PROLOGUE
Celui qui bien bat les boissons Est dignes d'avoir les moissons.
Je repute Tengien pour vil Qui est de li clair et subtil, Quant à lui profit et attribue, Pour avoir gloire vainne et nue, Subtillité faite d'autrui ; L'onneur doit laissicr à celui Qui pour l'avoir est traveillie, Et perseveranment veillie.
Tant qu'a desservi dignement Qu'avoir le doit tant seulement; Car s'il avient après c'on sache Que l'autrui euvre sene fâche, A painnes jamais creus sera De subtilleté qu'il fera; En souspeçon seront touz diz Ses fais nouviaux et subtilz diz.
Qui de viel cuir nouvelles noches Veuli faire, c'est villain reproches.
Pour tant ce di, car il n'a guères Qu'ainsi que queroie matères Subtilles pour estudier.
Pour plus mon engien solacier, Il avint que J'en Irouvay une Que ne tien pas à trop commune :
Ce fu h livres de Boêce, Qui stille a d'eslrange espèce, Pour bien translater en françois.
Translaté esloit toutes vois Le dit livre en son propre nom.
Nommé de Consolacion :
Consolacion y pris grant, Et du lire fu trop en grant Translaté le trouvay en prose.
Mais moult me sembla rude chose, Selon ce que la grant matère Est haulte et de noble mislére, Et si laissoit le translateur
Souvent l'entente de racteur; Aussy, sauve sa révérence, Laissa assés de la sentence ; Car trop bref en aucuns liex fu, Et en aucuns trop superflu, Espccialment au plus grief, Aux mectres, qui sont fort et brief; Car du tiers, du quart et du quint Translater po de conte tint.
Les fables sanz plus exceptées.
Que trouvav assez translatées Longuement et en faux françois, Dont les corrigay pluseurs fois, Et en LX liex ou plus Passa com oysel sur festus, Et souvent quatre ou V feullés Laissa sanz point exposer les; Mais, puis que je eu tout parfait, Je trouvay que Tavoit extrait Moult bien maistre Jehan de Cis, Fors qu'es mectres fu si précis Que nulz homs ne les entendroit Point qui ailleurs ne les prendroit.
Pour quoy encor est bon le mien, Que j'ay extrait non veu le sien, Ouquel je met entièrement Les hystoircs tout plainnement.
Et notés bien, qui lires cy, Qu'aucuns des mectres subtils, qui Ne sont de grant utilité, J'ay brief trait à moralité.
Et sur le quint livre desrain.
De matère et slille hautain.
Un petit prologue fait ay.
Pour moy excuser ; car de vray Nulz homs qui n'a engin divin Ne puet comprendre le latin.
Dont encor se doit mains fier De tel latin rommancier.
Pour miex apaisier mesdisans, Qui par aventure diroient Que la translacioa est grans,
CONSOUTION DE BOËGE. 337
Car le latin plus brief verroient, Sachent tous ce lirre lisans Que pou sont qui bien entendroient Le latin, ainsi qu'est gisans, S'en son précis françois Tooient.
Boêce raconte souvent Histoires assez convenables, Mais il s'en passe trop briefinent.
Pour ce ne sont tant agréables; Àussy dit il courtoisement, Aucunes ficcions et fables; Quant ne les met plus clerement, Elles en sont mains delitables.
Et pour ce j'ay voulu entendre Et mètre m'estude et ma cure De cleremcnt à tous aprendre, Sans aucun voile ou couverture, Histoire brief fort à comprendre, Et la fable qui est obscure, Au mains tant que se peut estendre De mon petit sens l'aventure.
Gardé n'ay pas la différence.
Qui est moult desguisée chose :
Car le livre par vers commence.
Et puis tantost s'ensuit la prose ; Maïs pour Tannuieuse influence De plait qui contre moy s'oppose, Laissie je l'ay de droite science ; La cause cy pas je n'expose.
Vous tous qui ce livre lires, S'ay failli veulUez m'excuser ; Le grain de la paille eslirés.
Et le prendrez pour vostre user.
Se ce livre bien remirés.
Vous ne devés pas refuser D'amer Boêce, ains li dires Grans mercis, si voulés muser;
Qu'ay de cuer et corps apresté
En mectre translaté, affin
Que Charles roy qui a esté
Souef nourri nommé dalpliin,
En sa nouvelle magésté, n. n
Ne soit à couiToas trop enclia Quanl voit soQ peuple molesté De la baoiere antecristio.
Pour ce que mon cuer si désire Qu'il règne ea sanlé et en joie, Que se deduie et que respire Son penser quant il lui eaooie, Heran collant, et auspire Des nouvelles qu'estuet qu'il oie, Dont point ne me vueille deapire De ce présent que lui envoie.
Principalment ay fait pour ly.
Et pour lous mes amis de France, Qui sont pris, robe et benny.
Tout convertissant en penance.
Et en leur purgatoire aussy Coin Boéce, qu'en granV puissance Fortune misl et enricby.
Hais après li tolli chevance.
La fortune, quant fu muée.
Le desconforta durement ; Mais sa raison enluminée Le reconforta doucement, Lors proposa en sa pensée Faire pour nostre enseignement Aucune cbose de durée :
Or oés le commencement.
Ci fine le pr<Aogue mr Boëce royal, nommé de Cotuolacion. Et après commence ledit livre :
Carmina qui quondam, Cest le premier mectrê.
Chançons jadis souloie faire Quant l'eslude estoit eu ses flours :
Las! Or sui contrains au contraire De plaindre mes tristes dolours.
Cili qui bien estudieroit De ce livre cy k substance.
Fortune point ne priseroit.
N'en luy n'aroit point d'espérance,
Quant d'umains biens habonderoit,
Toudiz vivroit en grant doubtance,
Et quant souffreteux en seroit,
Point ne lairoit persévérance;
Son cuer en Dieu reposeroit,
£n qui ne puet estre muance.
Et toudis en luy trouveroit
Plenté de biens et habondance,
Ainsy que mestier H seroit,
Selon la divine ordenance.
Car en Dieu servant gaigneroit
En ce siècle sa suffisance,
Puis sanz fin Tentronizeroit
En Testernal gloire et vaillance,
Lequel par grâce nous octroit
Celui qu'en vraye obéissance
Tout bon cuer sert, craint, aimme et croit.
Amen.
Amen. Ainsy sans point mesprendre
Voult le translateur congie prendre.
Le passage le plus remarquable du prologue est assurément celui dans lequel le poeie déclare avoir surtout entrepris son travail pour calmer la douleur que le roi Charles, jadis dauphin, éprouvait en voyant les malheurs de ses sujets. En lisant ce passage, il y a une quarantaine d'années, dans le ms. 10474 de Bruxelles, Buchon (1) s'imagina qu'il s'adressait à Charles YII et qu'il avait été composé par Charles, duc d'Orléans, alors prisonnier des Anglais. Les raisons qu'il donna pour appuyer cette conjecture étaient assez ingénieuses. Je les reproduis textuellement pour qu'on en puisse apprécier la valeur :
Plusieurs chansons de Charles d'Orléans, en latin et en français, dans un style un peu leste, prouvent qu'il était familier avec la langue latine, et dans son rang c'est un talent dont on devrait bàre cas.
(1) Choix (Vouvrages mystiques f avec notices littéraires, par J.-A.-C* Buchon, p. 23.
Nuls homs (dit-il) qui n*a engin divin Ne puet comprendre le latin.
L'époque de récriture des manuscrits de Paris et de Bruxelles correspond exactement avec celle où florissait Charles d'Orléans. Les soins particuliers donnés au manuscrit de Bruxelles, quoiqu'il soit sur papier, indiquent une sorte de considération de famille. Le ton de la dédicace au dauphin de France, depuis le roi Charles VII, son neveu, est d'une familiarité qui serait fort extraordinaire dans un autre qu'un royal parent. C'est pour consoler Charles VII dans ses malheurs politiques, par l'examen des grands malheurs passés ; c'est pour consoler aussi ses amis de France, que l'auteur, cherchant dans un pays étranger une distraction à ses ennuis, s'est mis à cette traduction.
Le style de cette traduction est aussi en conformité parfaite avec le style et même avec les sentiments du même poète royal, tel que nous le connaissons par les poésies fugitives composées par lui dans son exil, et dont l'authenticité est prouvée.
La conjecture de Buchon fut acceptée eu 1842 par le rédacteur du Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque royale des ducs de Bourgogne (1). En 1845, mon savant confrère M. Paulin Paris l'enregistra dans le tome YI de ses Manuscrits français (2), et l'appuya de toute l'autorité de son expérience. L'attribution à Charles, duc d'Orléans, de la traduction Celui qui bat bien les buissons est passée du livre de M. Paulin Paris dans le premier volume du Catalogue des manuscrits français de la Bibliothèque nationale publié en 1868 (3).
De son côté, M. Kervyn de Lettenhove, ayant l'occasion, en 1857, d'employer le ms. 10474 de Bruxelles dans son Étude sur Froissart (4), n'hésita pas plus que Buchon, .dont il n'avait sans doute pas lu les observations, à y reconnaître le style du duc d'Orléans, et M. Valletde Viriville, en 1864, signalait^ dans la Biographie générale (5), la <( récente dé-
(3) I, 85, 86 et 338.
(4) Froissart, Étude littéraire sur le Xiv« siècle, II, 343.