ils seroient chargés — le lendemain tout se trouva vérifié — tel qu'il me l'avoit dit et nous trouvâmes en mai-cheau soleil levé pour rejoindre notre parti où nous divisâmes nos charges assez proraptement pour nous rendre à la Pointedu-Lac, — et de là nous nous rendîmes au fort de la Galette en trois jours.

Sitôt que je fus de retour au poste, j'envoyai un message à Ganonnonqoui prévenir les sauvages de mon retour et qu'ils eussent à se rendre le plus tôt possible, ce qu'ils firent bien promptement et pour comble de bonheur il nous survint un parti de six nations, de vingt-deux hommes — ce qui donna un grand encouragement à nos sauvages. Un parti com- Lg Cao' Fostsr mc proposa de se mettre en marche avec

mandé par Lori- ^ ^ '•

tnier se dirige uiic viugtaine dc soldats — accompagnés du Gap' Park du

vers l'ennemi, i. ij . „

septième et du Lieutenant Borde du «me — ce qui me fit grand plaisir — Après tout arrangement pris, nous nous mîmes en marche pour Montréal, si nous n'avions aucune occasion de rencontrer l'ennemi avant— Nous vînmes coucher au Rapide-Plat— où nous rencontrâmes un chef de S' Régis qui venoit pour tâcher de détourner mon parti d'avancer

MÉMOIHE DE LORIMIER. 271

plus loin, assurant qu'il seroit abîmé par les Américains me. qui étoient très nombreux et qu'ils venoient en grande force pour s'emparer de tous les Rapides Je rassemblai tous mes chefs et leur [dis] que je ne pouvois pas croire que nous vinssions à écouter tous les discours que Ton pouvoit tenir— etalors je portai la parole au chefmessager avecl'approbation de mon parti qui fut ceci : "Mon oncle, "moi et mes guerriers nous te remercions de tes bonnes " intentions. ïu veux nous préserver des dangers ; mais ne " sais- lu pas qu'un guerrier quand il chante la guerre— il "rejette son corps et recommande son âme à Dieu. "Ta nous assures que notre ennemi vient en grand "nombre, tant mieux — nous aurons moins de chemin à "faire pour le rencontrer; tu dis qu'ils sont nombreux: "tant mieux, notre gloire sera plus grande. Eh bien! " mon oncle, nous t'invitons de venir avec nous— pour " ramasser les dépouilles de leurs morts. " Alors le vieux chef nous dit que puisque nous rejetions nos corps, qu'il rejetoit le sien et pour répondre à notre invitation, il vouloit risquer sa vie avec la nôtre— et se leva en chantant la guerre.

Le lendemain nous partîmes et arrivâmes à S' Régis vers ^^^.^^ ^i^ç pmi deux heures — Notre flotte de petits canots avoit plus d'ap- gjs. p..is" à la

"^ ^ 1 A • Pouile-au-I-om.

parence que l'on ne pourroit se le persuader— Arrivant près du village nous fîmes une fusillade accompagnée de toute espèce de cris de joie qui étoient efFrayauls— et chaque nation chanloit sa chanson de mort, — nous fûmes bien reçus— l'on nous logea dans de grandes cabanes d'écorce — et dès le même soir je fis festin de deux bœufs — et nous chantâmes la guerre et tous les guerriers du village se joignirent— Il ne fut plus question que du dépari—enfin le temps arrivé nous partîmes du village pour nous rendre à la Pointe des Nègres, d'où je partis le lendemain avant le jour pour aller prendre des informations des mouvements de l'ennemi— Je me rendis donc avec quatre sauvages en canot jusqu'à la Rivière de la Pointe îiu-Foin, où je les laissai pour prendrp les bois,

1T76. après avoir recommandé au Cap* Poster de ne pas avancer plus loin que la Pointe-au-Baudet jusqu'à mon retour.

Je connaissois un nommé LaFleur et sa demeure — j'arrivai au bout de sa terre, et l'ayant trouvé à semer du blé — et ses voisins — ^,je me saisis de lui et l'interrogeai.— Il m'assura que les Américains venoient le lendemain au nombre de 3000 hommes prendre poste à l'église des Cèdres où les fortifications étaient finies par 300 hommes qui dévoient laisser la place pour les 3000 et eux se rendre le même jour à la Pointe au Diable et s'y retrancher.

Sur ce détail je laissai mon homme pour retourner aussi vite qu'il me fût possible rejoindre le Cap' Foster que je rencontrai bien eu deçà de la Pointe-au- Baudet— et pendant que j'étois dans le bois, des sauvages du Saut S' Louis découvrirent mon parti — Le temps étoit serein, et des mirages par le calme faisoient l'effet d"un microscope, qui grossirent les objets à la vue des découvreurs au point que sur leur rapport l'ennemi renonça au projet de laPoiute-au-Diable— Effectivementmoi-mème je fus très surpris de l'apparence de notre flotte, joint que tous ces petits canots d'écorce liroient les uns contre les autres à qui iroit le mieux, ce qui occasionnoit beaucoup de cris de joie par les vainqueurs — et suivant l'usage sauvage,les vaincus répondent par des cris effrayants — et tout cela porta l'effroi au nommé Phillip Sanoresc et ses associés.

M De r.ori- ^^'^ïs sur les intelligences que j'avois reçues, je dis à'îa''poime''au' ^^^ ^^P' Fostor que j'étois décidé de me rendre à tout Diai)ie. risque prendre possession de la Pointe-au-Diable dans la

même nuit — et je fis forcer de nage à mon parti en chantant ma chanson de mort ; mais à ma grande surprise les sauvages six nations n'y répondirent point et le Capt. Poster et ses six nations campèrent à la Pointe au-dessus du Coteau du Lac — et moi et mon parti nous sautâmes le rapide du Coteau de nuit et fîmes notre débarquement à la Pointe-au-Diable où nous apprîmes par l'habitant proprié-

taire qu'il éloit venu douze Américains avec les sauvages me découvreurs et que sur leur rapport ils avoient retourné avec les sauvages à leurs retranchements — Pour moi sitôt que le jour parut je fis embarquer tous les vieillards dans nos canots, à qiu je donnai ordre de se tenir au large en observation et de nous crier à terre si ils découvroient quelque chose de conséquence— et si au cas uous fûmes repoussés, de traverser au sud de la rivière et s'en retourner à St Régis sans s'inquiéter de nous— Je laissai un de mes vieux sauvages avec une lettre au Capitaine Poster de tenir une rive gardée assez éloignée pour avoir assez le temps de traverser au sud et de retraiter avec mes vieux sauvages.^

Nous mettant en route après toutes ces précautions lUrrêteiieu-

1 • 1, • •• 1. . reuseineiit ceux

prises nous marchions bien vite pour que l'ennemi ne qui aiiaiem le

put avoir connoissance de notre approche — Nos sauvages "^''''"^"

nous crièrent qu'un homme se sauvoit devant nous — Je

détachai deux fameux coureurs qui le rejoignirent bien

vite — c'étoitun nommé Tjanoixqui se sauvoit de peur — ^je

le rassurai elle renvoyai chez lui. En passant chez Lafleur,

je demandai où étoit son mari — elle me dit qu'il venoit de

sortir pour chercher ses bœufs de charrue, ce que je pris

pour vrai — Etant arrivés au portage — qui est à présent un

village et une belle église % nous aperçûmes un homme

qui se cachoit pour se sauver — j'envoyai deux hommes

qni me ramenèrent prisonnier — Quelle fut ma surprise

de voir Pierre Lafleur, homme qui avoit servi mon père

vingt-cinq années, qui alloit me déclarer à l'ennemi — Je

fus si outré de sa démarche que je fus an moment de

lui faire casser la tète ; mais il s'excusa en me disant que

la femme de son voisin — le nommé Laplante— l'avoit vu

avec moi et que " si je n'allois en donner connoissance à

1 II est assnz singiilin- de voir avec (]iinl|c rapidilo Forslcr glisse «ur tous CCS détails dans son Aul/ieiilic Aarralice dont nous donnons la truducllon jilus loin.

2 Voir Noies cl Pièces Jiistificalivcs, CXXVI.

1776.: reiinemi, elle iroit déposer contre moi :" c'est ce qui l'avoit décidé à faire celte démarclie —

Je n'eus rien de plus pressé que de continuer ma route — je laissai les vieillards et infirmes au dit portage pour faire corps avec le Capt. Poster qui arriva au môme endroit à midi — J'arrivai vis-à-vis les retranchements et entrepris de nous avancer pour couper la communication — j'annonçai aux guerriers qu'il falloit avancer, ce qu'ils refusèrent disant que cet honneur appartenoit aux troupes du Roi— et cela se disoit en dérision, vnyantque le Capt. Foster avoit resté si loin en arrière. Cette réponse me piqua au point de leur dire que j'avois cru que, quand nous avions chaulé la guerre à S' Régis, que par leur expression que j'avois craint de ne pas pouvoir répondre à leur bravoure, mais que si je trou vois un seul homme pour venir avec moi que je leur ferois voir ce que c'est qu'un brave. Le nommé William Johnson — Mohavvk— fils naturel de feu William Johnson — me dil: "'Tu es un homme conmie moi, et à nous deux nous pouvons faire honte à toute nation" — T. Sur le chnmp nous partîmes à toutes ïambes nous arri-

Daiiîer que i i- •>

Lorimie. court, vâmes sur la terre d'un nommé Lalonde — voisin de Mr Denis qui nous avoit tant rendu de services— Je me trouvai — mon compagnon, William, et moi — visés par deux Américains, leurs armes appuyées sur une clôture, à environ un arpent de nous mon compagnon me cria: " Méfie-toi — "et nous reçûmes les deux coups de fusil que nous évitâmes en nous jetant dans un fossé de ligne-el précipitamment nous fonçâmes sur nos adversaires, qui se sauvèrent en descendant une grande côle, que nous rejoignîmes d'assez près pour poser nos fusils au même endroit d'où nous avions été tirés. William n'eu t que le temps de me dire : "Tire sur celui de ta droite"— nous les blessâmes tous les deux, lui dans la cuisse et moi dans l'épaule — ce dernier me connoissoit très bien ayant passé l'hiver chez un de mes voisins à^ Lachine, chez un nommé Trudeau — Ce même homme, quatre jours après vint me voir et m'assura que c'étoit moi qui Pavois rais dans l'état où il étoit — Je lui donnai

une p et une de mes c '■ Tons mes sauvages me me.

suivirent de près et nous coupâmes la communication après avoir tué un homme et quatre blessés, car il avôit un parti de vingthommes venant des Cascades qui voulurent rentrer dans leurs retranchements et ne pouvant le faire, ils s'emparèrent d'une maison près du fort où ils se défendirent vigoureusement, — nousavions les pentes de la côte qui nous mettoient à l'abri des retranchements — mais comme [par] bonheur ^ un de mes sauvages fut tué, ce qui anima mes guerriers qui firent le cri de foncer pour revenger la mort de cet homme — nous entrâmes dans la maison, et comme l'ennemi s'étoit réfugié dans le grenier où l'on ne pouvoit monter que par une échelle, je criai démettre le feu — et pendant ce temps nous reçûmes deux boulets de deux livres de travers en travers de la maison, ce que je ne pouvois concevoir — Mais le cas étoit que les attaqués an bruit que nous faisions avoient défoncé le pignon de la maison et s'étoient sauvés à leurs retranchements, sans que nous en fussions aperçu — Alors je fis retirer mon monde dans une raveline en attendant que je pus me rendre an parti du Capt. Poster — Les Aniéi'icains tirent une sortie de 180 hommes, ce qui

' Sorlie iiiii-

m'inquiéta beaucoup voyant le nombi-e de mes sauvages ''le (i-s Améribien inférieur — n'étant pas plus de 80 à 90— mais je n'en fus quitte que pour la peur, caria sortie de l'ennemi éloit que pour brûler une snpeibe grange qui appartenoit au Chev, de Longuenil— Je fus trouver le Capt. à la nouvelle

église — après avoir donné mes ordres aux ^ pour le

temps de mon absence —

Etant rendu au Capt., je le priai de s'avancer et j'en dis autant à mes sauvages qui me suivirent à l'instant — mais le Capt Poster ne voulut pas remuer de sou poste, qui se retranchoit avec des perches de clôture —

1 Une piastre cl une do nios culottes.

2 On peut lire: " comme Donneur — un de mes sauvages — l'ut tué."'

3 Le mol manque dans lo manuscrit.

me. Le lendemain comme je voyois que je ne pouvois pas rester longtemps sans être abandonné d'une partie de mes 'Sauvages — Mais heureusement les Iroquois du Lac des Deux Montagnes vinrent me rejoindre, ce qui me po^e'''au"r-ip'i". détermina à donner l'assaut, ce que je ne voulus pas né'ri'assa'iu.''""' douuer counoissauce à personne avant que de communiquer au Capt. Poster mon projet qui étoit ceci : je voulois descendre la grande Batture des Cèdres avec l'élite de mes sauvages, et au bas de la dite Batture de joindre mes canots comme un cagcux —an moyen de la nuit très obscnre, débarquer au Coteau et par un signal donné de part et d'autre, le Capt. Foster devoit donner l'alarme par terre à l'ennemi avec beaucoup de bruit, comme pour forcer les retranchements, et nous autres, de monter la côte sans aucune opposition, c'est-à-dire des fortifications et de foncer à l'arme blanche sur l'ennemi après avoir fait notre décharge — et au Capt. Foster d'avancer avec tout son monde pour défoncer deux barrières — Le lendemain — jour nommé pour Tassant — le Capt. Foster s'avança au son du tambour an moyen d'une i.ps eiuieniis j.j^ygjjjjjj très-profonde, avec deux drapeaux que nous avions faits, qu'il ht planter sur le bord de la raveline à portée de mousquet, et détacha son Lient. Borde avec le pavillon parlementaire porté par un tambour — qui furent reçus par un parti en dehors des retranchements et iivenl entrer le (la g t)-uce les yeux bandés dans leurs retranchements — où ils furent sommés de se rendre prisonniers de guerre et de s'en retourner dans leur pays sous quinze jours après avoir prêté serment de ne prendre les armes durant la présente [guerre], excepté que par échange — Les propositions furent acceptées et la capitulation fut signée de part et d'autre — et le lendemain nous prîmes possession de la place — où l'ennemi mit bas les

armes au Sf-' ^ et quelques volontaires qui nous avoient

rejoints au moment de la capitulation —

l M. Viger avait cru pouvoir lire " h 8 h " ; mais L'auteur fait vrai» semblciblemenl allusion au régiment du Capitaine Forsier.

sniil loice:

ruiidre.

Tous nos prisonniers furent dépouillés de tous leurs me. vêlements, malgré toute défense que nous pûmes faire, au point que je fus obligé de vêtir de mes hardes le i,essauvages Col. Haleno ^ qui commandoit le poste, quoi({u il eut prisonnier?. oiTert à Charles Conque cl uu autre du SauU S' Louis, pour ma tête £30 et pour mon corps £50 — qui s'éloient mis en marche pour exécuter leur trahison ; mais étant découverts, et moi prévenu de cette infâme démarche, ils relâchèrent au Rapide des Mille Roches, ayant vu passer le canot des personnes qui venoient m'avertir de leur démarche —

Deux jours après la dite capitulation — l'on vint m'avertir qu'un renfort de l'ennemi venoit pour nous attaquer, ce qui m'obligea de remettre nos forces au Capt. „, ^^. ^^^ Foster pour garder nos prisonniers, et moi de me mettre Américains veu-

i- <-> i ' lent attaquer le

eu marche pour m'opposer au renfort, avec 60 sauvages capt. Forsier. et les armes de l'ennemi, desquelles je me servis pour armer les Canadiens sur ma route au nombre de vingt — Mon frère vint me rejoindre do Beauharnois avec dix volontaires — et le tout nous arrivâmes au pied des Cascades — et à la première maison des Quinze-Chicns'^ nous y vîmes l'ennemi qui venoit pour nous attaquer, mais nous apercevant ils firent halte, et moi de mon côté — Alors j'envoyai M'' La Comble, un autre beau-frère de M'' Duniere [?] et un sauvage pour observer si nous ne serions pas cernés-et donnai mes instructions à mon frère— et moi et six [autres] prîmes la hauteur de l'endroit— Mon frère me voyant rendu à l'endroit que je lui avois indiqué où ilferoitfeu, commença l'attaque là— et moi je fonçai sur l'arrière du parti pour lâcher de gagner la grange qui pouvoitêtre à un arpent et demi de la maison, où nous fûmes aperçus et où un de mes sauvnges reçut sept balles dans le corps et fut tomber dans lu grange, mort— j'en eus deux autres blessés — un Tson-

1 AlliTi ? Siiiilh (lit i\\w cV'tail le ni.ijnr Biittoi-licM.

2 Corruption du mot çnuvajj;o Quencchnnan (Cf. Fiirland, Ilist. tlu Canada, t. I, p. 103, Note). C'est le Long Saiilt qu'il no faut pas confondre avec celui de l'Oulaouais,

me. nontouan dans l'épaule et un Mishaqué eut une partie

du nez et tout le haut de la mâchoire emportée — Pour moi, je ne pourrois pas dire je retraitai, mais je me sauvai de toutes mes forces de souche en souche et butte — jusque sur la côte — où je trouvai huit à dix amis qui venoient — suivant leurusage et expression — risquer leur vie avec la mienne — Avec ce renfort, je rentrepris découper chemin à l'ennemi qui retraitoit avec tant de vitesse qu'il me fut impossible de les dépasser — à peine arrivai-je à eux devant sherburife "Ist Ic gros de moH parti — l'ennemi revint sur leurs pas, me par LonmTe".'qu^ criaut qu'ils se rendoient — ^je me saisis du Major Cherhenne^ lui sauve la vie. pQ^, \q préserver des insultes sauvages — Ce pauvre prisonnier fut disputé par trois — Mr Montigny — qui survint avec un parti de Canadiens à la rencontre de l'ennemi s'empara d'un pont qu'il défendit avec les braves volontaires^— le Cap* Lefebvre ^ le secondoit — ce qui fesoit dire à Montigny que c'étoit lui qui avoit eu la gloire d'avoir arrêté l'ennemi — Moi— ma raison étoit que c'étoit mon parti qui avoit poursuivi l'ennemi près de deux milles dont plusieurs avoient jeté leurs armes — Mais le Major décida l'afTaire en disant que c'étoit à moi à qui il s'étoit rendu — Pendant loutce temps un sauvage tenoit le Major C/ïer6^n par la main et fit frime de l'emmener, je m'y opposai — mais il me dit qu'il l'avoit touché devant moi — Je lui dis que non, et qu'il ne l'emmèneroil pas— il me répondit : " Tu auras un corps mort et moi sa chevelure — Ce propos me fit changer ma fermeté presque en supplication.

1 Slierburne. Cf. Aullicnlic Narralive.

1 M. Viger, aidé dr>s notes de M. J. Papineau, avilit cru pouvoir lire : " Ce pauvre prisonnier fut disputé par trois MM. Montigny qui " survinrent avec un parti etc., s'emparèrent d'un pont qu'ils defen- " dirent etc." Quelque défectueuse que soit l'orthogrnphe de M. de Lorimier, il ne confond jamais le son du pluriel avec celui du singulier. Ceux qui se disputaient le Major Sherburne élaienl M. de Lorimier, M. de Montigny, et le sauvage, dont il parle plus bas. Pour M. de Montigny, voir Notes et Pièces Justificatives, LXX"VI.

3 M. Lefebvre était capitaine de milice de Vaudreuil et. il çoniman» dait les miliciens de sa i)aroisse. J, V,

" Quoi ! tu veux tuer un prisonnier — serois-tu charmé si me. " les Américains tuoient le Col. Garapbell, le Gap' Hertel "et tous nos amis que j'espère que ils nous seront remis " pour ceux-ci ?" — A ce discours il resta pensif et me dit : " Garde l'oiseau et moi je vas le plumer" —et sur-le-champ il se jeta sur le prisonnier, lui ôta son habit, chapeau, veste et me dit : " Je lui oterai le reste à notre camp" — Effectivement je vis ressoudre notre homme qui lui fit mettre bas les culottes et la chemise. Et le Curé ^ répara la barbarie du sauvage en donnant au Major d'autres culottes et une chemise — Pour moi je ne pus lui donner qu'un capot de couverte, car rien autre chose de mes bardes ne pouvoit lui servir par sa grandeur et grosseur— Mais visitant les prisonniers, je vis un Gap' qui à urautœ^ellse soutenoit sur une jambe, tenant une clôture — Ge Gapt '"""'• avoitla cuisse cassée — et un nommé Portneuf-abénaquis le déshabilloit, et le prisonnier lui offroitdeux cents louis si le sauvage vouloit lui donner la vie — Je m'informai au sauvage à quel dessein il vouloit déshabiller ce M'" — il me répondit que c'étoit pour ne pas ensanglanter ses bardes parcequ'il alloit le tuer — Je ne pus résister à cette infamie et je pris mon sauvage h. la goi'ge bien serrée et lui dis: " Ghien que tu es, tu veux tuer un homme qui sera la " cause qu'ils tueront peul-ètre quatre de nos amis prison- " niers — Au contraire, nous ferons dos échanges de ces " prisonniers pour ravoir nos amis" — Alors il me dit de prendre possession du blessé, si je voulois lui promettre qui seroit changé pour le Gap' Ilertel — je lui promis et cela a été exécuté, car sitôt le retour de nos prisonniers aux Golonies ils renvoyèrent le Gap' Hertel et le Gol. Campbell, pour le Major Clierbcnel un autre Major, ce qui fesoit deux pour un.

J'imaginai un tour pour tâcher d'avoir les bateaux siratnçème de du Major Cherben et dix hommes qui les gardoient pour ""svmparcf dans une île près de nous — Alors je fis mettre tous i'emilimr"* '^^

3 M. Boaumont, J. V.

iTTS. mes prisonniers, au nombre de 120, le long d'une clôture à la vue de la i-ivière et mon parti caché derrière la maison et bâtiments du marquis de Lotbinière — et après toutes mesures prises — ^j'appelai le Major à l'écart et lui dis d'un air dissimulé : " Je ne peux pas vous " cacher le malheur qui va arriver— dépêchons-nous de " vous sauver du péril — mes sauvages ont aperçu vos " bateaux et votre réserve— ils veulent les avoir et pour " cela ils veulent se débarrasser de vous tous en vous " massacrant — Il s'agit donc de nous sauver tous " les deux à tout risque, sans donner connoissance à per- " sonne. Gomme le coup ne se fera qu'après soleil couché ''je crois qu'il nous sera facile de nous évader." — Le major plus mort que vivant, me demanda si je ne trouverois quelque moyen d'éviter cette malheureuse affaire — ^je fis semblant de réfléchir sur le parti que l'on pouvoit réussir à sauver les prisonniers — je lui dis : '■ Major, j'en " trouve un ; si vous voulez, je vais vous faire rendre '' pour le moment votre uniforme et votre accoutrement " — et moi je m'habillerai avec l'habit d'un de vos " officiers — et vous et moi nous nous avancerons sur la " Pointe et vous appellerez vos gens en les nommant, et " s'ils demandent votre nom — vous leur donnerez.

Il m'approuva — et je fis venir l'habit et l'accoutrement du major — et moi en uniforme américain — nous nous avançâmes sur la Pointe après avoir bien recommandé aux Canadiens et sauvages de ne pas se montrer — Le Major Cherhen cria à sa réserve d'emmener les bateaux en les nommant — ils lui demandèrent : "Quelle nouvelle ?" il répondit : " Nous avons reculé l'ennemi, " mais ce qui a eu de plus singulier c'est que tous les Américains à qui le major avoit communiqué le moyen que j'avois trouvé pour leur sauver la vie, crièrent — Hourra — par trois fois— or on peut croire que les dix hommes s'empressèrent de venir à nous — mais il fut impossible de tenir tous les curieux indiscrets — les uns avançoient la tête au coin des bâtiments, et à l'envi des uns aux autres, don-

MÉMOIRE DE LORlMIEtl. 281

lièrent de riiiqiiiéliide aux rameurs, au point que les uns nm ramoient en avant et les autres en arrière— je fis le cri de décision— mes sauvages prévenus se lancèrent à leurs armes faisant les cris effrayants — se rendirent aux bateaux au moment de perdre pied et nous les amenèrent sans qu'ils se défendirent.

Le lendemain, le Capt. Foster, sur la nouvelle qu'un Diflérems

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