‹ Inventaire analytique & chronologique des chartes et documents appartenant aux archives de l'ancienne abbaye de MessinesChapitre 6 sur 150 · AU CIEL MES DÉSIRS · texte numérisé non relu

AU CIEL MES DÉSIRS

MABIE-LODISE-TICTOIRS DB CIUfeQtPr, 38' ablMSM.

Après la mort d'Isabelle du Gbastel de la Howarderie, Louis XIV, Roi de France, voulaiit pourvoir au remplacemeut de cette abbesse, envoya à Messines des commissaires députés pour recevoir les suffrages des religieuses. Le choix de ces dames tomba sur Marie-Louise- Victoire de Créquy, nièce de la défunte abbesse, et native du pays d'Artois. Le Roi approuva cette nomination par lettres datées de St-Germain eu Laye le 20 Mai 1679, et autorisa la nouvelle abbesse à demander au Pape et à l'évêque diocésain ou autres supérieurs toutes bulles apostoliques et provisions de confirmation qu'il appartiendra (').

Le 22 juin suivant, le doyen de la catbédrale dTpres, M. de Viny et M. Merghelinck, accompagnés de M. de Cberf, secrétaire du cbapitre, vinrent procéder à l'installation de la nouvelle abbesse. L'Intendant Leboistel et sa femme, ainsi que le lieutenant du Roi, assistèrent à la cérémonie. Et d'abord la prieure alla présenter à l'Intendant les patentes royales sur un plat orné de fleurs. Ce fonctionnaire refusa d'en prendre communication, déclarant que cela n'était pas nécessaire. Ensuite le doyen d'Ypres se plaça dans un fauteuil, devant

(1) Aichivci de l'abbaya.

le grand autel, et Madame se mit à genoux devant lui, fit d*abord sa profession de foi, et prêta ensuite le serment suivant : « Je Marie-Louise- Victoire de Gréquy, élue et confirmée » abbesse de Messines, jure et promets obédience, révérence et » honneur au Saint-Siège de Rome et à Tévêque d'Ypres et » ses successeurs ; je jure et promets de desservir fidèlement » ladite abbaye et selon les charges y annexées ; je ne per- » mettrai pas qu*aucuns des biens de ladite abbaye soient » aliénés, oii que j'entendrai aucuns biens être aliénés je » tâcherai fidèlement de le récupérer et n'intenterai rien en » fraude de mes successeresses. Ainsy Dieu m'aide et tous ses » saints. «

Après la prestation de ce serment les deux messieurs du Vicariat la conduisirent à sa place au chœur, Ty installèrent et lui remirent les clés ; de là ils la conduisirent au chapitre où ils rinstalièrent de même à sa place; le doyen lui fit une exhortation touchant ses obligations, et la cérémonie se termina par un banquet auquel assistèrent, outre le doyen et les vicaires, M. Tlntendant, le lieutenant du Roi et tout le monde de leur suite.

Le 6 juillet la nouvelle abbesse fit son entrée à Deulemont, par Warnèton; on y sonna toutes les cloches. La jeunesse de Deulemont vint audevant d'elle au Bacquet avec un grand noipbre de violons, tambours et guidons. Le bailli et les échevins vinrent à sa rencontre jusqu'aux limites du village.

Le fermier du Bacquet, à Warnèton, présenta les vins à Madame, et sa femme offrit un plat de succade ; enfin des jeuxpublics furent organisés en son honneur (').

Le 31 du même mois elle fit son entrée à Noordschoote et à Zuydschoote, et dans les premiers jours d'Août elle eonlirma tous ses .officiers en leur office à l'exception du greffier de Messines et de l'amman de Noordschoote.

Nous avons vu plus haut que l'installation de l'abbesse de Créquy s'était faite par le Doyen du chapitre de St-Martin,

1) Manascrit cité»

en place de Tévèque, le Siège étant vacant. — Quand Madame de Gréquy reçut ses lettres dinstallatlon, elle remarqua avec mécontentement qu'elles étaient rédigées au nom du doyen et du chapitre et non au nom de Messieurs du Vicariaty comme représentants de l'évèque. Pour conserver ses droits et prérogatives elle envoya le notaire J. B. Pype, notaire public de la résidence d'Ypres, protester devant ledit chapitre qu'elle n'entendait pas avoir été installée le 22 de Juin d' par lesd^* doyen et chapitre, comme se voit par les lettres d'installation^ cela étant une pure nouveauté; qu'elle déclare ne vouloir reconnaître comme ses supérieurs lesdits doyen et chapitre, mais seulement, le siège étant vacant, Messieurs dudit Vicariat, et que, par conséquent, elle soutient et entend n'avoir été installée au chœur et au chapitre de ladite abbaye par autres que par Messieurs les deux vicaires.

Le notaire susdit se chargea de ce message et remit au doyen et au chapitre copie de la protestation de l'abbesse. Il ne reçut pour réponse que des paroles désobligeantes, comme il l'inscrivit sur le double de son exploit : sur quoy ils ont donné pour réponse de V avoir hony.

Quoi qu'il en soit, M" du Vicariat autorisèrent l'abbesse à s'adresser à tel prélat qu'elle jugera convenable pour lui demander sa reconnaissance et la bénédiction èpiscopale.

Et en effet, le 1 Octobre suivant, Anne Tristan de la Baume de Suze, évêque de Tarbes, nommé à l'évêché de St-Omer, après avoir reçu la profession de foi et le serment de l'abbesse lui donna en cette qualité la bénédiction requise.

Nous laissons parler le Manuscrit si souvent cité, qui donne une description détaillée de celte cérémonie de la bénédiction.

« Le premier d'Octobre 1679, estant le dimanche du Rosaire, ladite Dame fut bénite en la manière suivante, par l'évecque de Sainct-Omer, authorisé du Vicariat d'Ipre, à cause qu'il

ny avoît pas d'evesque à Ipre. Le Gouverneur d'Ipre, le marquis de la Trousse, l'Intendant du Boistel avecq sa femme, le major et quantité d'officiers d'Ipre et les parens de Madame s'y ont trouvé.

» Sitost que tout fut préparé Madame s'en alla à Téglise avecq la prieure et une ancienne religieuse qui lui ont servi de matrones. Elle s*en alla par la chapelle et de là par la grande porte du chœur, se placer à la place qui lui estoit préparée au costé droict du grand autel, où l'on avoit (mis) ung passé avecq ung tapy tout du long, avecq des carcaux pour s'y mettre toutes les dames de ses parents et amis de sa suytte, et les deux matrones un peu en derrière d'elle.

» Les musiciens commencèrent sitost la messe de la Saincte Trinité. Estant après l'Epistre l'Evesque s'assoit dans ung fauteul posé au millieu de l'autel ; Madame s'alla mettre à genoux devant luy, tenant en ses mains la promesse suivante escripte sur parchemin sellée de son cachet y pendant, puis elle lit à haute voix : « Ego Maria Ludovica Victoria de Grequy, r> monasterii Messinensis ordinata abbatissa, promitto coram » deo et sanctis ejus et bac solemni sororum congregatione, » fidelitatem et reverentiam matri meae Ecclesiae Iprensi et » Iprensium episcopo et successoribus ejus secundum sacrorum » canonicum instituta et prout precipit inviolabilis authoritas » pontificum romanorum. Sic me deus adjuvet et haec sancta » dei evangelia. »

ce L'abbesse disant ces paroles met ses deux mains sur le livre des évangiles que tient l'Evesque, ce qu'estant faict elle donne ledit écrit es mains de l'Evesque et se lève et se vat coucher de son long en sa place sur le tapy, pendant que les musiciens chantoient les litanies des saincts. Elle demeura prosternée tant que l'Evesque fut à la deuxième collecte ; lors elle se lève et se met à genoux devant l'Evesque quy dit plusieurs prières. Après il donne entre les mains de l'abbesse la Règle de Sainct Benoist, et peu après le voile qu'il luy met sur la teste ; de là elle se remet en sa place.

«A l'offertoire l'Evesque se remet dans son fauteuil avecq sa mitre sur la teste ; l'abbesse précédée de deux valiets portant deux flambeaux l'un doré et l'autre argenté, accompaignée de deux anchiennes religieuses, se mect à genoux devant l'Evesque ; elle luy présente ses deux flambeaux, l'ung après Taultre, baisant à chaque fois la baghe de l'Evesque.

LXXVWI

De là ses plus proches parens d*honime liiy apportent deux pains, Tun doré et l'autre argenté, et deux tonnelets avecq du vin, aussy doré et argenté, qu'elle offre Tun après Tautre à FEvesque le tenant avecq une serviette toute nouvelle de damas à chaque pièce qu^elle donnait à TEvesque, baisant toujours la baghe de TEvesque.

« A la communion de la messe FEvesque communie Tab* besse, après Vite missa est FEvesque luy fait mettre la crosse en mains et Fenvoya au chœur s*assoire en sa place et embrasser toutes ses religieuses qui se viennent prosterner à genoux devant elle. Elle les relève ; pendant ce FEvesque entonne le Te Deum que les musiciens chantent.

« L*abbcsse s'en alla retrouver Fevesque quy la fit assoir dans ung fauteul devant Fautel tant que le Te Deum fut achevé.

c( Ensuite Madame s'en alla monter en carosse en la cour avecq ses deux matrones et Fltitendante, avecq touts ses parens en deux carosses et des chevaux de suitte ; sont allé par le long pretz, ont monté par le champ près du haut jardin, ont pry la rue de Gomines et venu entrer sur le marché par la rue de Wytschaete ou le Grand-Bailly et les deux lois Font venu complimenter.

« Madame est descendue du carosse au milieu du marché, le couvent avecq le colège Fest venu recevoir processionnellement; la plus vielle demoiselle luy est venu faire compliment et Madame Fat embrassée.

« De là le Doyen luy at donné à baiser la saincte croix, après luy avoir donné Fencens et Feau bénite. Fa conduicle près de la table estant au millieu du marché, où il a posé la saincte croix sur ung tapy, où elle s'est mise à genoux et a fait la promesse suivante: Je promets de tenir la ville dans ses droits et coustumes comme les prédéceresses Abbesses ont fait.

(( De là, le marquis de Longastre la conduisant, sont allé suivant le couvent à Féglise ; le couvent chantant Honor et Virtus.

(c Madame alla vers le grand autel où Fon avoit mis l'image miraculeuse de la vierge au cotté droict sur une table,

baisa les pieds de Timage de la vierge, ayant mis la crosse aux pieds, luy faisant hommage de la comté de Messines et de tous les biens et terres de Tabbaye, se prosternant humblement. De là, Madame, alla au grand autel et promyt sur l'évangile de tenir son église et chapitre en ses biens droicts et préminences comme les abbesses ses prédéeesseresses ont fait. Ensuite elle s'en alla au chœur en son siège ordinaire ou Madame prieure et toutes les demoiselles sont venues, une à une, renouveller leurs vœux d'obéissance, honneur et révérence. Le doyen accompaigné de tous les chanoines en est venu faire de même.

« Après le Grand-bailly et tous les oflSciers luy ont venue remettre leurs verges avecq leurs offices ; Madame leurs at rendues et les at continués.

« Ensuite Madame, tout le couvent et les chanoines avecq toute rassemblée ils s'ont mis à table en la grande salle où il y avoit trois tables avecq plus de quattre vingt personnes, y ayant encore en la petite sallette beaucoup d'honnestes gens ; ayant donné a manger ledit jour plus de a deux cent personnes. Le magistrat de la chastellenie y fut prié, et y en ont député trois de leurs colège.

a L'après-midy l'Evesque s'en alla à Ipre avecq l'Intendant et sa femme (') ».

Le lendemain de ces fêtes eut lieu le service pour le repos de l'âme de feu l'abbesse dame de la Howarderie. — L'église et le chœur des religieuses furent tendus de noir et ornés d'écussons aux armes de la défunte. « L'abbé de Warneston, dit notre Manuscrit, chanta la messe où touts les parents allèrent à l'offrande et après que le service fut tout achevé Ton alla tous à la chapelle lire le Miserere et le De profondis sur sa tombe. Ung père capucin fit l'oraison funèbre. Ensuite l'on alla tous manger à la grande salle, le couvent, chapitre, cantité de religieux et tous les amis y estions (^).

(1) Manuscrit cité fol. 09 à 108.

(2) id. id. fol. 108.

Le jour suivant (3 Octobre), la nouvelle abbesse donna la vèture à trois jeunes religieuses, savoir à sa nièce, Marie- Charlotte de Bonnière dite de Souastre, à Paule Glaire de Berlo et à Catherine de Mouchy. Avant de les vêtir elle les avait envoyées à Ypres pour les faire examiner.

 leur retour à Messines ces Demoiselles déclarèrent que Texaminateiir les avait obligées à promettre la clôture, mais qu'elles ne voulaient point s'y obliger. Elles envoyèrent en conséquence, à Messieurs du Vicariat, une déclaration par laquelle elles retractèrent ce qu'elles avaient signé relativement à la clôture, ne voulant nullement s'y obliger,

La veille de la prise d'habit l'abbesse reçut, de Messieurs du Vicariat, des lettres qui lui défendaient de procéder à cette cérémonie. Cependant cette difficulté fut applanie par suite d'un écrit signé par les trois postulantes, par lequel elles déclaraient qu'elles feroient ce qu'il seroit trouvé convenable.

L'année suivante, 1680, Madame de Créquy présenta à l'examen trois nouvelles postulantes : sa nièce Isabelle-Jeanne- Thérèse de Bonniéres, Claire de Wignacourt et Aldegonde de Hennin. Elle tâcha d'engager le Vicariat à ne pas les obliger à la clôture ains à les laisser en leur manière accoustumée. Après de longues contestations les Messieurs du Vicariat modérèrent leurs prétentions sans cependant accéder entièrement aux désirs de Madame.

Outre les six nouvelles religieuses dont nous venons de parler, notre abbesse donna l'habit à plusieurs autres, notamment en 1683 à sa nièce Mademoiselle Anne-Jeanne de Bonniers-Souastre, à Mademoiselle Marie-Charlotte d'Assigny et à Mademoiselle Marie- Jeanne de Velaré-Santforde ; en 1692 à Mademoiselle Charlotte-Petronille de Latour, fille de Monsieur le comte de Latour ; en 1695 à Mademoiselle Marie- Thérèse de Lonchain, fille du Marquis de Longastre ; en 1696 à Mademoiselle Marie-Françoise Ghislaine de Gand, fille du comte de Gand ; en 1697 à Mademoiselle Marie-Françoise- Josephe de Hennin Bermeul ; en 1698 à Mademoiselle Marie- Thérèse-Henriette de Lièrs Berneville ; en 1700 à Mademoiselle Anne Charlotte de Ghistelles, âgée de 15 ans, fille de

Monsieur Louis Ignace de Ghisteiies et de Mademoiselle Fran* çoise de Greboval, et en 1704 à Mademoiselle Maximilienne- Adèle de Berlot, âgée de 13 ans, fille de Monsieur Adrien de Berlot et de Mademoiselle Marie-Claudine de la Pierre.

Pendant sa longue administration de plus d*un quart de siècle, Madame de Gréquy contribua beaucoup à la restauration et Fagrandissement de Tabbaye et à l'augmentation de ses ressources. Elle acheta, de ses économies, un grand jardin pour Fabbaye, agrandit le refuge à Ypres en achetant la maison du sculpteur de Vimeure et Fincorporant dans ce refuge. Elle fit doter la chapelle Notre-Dame et les cloîtres, fit percer dans ces derniers des fenêtres en pierre blanche du côté des dortoirs, fit plusieurs constructions à Groisettes, éleva des granges et autres bâtiments ruraux à Deulemont, fit rebâtir la grande censé de Noordschoote, et s'y fit construire une chambre pour y loger.

Elle fit faire un oratoire au bout du dortoir qui donne sur la chapelle des morts, pour servir aux religieuses malades, Le 2 Avril 1685 elle plaça la première pierre des fondements des murailles de rallongement du grand chœur de Féglise c( où son nom Gréquy est gravé au bas d'ung nom » de Jésus, laquelle pierre est posée contre le pillier du » millieu du chœur desdits chanoisnes du cote du soleil » levant ; Madame la prieure dlnglighem mit la seconde » pierre. En fossiant lesdicts fondements Fou trouva can- » tité de petites caves massoné joinniant Fune l'autre avecq » des ossements de morts ; une d'iceux estant entre autre » toute pavé et blanchy (') ». Le 11 Avril de la même année Madame mit « la première cheville au comblage dudict chœur et le 1 Septembre on y posa la croix au dessus dudict comblage du costé de soleil levant » ('). Elle fit aussi voûter la place sous la tour, et fit commencer ensuite les voûtes du grand chœur dont on plaça la première pierre le 26 Octobre et la dernière le 27 Novembre 1685.

(1) Manuscrit cité.

iS) id. id.

Elle fit tailler aux pieds de iadicte voûte des personnages en pierre blanche, et aux coins ses armes avec celles de la fondatrice : enfin le 4 Septembre « elle plaça le clou à la » première ardoise de la couverture du grand chœur et fit » voûter la cave si avant qu'estoit enlongé le mesme chœur (*) ». — Elle fit lambriser les chapelles de St. Benoit et de St. Joseph qui furent achevées le 15 Février 4686. — Elle fit également construire de belles orgues qui jouèrent pour la première fois le 14 Décembre 1686, jour de Toctave de la Conception.

Le 20 Janvier 1690, elle fit planter un grand Christ au bout du long pré, le lendemain elle y alla avec toutes ses demoiselles chanter le Vexilla régis, ce que Ton continua tous les vendredis, sauf en cas de pluie. — ' Elle fit confectionner quatre chandeliers en argent pour la chapelle de Notre-Dame, de beaux ornements de moire d'argent brodé pour Tautel de St. Jeseph, et, pour le grand autel, une belle croix avec un Christ qui lui coûta la somme de SOOO florins.

En 1699 une bonne personne, dit notre manuscrit, « fit présent au grand autel deux grands anges d'argent tenant une couronne et ung rayon au derrière pour y mectre la remonstrance que Madame Anne-Jeanne Du Chastel, prieure, at donné passé plus de cincquante cinq ans, laquelle at cousté 1600 florins et les anges près de 2000 florins ; pour recognoissance Madame et le couvent se sont obligés de lire en commun au chapitre, pour les personnes quy ont donné les anges, tous les lundy ung de profundis avecq une collecte fidelium. »

Enfin Tannée de sa mort elle lit paver toute la cour de Tabbaye, opération pour laquelle il fallut trente-deux mille grés sans ceux qui se trouvaient dans Tabbaye.

Cette abbesse eut aussi de grands procès à soutenir pour revendiquer ses droits méconnus, ou résister à des prétentions exorbitantes du chapitre des chanoines. Ainsi en 1684, ces religieux prétendaient obliger Tabbesse à leur laisser avoir part égale aux biens de Fabbaye. Sur le refus de Tab-

(1} Manuscrit cité.

Lxxxin

besse de consentir à cette exigence insolite ils lui intentèrent un procès devant le conseil souverain de Tournai. Ce procès qui dura plusieurs années fut poursuivi avec une grande véhémence (') par les chanoines qui, pendant sa durée, ne cessèrent de contrarier,de molester Fabbesse et ses religieuses. Nous n*en citerons qu'un fait : Fabbesse était, de temps immémorial, en possession du droit de faire prêcher, dans Féglise abbatiale les dimanches et jours de fête, après Févangile, par tel prédicateur qu'elle jugeait convenable. — Il arriva donc que « le 38 Janvier 1685, A*" dimanche après les trois Roys, le Doyen, chantant la grande messe, refusa la bénédiction ordinaire au Rév. Père capucin qui s'y présenta après Févangile, ne le laissa pas prescher et commencha sitost le Grédo. Le jour de St. Matthyas il en fist de même ce quy obligea Madame de lever complaincte à leur charge au Conseil Souverain de Tournay etc. »

Ce nouveau procès dura une année entière car ce ne fut qu'au mois de Janvier 1686 que Fabbesse obtint, de la cour susdite, un arrêt contre le doyen et le chapitre, en exécution duquel Fhuissier dudit conseil souverain se transporta à Messines, le 1' Février de cette année, pour faire reconnaître par lesdits doyen et chapitre le droit de Fabbesse de faire prêcher aux jours de fête et dimanches dans Féglise abbatiale pendant le service divin. A cet effet, il leur fit connaître Farrêt susdit et leur intima de ne pas s'opposer à cet arrêt sous peine de mille livres d'amende. 11 les prévint en même temps que Madame Fabbesse ferait prêcher le lendemain, jour de la fête de la Chandeleur. — Le lendemain Fhuissier se rendit à Féglise à l'heure de la messe et après le premier évangile, eu exécution de sa mission, il présenta au pied de l'autel le R. P. Sigismond, capucin du couvent de Menin, pour obtenir, du prêtre officiant, la bénédiction que celui-ci lui accorda. Ensuite, l'huissier, avec la masse d*armes et la main levée, conduisit le R. P. Sigismond jusqu'à la chaire à prêcher,

(1) MADttflcrit cité. — Archives de i*abbaye.

lequel y fit le sermon en présence de rtiuissier et à TauditioB de tout le peuple.

Tous ces procès furent une lourde charge pour Tabbaye qui subit aussi des dommages considérables par les ouragans et les incendies ; en i684 un vent furieux renversa une partie des combles et des murs de la chapelle de la paroisse ; — en i69S un tremblement de terre lézarda une partie des murs de Tabbaye et une des tourelles à tel point qu'il faUaU la lier avec des bandes de fer. — En 4702, vers les Pâques, il y eut un vent si furieux que tout le mur du grand jardin fut renversé, ainsi qu*une partie des granges et des étables. Enfin le 15 Janvier 1697 un incendie occasionné par rimprudence d'une servante, détruisit les étables avec^ douze des meilleurs vasches quy furent bruslées toutes^ ainsi que récurie, les deux granges dans lesquelles se trouvaient les grains de lin de deux années, les fourrages, sucrion et autres grains.

Le 13 Juillet 1695, Monseigneur le Révérendissime évèque d'Y près, Martin de Ratabon.fit son entrée à Messines. « Madame (dit notre Manuscrit), avecq le couvent et chanoisnes Font esté recevoir au millieu du marché, processionnel lement, le doyen luy donnant le crucifix à baiser, puis Tasperges dont il se donna de Teau bénite et aux assistants; puis y luy donna Tencens qu'il bénit et le doyen l'encensa ; puis se mit sous le pavillon. Madame l'alla complimenter et elle suiva le couvent, l'évesque après, les chanoines chantant Ut sacerdos, puis le couvent Honor virtus. »

« Entrant au chœur l'évesque se mit en la forme de Madame et entonna le Te Deum, chantant vers à vers avecq les chanoisnes; puis le doyen chanta le vers Benedicamus patrem et la collecte. Madame estoit au cotté droict de l'Evesque, puis l'Evesque alla à l'autel donner la bénédiction et confirma les enfans les mettant tout en baye à deux cottes de l'église du banc de communion jusqu'à la fin du chœur; »

« Le après-midy alla au chapistre des chanoisnes, estant la sacristy du grand-autel, où il les admonesta bien loingtemps ; puis alla visiter le tabernacle et donna la bénédiction

de St-Sacrement ; puis alla à la paroisse faire de mesme, priant Madame le seconder en la deffense qu*il faisoit aux filles de ne plus aller au cabaret et aux hostes de les recevoir, et ne point vendre à boire pendant la grand*messe et vespres ; et de là est venu dans la grande salle faire une exortasion à la communautez de Madame e( ses religieuses (').

Mentionnons encore que le 40 Avril 1694, le roi de France désigna comme abbesse de La Ferre en Picardie, Mademoiselle MadeIaine*Jac(fueline de la Pierre-Bousis, religieuse de Tabbaye de Messines.

Enfin nous finirons ce chapitre déjà trop long en laissant raconter à notre Mantiscrit Vinstallation d'un nouveau doyen et la fermeté que mettait Tabbesse à maintenir ses droits partout oii elle croyait apercevoir une tendance à y porter atteinte : « Le S' Roland de Wilde, doyen et chanoisne de relise collégiale ayant permuté la doyenné et chanuesy avecq le S' Ogier, chanoisne de Furne, Monseigneur TEvesque d*lpre, Ratabon, at voulu s'attirer le droict de donner collation à cause que c*est par permutation, disant que le canonicat vaque sitôt que la permutation est faicte; et luy at donné à rinsceu de Madame vite collation. Madame luy en at donné à Tordinaire. Venant prendre possession il présente au chapitre la collation de Tévesque, sans monstrer celle de Madame, et Ton Fa conduict à Tautel pour le mestre en possession.

c( Ge que Madame ayant a|)pris a sitost faict arrester et protester de nullité à moins de le faire en suite de sa collation, et a faict faire défence au doyen et chanoisnes, en présence de deux eschevins, de n'aller plus avant ; ce quy a esté remys jusque au 22 de juin qu'il a esté mis en possession en vertu de la collation de Madame. »

te Le 1' d'Aoust 1702 Mons. François Luc Ogier, après vespres s'at présenté aux chanoisnes avecq son brevet du roy pour la doyenné. Ils ont ensemble le chapitre et ayant leu le brevet ilz ont faict l'élection canonicque en leur chapitre et l'ont amené par notre chœur, tout chantant le TeDeuniykllé vers

(1) Manuscrit cité.

le grand-autel. Le plus vieu chanoisne cbaota le vers Benedieatnms et la collecte de la S*" Trinité et de la Font amené à Madame luy déclarant qu*aiant veu le brevet du roy ils Tout choisy pour leur doyen, priant madame de Tinstaller. » a Madame descendue de son chaise demanda à voir son brevet lequel elle leut et dit : Electianem factam per vos capittUum ecclesiae collegiatae Messinensis de personna damini Frandsei Luce Ogier ad decanatum dictae ecclesiae laudamus, approbamtu et ratifiamus, et te, dominum Ogier, de eodem deçànatu cum omnibus juribus et pertinentiis ejusdem per traditUmem annuli nostri investimus, jure cujusUbet in otnnUms semper salvo. >>

« Madame luy met une bague au doibt en disant les mots sy dessus : Annuli nostri. »

« De là elle le conduict au grand autel et luy faict faire les jurements contenus dans le livre, couvert d'argent, comme suit: Ego Franciscus Lucius, canonicus Messinensis de novo in decanatu electus et canfirmatus sacro-sanctis his tactis evan- \ geliis juro quam diu ero decanus hujus ecclesiae me exhibiturum \ obedientiam reverentiam et honorent abbatissae in omnibus licitis \ et honestis. » |

€( Item juro statuta et consuetudines ecclesiae Messinensis proposse observare. «

a Item, juro sécréta capituli non revelare. »

c< Item juro si aliqua bona seu aliquis redditus tnei decanatus deperdita aui alienata, seu deperditi aut alienatt, fuerint, illa et illos proposse meo recuperare. »

« Item, juro servitium chori et ecclesiae quod ecclesiastids personnis incumbit ut more solUo débite devotique ad laudem dei fiât me proposse meo innitere et solicitare. Sic me deus adjuvet. »

« Après Madame Tat {installé en sa place au chœur des chanoisnes et de là en leur chapitre. Les trois anchiennes suivant Madame, et les autres demoiselles restant en leur chœur.

c( L'Evesque est venu pendant la cérémonie, mais il n*at pas entré en l'église. »

Marie-Vîctoîre-Louise de Créquy mourut le 34 Octobre 4706, à la suite d'une maladie de trois à quatre jours, après avoir administré Tabbaye pendant Tespace de vingt-sept aiis à la satisfaction de to.ite la communauté. Elle avait à peu près soixante-treize ans, et s'était toujours distinguée par son zèle pour le maintien des droits et pour Taugmentation et l'amélioration des propriétés de Tabbaye.

Après le décès de Tabbesse la dame prieure réunit les dames religieuses et on prit la résolution de donner avis du décès de Madame à M. de Ratabon, Ëvêque dTpres, à M. de Ghamillard et au Rév. père de la Chaise, confesseur et premier ministre du Roi, et de demander l'autorisation de procéder à l'élection d'une nouvelle abbesse.

Le 6 du même mois on mit les scellés et on dressa rinventaire de tous les meubles, tapisseries, tableaux et autres objets. Cet inventaire fut fait par Nicolas Imbert, écuyer Seig' de Beaurepaire, conseiller du Roi, lieutenant général civil et criminel du baillage royal du siège présidial de la Flandre flamingante à Ypres, assisté du Procureur du Roi et du greffier du même siège, en présence de la prieure et des religieuses de l'abbaye. Le doyen et les chanoines se présentèrent demandant à pouvoir assister à cette opération, mais les commissaires ne crurent pas devoir accéder a cette demande et leur donnèrent acte de ce refus.

D'après notre manuscrit l'enterrement de la défunte abbesse eut lieu le lendemain de son décès, le 4^' de Novembre, avec toutes les cérémonies usitées en pareille circonstance.

Madame Marie-Louise-Victoire de Créquy avait pris pour devise: Tout pouk Dieu.

SD&Unra; FRAMÇOISK de OHISTSLLES, 29< atib«ue.

Louis XIV satisfaisant aux vœux des reli^euses de Hessioes, leur envoya des commissaires chargés de recueillir les voix pour l'élection d'une nouvelle abbesse.

Cette commission se composait de l'abbé de St-Jean-au-Mont à Ypres, de Mons' de Cbevilly, tieulenant-général-commandant, et de Mons' le Marquis de Bernières, intendant d'Ypres. Ces commissaires arrivèrent à Messines le 19 novembre et après avoir donné lecture de leur commission et avoir pris les voix de la prieure et de chacune des religieuses en particulier, ils dressèrent procès-verbal de leur opération et l'envoyèrent à la Cour, mais (au grand mécontentement des dames éleclrices] sans faire connaître à celles-ci les trois noms proposés.

Le 10 janvier 1707 arriva à l'abbaye l'avis que le roi, par arrêté du 34 décembre précédent, avait désigné comme abbesse dame Suzanne-Françoise de Gbistelles : « Aussitost un cbascun Test venu complimenter et l'on lit sonner tous les cloches et jouer du carillon (') ». Toutefois la nouvelle abbesse ne reçut son brevet que le 23 janvier ; son installation eût lieu le surlendemain, avec tout le cérémonial usité en pareille circonstance.

Suzanne de Gbistelles fut bénite le 8 mai, étant le second dimanche après Pâques, par Monseigneur de Ratabon, évèque d'Ypres, eu présence de tout le couvent, du chapitre, de MM" les

[1} lùanicrit da l'ibbaj*.

Rév. abbés de St-Jean-aa-Mont et de Warnêton, de Mons" de Beaufort, doyen et vicaire-général de levèché d'Ypres, de plusieurs chanoines et autres ecclésiastiques, des parents et amis de Madame, tels que messires Louis-Ignace de Ghistelles, Seig' d'Âcquinbroune et Louis-François, Chevalier de Ghistelles, ses frères ; messires Charles-François Comte de Ghistelles et Louis- François de Ghistelles, Seig^ de Serny, ses neveux ; messires Philippe-Alexandre de Ghistelles, marquis de St-Floris et Louis- Ignace de Ghistelles, marquis de Croix, ses cousins ; de mes' les députés du bailliage royal et siège présidial, de ceux de la salle et chatellenie d'Ypres, de tous les officiers de Fabbaye, etc.

La bénédiction se donna avec tout le cérémonial décrit ci-avant pour la bénédiction de Tabbesse précédente. Nous ne pouvons cependant omettre d'ajouter, d'après notre Manuscrit, que :« toute la belle assemblée estant allé vers la grande salle oii Ton y avait préparé trois grandes tables. Ton y a donné un très beau et magnifique traitement y ayant eu un très grand nombre de personnes. Il s'est veu sur les tables les desserts ornés de plusieurs bannières avecq les armes de Tabbesse, et pendant le temps du traitement Ton at joué des haubois et autres instruments ; les confrères de St-Sébastien, de la Rétoricque, plusieurs bourgeois et la bande de plus de cent hommes de Deusiemont ont venu faire dans la cour, audevant de la grande salle, de très belles saluades et descharges, marchant tous en bon ordre conduicts de leurs officiers. Ces mesmes confréries et plusieurs autres ayant présenté à Madame de très belles thèses en vers, de quoy Madame at ordonné à la confrérie de St-Sébastien six tonnes de bierre, à celle de la Rétoricque quattre tonnes, à des particuliers bourgeois ayant aussy esté sous les armes deux tonnes et à ceulx de Deusiemont huict tonnes de bierre. Enfin l'on peu dire que de long temps il ne s'est veu de si belle assemblée, de plus ample solemnitez et tesmoignage du contentement de tout le peuple qu'il s'est faict et veu à cette bénédiction*. »

Le lendemain, 9 mai, furent célébrées les funérailles de l'abbesse décédée.

(i) Manuscrit cité p. 248 à 250. 12

Au commencement de son administration, la nouvelle abbesse lit examiner Tétat des biens et des charges de Tabbaye, et ]'on trouva que « feu Madame de Gréquy avoit laissé en charge par plusieurs rentes et obligations à intérest, compté quantité de debtes volantes, gaiges des domesticques, arriérés aux recepveurs des rentes et autrement, conformément à un estât spécificatif en fait et arresté le 20 avril 1708, ensamble jusques à la somme de 37059 florins 13 pattars; non pas par une mauvaise administration ou dépenses, mais bien par le suject des grandes et excessives pertes quelle a soufferts par les guerres, innondations, par le feu de mechef, à la bascourt, et particulièrement par les grands et nouveaux bastimens quelle a faict faire et restablir, pendant sa gouverne abbatiale, tant de Tesglise, des maisons de refuge dlpre, de la bascourt, d*un grand et plusieurs petits bastimens à Tabbaye, de plusieurs autres maisons et fermes qu'elle a faict bastir et restablir, que par divers acquisitions par elle faict au proffit de Tabbaye. »

Le 23 mai 1707 la nouvelle abbesse donna l'habit à Mademoiselle Marie-Marguerite-Elisabeth de Tournay-d'Assigny , fille de Messire Jean-Eustache de Tournay-d'Assigny, chevalier comte d'Oisy, lequel leva et hypothéqua sur ses biens situés à Bas-Warnêton, une somme de trois mille florins pour en doter la jeune religieuse, sa fille.

La nouvelle abbesse eut un procès à soutenir contre le curé de Warnèton à propos de la construction et appropriation de la maison curiale de ce lieu ; mais il fut arrangé à Famiable, grâce à l'intervention conciliante de l'évèque d'Ypres, Monseig*^ de Ratabon.

Aucun événement important ne signala le gouvernement de Suzanne-Françoise de Ghistelles, si ce n'est un incendie qui, le 18 juillet 1729, détruisit quatre-vingt-douze maisons, mais laissa l'abbaye intacte. Elle mourut le 25 Octobre 1731 après avoir porté la dignité abbatiale pendant vingt-quatre ans.

Elle avait pris pour devise : Loyaliter.

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