‹ Inventaires de la Basilique royale de MonzaChapitre 20 sur 34 · Situlam unam argenti, incantonatam de cantonis octo · texte numérisé non relu

Situlam unam argenti, incantonatam de cantonis octo

4. « Unum vas de calziadonio, factum ad modum paropsidis, cum gemmis viginti duabus desuper per orlum.

5. « Cum alio vase calziadonii, facto ad modum bocalis, et cum duobus manipulis, et ornatum auri et de multis perlis.

6. « Unum vas de zafirio, factum ad modum unius siphi, et tenet quantum potest tenere unus napus magnus de napera.

« Et quod Thesaurum, seu que vasa datum, scu dala fuerunt fratribus dicte Domus sancte Aghate per Capitulum, seu per Ganonicos dicte Modoetiensis Ecclesie in pignus, seu in deposito, ad petitionem Potestatis et Gomunis Mediolani, ut ibi predicti Prelatus et Frater Rugerius asserebant, ad hoc ut recuperarent mutuo dicto Gomuni Mediolani quandam summam pecunie necessariam dicto Gomuni pro magnis et arduis neces-

sitatibus et recuperaverant et dederant dicto

Gomuni super eo Thesauro et de alio quod adhuc habent, et que vasa predicta coacti fuerunt reddere et reddiderunt dictis Domino Archipresbitero et canonicis, de mandato Domini Archiepiscopi et Potestatis et Gapitanei Gomunis Mediolani, occasione iterum illud pignorandi pro arduis necessitatibus , que dicto Gomuni yminebantad presens, et aliud de dicto Thesauro Ecclesie Modoetiensis habent et retinent dicti Fratres

voluntate dicti Domini Archiepiscopi et Potestatis Gomunis Mediolani, ad cautellam de eo quod restabat ad solvendum de debito dicti Gomunis Mediolani facto ut supra, et cujus occasione pignoratum fuit illud Thesaurum (1). »

Un acte notarié de l'an 1288 (2), reproduisant un acte antérieur, énumère quelques-uns des objets que le chapitre avait déposés chez les Humiliés de Sainte- Agathe, à la demande du podestat et de la commune

(1) Frisi, t. II, p. 136-137.

(2) Le palais de Monza ou de la cour avait sou notaire propre, ce que constate un acte de l'an 4 242, qui se termine ainsi : « Ego x\nselmus, filius ser Iohannis Baturne, notarius sacri pallatii de Modoetia, de confrata Rampone, tradidi et subscripsy. » (Frisi, t. II, p. \ 13.)

de Milan, qui, se trouvant dans un pressant besoin, furent obligés d'emprunter sur gages une somme dont le montant n'est pas connu. Le chapitre de Monza s'y prêta de bonne grâce, avec l'assentiment de l'archevêque. Après quelques difficultés , les six pièces d'orfèvrerie engagées furent restituées intégralement en 1277, le 6 août , dans le palais de l'archiprêtre de Monza, in pallatio archipresbiteratus ecclesie Modoetiensis , par le supérieur delà maison des Humiliés, Frater Monziascus Prelatus Domas Humiliatorum sancle Agathe, en présence de nombreux témoins.

Les objets décrits dans ce court inventaire méritent une mention particulière, soit parce que la description diffère de celle des autres inventaires, soit parce que l'explication donnée par Frisi à leur sujet n'est pas de tous points satisfaisante. En effet, il veut assimiler le talhacore (n° 1) àl'évangéliaire de Théodelinde(l), quoique le nombre des gemmes indiquées ne concorde pas. Ainsi l'inventaire en compte soixante -huit, qu'il dit disposées en orle, tandis que Frisi en marque cinquanteneuf grosses, outre les petites, sans parler des camée: (Frisi, t. I, page 101) : l'inscription a pu seule être la cause de cette méprise. Or il aurait dû remarquer, si ses observations eussent été plus minutieuses, que sur les deux plats de l'évangéliaire de Théodelinde elles ne forment pas une bordure, mais bien deux croix, et, de plus, que l'inscription reproduite dans l'acte notarié n'est pas la même (2). Il est vrai que, relativement à

(1) M. de Lastejaùe combat l'opinion de Frisi, mais ne se prononce pas sur la signification du mot talliacore (Descript. du trésor de Gucvrrazar, p. 32).

(2) 'Voici l'inscription de l'évangéliaire : De donis Dei offe-

celle dernière particularité, on pourrait dire que le notaire n'y a pas regardé de si près et a seulement donné le sens. Soit; mais deux autres faits démontrent péremptoirement qu'il s'agit d'objets totalement différents. La couverture de l'évangéliaire forme deux tables, ici il n'y en a qu'une seule. Sur l'évangéliaire, l'inscription est au dehors, tandis que sur la table elle est à l'intérieur, qui n'admet aucune autre ornementation et qui est simplement bruni, suivant le sens que Frisi donne au mot coluceratum , que ne cite pas du Gange (1). S'il fallait encore justifier mon opinion, je dirais que, dans la peinture qui représente le retour des objets d'Avignon, le talliacore et l'évangéliaire forment deux pièces séparées.

Du Cange, qui ne paraît pas avoir connu les inventaires de Monza, ne cite pas le mot talliacore, que Frisi cherche à expliquer ainsi avec plus de bonne volonté que de succès : « Quoique l'expression talliacore ne soit pas indiquée par les auteurs qui ont traité de la latinité des bas temps, je crois devoir y reconnaître un composé du mot tallus, qui signifie tavola (tableau, tablette), selon la glose d'Isidore alléguée par du Gange, et de l'autre mot core, c'est-à-dire chori, comme si l'on disait tallus chori, tablette à l'usage du chœur ou de la psalmodie, ou bien encore talea ou tallia, mot qu'interprète du Cange, tessera lignea. » Faute de mieux, on pourrait provisoirement s'en tenir à cette étymologie risquée, bien qu'elle ne soit guère de nature à satisfaire un phi-

rit Theodelenda reg. gloriosissema sco. Iohanni Ba.pt. in baselica quam ipsa fund. in Modicia prope pal. suum.

(1) Si le talliacore est une étoffe, coluceratum doit s'entendre d'une broderie.

lologue. J'ajouterai seulement que du Gange traduit tallos par vasa offertoria : nous aurions alors un vase pour l'offrande, analogue à celui trouvé à Gourdon, et qui est un des ornements de la Bibliothèque nationale, mais dans lequel je préfère voir un scyphus minor. Disons encore avec du Gange, citant Muratori, t. II, p. 162, col. 2, que talus est employé comme revêtement d'une aiguière ainsi décrite par Agnello : « Aquimanile desupra ex argento investito talis. »

Mais M. Aguilhon, qui connaît si bien les antiquités de Monza, a mieux que cela à nous offrir. Je me rangerais presque à son interprétation, qui pourrait être la seule vraie et rigoureusement scientifique : « Il y a, dit-il, dans le trésor, un objet nommé talhacore, qui pourrait, ce me semble, admettre une explication plus juste que celle donnée par Frisi. Je l'identifierais avec le pallium altaris, désigné dans la notule du Sacramentaire grégorien que Frisi a rapportée t. III, p. 74, en omettant toutefois altaris; avec le gausape de l'inventaire de 1275 et le scossus reginœ de l'inventaire de 1353. » Ge serait donc un devant d'autel, ou, pour parler la langue italienne, un paliotto; la racine proposée par Frisi pourrait s'admettre dans ce sens, et nous aurions là une table (tabula) destinée à parer l'autel du chœur. Cette interprétation a l'avantage de concilier les deux opinions émises. Cependant je ne dois pas dissimuler une objection grave : le gausape et le scossus sont en étoffe gemmée, et, selon toute probabilité, le ialliacore est une pièce d'orfèvrerie.

Les autres objets restitués au trésor sont : un grand calice d'argent doré (n° 2); un bénitier portatif en argent, de forme octogone (n° 3) (1); un vase de calcé-

(!) Le célèbre bénitier d'Aix-la-Chapelle , qui date du

doine (1), entouré de gemmes (n° 4) et fait en manière de plat (2) (Frisi traduit paropsis par calice, catino, bicchiere, trois expressions qui sont loin d'avoir la même signification); un autre vase ou bocal en calcédoine, monté en or, perlé et muni de deux anses (n° 5); enfin un scyphus en saphir, dont la capacité est celle d'un hanap (n° 6). C'est encore Frisi qui me fournit Fexpli-

ixc siècle, est en ivoire monté en orfèvrerie. Il a été gravé dans les Annales archéologiques, t. XIX, p. 103, t. XXVI, p. 54, et Gazette des Beaux- Arts, t. IV, p. 237. J'en ai donné la description dans mon Trésor d' Aix-la-Chapelle.

(I ) Mme Félicie d'Ayzac, qui a écrit la Symbolique des pierres précieuses^ nous renseigne ainsi sur le sens mystique de a calcédoine : « Chalcedonius, qui igriis effigiem subpallidam « quodammodo habens, in nubilo et in abscondito fulgoris « îlammas amittit, palam autem et sub dio parum quid ignei « luminis dare videtur. Hoc autem lapide Apostoli etDocto- « res..., etsi apud Deum magni sint meriti multumque reful- « géant, inter homines tamen ignobiles, viles, humiles et « despectabiles sese ostendunt. » (Brun. Astens., Prœfat. in lib. sup. Apoc, c. xxi). — « Chalcedonius, qui carbunculo « colore est similis, tribuitur Jacobo fratri S. Joannis, quia « ardens caritate Christi , primus Apostolorum pro Christo « martyr occubuit. » (Cornel. à Lapide, In Exod. comment., c. xxvm). » (Ann. arch., t. V, p. 222.)

(2) Le mot paropsis se rencontre trois fois dans l'évangile de S. Matthieu : « Vse vobis, scribaî et pharissei hypocritœ, quia mundatis quod deforis est calicis et paropsidis. » (xxui, 25.) — « Pharisœe cœce, munda prius quod intus est calicis et paropsidis. » (xxiii, 26.) — « Qui intingit mecum manum in paropside , hic me tradet. » (xxvi, 23.) Je ne serais pas éloigné d'assimiler ce plat aux disques votifs étudiés par Fontanini, Bracci, Orelli, Delgado, Didron, Cahier et deRossi {Bullet. d'arch. chrét., 1873, p. 166 et suivantes).

cation des deux mots omis par du Gange : « Napera, mensa, credenza, ove si ripongono i vasi, e gli utensilj pei pranzi; napus, coppa, vaso per bere. » Napus est un mot de basse latinité, contracté de hanapus ou anapus, dont du Cange cite de nombreux exemples dans son Glossaire.

Il est essentiel que je m'arrête un instant à la prétendue coupe de saphir (I). Comme elle existe encore dans le trésor, il est facile d'en contrôler la matière, qui est loin d'être aussi précieuse qu'on le croirait à ne lire que les inventaires ou à n'écouter que la tradition (2).

M. Félix de Verneilh a clairement démontré « qu'au xne siècle on appelait saphir le verre bleu, à cause de sa

ressemblance avec la pierre précieuse de ce nom Le

verre bleu était rare et cher, comme le cobalt qui sert à le teindre, et on l'appelait saphir. Dès lors, quand

(1) Frisi rapporte, d'après un texte de l'an 1490, que la coupe de saphir fut restaurée à cette époque : « Anno Domini 1490, die 20 junii, cum cupa zaphiri reperta esset modicum obliqua a ligamine auri, et religari opus fuisset, ponderatus fuit zaphirus sine auro, qui est ontiarum VI, ponderis ducati, et aurum ontiar. XL » (T. I, p. 94.)

(2) Il ne faudrait pas attacher trop d'importance aux traditions locales. C'est ainsi que M. Julien Durand a relevé dans le trésor de Saint-Marc de Venise deux erreurs de ce genre, à propos d'une coupe que l'on croit taillée clans un seul morceau de turquoise et un vase que l'on dit être en améthyste. Or, d'une part, il n'y a qu'une matière translucide de couleur vert pâle, et de l'autre, un cristal violet que les anciens inventaires qualifiaient ainsi : « Vas antiquum mirae magnitudinis, solido ex hyacintho granato. » {,4nn. archcol, t. XXII, p. 21-22.)

Suger parle de la riche matière de saphir qui formait le fond de ses vitraux, il n'entend point faire croire que les verres hleus sont faits avec la pierre précieuse parfaitement infusible connue sous le nom de saphir. » [Ann. archéol, t. XXIII, p. 17, 18.)

Dom Doublet, l'historiographe de Saint-Denis, et, à sa suite, Viollet-le-Duc, avaient donc mal interprété le saphirorum maleria employé par l'abbé Suger à propos des vitraux de la basilique qu'il construisait. Si l'on avait un doute à cet égard, il serait promptement dissipé par ce texte du moine Théophile, qui parle, non seulement des émaux couleur de saphir employés par les Romains dans leurs mosaïques, mais encore des vases bleus, dans la façon desquels excellaient les Francs : « Inveniuntur in antiquis sedificiis paganorum, in musîvo opère, diversa gênera vitri, videlicet album, nigrum, viride, croceum, saphù'eum, rubicundum, purpureum..., ex quibus fiunt electra in auro, argento et cupro... Inveniuntur etiain vascula eorumdem colorum, qure colligunt Franci in hoc opère peritissimi, et saphireum quidem fundunt in furnis suis, et faciunt tabulas saphiri pretiosas ac salis utiles in feneslris. Faciunt etiam ex purpura et viridi similiter. » [Divers, art. schedula, lib. II, c. xii.)

Le Louvre possède trois vases ou bols absolument semblables à celui de Monza (1). Deux sont jaunes et appartiennent à la collection Gampana (A, 22; A, 26). Le troisième est bleu : les bords n'en sont pas tout à fait droits, mais un peu inclinés vers l'intérieur. [Galerie

(I) Le P. Garuccî a publié plusieurs vases analogues dans la Storia déll'arte cristiana; l'un d'eux est historié.

Charles X, n° 5,081.) La coloration en bleu s'obtenait au moyen du safre (1).

Une inscription, rapportée par Martinelli, Roma ex ethnica sacra, 1653, p. 96, dit que sainte Hélène donna à Sainte-Croix de Jérusalem : « Funis, quo ligatus fuit D. N. Jésus Ghristus in cruce. — Sapphiri duo, quorum unus plenus est de sanguine D. N. J. G. ; alterum de lacté B. Marise matris ejus. — Item pars magna vestis J. G. — Magna pars veli beatse Mariée Yirginis. — Spongia cum quafel et acetum Ghristo Jesu in cruce porrecta fuerunt. — Undecim spinœ coronœ Domini. » Il n'y a pas le moindre doute sur la matière des deux fioles pleines du lait de la Yierge et du sang de Notre- Seigneur : ce ne sont pas des saphirs, mais des verres colorés en bleu.

LE SCYPIIUS.

Gomme ni les liturgistes, ni les archéologues n'ont encore écrit un traité spécial sur le scyphus (2), je ne

(1) « Item, aliam casiblam de bocaranno, preparatam de satire. » (Inv. de l'abb. de Silvacane, 4289 , n° 4 3). — « Item, unam cappellam munitam de dyaspre rubeo, continentem res sequentes, videlicet : casulam, dalmaticam et lloquetum, et très cappas. Et in casula est safre seu aurifres, ante et rétro, deauratum, cum mediis ymaginibus; et circa ymagines sunt aves diversi coloris, de serico contexte. » {Inv. de Saint-Victor de Marseille, 1358, n° 4.)

(2) Le scyphus du Louvre a été appelé ciboire par M. Didron {Annal, arch ., t. XVIII, p. 267; t. XIX, p. 167), par M. Darcel [ibid. , t. XIV, p. 5, et Notice des émaux, p. 47), par l'abbé Texier,

puis me refuser , eu raison de l'occasion qui se présente, de donner ici un aperçu général sur cet ustensile liturgique.

i . Le scyphus servit primitivement à recevoir le tropplein du calice, lors de l'oblation du vin faite par les fidèles, ainsi que l'explique le plus ancien Ordre romain : « Subdiaconus cum calice vacuo sequitur archidiaconum, et pontifice oblationes populorum suscipiente , archidiaconus suscipit post eum amulas et refundit in calicem majorem, tenente eum subdiacono quem sequitur cum scypho, in quem calix impletus refunditur. »

2. Il servait aussi pour la communion des fidèles, qui y buvaient à l'aide du chalumeau, après que l'archidiacre y avait versé un peu du sang de Notre-Seigneur contenu dans le calice : « Venit archidiaconus cum

calice ad cornu altaris et refuso parum de calice in

scyphum inter manus acolythi Archidiaconus ,

accepto de manibus illius (episcopi primi) calice, refundit in scyphum quem supra diximus et tradit calicem subdiacono regionario, qui tradit ei pugillarem cum quo confirmât populum. » (I Ordre romain.) — « Diacones confirmant quos episcopi sive presbyteri post pontificem communicant. » (ÏII Ordre romain.) — « Confirment sanguine sacro et sic populum communicent. » (Y Ordre romain.)

(Mêm. de la Soc. des Antiq. de l'Ouest), par les chanoines Barraud (Not. arch. et liturgiq. sur les ciboires, p. 65), et Corblet [Essai hist. et liturg. siwles ciboires, p. 61), par Viollet- Je-Duc [Dictionn. raisonné du mobilier, ustensiles, pi. 3)3 par M. de Laborde (Notice, des émaux du Louvre, p. 50), etc. Il importait essentiellement de rectifier cette erreur liturgique.

L'hostie était donnée aux fidèles par les prêtres, niais le calice ne leur était présenté que par les diacres.

3. Nous allons demander d'autres renseignements au Liber pontificalis, qui mentionne quarante-huit fois le scyphus. Du rve au ixe siècle, on le fit, pour les églises de Rome, en or, en argent, en argent doré, et, une seule fois, en corail.

Chaque titre avait le sien. Ceux qui étaient affectés aux stations étaient qualifiés stationales. L'épithète de singularis est attribuée à celui qui se faisait remarquer par sa beauté. Enfin, la capacité n'étant pas toujours la même, il y en avait de grands et de petits.

L'ornementation comportait des gemmes, des perles, des ciselures, une monture particulière et le nom du donateur. Le rédacteur n'indique qu'une fois des anses, qui en rendent le maniement plus facile.

Les coupes ministérielles sont mentionnées tantôt isolées, tantôt par groupes de 2, de 3, de 4, de 5; de 6, de 7 et même de 20.

4. Au IVe siècle, saint Paulin de Noie [de S. Felice nat. XI) parlait de l'usage continuel d'un scyphus d'argent, qui était aussi nécessaire que le calice :

« Gontinuum scyphus est argenteus aptus in usum. »

5. Le commandeur de Rossi [Bullet. d'Arch. chrét., 4868, p. 82), traitant d'une inscription de Bergame qui rappelle la découverte en 1295 d'une couronne, d'une cuiller et d'un scyphus, « Goclear et siphus que sunt argentea dona, » et même en donne le dessin, suppose une certaine relation entre ces deux derniers objets. Il cite à ce propos du Gange, qui dit que les cuillers, d'après un ancien texte, servaient à prendre les offran-

des de pain pour les poser sur la patène : « Oblatte cochleari argcnteo in patena ponuntur. » Puis il ajoute : «Le scyphus, qui fut une ample coupe, destinée à recevoir le vin offert à l'autel par les fidèles, est aussi accompagné d'une cuiller, dans l'inscription de Bergame. Peut-être la cuiller servait-elle à verser du scyphus dans le calice eucharistique la quantité de vin qui devait être consacrée, comme le font encore les Espagnols. »

Si ces cuillers étaient indispensables au service liturgique, comment se fait-il qu'Anastase ne les enregistre ni avec la patène, ni avec le scyphus, si fréquemment répétés, quand on le voit inventorier les autres accessoires, comme le chalumeau et la passoire? Cet argument, purement négatif, ne détruit pas la valeur positive du texte cité par du Cange, mais il infirme l'hypothèse du commandeur de Rossi; car l'inscription de Bergame n'établit pas plus de relation entre la cuiller et le scyphus qu'entre celui-ci et la couronne : ce sont trois objets distincts. En outre, si la cuiller n'a pas été seulement l'accessoire obligé de la patène, je préférerais trois autres suppositions plus rationelles et plus liturgiques : d'abord, que la cuiller servit à mesurer l'eau mise dans le calice, comme le prescrit encore le Cérémonial des Evêques, écho de la plus haute antiquité et comme le pratique de nos jours l'Allemagne; puis qu'avec la cuiller on versa le précieux sang dans le scyphus, qui devait fournir aux fidèles la communion sous l'espèce du vin, et enfin, peut-être, que la communion sous l'espèce du vin, pris dans le scyphus, fut administrée avec la cuiller au lieu du chalumeau.

Le même archéologue, après avoir montré l'usage des cuillers dans la liturgie, fait rénumération des plus

anciennes connues : il en cite neuf en argent qui ont été trouvées dans les environs de Rome (1).

Il y avait des cuillers exclusivement données à des églises. Il en est souvent fait mention dans les testaments. Ainsi Didier, évêque d'Auxerre, lègue à son église cochleares XII, pens. lib. III, qui habent caudas scinptas. Hermentrude, illustre matrone, écrit dans son testament : Basilicœ sanctse Crucis vel domni Vincenti cochliaria argentea decem darijubeo.

6. J'ai cité les Ordres romains. Écoutons la tradition. Le Micrologus est très-explicite à cet endroit : « Ipse pontifex confirmât ur ab archidiacono in calice sancto, de quo parum refundit archidiaconus in majorem calicem , sive in scyphum quem tenet acolythus , ut ex eodem sacro vase confîrmetur populus : quia vinum etiam non consecratum, sed sanguine Domini commixtum, sanctificatur per omnem modum. »

Le Cérémonial de Saint-Bénigne de Dijon, qui remonte au XIe siècle, s'exprime ainsi : « Débet autem vinum in ampulla juxta eum (diaconum) jugiter esse, ut quando opus esse perspexerit, eodem vino sanguinem Domini augere possit. »

Les Us de Gîteaux ont une rubrique analogue : « Dum autem fratres percipiunt sanguinem, infundatur vinum in calice a diacono, cum opus fuerit, de ampulla a subdiacono ante prseparata juxta altare. »

Guillaume Durant observe que cette pratique s'était

(I) Le P. Garucci, pi. 462 de la Storia deWarte cristiana, nos \ à 9, reproduit plusieurs cuillers en argent découvertes à San-Ganziano, près Aquila; elles représentent l'adoration des mages, le baptême du Christ et le sacrifice d'Abraham. Sur la cuiller d'argent du musée de Parme (n° \ 0) est gravée la main de Dieu bénissant à la manière latine.

maintenue jusqu'au xiiic siècle : « Post sumptioncm corporis et sanguinis Christi, aliquid de ipso sanguine reservatur in calice et superinfunditur vinum pur uni, ut alii communicantes inde sumant. Non enim esset decens tantum sanguinem conflcere, nec calix capax inveniretur. » (Hation. divin, off., lib. IV, cap. xlii, n° 1)

7. Continuons nos recherches, et tâchons par plusieurs exemples de bien déterminer l'usage du scyphus jusqu'à la fin du moyen âge. De tout cet exposé il ressortira clairement que ce vase servait à la communion, soit qu'on y mêlât quelques gouttes du précieux sang, soit qu'ultérieurement on ne l'affectât qu'au vin de l'ablution, et qu'enfin, à la longue, il ne fût plus qu'un verre à boire dans les potations qui suivaient les longs offices.

Une des raisons qui motivèrent l'usage du flabellum dans la liturgie fut la nécessité d'éloigner des vases les mouches qu'attirait l'odeur du vin. Aussi lisonsnous dans les Constitutions apostoliques cette rubrique : « Duo diaconi ex utraque parte altaris teneant flabellum ex tenuibus membranis... quibus leniter abigant prœtervolantes bestiolas ne in pocula incidant. » (VIII, 9.) Les pocula ne sont autre chose que les, scyphi placés « de chaque côté de l'autel ».

Le monastère de Sainte-Croix, à Poitiers, conservait précieusement , aux xv° et xvnc siècles, la coupe de sa première abbesse et fondatrice, sainte Radegonde, qui vivait au vi° siècle. Les inventaires de la sacristie, reproduits par dom Fonteneau (t. 56), la mentionnent en ces termes : « La grant couppe couverte de saincte Radegunde, pour la communion. » (Inv. de 1571.) — « Item le dessus de la couppe de Madame sainte Radegunde, que ont les segretaires pour la commu-

nion (1). » (Inv. de 1573.) — « Item la couppe de sainte Radegonde, qui est de vermeil. » (Inv. de 1674.)

Or ces trois textes fondus ensemble nous apprennent : que sainte Radegonde usait d'une coupe pour la communion, destination qui lui était continuée en plein xyii6 siècle; qu'on la considérait en conséquence autant comme vase liturgique que comme relique; qu'elle était en matière précieuse, l'argent doré, et qu'à l'instar des autres coupes elle était munie d'un couvercle. Voilà donc un monument bien authentique du vi° siècle, encore affecté au même usage au xvii°, autant par vénération que pour se conformer à la rubrique.

En effet , le Goutumier de l'abbaye , rédigé au xme siècle et cité par extraits au tome 56 des manuscrits du laborieux bénédictin , porte expressément (p. 172) que, le jour de Noël, les sœurs venaient à l'autel recevoir le corps du Seigneur et appliquer leur bouche au calice : « Post dicatur missa matutinalis Puer natus est nobis. Ad pacem eant omnes; post pacem eant omnes ad communionem, venientes ordinatse , petitavenia, ante altare et ore applicato ad calicem, accipiant corpus Domini reverenter. »

(\) Toute coupe (scyphus) fut très-anciennement couverte. Le P. Garucci avance que le mot spanoclistus, qu'on trouve dans Anastase , s'applique aux œuvres d'art qui ont un couvercle : « Si dà questo appellativo anche aile opère d'arte che hanno coperchi e diconsi perciô spanoclista. » (Stor. delVarte crist. , Musaici, p. 116). Il cherche à Je prouver par un extrait de la vie de saint Léon III : « Calicem aureum prœcipuum tetragonum spanoclistum... Patenam auream spanoclistam. » Couvert, ce calice devient un scyphus; mais je ne sache pas que la patène ait jamais eu de couvercle. Aussi, dans mon commentaire du Liber pontificalis , je proposerai une autre explication.

Or les inventaires enregistrent encore, en 1476, avant sept calices: «Item deux coupes d'argent suroré , qui poisent deux marcs moins deux gros, » et, en 1571 , avant quatre calices, « le vaisseau de Pasques. » Il est bien probable que parmi les deux coupes dorées se trouve celle de sainte Radegonde : quant au vaisseau de Pâques, son nom et son qualificatif en font nécessairement un scyphus pour la communion pascale.

En 1859, les Précis historiques, qui s'imprimaient à Bruxelles, publièrent un article intitulé : De la réserve du précieux sang (173e livraison, pages 101,105).

Le chanoine Gorblet répondit par un autre article, qui avait pour titre : A-t-on réservé le précieux sang dans les siècles primitifs et au moyen âge? (181e liv., pages 294,300.) J'extrais de cette dernière brochure les deux documents qui suivent : « L'auteur de la vie de S. Arnould, lequel vivait au xie siècle, nous dit que cet évêque de Soissons, «le vingt et unième jour de sa maladie, « reçut sur le soir avec beaucoup 4e dévotion le corps « et le sang de Notre Seigneur. » Ici l'époque de la journée est bien précisée et ne peut pas laisser de doute sur la réserve du précieux sang.

« Les anciennes coutumes du monastère de Farfa, en Italie, publiées par dom Martène, contiennent cette prescription : « Mox ut anima ad exitum propinquare « visa fuerit, communicandus est homo ipse corpore et « sanguine Domini, etiamsi ipsa die comederet. » Ainsi donc on devait donner le corps et le sang de Notre - Seigneur au malade, aussitôt qu'il tombait en agonie, n'importe à quelle heure dujour ou de la nuit. Gomment aurait-on pu exécuter cette prescription si le précieux sang n'avait pas été conservé dans l'église de Farfa? »

On lit dans les Mélanges d'archéologie, t. II, pag. 53,

à propos d'un ivoire sculpté de la collection de M. Carrand : « Lorsque, avant le xne siècle, on réservait le saint Sacrement, même sous l'espèce du vin (ce qui n'a plus lieu dans L'Église latine depuis longtemps), un barillet d'or ou d'argent était franchement le vase le mieux approprié à une destination aussi délicate. Sa forme, outre qu'elle indiquait assez clairement le contenu, prêtait à une fermeture exacte, qui pût prévenir tout accident d'effusion dans le transport. Nous en conservons encore Je souvenir dans les cérémonies de plusieurs messes solennelles où l'on présente à l'offertoire des barils de vin, dorés et argentés. »

Le Missel de Monza, qui remonte au xne siècle, dit que le prêtre, pour communier les fidèles, trempait l'hostie dans du vin non consacré : « Dicat alte : per omnia secula seculorum, sanctum mittens Xpi corpus in vino non consecrato et communicet. » (Frisi, t. III, p. 93.)

L'inventaire du trésor de Glairvaux, rédigé en 1741, enregistre en ces termes un scyphus que l'on croyait avoir appartenu à saint Malachie, archevêque d'Armagh, en Irlande, qui vivait au xne siècle : « Le hanap d'albâtre de saint Malachie, cassé en plusieurs pièces au nombre de quinze, à l'une desquelles est attaché un petit parchemin sur lequel est écrit : Gyphus sancti Malachie. » (Lalore, le Trésor de Clairvaux, p. 14.)

Au xnc siècle, Sicard, évêque de Crémone, comparait le scyphus au prédicateur qui enivre son auditoire, et le vin qu'il contient au fidèle que la science divine enivre : « Scyphi, prsedicatores vel auditores, qui inebriant vel inebriantur vino scientiœ. » (Mitrale , édit. Migne, lib. I, col. 50.)

« Au xne siècle, Robert Paululus, prêtre de l'Eglise

d'Amiens, se plaint {De off. eccl., lib. I, c. xx) de l'ignorance des prêtres, qui, au lieu de communier les cnfanls nouvellement baptisés, ne leur donnent que du vin non consacré. » (JRev. de l'art chrét., t. XXIX, p. 399). Ce texte prouve sans réplique l'usage du scyphus.

Au milieu du xne siècle, le chanoine Artaud donnait, pour la reconstruction de la tour de la cathédrale de Lyon, deux coupes, deux bassins, deux serviettes et une coupe d'argent avec sa cuiller: « Artaldus, canonicus, qui dédit sancto Stephano duos cyphos et duas concas et duo mantilia et xl solidos in opus turris majoris ecclesice, et cyphum argenteum cum cocleari. » (Obituarùnn Lugdunensis Ecclesix, p. 66, apud Bégule, Monographie de la calh. de Lyon, p. 6.) Qu'on remarque que les bassins accompagnent les coupes et devaient leur servir de soucoupe ou de support , afin que le contenu ne tombât pas sur le sol. De môme chaque ustensile, en partie double, avait sa serviette propre, pour essuyer la bouche de ceux qui venaient d'y prendre l'ablution. Les deux premières coupes sont destinées à l'ablution ; mais la dernière avec sa cuiller était évidemment affectée à la communion proprement dite, et la cuiller pouvait servir précisément à donner à chacun une partie du précieux sang, ce qui aurait exclu l'emploi du chalumeau.

N'est-ce pas un véritable scyphus qu'enregistre l'inventaire de l'abbaye de Dommartin? « Vas (ex quo tamen métallo apprime haud potest discerni) quo sanclus Judocus pretiosissimum Ghristi sanguinem (cujus tempore utraque sub specie communicabatur) populo administra vit. Ubi versum per gyrum inscriptum legi :

« Sumitur hic Christi sanguis, protectio mundi. »

(Van Drivai, le Trésor sacré de la cath. d'Arras, p. 169.) C'était donc un vase, et non un calice, uniquement destiné à la communion du peuple.

Dans une lettre d'Innocent III (1204) nous voyons que l'empereur de Gonstantinople Baudouin lui avait.envoyé, parmi plusieurs objets précieux, mais tous d'usage liturgique, <( duos scyphos argenteos. » (Riant, Exuv. sacr. Constantin., t. II, p. 57.)

Le Rituel de Saint-Martin de Tours, qui date de Tan 1206, mentionne deux fois le sctjphus, d'abord le jeudi saint, au lavement des pieds, pour ce que l'on appelait autrefois la potatîon; puis, à la fête de saint Michel, où la redevance d'une livre est offerte aux chanoines dans des coupes de bois qui deviennent ensuite la propriété des marguilliers ou massiers du chapitre : « Signa sonantur, exeunt senescallus et juvenis, aquam et mappas habentes, ad pedes presbiterorum abluendos; quo facto, senescallus et juvenis vinum in scyphis ad decanum et canonicos offerunt; facta benedictione alta voce, bibunt canonici, in ordine sedent, accepto vino, clerici reponunt. » (Edit. Nobileau, pag. 21.) — «Infesto sancti Michaelis, fitfestum sicutin dominica, et sonatur sicut in festo, legit decanus et habet crocum. Ad missam, post evangelium , cappa remota, vadunt quatuor canonici et offerunt omnibus, etiam sacerdoti, unam libram Turonensem. Septimanarius dimidium librse, canonici unam libram habent, in scyphis ligneis présentant. In hac die ignis incenditur, in cacabis ante omnia altaria. Residuum mensse est fabricse, scyphi matriculariis, cacabi capitulo. » (P. 30.)

Il est rapporté dans la vie de saint François d'Assise qu'un ange lui apparut portant un vase de cristal très-

pur, renfermant une liqueur plus pure encore. François, qui n'était que diacre, demanda l'explication de cette vision : « L'àme du prêtre, lui répondit cet ange, doit être plus immaculée que ce vase. » François, effrayé, ne consentit jamais à être prêtre.

D'après une ancienne gravure, reproduite par une gouache au xvn° siècle chez les franciscains de Versailles, ce vase est hémisphérique, avec un bouton à la partie supérieure et un pied analogue à celui des monstrances ou ciboires.

Etudié archéologiquement, ce fait se réfère évidemment à un usage liturgique. La liqueur contenue dans le vase est du vin, que le prêtre changera au sang de Notre-Seigneur. Autrement l'apparition n'aurait pas de signification. Il est possible que, dans les églises pauvres, cette coupe ait été simplement en verre, et alors s'explique parfaitement la vision de celui qui refusa le sacerdoce.

Qu'on remarque que ce fait a dû se passer à la fin du xne siècle ou au commencement du xme, lorsque le scyphus était encore en usage.

Le Cérémonial du Puy, arrangé au xvne siècle, mais dont la rédaction première remonte au xme, rapporte que, le jour de Pâques, après vêpres, il y avait potation pour les chanoines. Le vin étaitdans des coupes. « Quo cantato, alta voce dicitur a clericulis similiter et ordinate existentibus cephos plenos in manibus tenentibus : Benedicite. Et facta benedictione ab episcopo vel ab ebdomadario, incipiunt potare, et bibunt vinum et alodium. » (Peyrard, Mémoire sur le jubilé de Notre-Dame du Puy, page 122.)

Voici un texte d'inventaire qui est très-explicite : « Unam cupam argenteam, cum qua, ut dicitur, com-

municabanlur donve.rsi dicti monasterii. » (fnv. de l'abb. de Silvacane, 1289, n° 1.)

Au moyen âge, l'investiture se faisait aussi bien par le scyphus que par le calice. Du Gange rapporte ces trois textes : « In cujus donationis signum etiam scyphum argenteum obtulit, qui in hac ecclesia servatus œternam illius facti memoriam retinet. » (Sim. Dunelmen.,/)e eccl.Bunelmen., lib. III, cap. XIV). — « Adhujus quoque memoriam doni corroborandam, meum scyphum marmoreum ad investituram harum villarum plenarie faciendam prœdictis fratribus attribuo. » (Char t. comitis Britan.) — « Hujus rei supradictse misit Arcbimbaldus donum super altare S. Mariye per scyphum S. Macarii. » (Tabul. Major, monasteiii.) Or si un scyphus s'offrait ainsi en don, si on le conservait dans l'église, il est certain qu'il devait lui être de quelque utilité et que ce n'était pas un objet de parade et de superfluité. De plus, cette désignation de scyphus de saint Macaire témoigne qu'il avait appartenu à cet homme de Dieu, qui avait pu s'en servir pour le culte.

Sainte F] ors, qui mourut en 1347, eut une vision qui est ainsi rapportée par son confesseur : « Elle fut ravie d'autres fois en contemplant les secrets célestes, et elle fut visitée par l'ange qui, sous forme d'un beau jeune homme, lui présenta une coupe d'or, pleine d'un breuvage précieux, et lui dit : « Bois de ma main ce « breuvage de salut, car il est temps que le corps ait « quelque réfection. » Flors, en le prenant et le buvant, y trouva une si grande et si merveilleuse douceur qu'elle n'en avait jamais senti de pareille. Lorsqu'elle 'eut presque achevé le breuvage, il lui sembla qu'elle regardait celui qui lui présentait une chose si précieuse. Ayant ouvert la coupe, elle regarda le serviteur, et il

prit soudainement la coupe et lui jeta même sur Le visage ce qui était resté. Le jeune homme l'ayant quittée, elle demeura trois jours sans prendre aucune nourriturc, elle disait qu'elle demeurerait quinze jours et davantage sans manger; mais elle y fut forcée par les autres, car elle ne souffrait point la faim ni la soif à cause de la douceur spirituelle. Depuis cet événement, cette sainte vierge, après la communion du prêtre, était ravie en esprit et demeurait transie de corps jusqu'à vêpres.» (Analecta juris pontificii, tome XVIII, col. 7.)

On remarquera le rapprochement de ce fait avec les communions de la sainte religieuse; de plus, la forme de la coupe, qui a un couvercle, et son usage, qui est de contenir un liquide précieux et fortifiant. Tout cet ensemble nous montre que nous avons là encore, en plein xive siècle, un exemple du scijphus eucharistique.

Il est encore dit par le même confesseur de sainte Flors qu'elle refusait la purification qui suivait la communion, ce qui donne plus de poids à l'attestation précédente, relativement au bien qui en résulta pour elle : « Quand elle devait communier, elle brûlait de l'ardeur de l'amour divin , et elle avait tant d'excès d'esprit, qu'après qu'elle avait pris la communion elle était ravie, et on ne pouvait espérer qu'elle prît vin ni eau après la communion, mais il fallait que deux des autres la prissent et la levassent de çà et de là lorsqu'elle communiait, et qu'après on la mît à sa place. » [Ibidem, col. 13.)

Au château de Cornillon (Gard), l'inventaire de 1379, publié par la Revue des Sociétés savantes avec les notes de MM. Albanès et Darcel, mentionne dans la chapelle de Saint-Martial, renfermés dans des coffres forts, plusieurs gobelets et tasses d'orfèvrerie, généralement avec

couvercle. Ce doivent être évidemment des scyphi, et leur multiplicité ne doit pas étonner, puisque dans cette même famille on compta en même temps jusqu'à sept cardinaux et que ledit inventaire réunit dans le même acte le mobilier de plusieurs autres châteaux appartenant à la même famille de Beaufort, qui fournit deux papes à l'Eglise.

« Item, très cobeleti argenti deaurati , ad modum rose, cum copertoriis et pedibus hesmalhatis et apthatis. » (N° 5.) — « Item, très alii cobeleti deaurati, alterius forme, cum pedibus et cohopertoriis apthatis et hesmalhatis. » (N° 6.) — « Item, unus alius cobeletus argenti deaurati, cum pede et cohopertorio, hesmalhatus et apthatus, et sunt circuli in circumferentia, et in copertorio est figura servi (1 ). » (N° 8.) — «Item, una cupa, de opère Anglie, deaurata, cum pede et copertorio coronato, apthato et esmalhato. » (N° 9.) — « Item, sex tacee argenti médiocres, deaurate, cum pede. » (N° 10.) « Item, xii tacee argenti, magne et late, deaurate. »

(1) L'orthographe de cet inventaire est très -défectueuse, peut-être faut-il restituer cervi. Or, d'après saint Eucher, le cerf est le symbole du Christ : « Cervus,|Christus. » (De formul. spiritual.) Le rapport qui existe entre une coupe et un cerf nous est donné par saint Jérôme, commentant le psaume xli: « Mos est cervo ut inventum serpentem naribus hauriat et posthœc exardescens extingat sitim. •> Dans la belle mosaïque absidale de l'église Saint-Clément, à Rome, qui date de la fin du xme siècle, on voit le cerf au pied de la croix sur laquelle est étendu le Cfirist, vainqueur d'un serpent rouge et s'apprêtant à étancher sa soif à une source d'eau vive. Près de là, dans un enroulement de feuillages, est figuré un scyphus d'argent, à pied bas et large, coupe godronnée et couvercle concave, surmonté d'une chouette.

(N° il.) — « Item , due alie tacie deaurale, una magna cum pede, sine hesmalh, et alia sine pede hesmalhata in medio. » (N° 12.) — « Una magna cuppa argenti, deaurata, de opère Anglie , cum copertorio esmalhato et apthato. » (N° 14.) — « Item, unus cobeletus deauratus, cum pede et copertorio aptatus; et est in repositorio corii. » (N° 13.) - «Item, unus alius gobelletus deauratus, cum pede et copertorio ; in summitate cuius est figura simie, hesmalhatus et apthatus. » (N° 15.) — «Item, alius cobeletus deauratus, cum pede et copertorio, esmalhatus et apthatus. » (N° 17.) — « Sex tacee argenti, deaurati, sine pede.» (N° 21.) — «Item,xn tacee argenti albe. » (N° 22.) — « Item, in alia bogiafuerunt reperte duodecim tacee argenti albi. » ( N° 28.) — « Item, iinor alie tacee albe, cum bulhonis in medio. » (N° 29.) — <* Item, sex alie tacee argenti, plane, deauratc. » (N° 30.) — « Item, unus cobeletus de madrio , cum repositorio corii. » (N°41.)

Évidemment la différence de nom indique une variante dans la forme. Gomme dans les mêmes coffres se trouve aussi de l'argenterie de toilette et de table, il -'ensuit que, rigoureusement, toutes les coupes n'ont pas eu un usage liturgique ; cependant il est bien probable que quelques-uns de ces objets furent affectés à l'usage, soit de la chapelle des seigneurs de Beaufort, soit môme de celle des papes et des cardinaux de cette maison. La difficulté vient de ce que pour cet objet la forme était la même, tant à l'église que sur le dressoir ; en conséquence l'on pouvait , suivant l'occurrence, employer à la communion un vase qui n'aurait pas eu primitivement cette destination. C'est ainsi qu'au moyen âge on voit des salières , par exemple,

devenir des boites à reliques pour la consécration des autels (I).

Le Magasin pittoresque a fait graver le sceau de Robert Goupequesne, découvert à Longueville en 1871 (1875, p. 160). Or ce sceau est du xve siècle et porte, à la partie inférieure, les armes parlantes du vicaire de Longueville, qui sont mi-parti, à une coupe et un chêne. Cette coupe n'est autre qu'un scyphus, à pied rond, tige traversée par un nœud et coupe formant une boule avec son couvercle : on dirait un ciboire.

Les derniers textes que je citerai sont des xvc et xvie siècles : «Item ciphum argenteum, cumpededeaurato, cum corona desuper. » (Invent, du dôme tfHildesheim, 1409.)

M. Charles Yasseur a cité ce document important dans sa brochure : le Registre de la Charité de Surville, Caen, 1864, p. 8-9 : « L'an de grâce mil mj ccLxxij, le dymenee xie jour d'apvril avant Pasqz, Guillemecte Laboullentère, veufve de feu Richard des Monchaux, meue en dévocion, et affin qu'elle et ses amys, parens et bienfaicteurs, soient accompaigniés es prières et supplicacjons qui seront faictes en ceste église de Sainct- Martin de Surville, donna au trésor de ladicte église une tasse d'argent, pesante trois onches etung gros, et veult icelle veufve que ladicte tasse serve en temps advenir pour administrer le vin es manans et habitans de ladicte parroisse de Surville, après ce que, les jours de Pasques et aultres jours, auront receu le précieux corps de Jhesu-Crist, par ainsi que iceux parroissiens... auront à ces jours en leurs prières et oroisons. ladicte veufve et ses amys. Et veult ladicte veufve que

(1) Bulletin archéologique, t. III, p. 13.

pour nécessité ne indigence qu'il leur puisse advenir ne soit vendue ne engagée, laquelle chose luy fust accordée par lesd. parroissiens. Laquelle tasse a esté livrée et baillée par Jehan Yigo, filleul de ladicte veufve, le jour dessus diçt au prosne de la grant messe de ladicte parroisse. » Surville était une paroisse du diocèse de Lisieux, et la Charité formait une confrérie spécialement instituée pour l'ensevelissement des morts.

« Receu, depuis cest inventaire fait, une ronde couppe d'argent doré, goderonné, à un couvercle, ayant ung agnelet.» [Jnv. de Marguerite d'Autriche, 1523). Le même inventaire décrit plusieurs autres coupes, mais rien n'indique qu'elles aient eu un caractère religieux, ce qui me semble au moins probable ici, à cause de l'agneau, qui peut s'expliquer symboliquement.

L'inventaire de l'église de Notre-Dame-en-Vaux, à Chàlons-sur-Marne, dressé en 1526, contient cet article : « Item, une toile de lin à mectre à Pasques devant Testai à prismes, pour ministrer les gens, » ce qui est interprété par M. Darcel : « Parmi les linges, nous voyons (art. 58) une toile de lin à mettre à Pasques devant lestai (les stalles?) à prismes pour (la communion) mm/strer les gens. » (Rev. des Soc. sav., 7e série, t. II, p. 269.) Ge texte signifie que la communion, le jour de Pâques, se donnait de bon matin, à la messe qui suivait prime , et que, pendant cette petite heure, on garnissait d'une toile de lin ou nappe, comme on fait encore aujourd'hui, non pas les stalles (car la communion ne se donnait pas dans le chœur, mais seulement à l'entrée), mais bien Yétal, c'est-à-dire la table dressée exprès pour la circonstance, ainsi qu'en témoignent plusieurs anciens inventaires. Etal est un vieux mot français qui subsiste encore dans le langage des bouchers (voir le Diction-

naire de l'Académie), et qui est le radical du substantif étalage et du verbe étaler, qui a produit son opposé dans détaler. On comprend la nécessité d'un étal plus large que nos balustrades, précisément parce qu'on y posait la tasse de l'ablution : les balustrades italiennes ont maintenu l'usage d'une plate-forme supérieure assez développée pour former tablette, et sur laquelle on étend une nappe et on place les. verres requis pour le vin ou l'eau de l'ablution.

« Plus, six tasses d'argent marquées par les bors de cette manière : G. de Tangy, pesant neuf marcs. » (Courajod, le Trésor de la cathédrale cl 'Auxerre en 1567 ', p. 11). Or « le chanoine Germain de Tangy vivoit en 1470 » (Lebeuf.)

« A Reims, tout en remplaçant le vin consacré par du vin ordinaire, on n'en disait pas moins : Corpus et sanguis Domini nostri Jesu Christi custodiat te in vitam œternam. Le Rituel de 1585 proscrit pourtant cette espèce de non-sens liturgique. » (Bévue de VArt chrét., t. XXIX, p. 402.) Ce non-sens s'explique parfaitement, car il est rare qu'un usage disparaisse complètement. Ainsi on substitua d'abord au précieux sang du vin qui n'en contint plus que quelques gouttes , lesquelles furent ultérieurement supprimées, et le vin resta alors seul. Gela prouve évidemment que le rite se transforma peu à peu, sans que la rubrique ait été atteinte, et que le changement se fit graduellement par les individus eux-mêmes, plutôt que par l'autorité ecclésiastique, qui n'intervint que tardivement.

8. Je consacrerai un paragraphe à part à l'usage du scyphiïs en Angleterre, d'après les textes nombreux rapportés par le Monasticon Anglicanum. Je ferai toutefois observer préalablement que la destination du vase est

certaine, quand il figure dans un inventaire d'église ; que parfois elle devient douteuse, lorsque le don est simplement enregistré sans explication aucune, et enfin que les mots in refectorio ou pro refectorio (I) sont l'indice non équivoque d'une affectation purement profane, comme je l'ai insinué plus haut à propos des potations (2).

Que la coupe eût une double destination religieuse et civile, nous l'apprenons encore par la décoration même d'une coupe de la collection de Mme de la Sayette, à Poitiers. Cette belle pièce émaillée est signée et datée Leonardus Lemooicus inventa?', 1536. « L'intérieur présente trois sujets peints en couleurs et séparés entre eux par des arabesques d'or : le premier représente un prélat à l'autel officiant ; le second, deux personnages à table, le troisième sujet représente également un repas. » Gazette des Beaux-Arts, t. VI, p. 245). Ce sont précisément les scènes où l'on fait usage de la coupe. Nous sommes à la célèbre abbaye de Saint-Alban, Au xiiic siècle il est parlé, parmi les legs d'un abbé, d'une coupe d'argent avec son couvercle : « Guppa argentea cum coperculo argenteo,» (t. II, p. 236) d'une coupe d'argent doré, d'un travail précieux (3) :

(I) Grégoire IX. dans son ordonnance de réforme, défend aux bénédictins d'avoir à l'infirmerie et au réfectoire des coupes d'argent et d'or ou rehaussées de ces métaux : « In infirmitorio et refectorio cifis argenteis velaureis, seu etiam pedem velcirculum argenteum vel aureum habentibus,non utantur. »

f2) * Dédit etiam nobis cyphum mazelinum cum pede argenteo ad servienduin in refectorio. > ( Nerrolog. eœl. parisien.)

(:\) Offerte sous le pontificat d'Innocent IV.

u Unam cuppam argenteam deauratam , pretiosam valde tam opère quam materie », (p. 237) et d'une coupe de verre dont on donne le prix : « Et in factura unius ciphi murrei (I), pro desco xiu s. nu d. » (P. 242.)

Au xivc siècle, Jeanne Whittewelle avait offert au même monastère «unum ciphum murreum». (P. 222.)

En 1431, voici une coupe donnée par un recteur et qui porte, au revers du fond, l'image de saint Christophe : «Anno Domini millesimo cccc0 tricesimo primo, dominus Hicardus Chaundeler, rector de Wulchurche, in Londoniis, contulit conventui.... unum ciphum murreum, ad valorem quidem sex marcarum, in cujus fundo versatili insculpitur ymago sancti Christofori.» ( P. 223.)

Les indications suivantes n'ont pas de date : la coupe est grande, en argent, en argent doré, ou en verre et en bois ; le couvercle est spécialement mentionné.

« Unam cupam magnam argenteam et auratam. » (P. 218.) — « Unum ciphum murreum, in cujus fundo scribitur nomen ejus. » (2) (p. 218.) — « Gyphum mur-

(I ). Du Cange n'ose se prononcer sur le vrai sens de murreus, qui signifie, suivant les érudits, ou une pierre précieuse, ou ce qu'on nommait porcelaine au moyen âge, ou encore du verre et une espèce de bois qualifiée madré. Voir le mot mazer dans son glossaire, où sont reproduites ces citations : « Duos cyphos argenteos, 11 cochlearia, unum madrinum... cifum madrinum. » (Testam. Albonis, canonici Altissiodor., an. 1191.) — « Sciplium argenteum et murreum.» (Charta Guillelmi, ep. Ambianen. an. 1-293.) — « Item ciphus de Anserne magnus de mazero, cum basso pede et circulo argenteo. » (Visit. thesaur. sancti Pauli Londinen., ann. 1 295 )

(2) Le nom du pape Adrien IV, d'origine anglaise, qui siégea de 1154 à 1159.

reum, qucm Wesheyl nostris temporibus appellamus. » (P. 219.) — « Duos cyphos argenteos. » (P. 219.) — « Unum ciphum de dugum, ornatum decenter argento, cum cooperculo de eodem ligno et unum ciphum murreum cum duabus peciis. » (P. 221.)

A la collégiale de Windsor nous rencontrons, parmi lesjocalia de l'église , un petit scyphus en béryl, avec pied et couvercle d'argent doré ; un autre d'argent doré, qui appartint à saint Thomas d'Hereford ; un troisième de même matière, qu'accompagnait une aiguière. « Item unus ciphusparvo deberillo, cum pede et cooperculo argento deaurato. — Item unus ciphus argenteus deauratus, cum cooperculo, qui fuit sancti Thomœ Herefordensis. — Item unus ciphus, cum uno aquario argenteo deaurato, ex dono comitis Pembrochiœ.» (P. 1366.)

Plus tard, sous Richard II, au xive siècle, deux scyphi changèrent de destination et furent transformés en reliquaires : « Item unus ciphus argenteus deauratus, quae fuit sancti Martini, cum cooperculo, et cum aymellatione in fundo de sancto Martino ; in quo cipho continetur quœdam pars cranii sancti Bartholomeei. — Item unus cyphus de ore gryfonis, cum cooperculo argenteo et novo, facto ejusdem materiœ, cum pede argenteo deaurato et ligaturis argenteis deauratis subti-

liter ; in cujus coperculo sunt : in quo cipho

continetur quœdam pars cranii sancti Thomas, apostoli.»(T. VIII, p. 1364.)

Passons à la cathédrale d'York, dont le long et curieux inventaire fut rédigé en 1518. Les cratères, car c'est ainsi qu'on les nomme en se servant d'une expression classique, sont en argent ou en argent doré, avec

couvercle. La coupe, dite gobelet, est ornée d'une rose sur le fond.

« Cratherse. Item una crathera magna deaurata, stans cooperta, ponderis 8 une. dim. — Item una crathera argentea, ex dono D. ïho. Arundell (I), quondam archiep. Eborum, pond. 18 li. — Item unum le gobelet, cum coopertorio deaurato, cum rosa in fundo, ex dono Johannis Rawclifîe, pro usu canonicorum.... continue utendum. » (T. VIII, p. 1205.)

A l'abbaye de Thorney, l'abbé prête en gage au roi ( Unum ciphum argenteum cum pede et cooperculo deauratum, et aymellatum, et ingravatum de Babwyn in pomello pedis et cooperculi, ponderis quatuor librarum' et decem solidorum , pretii quatuor librarum

et decem solidorum ; unum calicem , unum

ciphum argenteum deauratum extra, cum pede et cooperculo, pretii xxviu solidorum et viu denariorum. » (T. II, p. 607.) Or la première coupe, tirée de la sacristie ainsi que le calice, était précieuse par sa matière, argent doré et émail ; le nom du donateur s'y trouve gravé au nœud et au couvercle , à moins que babouin n'indique des grotesques de ce nom.

Il n'est pas douteux que, dans une abbaye, \escyphus ne servît à la communion des moines. En effet, Grégoire IX, dans sa réforme des bénédictins, veut que les moines communient, une fois le mois, sous les deux espèces : « Provideat abbas ut in prima dominica mensis corpori et sanguini Domini Jhesu Ghristi comunicent ; quod si aliqua de causa aliquis duxerit abstinendum, causam ei vel priopi seu penitentiapio ab abbate

(1) Thomas Arundcl fut archevêque d'York de 1388 à 4 396.

deputatis non différât intimare, ut ejus judicio vel abstineat vel ad communionem accédât. » En 1256, Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, prescrivit aux moines de ne pas abandonner l'ancienne coutume : (( Consueverant quod omnes ministrantes missis, nisi essent pro defunctis, communicarent corpori et sanguini Christi; sed istam consuetudinem jam per negligentiam aliquantulum dimiserant ; injunximus abbati et priori quod hanc consuetudinem ab omnibus plenius faciant observari. » [Regcstr. Visitation., p. 262.) Ainsi tous les ministres, c'est-à-dire tous ceux qui servaient à l'autel, devaient communier avec le précieux sang, excepté aux messes des défunts. Cet usage s'était conservé jusqu'au siècle dernier à l'abbaye de Saint-Denis, pour le diacre et le sous-diacre, et il se maintient encore lors des pontificaux du pape.

9. L'existence et la destination du scyphus liturgique étant irrévocablement constatées, restent ces deux points obscurs à élucider : Peut-on arriver sûrement à déterminer sa forme? En connaît-on des spécimens, soit figurés, soit en nature ?

Les inventaires et les textes ont l'immense inconvénient de parler trop sommairement d'objets qu'ils ne montrent pas et dont ils ne donnent la configuration que par des traits rapides et insuffisants. Les miniatures, au contraire, les représentent souvent fidèlement, tels qu'ils sont: elles sont complètes et d'une application irréfragable lorsqu'elles joignent une légende au dessin. Alors cesse toute hésitation sur l'identité. Or j'ai eu la chance de rencontrer dans le beau manuscrit de Herrade de Lansberg, reproduit en partie par Engelhart en planches coloriées qui dédommagent de la perte de l'original, non-seulement l'explication du scyphus, mais aussi sa

forme exacte. Planche Y, sous la rubrique Ponti/îces, on remarque un évêque, paré|pontificalement de la cha subie, la crosse et la mitre, et tenant en main un vase d'or, dont il est dit qu'avec le vin de l'autel se célèbrent

les noces du Christ et de l'Eglise, qui est unie au Christ sur le lit du sein virginal de Marie : Cum vino allaris celebrantur nuptie Xpisti et Ecclesie, in virginalis uten thalamo Xpisto conjuncte.

Le miniaturiste pouvait tout aussi bien mettre un calice aux mains de l'évêque , puisque c'est dans ce vase qu'a lieu la consécration du vin. Mais son idée était autre ; il voulait montrer que l'espèce consacrée existe aussi dans le scyphus, et par là même atteint la communauté, le corps entier des fidèles. Dans le cas présent, nous n'avons qu'une chose à retenir de ce texte, à savoir que le vin de l'autel, celui de la célébration, était contenu dans le scyphus, lequel était l'emblème du sein virginal de Marie : aussi, de même que

le Christ s'unit mystiquement à l'Église, ainsi les fidèles s'unissent par la communion à leur Sauveur et Rédempteur. Enfin, cette communion ne pouvait se réaliser qu'autant que le vin du scyphus avait été transformé par un mélange, tant minime fût-il, du précieux sang. Ce vase a l'aspect d'une boule , coupée au milieu et ornée du même rinceau, mais opposé, sur le couvercle

et sur la panse. Il se termine par un bouton et pose sur un pied étroit, garni d'un simple filet. Ailleurs, pi. IX, le môme vase reparaît, plus orné , quoique avec le même aspect. Le pied mouluré est évasé et perlé ; un bandeau perlé sépare le couvercle de la panse, tous les deux égayés de trèfles; au sommet reparaît le même bouton (1). Cette fois, nous avons le nom de l'objet : CIPHUS, et c'est si bien un vase à vin, qu'il figure sur la table d'un clerc, mensa clerici, pour réprouver un des nombreux excès dont il se rend coupable , personnifiant en lui le clergé tout entier.

Après cette découverte capitale, je voulus en trouver la confirmation sur d'autres monuments (I). Les vitraux

(1) Deux autres scyphi sont figurés parmi les vases d'une table, dans le même manuscrit.

(2) Je ne serais pas ]étonné [que ce fût un scyphus qu'on

du xme siècle ont satisfait à ma légitime curiosité. Au

Mans, dans la légende de saint Nicolas (2), la coupe d'argent qu'offre un enfant est ronde également, avec glo-

voit sur l'autel, près du calice, dans Je Missel de Saint-Denis. (Bibliothèque nationale, xie siècle.) Sa forme est celle d'une coupe montée sur un pied étroit. Le calice à anses aurait servi à l'officiant et le scyphus à ses assistants. On pourrait dire que l'hostie présentée par le Christ vient de ce vase, qui serait alors un ciboire; mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une communion miraculeuse. Le seul doute que j'entrevois me viendrait de l'absence de couvercle à la coupe, qui n'en a peut-être pas, parce qu'elle doit servir immédiatement.

Ci) Voir la belle publication de M. Hucher, à ce vitrail où les deux médaillons du scyphus sont reproduits de grandeur naturelle.

luilc nu sommet, pied épaté et mouluré : celle qui tombe

à la mer est en or, à la différence près des imbrications

au couvercle et des godrons à la panse. Or, d'après la Légende d'or, ce vase était un scyphus (1).

(I) « Vif quidam nobilis rogavit beatum Nicolaum ut sibi lilium aDominc-impctrarct, promittensse filium ad ecclesiam e.jus ducturura etscypbum aurcum oblaturum. Filius igitur nascitur et scyphus fieri jubetur. Qui dum sibi placeret, suis cum adaptavit usibus et alium eeque valentem fieri pr«rccpit... Puer auteui, quum vellet haurire (aquam) cura scypho. in mare cecidit... Veniens (pater) ad altare sancti Nicolai cum obtulisset secundum scyphum, tanquam projectus cecidit de altari ; cum autem eum elevasset et super altare iterum posuissct, rursus de altari longius est projectus... Ecce puer sanus et incolumis advenit, primum scyphum suis gestans manibus... Pater ejus ketus effectus ulrumque scyphum beato Mcolao obtulit. » (Édit. Grœss, p. 28.)

A Bourges, sur un autel est placé un scypkus , toujours pareil aux précédents, mais entièrement uni: ailleurs, on le voit entre les mains d'un prêtre qui semble l'élever ou le montrer. Enfin, clans la même cathédrale, est figuré près d'un autel un autre scypkus sans couvercle.

Ma conclusion toute naturelle, après cet exposé, est celle-ci : le scypkus comprenait trois parties distinctes, qui sont: un bouton, pour terminer; un vase en forme de boule, pour contenir et couvrir le vin; un pied bas et épaté, afin de donner plus de solidité, précaution indispensable en raison du contenu. Or ces trois caractères se rencontrent trait pour trait dans quatre vases que l'on a pris jusqu'ici pour des ciboires, et qui ne sont autre chose que des scyphi. L'un est au musée du Louvre, et date du xme siècle ; le second, au trésor de Sens (1), et n'est pas antérieur au xive, et les derniers se voient à Saint-Maurice d'Agaune(2).

Le résultat obtenu, qui constitue une véritable découverte archéologique, me fera pardonner la longueur de cette digression, justifiée d'ailleurs par la présence du scypkus dans les inventaires de Monza.

J'insisterai sur trois scyphi en particulier.

(1) Barraud, Not. arch. et liturgiq. sur les ciboires, p. 67; Gaussen, Portefeuille archéologiq.; de Caumont, Abécédaire d'archéologie, 5e édit., p. 635; Gaz. des B eaux- Arts , t. IV, p. 301 ; Annal, arch., t. XIX, p. 167.

(2) Voir la belle publication de M. Edouard Aubert sur ce trésor, p. 172, 175. L'un, le plus ancien, ressemble à celui d'Alpais. L'autre, qui n'est pas du xne siècle, comme le dit fauteur, mais du xui°, est identique à celui de Sens : les serpents qu'on remarque à la boule figurent le démon vaincu par l'eucharistie.

M. de Montaiglon a fait graver et décrit dans la Gazette des Beaux-Arts, t. XXI, 2e période, p. 157-160, la coupe de Sens, où il a le double tort de voir un calice et un ciboire, quand, quelques lignes plus bas, il lui donne son vrai nom en disant que ce ciboire « s'appelait la coupe ». Cependant, au bas de sa gravure, il maintient « calice du xme siècle en argent doré ». Voici son texte, qui est très-court :

« Le trésor a de beaux calices en vermeil du xvnc et du xviir siècle, qui n'ont rien d'exceptionnel; mais la perle en ce genre est le grand calice du xuic siècle, qui a été souvent gravé, et que le dessin de M. Laurent, d'une exactitude et d'une vérité de caractère bien remarquables, met absolument sous les yeux de nos lecteurs, avec sa merveilleuse pondération et la grave souplesse de sa tournure magistrale. Dans la simplicité robuste et dans l'harmonie de ses lignes, c'est un vrai chef-d'œuvre d'orfèvrerie. Gomme on le voit, il est d'une forme exceptionnelle. C'était le ciboire où l'on conservait les hosties et qui se suspendait par un anneau dans le ciborium, au-dessus du maître-autel. Il suffisait d'ôter les deux goupilles latérales pour séparer absolument le couvercle et rendre la coupe à son usage de calice. »

L'inventaire de 1653 précise bien la destination et le nom de ce vase liturgique : « Au-dessus du maître-autel est suspendu le même ciborium qui, autrefois, pendant la nuit, fut volé, avec l'adorable eucharistie, par deux jeunes impies, Tan 1541. L'un de ces deux sacrilèges, mis en suspicion par la permission de Dieu, fit des aveux; et près de la maison hospitalière de Dieu, sous un amas de décombres, on trouva la coupe avec toutes les hosties consacrées, et, à la grande joie de toute la ville, on la reporta à sa place. Cette coupe, très-véné-

rable, renferme une boite d'or dans laquelle repose le très-précieux corps du Seigneur. » (Julliot, Inv. du trésor de r église métropolitaine de Sens, p. 51.)

La fête instituée en réparation du vol sacrilège fut nommée la Récupération de la coupe.

Le vase de Sens est donc bien une coupe (1), autre-

(\) Le mot coupe se retrouve ailleurs pour indiquer un ciboire de suspension, plus grand que les nôtres et modelé sur le scyphus : « Une coupe d'or et un tabernacle d'argent doré à trois chaisnes d'argent. (Inv. delà Sainte- Chapelle ,1376.)

— « Item, deux couppes d'argent doré, d'ancienne façon,

dont l'une a été baillée à la chappelle du Roy au Boys

pour mectre le corps Jésus-Christ. » [Inv. de Charles Y, 1379.)

— « Item, une coupe couverte d'argent vermeil doré, appellée ciboire, estant au-dessus du grand autel.» (Inv. de Notre- Dame de Vaux à Châlons- sur -Marne, 4 527, n° 157.)

La même expression est appliquée à un ciboire portatif: « Item cupa cooperta argentea aurata ad portandum corpus Christi. » (Inv. de la cath. d'Angers, 1286.)

De ces divers textes nous pouvons tirer cette déduction, que la coupe fut à l'origine un vase à vin, et qu'elle devint parla suite un vase destiné à la réserve eucharistique, à cause de sa capacité; la forme étant identique, la désignation resta la même.

La coupe servit aussi à la réserve du jeudi saint. « Item, une grande couppe, en façon de calice, en laquelle on met reposer le corpus Domini le jeudy absolu, garni de sa patenne ouvrée, le tout d'argeant doré. » (ïnv. de Saint-Florent de Saumur, 1533.) Mais cette coupe différait du scyphus proprement dit en ce qu'elle n'avait pas de couvercle, ta patène qui l'accompagne lui en tenant lieu, comme, dans la liturgie romaine, il se pratique encore pour le calice dans lequel se conserve l'hostie qui servira à la messe des présanctifiés. « Calicem magnum. » (Cœrem. episc, lib. II, cap. xxiu,

— as3 —

mont dit un scyphus; il a conservé son nom, môme après sa transformation , laquelle eut lieu lorsqu'on cessa d'en faire usage pour la communion des fidèles. Pour cela il suffit de fixer au bouton supérieur un anneau dans lequel passait la chaîne de suspension. Les analogues qu'on lui connaît n'ont pas cet anneau, donc la coupe devait reposer sur son pied. Ce ne fut même pas originairement un ciboire, puisque, de l'aveu de l'inventaire, les hosties n'y étaient pas déposées directement, mais renfermées dans une boîte d'or. La coupe n'était donc elle-même qu'une enveloppe. Il était important de préciser ce fait, au moment même où l'on venait de donner une fausse interprétation de ce vase , erreur qui pouvait se répéter indéfiniment.

L'usage du scyphus existait aussi en Allemagne, et c'est là qu'il se maintint le plus longtemps. M. le docteur Scheins a relevé dans les inventaires de Nuremberg des textes très-précieux à cet égard : le nom est tantôt scyphus, tantôt vase, ou même encore picher et petit calice, a Item duo picaria sive cyffos argenteos pro communicantibus.» (1334.) — «Item, parvulum calicem pro communicantibus privatis diebus, qui servatur iuxta maius altare. » (1356.) — « Item 1 parvulum calicem ad maius altare. » (1367.) — « Vasculum in altari pro sacramento. » (1377.) — « Vasculum pro communicandis infirmis. » (1399.) — « Zwen silbere pécher pro communione. » (1500. ) [Die kirchlichen Schœtze des ehemallgen klosters Heilsbroiin bei Niïrberg, p. 4, 5.)

Mgr Bock a publié deux scyphi du trésor de Prague.

n° 5.) — a Ponit (sacerdos) hostiam reservatam in aliô calice, quem diaconus palla et patena cooperit, et desuper vélum expandit. » [Miss, rom.)

— 2oi —

Le premier est en onyx, monté en or. 11 a la forme d'une coupe, élevée sur un pied bas, orné des armes et d'une inscription commémorative. Quatre bandelettes de métal relient la coupe à la lèvre, qui est unie. L'inscription fixe la date exacte et le nom du donateur, ainsi que l'usage du scyphus : -f- a. d. mcccl. jvbileo

CAROLUS ROMANORUM SEMP. AUGUSTUS ET BOEMIE REX FRAGEN. ECCLE. AD USUM INFIRMORUM HUNC CIPHUM ONICHINI LAP1DTS DONAUIT.

Dès 1354, l'inventaire le décrivait ainsi : « Item cyphus onichinus cum pede argenteo deaurato pro infirmis et pro communicantibus in parasceven deputatus, quem idem rex donavit. »

L'autre scyphus est en cristal, monté également en or, mais muni de deux anses latérales, avec un couvercle également en cristal, en haut et en bas taillé en godrons inclinés. 11 ne me paraît pas antérieur au xve siècle. [Der schatz von S. Veit zu Prag, p. 20-22.) On comprend mieux après cela la vivacité avec laquelle les Allemands revendiquèrent le maintien du calice pour la communion des fidèles, lors du concile de Trente.

Enfin, M. de Linas a signalé, à l'exposition qui s'est tenue à Bruxelles en 1880 , plusieurs coupes qu'il décrit ainsi : « Du même maître (frère Hugo, moine d'Oignies, orfèvre du xnie siècle), un gobelet à couvercle, orné de bandes obliques, alternativement argent niellé et or gravé..., morceau exquis où les meilleures traditions du goût oriental revêtent un aspect

nouveau sous l'influence d'un génie primesautier

On a jugé le gobelet de frère Hugo assez précieux pour y abriter des reliques; n'était-ce pas à l'origine un simple poculum, destiné aux banquets solennels et qui figurait ordinairement sur le dressoir abbatial ?

Les sœurs de Notre-Dame (à Namur) ont également envoyé deux pocula tronconiques en verre fondu, sur lesquels sont taillés à la meule, en plein relief, des carnassiers fantaisistes et divers motifs. Aux vases, montés sur un pied métallique, on a adapté un couvercle en cuivre doré, muni d'un anneau de suspension... L'abbé Schùtgen, de Cologne, réminent archéologue, y reconnaît un travail allemand.» (Rev. de l'art chrét., t. XXX, p. 270-271.)

Le gobelet de frère Hugo est certainement un scyphm liturgique, et peut-être dans les deux pocula de verre faut-il voir un spécimen des scyph murre révélés par les anciens documents.

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