PAPIER
la pensée ; mais leur facilité à se déchirer en travers dut faire rechercher d'autres plantes dont les feuilles plus fibreuses présentent une résistance plus grande. Les antiquaires pensent qu'on préféra d'abord la mauve, dont les feuilles formèrent un des premiers papiers ; mais il reste b savoir si nos mauves étaient celles des anciens.
Quoi qu'il en soit, le.* feuilles des arbres et les herbes ne furent pas employées longtemps , et l'on vil bientôt que la nature nous offrait un tissu plus durable, plus moelleux, plus résistant, dans l'écorce intérieure de plusieurs arbres , cl surtout du tilleul. Chaque année, la végétation forme une page nouvelle de ce lissu, et ces pages se séparent, au printemps , avec une telle facilité, que leur ensemble forme réellement un livre dont les feuillets présentent à la fois la souplesse de la soie , la blancheur du parchemin et le velouté du vélin. Ces feuillets s'appelaient liber chez les anciens ; c'esl de ce mot que nous avons formé celui de livre. L'emploi de l'écorce du tilleul peut autoriser ce dire, qui paraît d'abord paradoxal, è savoir: qu'il y avait alors des livres sans qu'il y eût du papier. Le premier papier fut en effet une production de l'industrie humaine.
Jusqu'à présent nous voyons i'encreetles feuilles fabriquées par ta nature ; le vrai papier est le résultai d'une manutention mécanique. Une plante du Nil , espèce de roseau de six a sept coudées de hauteur, couronné à son sommet par des panaches
l'A 1*1 eu.
de feuilles aussi ténues que des crins de chevaux, servit à la fabrication du premier papier, qui lira son nom de la plante même, appelée par les anciens papyrus : c'est le papyrus qu'on trouve encore croissant spontanément en Sicile, dans toute l'Afrique , et qu'on cultive dans les serres chaudes de tous les pays. Il parait bien que c'est en Ëgyple qu'on fit d'abord !a découverte du papier fabriqué avec ce roseau.
Varron et Pline ne sont pas d'accord sur l'époque de la découverte de ce papier. La premier pense qu'elle eut lieu après la fondation d'Alexandrie. Pline dit que, sur le Janicule, un Romain trouva une caisse de pierre où étaient renfermés les livres de Numa , écrits sur papyrus ; et que Sarpédon , roi de Lycie , avait écrit de l'Asie une lettre sur la même matière. Homère, Hérodote, Eschyle signalent l'existence du papier en Égypte , longtemps avant la fondation d'Alexandrie.
Les tiges du papyrus étaient eoupéeson lanières qu'on plongeait dans les eaux marécageuses et collantes du Nil; on plaçait ces lanières les unes à côté des autres, et on les croisait par des lames transversales. On ajoutait ainsi les couches nouvelles les unes aux autres ; on les mettait en presse et on les battait au marteau. Il se préparait ainsi des rouleaux de papyrus dont la longueur élait quelquefois de 10 à 13 mètres. On en trouve de cette longueur dans les mains des momies.
Cet te fabrication facile perpétua longtemps l'em-
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ploi du papier de payrus. Les Plolémées avaient défendu l' exportation de ce produit. C'est ce qui amena, à Pergame même, sous les Attales, l'invention du parchemin. Celte nouvelle matière entra plusieurs fois en concurrence avec !e papier.
Ainsi, en France et en Allemagne, on employa ce dernier pendant les V e et vi° siècles. Au vu" et au vin", l'occupation de l'Orient par les Arabes força les peuplesdu Nord à se servir du parchemin; mais aux xf cl xu* siècles on revint è l'usage du papyrus. Cependant il parai t qu'au ix" on découvrit Tari de faire un nouveau papier avec du colon, et qu'on se trouva fort bien de l'invention de ce papier, puisqu'il se piopagea dans tout I Orient, el qu'au xiu c siècle l'usage en devint général. Ii est probable que ce papier donna à des Grecs réfugiés à Bâle l'idée d'en fabriquer un nouveau avec des chiffons.
Cependant l'invention du papier de chiffon est très-contes lée; il est certain qu'elle eut lieu avant le xii" siècle; on dit même avant la fin du si»; car on a trouvé dans les archives de Nuremberg une feuille de papier datée de 1319; c'est la plus anciennequel'oncoiinaisse.Scaligeratlribue celte découverte aux Allemands; le comte MaBeï, aux Italiens. Le nom de l'inventeur esl inconnu, comme il n'arrive que trop souvent dans l'histoire d'une foule de choses utiles.
En 1340, sous Philippe de Valois, s'établirent en France les premières manufactures de papier,
Papieb. H!î En 1588, à Hereford,s'ouvrilla première fabrique anglaise de papier. L'Anglelerreavaitreconra, avant cette époque , aux fabriques étrangères.
Au commencement du un' siècle, les premières fabriques de toiles furent établies a Nivelles. En 1475, fut imprimé à Alost, par Thierry Marlens ou Mertens , le premier livre qui parut en Belgique. L'imprimerie fit bientôt de rapides progrès dans ce pays. 11 est donc permis dépenser que la Belgique eut avant l'Angleterre des manufactures de papier.
Les Chinois , qui possèdent une histoire particulière des progrès de leurs arts , font remonter l'invention de leur papier au delà de deux mille ans. Ils n'ont point, comme en Europe, une matière unique pour la fabrication du papier; une foule de substances leur ont fourni, depuis la plus haute antiquité, des papiers très-difTérenls.AHu-Quang, on fait le papier avec le liber d'un arbre appelé Cha ou Ko-Chu.— A Kian-Nam, ce sont les enveloppes de cocons de ver à soie qui servent h cet usage. — A Chekiang , on prépare le papier de riz ou de paille sur lequel se trouvent ces jolies peintures de fleurs si vives et si brillantes. — A Fo-Kien , le papier se fait avec du bambou ; à Se-Chewen, avec du chanvre ; ailleurs, avec du mûrier. Ce dernier arbre paraît exciter beaucoup l'attention des papetiers de l'Europe ; car en Prusse et dans les contrées rhénanes on le cultive en grand pour la fabrication d'un produit très-beau et très-solide. Les Ikwhtiom n Dfcoumns. 7
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Japonais, depuis des siècles, fabriquent avec celle plante leur papier-parchemin.
Il esl certain que la fabrication du papier peut subirde grandes améliorations, et queia substance textile des plantes les plus communes peut être utilisée pour cet usage. Eu 1728, Derham fit à. Londres de beau papier d'orties. En 1723 , Van Flauten fabriqua en Hollande du papier incorruptible, imperméable el préservant le bois de la pourriture , avec les mousses aquatiques les plus répandues. Le tilleul, le platane, l'érable, le hêtre, l'orme, lehoublon, le genêt, le chardon, les joncs, les lichens et uneïoule de plantes non utilisées aujourd'hui peuvent donner de bon papier.
En 1737, Baskerville inventa en Angleterre le papiervèlin; le papier maroquinéesl d'invention allemande, mais d'une date incertaine. En 1620, François, de Rouen, fabriquait déjà du papier velouté. Le papier gélatine est une découverte toute récente.
LE PAVAGE DES VILLES
C'est un fait remarquable qu'on a trouvé dans les ruines de Pompeï el d'Herculanum des restes de troltoirs : ce qui prouve qu'ils ne sont pas une invention des Anglais, comme on serait tenlè de le croire. Cependant les Romains, qui avaient
PAVAGE DES VILLES
construit ces routes solides dont il reste encore des vestiges connus sous le nom de voies romaines, n'avaient pas eu le soin d'établir nn mode de pavement convenable dans la capitale du monde. Les rues, môme à l'époque la plus brillante de sa domination, étaient, à ce que nous apprennent les auteurs, remplies de boue. Quant aux villes de l'ancienne Grèce , tout ce que l'histoire nous en apprend, c'est que les rues de Thèbes el d'Athènes étaient soumises à l'inspection de certains officiers chargés de les entretenir en bon étal : circonstance dont on a tiré la présomption que ces rues devaient être pavées.
Le plus ancien pavement que l'on connaisse des villes modernes est celui de Cordoue, en Espagne, dont les rues étaient pavées en pierre dès le milieu du ix E siècle, sous la célèbre domination des Maures et du calife Abd-el-Raman II, qui fit aussi établir des tuyaux de plomb pour conduire l'eau dans la ville. Paris a été la seconde cité où l'on adopta pour les rues un mode de pavement. Cet usage n'eut lieu qu'en 1184. A celte occasion, Regoid, le naïf historien de Philippe-Auguste, dit que le nom de Lulelia. qu'avait porté jusqu'alors la villepour témoigner qu'elle était toujours pleine de boue, fut changé en celui de Paris, nom du Gis de Priam. On ne voit pas bien quel rapport pouvait exister entre la ville et le patronage mythologique dont on lut donnait le nom. Le même chroniqueur raconte que le monarque.
148 PAVAGE DES VILLES
étant un jour à la fenêtre de son palais des Tournelles, et ayant remarqué que la boue enlevée par les tombereaux exhalait une odeur infecte , résolut d'y remédier en ordonnant que les rues fussent dorénavant pavées.
Les rues de Londres n'étaient pas encore pavées au xii a siècle ; on ne sait pas l'époque précise où celle amélioration a été introduite. La première ordonnauce qui parut relativement à l'entretien des grandes routes, date du règne d'Edouard III, et ce ne fut qu'en 1417 que la grande rue d'Holborn, à Londres, fut pavée. Toutes ne l'étaient point encore sous le règne d'Henri VIII, car on nous la présente comme fangeuse et presque impraticable. Le grand marché de Smithfleld n'a été pavé qu'en 1614; et, jusqu'en 1764, chaque propriétaire avait la faculté de paver à sa manière le devant de sa maison. A, celte époque il n'existait pas encore de trottoirs. Ce fufdans celle année qu'on publia le bill relatif au pavement de Westminster. Decemoment datentaussil'amèlioralion du pavement de Londres et la construclion de ces trolloirs qui sont supérieurs à tout ce qui existe, en ce genre, dans les autres villes de l'Europe.
C'est depuis quelques années seulement qu'on a pavé la ville de Varsovie de manière à y entretenir une propreté constante. Berlin n'a commencé h avoir un pavé qu'au commencement du xvii 8 siècle ; celui des villes de Hollande est peutêtre le plus parfait que l'on connaisse, étant
PAVAGE DES VILLES
construit en grande partie en briques , et fort peu expose a la dégradation, à raison du petit nombre de voitures qui circulent. Les rues peuvent d'ailleurs être constamment maintenues en état de propreté par les canaux qui les bordent à peu près généralement. Les villes d'Italie ne sont pas moins remarquables par leur pavement en grandes dalles de pierres, dont, il y a quelques années, M. Grisi conseillait l'adoption à Paris. On peut citer à cet égard Milan et Florence; Gênes et Rome ne sont guère mieux pavées que nos villes du Midi , quoique la voie publique y soit entretenue avec beaucoup de soin et de propreté.
Ce n'est que depuis peu d'années qu'on a eu l'heureuse îdéedefaire servir à celusage l'asphalte et le bitume. L'Angleterre, où cette innovation a pris naissance, a été dépassée par la France, qui a atteint sous ce rapport les dernières limites du possible. Paris est sans contredit la ville du monde la plus favorisée sous ce rapport. Elle a singulièrement gagné en propreté , en élégance et en salubrité , surtout depuis dix ans. L'hygiène publique s'y est améliorée en raison du perfectionnement apporté a l'ouverture et à l'irrigation de ses rues et de ses places. Il n'est rien enEurope qui se puisse comparer, pour l'élégance et pour la symétrie , au dallage d'asphalte et de bitume du magnifique square des Champs-Elysées. On a mis récemment en application dans la rue Vivienne , dans la rue du Coq eldans plusieurs autres, un nouveau système
de pavage à chaussée bombée , au moyen duquel les eaus s'écoulent sous les Irolloirs, et qui paraît devoir être définitivement adopté.
Les efforts qu'on a faits depuis plusieurs années pour ressusciter la peinture sur verre , si florissante au moyen 3ge, donnent un nouvel intérêt à l'histoire de cet arl.
On a souvent confondu la mosaïque avec la peinture sur verre. La première est antérieure de plusieurs siècles à la seconde. Bien longtemps avant de couvrir les fenêtres des églises de ces magnifiques tableaux dont nous admirons encore les restes , on les avait ornées à la manière dont les Romains décoraient leurs murs et le pavé des édifices somptueux. En d'autres termes, la peinture sur verre ne fut, à son origine, qu'une extension de l'art du mosaïste, c'est-à-dire le transport des mosaïques aux fenêtres. Vraisemblablement, cette décoration naquit de l'emploi des vitres, qui date dum c siècle, mais qui ne fut en pleine vigueur qu'au vr*.
Quelques historiens font remonter les vitres au temps de Néron. Ce n'est que sous le règne de ce prince qu'il commença à s'établir des verreries à Rome ; le verre y était alors trop cher pour qu'on
PEINTURE SUR VEPRE. 151
le prodiguât ainsi (1). Et d'ailleurs, les carreaux presque opaques et chargés de nuances vertes que les Romains firent d'abord n'étaient guère propres aui mosaïques des fenêtres. On a sans doute pris pour du verre ces pièces transparentes que les Grecs et les Romains faisaient entrer dans les jalousies dont ils fermaient leurs étroites fenêtres.
Les mosaïques en verre de l'église Saint- Denis, de la Sainte-Chapelle et les deux rosaces de Notre-Dame, sont peut-être ce qu'il y a de plus parfait en ce genre. En les examinant de près, on ne sailce qu'on doit le plus admirerde l'effrayante multitude de petits morceaux de verrequ'il a fallu découper et réunir aveclanld'art, ou de l'extrême solidité que les rainures de plomb et les châssis de fer prêtent à ces énormes panneaux.
Bien qu'un historien ail écrit qu'il y avait en 1052, dans la chapelle de Saint-Bénigne à Dijon , un très -ancien vitrail représentant sainte l'aschalie, restauré par ordre de Charles le Chauve, on ne croit pas généralement que la peinture sur verre remonte au delà du xi" siècle. Ce n'est du moins qu'à cette époque qu'elle commence à prendre cet immense développement qu'elle dut en partie à l'ignorance où l'Europe était alors plongée. Nos bons aïeux ne savaient pas lire , et
11) Pétrone, avaut de mourir, fit réduire en poudre, pour empêcher Néron d'en orner son buffet, un verre 1 boirt qui lui avait coûté plus de 6,000 lesierces, ou environ 700 frinci de
les prêtres d'alors cherchaient à les édifier par des peintures propres à ranimer leur foi.
On regarde les vitraux de Saint-Denis comme quelques-uns des plus anciens monuments que nous ayons de la peinture sur verre. L'abbé Suger, régent du royaume sous Louis VII, voulut orner cette église avec un luxe inusité jusque-lfc ; et son attention se porta principalement sur les vitres. Ladévotion était alors si grande , qu'il trouvait chaque semaine dans les troncs assezd'argent pourpayer les nombreux ouvriers qu'il employait. Mais l'abbé Suger est dans l'erreur lorsqu'il dit que , pour obtenir la couleur d'azur, on fit pulvériser et fondre avec le verre une quantité considérable de saphirs; s'il n'apas voulu nous en imposer, comme cela est probable , a coup sur il a été trompé lui-même : il ne pouvait obtenir par ce moyen la couleur d'azur, car le saphir fondu est incolore.
Le goût des vitres peintes s'accrut fortement pendant le oif siècle; l'art ne lit cependant pas de sensibles progrès; mais si la peinlureétait toujours grossière , l'effet des fonds de couleur était admirable. Oiyevoi t toujours avec plaisir les deux roses latérales deNotre-Dame, et les vitres de la Sainte- Chapelle, qui sont du même siècle. Saint Louis, ayant fait construire celte église pour y déposer les restes des instruments qui avaient servi à la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ , non-seulement n'avait rien épargné pour que ses vitres
PEINTURE SDK VERBE.
fussent traitées avec le plus grand soin ; mais il avait voulu pourvoir à leur entrelien jusque dans la postérité la plus reculée, en y affectant les offrandes que les chapelains recevaient à l'autel, et en autorisant le prélèvement du surplus sur son trésor royal el sur celui de ses successeurs.
Dans le xiv p siècle, le dessin se perfectionna, Çt les figures devinrent de plus en plus gigantesques. Aui figures des saints on joignit bientôt lesportraitsdcs donateurs de vitres; cl, comme un peu de vanité se mêle toujours aux choses saintes, ces donateurs se firent représenter avec leurs armoiries ou avec les attributs de leur métier.
Tant de nouvelles applications à la vitrerie peinte obligèrent les verriers à donner une attention particulière à la coloration du verre. L'église Saint -Sèverin et celle des Célestius à Paris reçurentà cette époque des vitraux très- remarquables d'après le dessin de Saint-Romain. Charles V, <(iii (Mail grand amateur de peinture sur verre, ne se bornait pas à occuper les peintres verriers, il les déclarait francs, quilles et exempts de toutes tailles, aides, subsides cl aulres subventions quelconques. Ces privilèges, confirmés parCharles VI, et plus lard par Charles VII , à la supplication de Henri Mellein , peintre vitrier à Bourges , contribuèrent puissamment à multiplier les artistes el à reculer les bornes de l'art.
Les peintures du commencement du x\" siècle manquaient encore d'ordre dans la pensée, d'èlé- 7* ■
154 PEINTURE SDR VERRE.
gance dans l'exécution. Mais, vers la fin de ce siècle, le goût gothique disparut complètement ; la perspective devint l'étude favorite des meilleurs peintres ; les sites les plus gracieux et la belle nature , l'objet de leur imitation ; sous la conduite d'Albert Durer, l'un d'eus, ils s'appliquèrent à en profiler. On vil alors à la place de ces fonds, comme gaufrés , les figures sortir agréablement de ces niches en architecture délicatement peintes sur verre el d'un goût nouveau. Telles étaient quelques-unes des vitres de Beauvais, qu'on prétend avoir été exécutées sur les cartons d'Albert Durer. Celles de l'église des Grands-Augustins à Paris passaient aussi pour des chefs-d'œuvre.
Enfin le xvi" siècle porta la peinture sur verre au plus haut degré de perfection. Les peintres de celle époque attachaient a l'élude du dessin une si grande importance, que Raphaël, qui se contentait de dessiner ses tableaux, laissant à ses élèves le soin de les exécuter, disait un jour, en parlant de Sébastien del Piombo , dont le coloris élail ravissant, que ce serait pour lui une faible gloire de vaincre un homme qui ne savait pas le dessin.
La reproduction, parla gravure, des dessins des grands maîtres rendait désormais impossibles la plupart des défauts jusque-là reprochés aux peintres verriers. Aussi la plupart de leurs œuvres sont-elles d'une perfection désespérante. On peut essayer de lesimiter ; mais les surpasser, jamais.
La peinture sur verre fui dans ce haut élat de splendeur pendant tout le xvi" siècle.
Les noms des peintres verriers qui se distinguèrent en France aux xn', xm* et xiv" siècles, sont restés ignorés; Montl'aucon prétend qu'il leurélail défendu de signer leurs ouvrages. Mais la liste de ceux des xv" et xvi" est en rapport avec la prodigieuse quantité de vitres qu'ils nous ont laissée.
Les plus remarquables de ces vitres, dont une grande partie esl détruile, étaient, à Paris, celles de Saint-Germain, de Saint-Victor, de Saint- Élienne-du-Mont , de Sainl-Andrè-des-Arcs, de Saint-Méry et de Saint-Paul, peintes parles frères Pinaigrier , Jean Cousin, Ohéron, Jacques de Paroy, Chanut , Jean Nogare , Desaugives , etc.
Un grand nombre de villes n'avaient rien à envier à la capitale. On sait qu'Arnaud Desmoles peignit d'admirables vitraux à Auch ; Pinaigrier, à Chartres ; Bouc h, à Metz; Germa in- Michel et Commonasse, à Auxerre; Angrand Leprinceetle Rot, a fieauvais; Henri Mellein, à Bourges; Claude et Israël Henriet , à ChAIons ; Bernard de Palissy, à Saintes ; Léon et Léonard GonLier, à Troyes, etc.
A ces premières peintures nous pourrions ajouter celles des anciennes églises du Temple et de Sainte- Marie -Égyptienne à Paris; celles de Montmorency, de Dreux, de Rouen, d'Évreux, de Bourg, de Clermont, de Bourbon-l'Arcliambault, d'Aix, etc. Quoiqu'elles soient en partie
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des xv e et xvr* siècles , les noms de leurs auteurs ne nous sont point parvenus.
Après la France, la Hollande, la Belgique et l'Allemagne, sont les pays qui ont cultivé la peinture sur verre avec le plus de succès. Leurs artistes ont rivalisé avec les Français, soit dans les cartons, soit dans l'exécution de la peinture.
Kogiers et Crobeth ont peint une grande partie des vitres de l'église de Gouda ; Diépenbeke, quelques-unes de celles d'Anvers et la plus grande partie de celles de Lille.
En Belgique, Jacques de Vriendt et Franc- Floris, surnommé le Raphaël des Flamands, ont exécuté diverses peintures dans l'église Sainte- Guduleà Bruxelles et dans la cathédrale d'Anvers.
Les Belges mettent encore au rang de leurs meilleurs dessinateurs ou peintres verriers : Marc Willems, Jean et Jacques Ghevn, Geerardset Van Linge, qui porta en Angleterre l'art de la peinture sur verre , abandonné dans le reste de l'Europe.
Le dominicain Jacques l'Allemand passait , au xv 8 siècle , pour un des peintres distingués d'Allemagne ; mais il était plus renommé encore par sa piété que par son habileté. On raconte qu'ayant un jour commencé sa recuisson, que, selon les règles de l'art, il devait surveiller jusqu'au bout, ill'abandonna pour obéir àson prieur, qui l'envoya à la quête, et qu'à son retour il la trouva dans un état de perfection qu'il n'avait jamais obtenu. Ce dominicain fil, dit-on, après sa
mort, des miracles qui lui valurent l'honneur de devenirle patron des peintres verriers.
Les Allemands nomment surlout avec orgueil leur Albert Durer, auquel on n'altribue qu'un seul vitrail, qui décora, dit-on, un temple de la Weslphalie, mais dont les gravures et les carions opérèrent une révolution dans la peinture sur verre.
Chose remarquable 1 1* Italie, qui avait fourni les Michel-Ange et les Raphaël, ne s'était pas livrée encore à la peinture sur verre; ce ne fut que sous Jules II que Claude et Guillaume de Marseille portèrent cet art à Rome et exécutèrent, sousles yeux et sur les cartons de Raphaël, les vitraux de la chapelle du Vatican. Mais le goût de cetle innovation fut bien passager en Italie , où la peinture a l'huile l'emporta toujours. Georges Vasari etGiovanni Michel! furent les seuls Italiens qui s'y exercèrent; encore s'en dégoûtèrent-ils bientôt pour peindre a fresque et à l'huile.
Celte méthode consiste a peindre sur des feuilles de verre blanc avec des couleurs vitriliables, employées au pinceau et cuites au feu. Les verres colorés etlespetils filets de plomb ne jouent aucun rôle. Les Anglaisont cru imiter Jean de Bruges, et ils n'ont failque des caricatures. Leurs principaux essais , que tout le monde a pu voir à Sainte-Catherine et à Saint-Élienne-du-Mont, sont d'un effet fâcheux à l'œil. Le vitrage de Sainte- Elisabeth notamment répand un jour triste et lourd, qui
donne à la chapelle un air sépulcral, au lieu d'y produire une sensation douce et agréable.
Le ton sombre et plombé delà peinture anglaise dépenddupeude vitrification que reçoiventles couleurs ; aussi sont-elles presque mates et de peu de durée. Nous ignorons si ce fut pour éviter ces imperfections, qu'on leur reprochait, que les Anglais produisirent leur peinture de Saint-Ëtienne-du- Mont représentant le Mariage de la Vierge; mais ils ne furent pas plus heureux dans celte tentative que dans la première. Au lieu du ton noir et lourd blâmé dans le vitrail de Sainte-Ëlisabelh , le Mariage de la Vierge offre une localité jaunâtre, fausse et inharmonieuse. II suffira de comparer cette peinture aux figures de la plus petite proportion qui ornent les fenêtres de la même chapelle, et l'on jugera de l'immense supériorité des procédés anciens.
Quelque parfaites que soient certaines vitres de Bruxelles et d'Anvers , on accorde la supériorité à celles des Français ; et cette préférence est dueà la précaution qu'avaient les verriers françaisde faire exécuter leurs cartons par les plus habiles peintres d'Italie : Raphaël, Jules Romain elPrimalice.
Il avaitfallu quatre siècles pour donner a la peinture sur verre le degré de perfection qu'elle pouvait atteindre; il a suffi de quelques années pour la voir tomber dans le mépris. La foule innombrable des peinlresel l'énorme quantité de vitres dont ils couvrirent l'Europe furent la cause principale de cette
décadence. Une profession que lout le monde embrassenepeut larder à devenir mauvaise; aussi les peintres verriers se virent-ils bientôt réduits à la plus profonde misère, et condamnés pour vivre à échanger leur noble métier conlre celui de simples vitriers ou de marchands de faïence.
«Lesverrespeinls.dilBernarddePalissy.élaienl tellement réduits à l'état d'art mécanique, qu'ils étaient vendusdansles villages par ceux memesqui crient la vieilleferraille.au point que ceux qui les font et ceux qui les vendent travaillent beaucoup pour vivre. L'état de verrier est noble; mais plusieurs sont gentilshommes pour exercer ledit art, qui voudraient être rolurierset avoir de quoi payer les subsides des princes, et vivent plus misérablement que les crocbeteurs de Paris. »
Les troubles religieux qui se manifestèrent à celte époque, surtout en Allemagne, et la peinture à l'huile, que Jean de Bruges venait d'inventer, portèrent un coup fatal à la peinture sur verre.
L'abandon de cet art fut tel , que , pendant uu siècleet demi, on a cru que lesprocédésen étaient perdus.Plusieursl'étaienten effet; carceux qu'ont indiqués Le vieil et quelques autres, s'en disant les seuls dépositaires, sont pour la plupart impraticables, ou ne donnent que de mauvais résultats.
A la vérité, les Anglais ont cultivé la peinture sur verre depuis que les autres nations l'ont abandonnée; mais, soit qu'ils aient voulu substituer des procédés nouveaux à ceux que Van Linge leuravait
Digilized by
apportés , soit que la nature ait rendu les Anglais peu propres à œgenrede peinture.ils sont toujours restés à une grande distance de leurs voisins. Ce qu'on a dit de la Naissance du Christ que Gervais exécuta, en 1 777, à thford, sur les dessins de Reynolds, et qui ressemblait plus à une peinture sur mousseline ou sur papier huilé qu'à une peinture sur verre, on pourrait le dire également deséchantillons que les Anglais ont envoyés, dans ces derniers temps, en France.
La manufacture royale de Sèvres, qui aurai tbien fait peut-être de s'en tenir à la peinture sur porcelaine, qu'elle eiécute avec un mérite incontesté, a essayé de tous les moyens , les a imités tous, les a mêlés enlîn sans discernement et sans goût. Nous ne parlerons point de sespremiersessais en peinture sur verre; mais, parmi les derniers, nous distinguerons une Assomption de la Vierge, qui décore la sacristie de Nolre-Dame-de-Loret le. Cette peinture availété exposée avec les autres produits des manufactures royales en 1829, eldéjà de justes reproches lui avaient été adressés. Pourquoiavoir imité les Anglais précisément dans ce qu'ils ont de plus vicieut , à savoir : les verres carrés de grandes dimensions, les lons.lourds de mauvais gout des fonds, le colorisearminé et prétentieuses figures? La division des angles droits des carreaux peints et des châssis en ferqui les reçoivent, produit l'effet d'un grillage placé devant la peinture. Certes le coloris blafard, le pen de solidité des peintures
PEINTURE SUR VERRE. 16i
anglaises avaient été trop sévèrement blâmés pour qu'on dût s'attendre à les voir servilement copiés par la manufacture de Sèvres. Les Anglais peignaient sur des verres d'assez grande proportion, Sèvres crutfaire des chefs-d'œuvre en les imitant; ils carminaient les joues et les lèvres de leurs figures, Sèvres carmina ses ligures : ils imitaient le verre rouge ancien par un moyen qui leur était propre , la manufacture de Sèvres imita le rouge par un procédé employé par ses devanciers. Malgré cette étrange imitation, les peintres verriers de Sèvres ne parvinrent à rivaliser avec les Anglais qu'au moyen de couleurs employées à l'essence de térébenthine ou à l'huile , et non à l'aide de couleurs métalliques et vilrifiables, les seules que comporte la véritable peinture sur verre. Ainsi la vitre de Notre-Dame de Lorette de Paris estelle déjà gravement altérée. Tous les tons rouges des fonds de la bordure, extérieure de (a fenêtre et les teintes carminées des carnations s'enlèvent par petites écailles ou sont déjà effacés, laissant le verre à nu. Les joues et leslèvres de la Vierge et des Anges, qui étaient rosées, sont actuellement blanches et décolorées; les fonds rouges, faits à froid au moyen de la laque appliquée sur verre jaune, offrent des nuances brunes plus ou moins sales et dégradées, selon que la laque a plus ou moins résisté.
Les autres travaux exécutés par la manufacture de Sèvres se composent en grande partie de vi-
traux destinés à des chapelles de. maisons royales que cclétablisscmentseulaiepmilége de fournir.
Sèvres a encore le tort de réduire la peinture sur verre au rote de copistes, qui n'appartient pas même à la peinture sur porcelaine. C'est ravaler l'art des Durer, des Cousin, des Rogiers, c'est le méconnaître; car aucun ne mérite moins d'être relégué à ce rang secondaire. Le choix que celte manufacture a fait d'une copie de Prudhon, ce coloriste si suave et si Du, est sans contredit un des plus intelligents qu'elle pût faire ; mais nous plaignons sincèrement l'artiste qui a été chargé d'exécuter sur le verre cette reproduction inexécutable. Que peut'd'ailleurs prouver une telle imitation? ce que chacun sait du reste, à savoir : que la peinture sur verre et la peinture à l'huile diffèrenlessenlielîement, et que l'une ne peut jamais reproduire l'eflel de l'autre.
La manufaclure royale de Sèvres s'est montrée cependant plus habile dans les fenêtres qui doivent orner la chapelle du château royal d'Eu; mais' l'honneur en revient à la princesse Marie, quel'on croit être l'auteur du dessin et delà composition.
En résumé, l'art ancien de la vraie peinture sur verre est aujourd'hui perdu. Qui est-ce qui le retrouvera et nous en 'rendra jamais le secret?
PERLES DE VEWISE.