ACTE I, SCÈNE I
Tous ces raille vaisseaux, qui, chargés de vingt rois. N’attendent que les vents pour partir sous vos lois?
Ce longcalrae, il est vrai, retarde vos conquêtes ;
Ces vents depuis trois raois enchaînés sur nos têtes, 30 D’Ilion trop longtemps vous ferment le chemin ;
Mais, parmi tant d’honneurs, vous êtes homme enfin ; Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change, vous a point promis un bonheur sans mélange. iHj ^Bientôt... Mais quels malheurs dans ce hillet tracés 35
V. 27. Tous ces mille vaisseaux. « C’est, je crois, la seule fois qu’on a mis le mot tous avec un nombre déterminé. Je ne connais point de construction plus originale et plus hardiment créée, et cette nouveauté dans le langage se dérobe sous l’extrême vérité du sentiment qui a suggéré l’expression. Quelle place tiennent dans ce vers, comme dans l’imagination, ces mille vaisseaux! Grâce au mot tous, il y en a bien plus de mille. (La Harpe.)
« Quelle image présente ce seul mot chargés! 11 semble que les rois pèsent tant, qu’il n’en faut que vingt pour charger mille vaisseaux. » (L. Racine.)
Voilà ce qu’on peut appeler de l’admiration exagérée I Soyons plus froids, et disons tout simplement que mille., qui n’est pas un nombre déterminé, comme le serait 1070 (chiffre donné par Homère) signifie nombreux; il n’est donc pas étonnant que mille soit ici précédé de tous. — D’un autre côté, les vingt rois ne pèsent tant sur les mille vaisseaux que parce que chacun d’eux est suivi de nombreux soldats. — Vingt rois pour vingt armées, c’est tout bonnement ce que les rhétoriques appellent la synecdoque de la partie pour le tout. — Cela ne veut point dire assurément que le vers de Racine n’offre pas une grande image ; mais on avouera qu’il n’y a pas là de quoi se pâmer, fût-on le fils de Racine.
V. N’attendent que les vnnts, etc. « Il n’est point parlé dans Homère de ce calme qui retint longtemps les Grecs en Aulide, suivant Euripide. On crut d’abord, dit Ovide, que Neptune voulait sauver une ville qu’il avait bâtie. » (L. Racine.)
Cf. Ovide [Métam., xii, 24) ;
Permanet Aoniis Nereiis violentus in undis;
Bellaqne non transfert : et siint qui parcere Trojæ Neptunum credant, (jiiia mœnia fecerat nrbi.
V. 35. Mais quels malheurs dans ce billet tracés, etc. Dans Euripide (voir à V Appendice)^ Agamemnon écrit et efface, plie et déplie sa lettre, jette enfin son flambeau à terre et fond en larmes. Areas sait qu’Agamemnon a écrit la lettre, cause de ses tourments. Dans Racine, Areas suppose qu’Agamemnon vient de recevoir une lettre lui annonçant quelque fâcheuse nouvelle. — « Euripide, dit Luneau de Boisgermain, est entré dans des détails plus attendrissants ; l’agitation où il représente Agamemnon est du plus grand pathétique. Nous sommes étonnés que Racine n’ait pas profité de cette situation. Les comédiens, d’après l’idée que leur en a fournie Rotrou, y ont suppléé par un jeu muet; mais il n’est pas assez caractérisé pour en rendre toute l’expression. »
Dans Rotrou, la pièce s’ouvre par un monologue, où l’on voit Agamemnon déchirant une lettre et s’écriant :
Non, je n’avouerai point cette lâche écriture.
Puis il se remet à écrire, et ses hésitations sont indiquées par les vers suivants :
Il semble qu’à ma main mon discours se refuse,
Et que de lâcheté chaque lettre m’accuse;
Et mon cœur, balançant à choisir son devoir,
Veut et puis ne veut plus ce qu'il vient de vouloir.
La Harpe, répondant à Luneau de Boisgermain, dit avec raison : « Les détails dans lesquels est entré Euripide sont vrais et pittoresques, et non
Vous arrachent, seigneur, les pleurs que vous versez ? Votre Oreste au berceau va-t-il finir sa vie? Pleurez-vous Clytemnestre, ou bien Iphigénie? Qu’est-ce qu’on vous écrit? Daignez m’en avertir.
AGAMEMNON
Non, tu ne mourras point : je n’y puis consentir.
ARCAS
Seigneur...
AGAMEMNON
Tu vois mon trouble ; apprends ce qui le cause, Et juge s’il est temps, ami, que je repose.
Tu te souviens du jour qu’en Aulide assemblés Nos vaisseaux par les vents semblaient être appelés :
Nous partions ; et déjà, par mille cris de joie, 45
Nous menacions de loin les rivages de Troie,
Un prodige étonnant fit taire ce transport;
Le vent qui nous flattait nous laissa dans le port.
Il fallut s’arrêter, et la rame inutile ^ o
pas attendrissants. 11 n’y a ici attendrissant que les larmes d’Agamemnon, et Racine les a conservées. »
Le jeu muel des comédiens, dont parle Luneau de Boisgermain, était, nous dit La Harpe, placé avant les deux premiers vers de la pièce.