ACTE V, SCÈNE II
Par la bouche des Grecs contre moi conjurés Leurs ordres éternels se sont trop déclarés.
Partez. A vos honneurs j’apporte trop d’obstacles; 1545 Vous-même, déga^z la foi de vos oracles ;
Signalez ce héros à la Grèce promis;
Tournez' votre douleur contre ses ennemis.
Déjà Priam pâlit; déjà Troie en alarmes
Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes. 1550
Allez; et, dans ces murs vides de citoyens.
Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens.
Je meurs, dans cet espoir, satisfaite et tranquille.
Si je n’ai pas vécu la compagne d’Achille,
J’espère que du moins un heureux avenir 1555
A vos faits immortels joindra mon souvenir;
ellipse hardie, pour dire sourd à la voix de Calchas. Ces figures animent la poésie.» (Geoffroy.)
« M. Gattel dit, dans son dictionnaire, que cette sorte d’ellipse ne serait pas admise en prose. Mais du moins on conviendra qu’elle est assez commune en poésie, pour qu’on ne doive pas la regarder comme très hardie. Dans quel poète, en effet, n’en trouverait-on pas des exemples ? Molière [Dép. am,, v, sc. dern.) :
Je prétends qu’on soit sourde à tous les damoiseaux.
J.-B. Rousseau {Odes, iv, 1) :
Ils savent que la justice
Sourde aux vaines passions.... (Fontanier.)
Il l'avait rejetée. — Rejeter, repousser. Cf. Esther (iii, 4) ;
- . . Vous pouvez rejeter ma prière.
V. 1545. A vos honneurs, aux honneurs qui vous sont dus, et qui, moi morte, vous attendent.
V. 1546. Vous-même, dégagez la foi de vos oracles. C’est l’expression latine fidem liberare, remplir la promesse, les engagements. Cicéron {Flac., XX, 47) : Satisfacit absentibus, et fidem suam libérât.
Pour la foi des oracles. Cf. Esther (i, 4) :
Ainsi donc un perfide, après tant de miracles,
Pourrait anéantir la foi de tes oracles ?
V. 1548. Tournez votre douleur contre ses ennemis. — Douleur, voir pour ce mot le vers, 959 et la note.
V. 1552. Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. — Cf. Horace {Od.j III, 2) :
... Ilium ex mœnibiis liosticis Matrona bellantis tyranni
Prospiciens, et adulta virgo Snspiret ; eheii! ne rudis agminum Sponsus lacessat régi ns asperum Tactu leonem, qnem cruenta Per médias rapit ira cædes.
V. 1553. Je meurs, dans cet espoir, satisfaite et trayiquiüe,Qic. «La situation de ces cinq vers paraît être la même que celle de )’ Andromède de Corneille (II, 3) » :
Assez souvent le ciel, par quelque fausse joie,
Se plaît â prévenir les maux qu’il nous envoie.
Du moins il m’a rendu quelques moments bien doux,
Par ce flattetir espoir que j allais être à vous.
Mais, puisque ce n’était qu^ine trompeuse attente.
Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.
Et qu’un jour mon trépas, source de votre gloire,
Ouvrira le récit d’une si belle histoire.
iAdieu, ^nce ; vivez, digne race des dieux.
^ ' ACHILLE.
Non, je ne reçois point vos funeste^'^aoieux. 1560
En vain, par ce discours, votre cruelle adresse y .
Veut servir votre père, et tromper ma tendresse,
ErTvain vous préTêhdez, TiïïïTiTîéê'âTïiTnmir,” ç H-T Intéresser ma gloire à vous laisser périr :
Ces moissons délaÏÏriers, ces honneurs, ces conquêtes, 1565 Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes.
Et qui de ma faveur se voudrait honorer.
Si mon hymen prochain ne peut vous assurer?
Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre :
Venez, madame, il faut les en croire et me suivre. 1570
Qui? moi? que contre un père osant me révolter,
Je mérite la mort que j’irais éviter?
Où serait le respect ?-Et ce devoir suprême...
ACHILLE
Vous suivrez un époux avoué par lui-même.
C’est un titre qu’en vain il prétend me voler : 1575
Ne fait-il des serments que pour les violer?
Vous-même, que retient un devoir si sévère.
Quand il vous donne à moi, n’est-il point votre père?