‹ IphigénieChapitre 2 sur 188 · SH · texte numérisé non relu

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IPIIIGÉNME.

§ 3. — h'îphigénie de Racine. — La première représentation. — Les

critiques contemporains. — L'Iphigénie de Le Clerc et de Coras.

C’est devant la cour q\\ Iphigénie fut représentée pour la ])remière fois. Les frères Parfait nous donnent à ce sujet, dans leur Histoire du Théâtre français (t. XI, p. 359), un renseignement très important, tiré de la Relation des divertissements de Versailles^ donnés par le Roy à toute sa Cour, au retour de la conquête de la Franche-Comté, en l’année 1674. J^’élibien, auteur de cette relation, s’exprime de la façon sm- Y anlo {C i 7iqu ièm e jour née ^ P . 476, 428) ; « La cinquième journée du samedi, 18 août 1675, la tragédie d' Iphigénie... Après que Leurs Majestés eurent fait collation au son des violons et des hautbois, toutes les tables furent abandonnées au pillage, ainsi qu’elles ont accoutumé de l’ôtre en ces sortes de rencontres; et le Roy étant remonté dans sa calèche, s’en alla, suivi de toute sa cour, au bout de l’allée qui va dans l’Orangerie, où l’on avoit dressé un théâtre.

» La décoration représentoit une longue allée de verdure, où de part et d’autre il y avoit des bassins de fontaines, et d’espace en espace des grottes d’un ouvrage rustique, mais travaillé très délicatement. Sur leur entablement régnoit une balustrade, où étoient arrangés des vases de porcelaine pleins do Heurs. Les bassins des fontaines étoient de marbre blanc, soutenus par des tritons dorés, et dans ces bassins on en voyoit d’autres plus élevés qui portoient de grandes statues d’or. Cette allée se terminoit dans le fond du théâtre par des tentes qui avoient rapport à celles qui couvroient l’orquestre, et au-delà paraissait une longue allée qui étoit l’allée même de l’Orangerie, bordée des deux côtés de grands orangers et grenadiers, entremêlés de plusieurs vases de porcelaine remplis de diverses fleurs.

» Entre chaque arbre il y avoit de grands candélabres et des guéridons d’or et d’azur qui portoient des girandoles de cristal allumées de plusieurs bougies. Cette allée ünissoit par un portique de marbre. Les pilastres qui en soutenaient la corniche étoient de lapis, et la porte paroissoit toute d’orphéverie.

» Sur ce théâtre, orné de la manière que je viens de dire, la troupe des comédiens du Roy représenta la tragédie d'Iphigénie, dernier ouvrage du sieur Racine, qui reçut de toute la cour l’estime qu’ont toujours eue ses pièces. »

D’un autre côté, on lit dans la Gazette (Versailles, 24 août 1674) : « Le 18 de ce mois... le sieur de Gourville, envoyé par le prince de Condé, présenta à Sa Majesté cent sept drapeaux ou étendards, qui ont été gagnés sur les Impériaux, les Espagnols et les Hollandais, en la défaite de l’arrière-garde de

INTRODUCTION

leur armée par ce prince, en la bataille de Senef. .. Le soir, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monseigneur le Dauphin, Monsieur, et grand nombre de seigneurs et de dames, prirent ici, dans l’Orangerie, le divertissement &'une pièce nouvelle de théâtre, intitulée Iphigénie, composée par le sieur Racine, laquelle fut admirablement bien représentée par la troupe royale, et très applaudie de toute la cour. »

Le gazetier Robinet est plus explicite encore ; dans sa lettre du 1®*’ septembre, il écrit :

La très touchante Iplvgénie,

Ce chef-d’œuvre du beau génie D.) Racine, ravit la cour,

Quand elle la vit l’autre jour Si fidèlement récitée Et dignement représentée

Par les grands acteurs de THôtel... (de Bourgogne).

Alors mortelle ni mortel,

Alors et ni dieu ni déesse,

De tous ceux qui se trouvoient là,

A ce rare spectacle-là.

Ne put onc retenir ses larmes...

... La cour, toute pleine De pleureurs, fit une autre scène.

Où l'on vit m.aints des plus beaux yeux Voire des plus impérieux,

Pleurer sans aucun artiûce Sur ce fabuleux sacrifice.

L’auteur fut beaucoup applaudi,

Aussi vrai que je vous le di.

Et même notre auguste Sire L’en louangea fort, c’est tout dire.

Ce divertissement de Roy Sera donné, comme je croy.

Aux chers habitants de Lutèce,

Qui le verront avec liesse Pendant le quartier hyvernal ;

Et moy, d’un si charmant régal D’avoir ma part j’ay grand envie,

Si jusqu’alors je suis en vie.

Ces derniers vers (si l’on peut appeler cela des vers) du gazetier Robinet démontrent jusqu’à l’évidence que les frères Parfait se sont trompés, en affirmant ({w' Iphigénie ne fut jouée à la cour, le 18 août 1674, qu’après avoir été représentée à Paris au commencement de février 1674.

Nous lisons dans le Dictionnaire portatif des Théâtres, par M. de Léris (seconde édition, 1763, p. 256) : a, Il Iphigénie de Racine, jouée avec le plus grand succès à Versailles, le 18 août 1674, et à Paris, le 31 décembre suivant... » Nous ne savons où M. de Léris a pris ce renseignement; mais, étant donnée l’indication de Robinet, qui pense que la pièce de Racine sera donnée aux « habitants de Lutèce pendant le quartier hyvernal, » on peut fixer la première représentation lï Iphigénie à l’hôtel de Bourgogne, à la fin de décembre 1674, ou au commencement de janvier 1675.

C’est en 1675 que parut la première édition d'Iphigénie.

Le privilège de cette édition est du 28 janvier 1675, nouvelle preuve que la pièce fut représentée, comme l’a dit Robinet, pendant le quartier hyvernal.

Félibien, la Gazette et Robinet nous ont appris quel succès Iphigénie obtint devant la cour. Ce succès ne se démentit pas à Paris. Racine lui-môme nous dit dans sa Préface : « Le goût de Paris s’est trouvé conforme à celui d’Athènes. Mes spectateurs ont été émus des memes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant imiple de la Grèce...

Le P. Bouliours écrivait [Remarques nouvelles sur la langue française, 1675) : « Si la Comédie des Proverbes du comte de Crama il estoit jouée à l’iiôtel de Bourgogne, je doute qu’elle üst autant rire que V Iphigénie de M. Racine a fait pleurer. »

Deux ans après (1677), Boileau, écrivant à Racine pour le consoler de l’échec immérité de Phèdre, lui disait dans sa vii° épître :

Qae tu sais bien, Racine, à l’aide d’uu acteur,

Emouvoir, étonner, ravir un spectateur !

Jamais Iphigénie, en Aulide immolée.

N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,

Que dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé,

En a fait sous son nom verser la Ghampmeslé.

Le Clerc, lui-môme, dans la Préface, souvent venimeuse, de son Iphigénie, avoue que la pièce de Racine « a eu tout le succès que l’auteur pouvait souhaiter, » et qu’elle semble avoir « épuisé tous les applaudissements. »

Louis Racine, eullu, rapportant « une tradition restée parmi les comédiens de Paris, » nous dira : « Jamais pièce dans sa naissance ne resta plus longtemps sur le théâtre et ne fit couler tant de pleurs. »

Toutefois, au milieu de ce concert d’éioges. Racine entendit quelques notes discordantes.

Quelques mois après la première représentation, l’abbé Pierre de Villiers faisait paraître chez le libraire qui devait plus tard éditer La Bruyère, Etienne Michallet, un petit volume intitulé : Entretien sur les tragédies de ce temps. Nous renvoyons les élèves à l’analyse qu’a faite de cet ouvrage M. Deitour, dans son livre si intéressant et si plein de renseignements curieux : Les ennemis de Racine.

Contentons-nous de dire que l’abbé de Villiers n’est pas un dé.racteur de Racine. Les personnages qu’il fait parler dans son Entretien, Cléarque et Timante, « ont trouvé la tragédie fort belle, et y ont pleuré en plus d’un endroit. » L’objet véritable de son Entretien, c’est la suppression, dans la tragédie, de l’amour qu’il condamne au nom de la morale. Vers la lin de cet opuscule, le personnage qui expose les idées de l’auteur, Timante, défend les tragédies sacrées contre les dédains

INT.IODUCTION.

do ceux qui n’y voyaient ({ue des exercices de collège. « On dirait, comme le fait justement remarquer M. P. Mesnard {Notice sur Iphigénie, p. 115), que l’abbé de Villiers pressent les derniers cliefs-d’œuvre de Racine, quand il est d’avis que des pièces saintes peuvent même plaiie à la Cour et aux gens du monde, pourvu qu elles soient conduites par d’excellents auteurs qui aient assez de génie pour en soutenir la majesté. (l’est une bonne fortune pour ce petit livre d’avoir montré à Racine la voie où plus tard il devait marcher, libre enlin de ce joug de la mode qu’il n’avait pas tout à fait secoué ae temps où il nous rendait si heureusement, mais non toujours avec toute la fidélité qui eût été digne de son génie, les grandes beautés de la scène grecque. »

Cinq ou six mois après la représentation de V Iphigénie de Racine fut jouée une autre Iphigénie, qui échoua piteusement (elle n’eut que cinq représentations). De qui est cette pièce, que les ennemis de Racine auraient bien voulu opposer au chef-d’œuvre de l’heureux rival de Corneille ?

Disons tout d’abord que deux jours après l’apparition de cette nouvelle Iphigénie, paraissait, sans nom d’auteur ni d’imprimeur, un petit in- 12 intitulé : Remarques sur les Ipiii- GÉNiES de M. Racine et de M. Coras L’auteur anonyme, qui paraît être un ami intime de M. Goras, puisqu’il lui attribue la nouvelle tragédie cVlphigénie, termine ainsi ses réllexions : « Pensez-vous, Monsieur (se fait-il dire par l’ami à qui il adresse son ouvrage), en être quitte pour vos remarques sur V Iphigénie de M. Racine? J’en attends du nouvelles sur celle de M. Goras qui a paru depuis deux jours. — Je voudrais,

1. Jacques de Coras, né à Toulouse en 1630, mort en t677. Né dans la religion réformée, il embrassa le catholicisme et publia à cette occasion : La Conuersion de Jacques de Coras (1663). C’est en 1663 que parut Jouas ou Ninwe pénitente, ce poème dont Boileau a dit dans sa IX® satire (v. 91) : Le Jouas inconnu sèche dans la poussière.

Voici un fragment du discours de Jouas, pendant qu’il est dans le ventre de la baleine :

Du ténébreux séjour des prisons de Tabîme,

Uù je suis retenu pour l’norreur de mon crime.

Grand Dieu, dont ma faiblesse a méconnu les droits,

Je foffre tous mes vœux, je t’adresse ma voix.

Ces gouffres, ces écueils, cette vivante tombe.

Me chargent d'un fardeau sous qui mon cœur succombe.

En cet état pourtant j'ai gardé dans mon sein Ton nom, parmi les coups dont m’accablait ta main.

Et, célébrant ta gloire au fort de mon supplice,

Je t’ai fait de mon être un humble sacritice.

Aussi, Dieu tout-puissant, après que ta bonté M’auia rendu la vie avec la liberté.

Ma bouche d'un ton grave et d’un air magnifique Chantera tes splendeurs dans un sacré cantique.

Et mes mains, encensant ton vénérable autel,

Rendront un saint hommage à ton bras immortel.

Coras publia encore trois autres poème.s : Josué ou la conquête de Canaan, Sanson, et David ou la vertu couronnée, sans parler d’une violente Réponse à Boileau (1668).

IG

IIMIIGENIE.

Monsieur, répond obligeamment l’anonyme, vous pouvez envoyer cette nouvelle pièce ; mais comme on n’imprime ces sortes d’ouvrages que longtemps après qu’ils ont été représentés, il faut attendre qu’elle soit tombée dans les mains d’un libraire. Cependant, pour vous faire voir que je n’ai pas perdu tout mon temps, et que j’ai profité de vos leçons, je vous marquerai ce que j’ai retenu du sujet, et les dilférences que je trouve entre ces deux imitations du même modèle. Mais n’attendez pas de moi que j’approfondisse la matière, que je vous cite les anciens ni les modernes, ou que je vous envoie des dissertations. Je vous exposerai simplement le sujet de la pièce, et vous en ferez tel jugement qu’il vous plaira.

» L’auteur de la nouvelle Iphigénie a digéré ce sujet d’une manière plus simple que M. liacine. Il est chargé de moins d’incidens, et les mêmes sentimens n’y sont point rebattus, ni déguisés sous des expressions différentes. L’élocution n’est pas pleine de tant de grâces que celle de M. Racine, la pièce est moins travaillée de ce côté-là ; et, quoiqu’il y ait des brillans sur lesquels on se récrie ^ , ils sont moins fréquens que dans l’ouvrage de M. Racine, qui a épuisé tout ce qui se peut dire sur la matière qu’il a traitée, et qui l’a dit avec la dernière noblesse. Cette différence est très sensible, et c’est. Monsieur, la première remarque que j’ai faite dans mon peu de connaissance de ces sortes d’ouvrages^.

» A l’égard du sujet de la nouvelle Iphigénie, il est manié d’une façon assez opposée à celui de M. Racine. Agamemnon y rend raison de la.colère de Diane. L’auteur n’a point eu recours à cette biche tuée par le prince, qui en fait le prétexte dans toute l’antiquité. Il feint que Clytemnestre a consacré Iphigénie à Diane dès sa plus tendre enfance, et que, depuis ce temps, elle a changé de pensée, ce qui donne lieu à l’indignation de la déesse,

» Le théâtre s’ouvre par Agamemnon ^ qui marque à son confident la douleur qu’il ressent d’être obligé d’immoler Iphigénie à Diane. Il lui récite tout ce qui s’est passé lorsque l’oracle a été prononcé par Calchas, et fait une peinture pathétique de l’embarras que lui causent les ordres des dieux. Il tient une lettre pour envoyer à Clytemnestre, afin de l’obliger d’emmener Iphigénie dans l’Aulide. Mais enfin la tendresse l’emporte sur sa résolution et sur les promesses qu’il a faites aux Grecs : il déchire la lettre, ce qui met le spectateur en inquiétude de sçavoir par quel moyen Iphi-

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