TRADUCTION EN PROSE PAR JEAN DE MEUNG
Des quarante-sept manuscrits de la Consolation philosophique que possède la Bibliothèque nationale, le seul qui me semble pouvoir être rapporté à la fin du xiii" siècle ou au commencement du xiv* est un fragment de trois colonnes et demie, qui se trouve au fol. 48 du ms. latin 8654 B et qui est intitulé : Ici suntpluseurs notables de la translacion du livre Boëce de Comolacion, que mestre Jehan de Meun translata en français. Entre les morceaux réunis sous cette rubrique, j'ai remarqué le commencement du livre I de l'ouvrage : « Halas! Je qui jadis fis jolives chançonnetes en » mon estuide florissant, sui maintenant contrainz à com- » raenchier en plorant à fere vers de dolereuse matière. Vez )) ci que les desordenées muses des poètes me ditent » choses à escruire »
La date du ms. latin 8654 B ne permet guère de suspecter l'exactitude de la rubrique qu'on vient de lire. Il faut en conclure que la traduction de la Consolation commençant par les mots : « Halas ! Je qui jadis fis jolives chançonnetes » est bien l'œuvre de Jean de Meung (1). Cette
traduction, dont le ms. 8654 B ne nous fournit qu'un assez court fragment, se trouve complète dans quatre de nos manuscrits :
Français 1097, xiv® siècle.
Latin 18424, jadis de Notre-Dame, xiv° siècle.
Français 809, fol. 27, xV siècle.
Français 1098, xv" siècle. Exemplaire de Budé.
L'ouvrage s'ouvre par une dédicace à Philippe le Bel, dont voici les premiers et les derniers mots, d'après le ms. 1097 :
(i) M, Paul Meyer, dans les notes qu'il a consacrées à r examen des anciennes traductions de la ConsolatioTi de Boëce (/{omanta, année 1873, t. Il, p. 271-273j, et dont je reconnais la parfaite justesse, est porté à croire que cette traduction n'est pas ToBuvrc de Jean de Meung; il ne s'explique pas la présence de la dédicace en tôle de cette traduction.
A ta royal majesté, très noble prince par la grâce de Dieu roy des François, Phelippe le quart, je Jehan de Meun, qui jadis, ou rommant de la Rose, puis que Jalousie ot mis en prison Bel acueil, enseignai la manière du chastel prendre et de la rose cueillir, et translatay de lalin en françois le livre Vegece de chevalerie, et le livre des merveilles de Hyrlande, et la vie et les epistres Pierres Abaelart et Heloys sa famé, et le livre Aered de esperituelle amitié, envoie ore Boêce de Consolacion, que j'ai translaté de latin en françois, ja soit ce que tu entendes bien latin, mais toutevois est de moult plus legiers à entendre le françois que le latin, et pour ce que tu me deis, lequel dit je tieng pour commandement, que je preisse plainement la sentence de Taucteur, sens trop ensuivre les paroles du latin, j'ay fait à mon petit pooir, si comme ta debonnaireté le me commanda. Or pri touz ceulz qui cest livre verront, si leur semble en aucuns lieus que je me soie trop eslongnies des paroles de Taucteur, ou je aie mis aucunes fois plus des paroles que li aucteur n'i met, ou aucune fois mains, que il me pardoingnent. Car se je eusse espous mot à mot le latin par le françois, li livres en lust trop occurs aus gens lais, et li clei*s neis meismement letré ne peussent pas legierement entendre le latin par le françois.
Et si comme dit li philosophes, ou livre premier de Politiques, toutez chosez tendent à bien
. . . Mais en soy conforter et contreter eu telz douleurs,
ce apartient à homme de noble et parfait entendement. Et pour ce commence Boëce son livre dolereusement, comme il afiert à homme qui représente ses douleurs, si comme il apcrt aus liseeurs.
Pour permettre de bien distinguer cette traduction, j'en reproduirai quelques passages, savoir :
l"* Commencement de la pièce de vers qui est en tête du premier livre :
Halas! Je qui jadis parfis jolies chançonnetez en mon estude flurissant, sui maintenant contraint à commencier en pleurant à faire vers de dolereuse matière. Veez ci que les desordenées muses des poètes me ditent chosez à escrire, et mi chelif ver arrousent mon visage des vrais pleurs. Toutevois ne pot nule pour icetes parvaincre que elles ne me fussent compaignes et pourssuissent nostre airre. Certes cil qui jadis firent la gloire de
ma jeunece beneurée et vert, confortent maintenant les destinées de moy dolereus viellart
2° Commencement du morceau en prose qui suit cette pièce de vers :
Endementiers que je tesibles rccordoie ces chosez, et seneûaie ma plorable complainte par office de grâce, je vi sus mon chief ester une famé de moult redoubtable voult : yeux avoit ardans et regardables oultre la commune puissance des bommes; vive couleur ot, et vigueur quenulz ne pot oncques espuisier
3° Commencement du livre V :
Ce avoit elle dit et tournoit le cours de sa parole à traitier et à despecier aucunes autres cbosez. Lors je dis : Certez droituriers est li tiens amonnestemens et très-dignes par Tauctorité de toy
4® Fin du livre V :
Grant neccessité deproece, se vous ne vous en voulez faindre,
vous est cbargiée el enjointe, c'este à dire grant meslier vous est que vous soies prud'omme quant vous faitcz toutez vos ouvrez devant les yeulz du juge qui toutez chosez voit.