Le Combat des Vertus et des Vices
On m'a assuré que cette belle et vaste composition, qui a paru pour la dernière fois à l'Exposition de 1870, a été vendue en Angleterre. J'ai tout lieu de croire que c'est celle qui a figuré, d'abord, en description et phothographie, dans la Collection de S. A. le duc de Bcrivich et d'Âlbe, puis au Trocadéro sous le nom de M. Richard.
Serait-ce la tapisserie qui fut achetée sous le pontificat de Nicolas V ? Voici comment elle est décrite dans l'inventaire du Vatican : Unus pannus antiquus cum virtutibus et dictis prophetarum, emptus tempore D. Nicolai. (1).
Ceci s'écrivait sous Léon X, en 1518. Une autre main ajouta postérieurement: Laceratus et distributus. En raison de son mauvais état, on la coupa en deux ou plusieurs morceaux. Elle n'existe donc plus intacte ; tout au plus pourrait-on en rencontrer des fragments. .
A la partie supérieure de la tapisserie, le Christ est crucifié. Couronné d'épines, il a les pieds et les mains percés de trois clous, et sa croix, surmontée de l'écriteau, a la forme de la lettre T. A droite, et plongées dans la douleur, les saintes femmes entourent la Vierge-mère, qui, plus accablée, tombe de défaillance entre les bras de saint Jean.
(i) Muntz. La tapisserie, p. 3,
Un peu plus loin, debout sur une colline, l'Ancien Testament, sous la figure d'une femme, sonne de la trompette. Sa tête est coiffée d'un turban et son pennon porte, comme meuble d'armoiries, les Tables de la Loi. Voici son nom: veïvs testa mentvm.
Immédiatement au-dessous, Isaïe, le prophète par excellence des humiliations et des grandeurs du Christ, annonce, en le montrant, que, non content de mourir pour notre salut sur la croix, Jésus vient encore, à la tête des vertus, nous défendre contre l'agression des vices: Ipse veniet et sahabit vos. Y saie (xxxv, 4).
A la gauche du Sauveur, une troupe de juifs, prêtres et soldats, causent avec indifférence et tournent le dos à la croix. Un seul, touché de repentir, s'avance pour implorer le pardon du crime auquel il a participé.
Sur la même ligne, le Nouveau Testament fait pendant à l'Ancien. Il est symbolisé par une femme couronnée, novvm testamentvm. Comme son aînée, elle sonne de la trompette. Son emblème est le calice où elle a recueilli le sang de l'auguste victime, qui sert chaque jour à la perpétration du sacrifice.
Isaïe reparaît avec un nouveau texte qui est du prophète Zacharie (xm, 6). Il dit : His plagatus sum in dumo eorum. Ysaias. xm.
Au-dessus de la scène principale, qui est le combat, deux anges, chapés et ailés, déroulent de longs phylactères, pleins de louanges sans doute pour le vainqueur. Il n'en reste plus que ces mots: Gloriose... prclium... pange...
Ici commence l'action. Jésus-Christ, roi et modèle des vierges, monte la licorne blanche, dont personne ne
peut tromper les chastes instincts. Bardé de fer comme un guerrier, il porte sur son armure une chape, parce qu'il est Pontife, et sur son casque l'humble couronne d'épines qui ensanglanta son chef à sa douloureuse Passion. A sa droite, la Force, ou, si l'on aime mieux, l'Église, à qui il est uni mystiquement, et pour la sauvegarde de laquelle il a pris les armes, est assise sur un lion. Parée avec luxe, elle est revêtue d'un manteau bleu, rehaussé d'hermine, et elle a, sur sa robe rouge ouverte, un riche collier de perles. Reine, elle ceint le diadème et verse du vase qu'elle tient une liqueur abondante.
Seuls, ces deux personnages ne sont pas nommés. L'artiste a cru que, mis en évidence dans la tapisserie, ils seraient sans peine reconnus. Il me semble que, naturellement, le sujet les indique comme figurant le Christ et l'Église. Quant au Christ, l'attribution ne me paraît nullement douteuse ni sujette à controverse; il est suffisamment désigné par la chape et la couronne d'épines, puis par la crucifixion qui domine le tableau et par les prophéties d'Isaïe.
A la suite du Christ s'avance, jeune et beau, le cortège des Vertus, femmes modestes qui, toutes confiantes dans leur auguste chef, n'ont pour armes que les attributs de leur sainteté. La première est la Diiection, Dilectio : elle aime tendrement, comme ces pieuses femmes qui, à l'aube du jour, se hâtèrent de porter des parfums au tombeau de leur divin maître. Elle tient l'étendard que, d'ordinaire, on donne au Christ à sa résurrection et qui, marqué d'une croix rouge, montre cet amour persévérant jusqu'à la fin et ne trouvant
le rachat de l'homme que dans le sang. L'Humilité.
Oumelitas, est couronnée., et elle puise ses motifs d'abaissement dans la croix du Sauveur, dont elle fait son emblème. De la Patience, cachée derrière les autres et peu empressée de paraître, nous ne voyons que la tête et le nom, Paciencia. La Chasteté, Castitas, est sans tache, comme la mule blanche qui lui sert de monture, belle comme le lis fleuri qu'elle porte à la main. La Sobriété, Sobrictas, tient une fiole pleine d'eau, et la Dévotion, Dcvocio Deiy est haletante vers les sources d'eau vive qui coulent de la croix, comme le cerf qu'elle monte, et dont les psaumes disent : Quemadmodum desidcrat cervus ad fontes aquarum, ita desidcrat anima mca ad te, Deus (1). Son autre attribut est une petite croix faite de branchages.
Autant il y a de calme et de joie céleste dans le camp des Vertus, autant nous voyons de passion, de fureur et d'agitation dans le camp agresseur des Vices. L'orgueil, Superbia, caractérisé par l'aigle allier de son bouclier et le paon vaniteux qui forme cimier à son casque, lance en avant son cheval plein d'ardeur et brandit son glaive sur le Christ, mais en vain, car il se sent transpercé vigoureusement de sa lance; il perd ses forces et l'oliphant pendu à ses côtés reste muet. Prompte et rapide, l'Envie, Invidia, s'empresse de remplacer son chef et de jeter à la face du Christ un brandon enflammé ; jalouse, elle excite la colère, sème la discorde, agit dans les ténèbres, bien spécifiée dans la chauve-souris de son armure, le dragon de son bouclier
d) Psalm. xli, 2.
et par le sanglier ailé et sans frein, s'arrèlant à manger l'herbe du chemin, sur lequel elle chevauche. L'Avarice, Avaricia, monte un bouc, a pour cimier de casque une taupe et pour armes au bouclier un bouc. Elle tient un large râteau pour mieux attirer à elle ce qui fait le sujet de ses jouissances secrètes. Suit un personnage sans nom : il combat avec un bâton et a un geai sur son casque. La Colère, Ira, est mauvaise et emportée : elle a au casque un épervier; au bouclier, un bouquetin ; pour armes, une hache tranchante et, pour la porter, un animal velu que l'on ne distingue pas bien. La Paresse s amuse à odorer un bouquet de fleurs; sur ses cheveux, parés d'une couronne, pose un joli petit chien, avec qui elle partage les ennuis de sa trop longue journée; l'âne de son bouclier justifie pleinement, par sa lenteur et son indolence, son nom : Acedia. La Luxure, Luxuria, est justement symbolisée dans le porc immonde sur lequel elle est assise et qui, sans frein, broute tranquillement; dans cette sirène, qui peigne ses cheveux à un miroir pour mieux séduire et qui figure à son blason ; et aussi dans le médaillon où elle contemple le portrait de son amant.
Cette série de dix pièces a un cachet particulier, qui ne permet pas de la confondre avec d'autres tapisseries de la même époque, mais d'ateliers différents. Ainsi, celles que je viens de décrire n'ont aucun lien de parenté avec la suivante, qui ne clôt pas encore cette première période.