RÉCOMPENSES ET PUNITIONS
Les maîtresses pourront aisément imaginer les différens degrés de récompenses et de peines» il dépend d'elles d attacher ridée d'un honneur plus ou moins grand» d'un déshonneur plus ou moins humiliant à mille choses indifférentes qui ne deviennent récompense ou châtiment que par la façons dont on les fait envisager.
Il est expressément défendu de ne jamais donner pour récompense des friandises, des bonsbons, des aisances ni des exemptions de quelque devoir, parceque ce seroit les faire passer dans l'esprit des enfans pour choses désirables, tandis que l'éducation qu'on leur donnera doit tendre à leur faire mépriser toutes ces choses là. ^
« Rien n'est plus important, » dit W Rollin, dans son traité de la manière d'enseigner et d'étudier les belles lettres, « que » de bien discerner les fautes qui méritent d'être punies et » celles qui doivent être pardonnées, on met au nombre de » ces dernières toutes celles qui arrivent par inadvertance ou » par ignorance et qui peuvent point passer pour des efiets » de malice et d'une mauvaise intention, ni aiant que celles » qui viennent de la volonté qui nous rendent coupables. »
Les maîtresses doivent suivre cet maxime et faire entendre aux élèves pour quoi elles ne punissent pas ces espèces de fautes, afin de leur donner,^ tant par leur conduite que par leurs leçons, une idée du délit proprement dit.
Elles en agiront de même pour ces sortes de fautes qai
n'annoncent aucune mauvaise disposition du cœur, le germe
d'aucun vice, qui sont les effets nécessaires de la légèreté de
l'enfance qui en sont inséparables et que l'usage corrige tou-
' jours infailliblement.
Un moien assuré de corriger bientôt les enfans de la puérilité, est de leur parler toujours raisons et de les traiter en hommes faits.
On ne doit jamais user de peines sévères pour les manque-
mens où les enfans peuvent tomber en apprenant à lire, à écrire ou en s'instruisant des langues, ou de ce qu'en général on leur enseigne, ni pour le défaut de politesse, ni pour la mal propreté, on doit se contenter d^abord de leur faire comprendre avec douceur qu'ils ont manqué ; ces avertissement souvent réitérés, étant reconnus inutiles, on peut venir aux réprimandes, de celles-ci à ^des objurgations plus sévères, mais toujours modérées, et enfin, après bien des menaces on peut en venir à ces espèces de correction qu'on nomme pénitence.
Pour ce qui concerne les fautes proprement dites et qui poiirroient tirer à conséquence il convient de les punir, mais en général, lorsqu'elles ne sont pas graves, lorsque l'exemple n'est pas pressant on n'en doit venir à la peine que lentement et par celte même gradation dont on vient de parler.
M' Rollin a de fort bonnes maximes sur les réprimandes, on les transcrira ici par extrait: « C'est un défaut assez ordinaire » d'emploier la réprimande pour les fautes les plus légères, et » qui sont presque inévitables aux enfans, et c'est ce qui lui ôte » toute sa force et en fait perdre tout le fruit, car ils s'y » accoutument, n'en sont plus touchés et s'en font un jeu. » Un moien pour une maîtresse de punir rarement les enfans, » c'est de les advertir souvent, on met une grande différence » entre les avertissemens et les réprimandes: Les premières » sentent moins l'autorité d'une maîtresse que la bonté d'une » amie; ils sont toujours accompagnés d'un air et d'un ton » de douceur, qui les font recevoir plus agréablement, et » par cette raison on peut en faire souvent usage ; mais comme » les réprimandes piquent toujours l'amour propre et que » souvent elles emi)runtent un air et un langage sévères, il » faut les réserver pour des fautes plus considérables.
» La prudence de la maîtresse consiste à étudier avec soin, » et à attendre le moment favorable ou l'esprit de l'enfant » sera disposé à profiter de la correction.
<c Ne reprennez jamais un enfant »,dît iVP Fénélon « ni dans » son premier mouvement, ni dans le vôtre; il s'appercoit que » vous agissez par humeur et par promptitude, non par raison » et par amitié, et vous perdez sans ressource votre autorité.
CXTIII
» Si vous le reprenez dans son premier mouveofient, il n*a » pas l'esprit assez libre pour avouer sa faute, pour vaincre » sa passion, et pour sentir Timportance des vos avis, c'est » même exposer l'enfant à perdre le respect qu'il vous doit. » Montrez lui toujours que vous vous possédez, rien ne le lui » fera mieux voir que votre patience ; observez tous les momeots » pendant plusieurs jours s'il le faut pour bien placer nue » correction. »
On ajoutera qu'on doit suivre ces maximes sans perdre les fautes qui se commettent en présence des autres, afin qu'une réprimande secrète ne fasse point croire que la faute reste impunie.
ce 11 ne faut rien laisser entrevoir en nous à un enfant, » dit RoUin d'après Nicole, « qui puisse empêcher reffet des » réprimandes. Il faut éviter d'exciter son aigreur par la » dureté de nos paroles, sa colère par des exagérations, par » des marques de mépris.
)> Il ne faut pas l'acabler par une multitude de répréhensions, » qui lui ôtent l'espérance de se pouvoir corriger des fautes » qu'on lui reproche, il seroit bon même de ne point dire » à un enfant son défaut, sans ajouter quelque moien de » le surmonter, car la correction quand elle est sèche inspire le » chagrin et le découragement.
» Il faut éviter de lui faire penser qu'on est prévenu, de » peur qu'on ne lui donne lieu de se défendre par là, des » défauts qu'on lui remarque, et n'attribuer nos avertissemens » qu'à notre provention, il ne faut pas qu'il ait lieu de croire » qu'on les lui donne par quelqu'interest, ou par quelque » passion particulière, et enfin par un autre motif que par » celui de son bien. »
« On se trouve quelque fois obligé d'user dans les corrections » d'un ton de voix plus élevé, et de paroles plus fortes, mais » cela doit être rare, comme les médecins n'emploient certains » remèdes qu'à l'extrémité, encore faut-il que les reproches, » quelques forts qu'ils soient, n'aient rien de dur ni d'outra- » géant, que la colère n'y entre pour rien, car elle n'est bonne
» qu'à tout gâter, et que Tenfant sente que, si Ton se sert » de termes un peu forts, c'est a regret et uniquement pour » son bien. »
Après avoir épuisé inutilement tout ce que les avertissements, les exhortations, les réprimandes et les objurgations fournissent de resources, il faut enfin en venir aux punitions, elles doivent être des plus légères, afin de ne pas user inutilement le ressort de la correction', endurcir les enfans et leur gâter l'esprit, plus les premières punitions seront légères, plus longue sera la gradation des peines, et plus étendues seront les resources qu'on se ménagera, avant d'être contraint d'en venir à la peine la plus grave.
On ne doit pas craindre que la légèreté 4es peines n'authorise la pétulance, et n'augmente les fautes : Ce n'est pas la modération dans la punition qui fait croître le désordre, c'est l'impunité: que toute faute qui mérite d'être punie, le soit irrémisiblement et qu'elle le soit promptement.
La privation d'une promenade fera le même effet, que la punition de la verge, avec cette différence cependant, que si cette privation cesse de faire effet, parce que l'enfant s'y accoutume vous avez mille autre moiens de le corriger, mais s'il s'habitue au fouet, il ne vous reste plus de resource.
Les premières punitions doivent donc consister dans des privations. En vous en servant ménagez-vous une gradation, pour pouvoir successivement augmenter la sévérité de cette peine, selon que les récidives, ou la gravité des fautes l'exigeront, et ne vous mettez pas dans le cas d'avoir troptôt épuisé la resource que cette manière de punir vous présente. Il ne sera pas difficile de trouver cette gradation dans les privations, elles ont pour objet généralement tout ce qui fait plaisir à chaque enfant ; mille choses les amusent, les flattent, ou leur plaisent, peu, médiocrement, beaucoup ou infiniment. Commencez par leur ôter une petite satisfaction, un plaisir léger d'abord pour peu de tems; puis pour ])lus longtems. Privez les ensuite de ce qu'ils aiment d'avantage, et suivant la même gradation dans le tems, et vous serez un tems infini avant
d'être parvenu à devoir leur ôter les choses qu'ils idolâtrent.
Cette manière de punir les enfants est presque suffisante et il n'en faut guères ' d'autres lorsqu'on sait la ménager adroitement, lorsqu'on a soin chaque fois que l'enfant a commis une faute de le convaincre par la voie de la douceur et b persuasion qu'il a mai fait, et de faire convenir qu'il a mérité d'être puni.
Un moien assuré de rendre plus efficace les réprimandes, et d'éloigner par la nécessité des peines, d'ajouter un poid considérable aux punitions les plus légères, pour éviter d'en devoir venir à de plus grandes, est celle-ci; il faut que les hospitalières traitent froidement un enfant le jour qu'il aura été réprimandé ou puni, afin que la réprimande ou la punition lui fasse plus d'impression ; mais il est essentiel, qu'elles agissent de concert à cet égard et que jamais l'enfant ne trouve à se consoler dans les caresses de qui que ce soit, pas même des domestiques. Alors il faut bien qu'il conçoive de l'aversion pour les fautes qu'il lui attirent un mépris général. Il dépendra de la prévôté de faire alonger ou racourcir la durée de cette froideur selon les circonstances et dès qu'elle aura embrassé l'enfant, toute la maison se déridera et lui montrera de l'amitié comme à l'ordinaire.
Il ne sera pas nécessaire d'observer que les règles, qne M' Rollin donne pour les réprimandes, doivent être suivies dans les punitions, qu'on doit les infliger d'un air calme, et jamais les décerner dans son premier mouvement, ni dans celui de l'enfant, mais ce seroit mal comprendre la règle qui établit la nécessité d'un intervalle entre la faute et la punition, et même abuser de cette règle, que de laisser continuer à no enfant des pétulances qui interromperoient l'exercice des classes ou empêcheroient les autres enfans de faire leur devoir. Il y a une différence entre arrêter le désordre et punir le coupable. Le premier doit toujours se faire dans l'instant même, et le second doit être différé jusqu'à ce que l'émotion tant de la maîtresse que de l'enfant viennent à cesser. Lors donc qu'on voit que c'est inutilement qu'on avertit un enfant d'être
tranquille, de s^abstenir de ses pétulances, on peut le séparer des autres, soit dans la classe même, ou ailleurs, et le faire revenir après que l'exercice de Técole sera fini, et avant que les autres enfans ne se retirent, pour lui donner la réprimande ou la correction qu'il aura méritée.
Pour ce qui regarde les fautes graves on peut les punir d'une espèce de prison plus ou moins longue selon les circonstances. Mais les soufQets, les coups de poing, les coups de pied et tous autres traitemens pareils sont absolument interdits: il en résulte de trop grands inconvéniens tant pour le physique que pour le moral, ainsi que du jeune ou de la privation de tout aliment, dont il ne peut pas non plus être permis de punir les enfans.