NATURE DES DOCUMENTS UTILISÉS
Comme son titre seul l'indique, {'Inventaire des tableaux commandés et achetés par la direction des Bâtiments du Roi de 170g à ijg2 est double et vise à la fois les commandes et les achats de tableaux, les deux sources essentielles et constitutives de toute collection artistique officielle.
Pour les achats de tableaux — qui n'ont guère commencé qu'en 1775 avec la direction du comte d'Angiviller, — nous avions comme base naturelle un état sommaire de ces acquisitions, conservé dans les archives du Louvre; nous l'avons annoté et complété en nous référant aux diverses indications, relevées dans les mémoires, paiements, inventaires, correspondance et catalogues de ventes de cette époque.
En ce qui concerne les commandes (1), la méthode était différente et le travail beaucoup plus considérable.
(1) Nous n'avons fait état ici que des seuls tableaux originaux et volontairement écarté les copies, qui ne présentaient point un très grand intérêt et dont la mention eut singulièrement compliquée notre tâche.
INTRODUCTION
Les documents, par nous utilises à cet effet, sont de deux sortes : les mémoires des artistes, et les ordonnances de paiement de 1709 à 1773. Pour en bien connaître le caractère et la valeur, il est indispensable de mettre le lecteur au courant des diverses formalités administratives, auxquelles, autrefois, les artistes devaient se conformer pour obtenir le paiement d'une commande officielle.
C'était d'ordinaire le directeur des Bâtiments ou un sien délégué — premier peintre ou premier architecte — qui passait marché avec l'artiste, conformément à un ordre ou à un désir du Roi : on faisait connaître au peintre l'emplacement de son tableau, on lui en indiquait les dimensions, et le plus souvent le sujet, que parfois le Roi ou son entourage avaient inventé et combiné (1). Quant au prix à payer, il semble que, jusqu'au comte d'Angiviller, il n'y ait pas eu de convention bien précise passée entre les parties; tout au plus l'artiste pouvait-il en évaluer le chiffre approximatif, en se référant à la grandeur de la toile et au genre demandé.
Le peintre présentait d'abord une esquisse d'admission pour bien montrer qu'il avait compris les intentions de la commande. S'il était habile courtisan, il offrait cette esquisse au directeur des Bâtiments ou au premier peintre, ce qui constituait souvent un placement avantageux (2); pour des artistes d'assez haute condition, comme Charles Coypel et Carie Vanloo, l'esquisse de présentation était parfois remplacée par un tableau de chevalet, payé à part, mais c'était là une exception très rare, et que motivait la situation exceptionnelle des intéressés (3).
Son tableau achevé et livré, le peintre adressait aux Bâtiments un mémoire, une facture, avec la description^ détaillée ou non, de son œuvre, ses dimensions, sa desti-
(i) Cf. pages 357, 5 1 3 infra etc.
(a) Cf. page 38 1 infra.
(3) Cf. page» îaa et 493 infra.
IV INTRODUCTION
nation, la date de l'exécution. Parfois il ajoutait le prix qu'il demandait de son travail; le plus souvent, il en laissait la place en blanc.
Le mémoire était alors envoyé au premier peintre ou au premier architecte, qui devait examiner le travail, l'évaluer et en arrêter le prix souverainement, sans réclamation possible de l'artiste, et sauf ratification du directeur des Bâtiments.
De là, le mémoire allait au Trésor, où on le recopiait ; cette copie restait entre les mains du trésorier et l'original était renvoyé à l'artiste, qui, sur sa présentation, pouvait toucher son dû. Au Trésor, il donnait quittance sur un registre spécial et remettait le mémoire, qui servait alors de pièce comptable et de décharge. Ainsi, pour chaque tableau, le Trésor possédait en double le mémoire de l'artiste.
Les paiements étaient alors inscrits sur le journal du trésorier, puis reportés aux Comptes des Bâtiments, aux exercices et chapitres afférents; ces mentions étaient toujours assez sommaires, le plus souvent limitées à la simple indication du nom de l'artiste, du sujet de l'ouvrage et de son emplacement.
Les mémoires et les livres de quittances étaient ensuite transmis à la chambre des comptes, chargée du contrôle. Ces pièces comptables, qui encombraient jadis les salles des archives du Palais de Justice, disparurent en partie lors du grand incendie du palais, et c'est, pour l'histoire de notre art français, une perte très sensible, car la suite des Comptes des Bâtiments n'est pas complète aux Archives Nationales, et, si ces documents fournissent l'état complet des dépenses, les mémoires des artistes donnent des indications plus précises et plus circonstanciées. Néanmoins, une partie de ces mémoires a pu être sauvée et les Archives Nationales conservent la presque totalité de ceux qui se rapportent aux administrations de Le Normant de Tour-
INTRODUCTION
nehem, du marquis de Marigny et du comte d'Angiviller, c'est-à-dire à la période comprise entre 1746 et 1790. Qu'est-il advenu des mémoires antérieurs? On peut espérer qu'ils n'ont été que dispersés ou égarés; pour notre part, au cours de cette enquête, il nous fut donné d'en retrouver plusieurs, qui avaient été utilisés comme fiches de dossiers dans des cartons des Archives Nationales. Il n'est donc pas impossible qu'un plus grand nombre vienne insensiblement compléter le fond affecté à ces documents dans la série O1 1931 à 1934e. Il en est, ainsi, qui figurent dans d'autres parties de cette série O', particulièrement dans les cartons qui concernent les maisons royales; d'autres se trouvent dans des collections particulières.
Quant aux livres de quittances, ils ont probablement subi la même fortune. Le marquis de Chennevières a cependant pu acquérir pour les archives du Louvre l'un de ces registres, relatif à la période comprise entre 1762 et 1785.
C'est donc ces mémoires d'artistes que nous avons choisis comme base principale de cet inventaire, en ayant soin de les contrôler et de les compléter par les mentions diverses des Comptes des Bâtiments.
Pour la période de 1 7 1 6 à 1 746, durant laquelle ces pièces font défaut, nous avons dû forcément nous en tenir aux seules indications des Comptes, complétées par les mentions des divers inventaires récapitulatifs des commandes. D'autre part, à dater de l'administration du comte d'Angiviller, c'est-à-dire de 1775, les Comptes des Bâtiments faisant défaut mais les mémoires des artistes étant conservés, nous avons essayé d'éviter toute omission en nous référant aux journaux du trésorier, au registre d'ampliations du Louvre, que nous venons de signaler, et aux livrets des divers salons, publiés par M. Jules Guiffrey. Nous croyons ainsi n'avoir négligé aucune source d'information.
INTRODUCTION
Il est à peine besoin d'insister sur la valeur de tels documents : ce sont assurément les plus sérieux, les plus certains qu'on puisse désirer et, grâce à eux, l'attribution toujours si délicate d'un tableau peut être faite sans crainte d'erreur.
Leur nature même déterminait la méthode de notre travail et la rédaction de cet inventaire.
L'Inventaire Bailly était un inventaire des tableaux en place, mais celui que nous entreprenions ne pouvait mentionner les tableaux qu'au moment de leur livraison. Sans doute, sous Louis XV, les tableaux avaient été plus particulièrement commandés en vue d'appartements à décorer, mais cette considération fut complètement abandonnée sous Louis XVI, où le souci de la constitution d'un Muséum fut la pensée constante du comte d'Angiviller et décida presque exclusivement la détermination des commandes et des achats. Le classement de ces tableaux devait forcément se ressentir d'une telle divergence d'intentions : il nous a paru que le mieux serait de produire ces documents dans leur intégrité, leur laissant ainsi toute leur saveur et leur intérêt, et de borner notre rôle à les ordonner, à les élucider, à les contrôler, et à suivre les destinations successives du tableau visé. Nous n'avons pas voulu substituer une description factice, et fatalement incomplète — surtout pour des tableaux qu'il était matériellement impossible de voir directement et sur place — aux descriptions des artistes eux-mêmes; et nous nous sommes fait scrupule de les transcrire simplement, sans prétendre les corriger ou les amender.
Enfin nous croyons nécessaire de dire un mot du mode de paiement de ces commandes et d'établir ainsi la fausseté d'une légende trop répandue, d'après laquelle les artistes, qui travaillèrent pour le roi c'est-à-dire pour la France, n'auraient pas été payés ou l'auraient été très mal. Les documents les plus indiscutables ruinent de tels racon-
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tages : sous l'administration du comte d'Angiviller, notamment, qui a été le plus visé par ces propos, les tableaux furent estimés à des prix très élevés, et les mémoires acquittés, comme les livres de quittances, attestent que le paiement en fut effectivement réalisé.
Ce qui est vrai, c'est que sous l'administration du contrôleur Orry et aussi du duc d'Antin, il arriva quelquefois que les estimations fussent assez faibles, un peu plus même que ne le commandait le bon renom du roi; mais ces mœurs, très vraisemblablement sur l'intervention de Louis XV, se réformèrent par la suite et les estimations furent toujours faites à des prix raisonnables.
Ce qui est vrai, encore, c'est que, les paiements se faisaient généralement par voie d'acomptes et que le règlement en était parfois assez éloigné (i). Mais ces paiements espacés étaient ordinairement consentis par l'intéressé, qui savait assurément s'il pouvait les accepter sans gêne ni préjudice; et il ne faut pas perdre de vue que la camaraderie, qui existait le plus souvent entre les artistes employés et le premier peintre, permettaient, en cas de besoin, d'en rapprocher les échéances.
Ces paiements se faisaient toujours en espèces. Si la situation de l'artiste le permettait, il pouvait arriver que la direction des Bâtiments lui souscrivît des billets soit sur les contrats à 4 0/0 sur les aides et gabelles, sur les États de Bretagne, ou sur l'emprunt d'Alsace; mais, dans un cas comme dans l'autre, le paiement était réellement effectué.
(1) Cf. page 27. — Sous le marquis de Marigny, notamment, à cause de la pénurie du Trésor, les artistes furent souvent obligés de réclamer plus d'une fois leur dû et d'en attendre assez longtemps le paiement.
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