Voir cette scène à Y Appendice
INTRODUCTION
génie, qu’il croit à Argos, pourra se trouver dans l’Aulide le même jour. Ulysse, qui a exécuté ce que Dictys (de Crète) en écrit, et qui s’est servi d’une lettre supposée d’Agamemnon, tire agréablement le spectateur de cette inquiétude, en racontant à Ménélas l’artifice duquel il s’est servi pour conduire dans le camp Glytemnestre et sa fille. Un moment après, on voit paroître ces princesses, dont l’arrivée fait un très bel etfct par la surprise qu’elle cause à Agamemnon, qui ne les attendoit pas, et son embarras donne de la satisfaction.
» Achille fait un peu plus le héros dans la nouvelle Iphigénie que dans celle de M. Racine, d’autant qu’il n’est pas si amoureux.
» Iphigénie se résout à la mort avec plus de précipitation que chez M. Racine ; et je vous avoue que cela m’a paru outré. J’ai peine à souffrir que cette princesse ne fasse aucune réflexion sur le prix de la vie, et qu’elle souscrive à l’arrêt de sa mort au moment qu’elle apprend qu’elle doit être sacrifiée. Le terrain vaut bien la peine d’être disputé plus longtemps, et on le quitte de meilleure grâce quand on en connaît la valeur.
» Voilà, en gros, ce qui m’est demeuré dans l’esprit à la représentation de cette tragédie : vous m'en direz davantage quand je vous l’aurai envoyée; mais j’espère. Monsieur, que vous demeurerez d’accord, que, s’il y a plus d'esprit dans V Iphigénie de M. Racine, il y a plus de conduite dans Vautre. »
D’après ce qu’on vient de lire, on pourrait croire que V Iphigénie qu’on oppose à celle de Racine est de M. Goras, Mais on se tromperait. La pièce parut en 1676, « chez Olivier de Varennes, au Palais, dans la Salle Royale, au Vase d’Or, » sous ce titre : Iphigénie, tragédie par M. Le Glerc L Gent vers tout au plus, nous dira Le Glerc, dans sa Préface, sont de M. Goras. « Gomme je ne suis point d’humeur à m’enrichir du bien d’autruy, [je dirai] qu’il y a dans tout le corps de cette Tragédie environ une centaine de vers épars cà et là que je dois à M. Goras, et que j’ay choisis parmy quelques autres qu’il avait faits en quelques scènes, dont je lui avois communiqué le dessein. G'est ce qui a fait croire à celui qui nous a donné des Remarques sur les deux Iphigénies et à quelques autres qu’il estoit l’auteur de l’ouvrage : je lui céderois volontiers toute la gloire qu’on pourroit en espérer, si
l. Michel Le Clerc, né à Albi en 1622, mort en 1691. A l’âge de vingt-trois ans, il vint à Paris, pour y faire représenter sa première tragédie, la Virginie romaine (1645), qui obtint un assez grand succès. Trente ans s’écoulèrent depuis sa tragédie de jusqu’à celle à’ Iphigénie (1675).
En 1681, Le Glerc travailla avec Boyer à la tragédie à’Oreste (représentée le 10 octobre). — Il a composé seul un mauvais opéra, Orontée, qui n’a jamais été joué à Paris.
11 est aussi l’auteur d’une traduction en vers des cinq premiers chants de la Jérusalem délivrée.
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je ne croyois la devoir au cliangement que j’y ay apporté par l’avis de personnes éclairées et pour qui j’ay toute sorte de déférence. »
On le voit, malgré l’échec complet de cette pièce, ni Le Clerc, ni Goras ne la désavouent. Celui-ci la fait annoncer comme sienne, avant môme qu’elle soit imprimée; celui-là la fait imprimer sous son nom et ne se reconnaît redevable à son ami que d’ « une centaine de vers épars çà et là. »
Quoi qu’il en soit, l’épigramme de Racine n’en est pas moins piquante ;
Entre Le Clerc et son ami Goras,
Tous deux auteurs rimant de compagnie,
N’a pas longtemps, s’ourdirent grands débats Sur le propos de son Iphigénie ;
Coras lui dit : « La pièce est de mon crû; »
Le Clerc répond : « Elle est mienne et non votre. •
Mais aussitôt que l’ouvrage a paru.
Plus n’ont voulu l'avoir fait l'un ni l’autre.
La préface de Le Clerc est assez outrecuidante. En voici les passages les plus saillants : « J’avoüeray de bonne foy que quand j’entrepris de traiter le sujet à.' Iphigénie en Aulide ^ je crus que M. Racine avait choisi celuy û.' Iphigénie dans la Tauride, qui n’est pas moins beau que le premier. Ainsi le liazard seul a hait que nous nous sommes rencontrez, comme il arriva à M. Corneille et à luy dans les deux Bérénice^. Son Iphigénie a eu tout le succez qu’il pouvait souhaiter, et sans doute elle a de grandes beautez ; mais bien qu’elle ait eu l’avantage de la nouveauté et qu’elle eut, ce semble, épuisé tous les applaudissements, celle-ci qui a esté représentée longtemps après la sienne et qu’on avoit voulu étoulfer a esté encore assez heureuse pour trouver des partisans : c’est ce qui fait que, bien loin de la désavoüer, je la donne au Public qui ne sera peut-être pas fasché de faire la comparaison de toutes les deux. »
Sous une apparente bonhomie se cache beaucoup de méchanceté. D’abord Le Clerc avoue comme à regret que la pièce de Racine a de grandes beautés ; puis, après avoir insinué qu’elle a dû surtout son succès à sa nouveauté, il laisse entendre qu’o/i a voulu étoulfer la sienne. On, c’est-à-dire Racine, n’avait pas besoin d'étouffer la tragédie de Le Clerc, il l’a laissée mourir toute seule.
Dans le passage qui va suivre. Le Clerc tout en nous faisant connaître le plan qu’il a cru devoir adopter, critique très vivement celui de Racine : « On remarquera aisément que
1. Le Clerc, comme Racine, dit Aulide pour AuUs. (Voir note 5, page 24.)
2. On sait comment Corneille et Racine se rencontrèrent. C’est Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, qui commanda en môme temps aux deux poètes le sujet de Bérénice.
INTRODUCTION
nous avons pris des routes toutes dilTérentes, quoy que nous ayons traité le même sujet. M. Racine a suivi Euripide où je l’ay quitté, et il Ta quitté où je l’ay suivi. Il peut avoir eu ses raisons comme j’ay eu les miennes. Il a cru que le sacrifice de la véritable Iphigénie donneroit de l’horreur et il n’a fait qu’exciter la compassion et arracher des larmes. Il a trouvé que le sujet étoit trop nud s’il ne donnoit une rivale à Iphigénie, et il m’a paru que les irrésolutions d’un père combattu par les sentiments de la nature et par le devoir d’un chef d’armée, qui exigeoit le sang d’une fille qui luy estoit si chère ; que le désespoir d’une mère qui apprend qu’elle l’a conduite au sacrifice, lorsqu’elle s’attendoit à la voir l’épouse du plus fameux héros de la Grèce; que la constance de cette fille qui s’offre si généreusement à estre la victime des Grecs, quelque secrctte joye qu’elle ressente à se voir aymée d’Achille; enfin que la juste colère de cet amant de qui le nom avoit servi pour la conduire à la mort, j’ay jugé, dis-je, que toutes ces choses suffisoient pour attacher et pour remplir l’esprit de l’auditeur pendant cinq actes, et pour y produire cette terreur et cette pitié si essentielles à la tragédie, sans qu’il fust besoin d’y joindre des intrigues d’amour et des jalousies hors d’œuvre, qui n’auroient fait que rompre le fil de l’action principale, dont la véritable beauté consiste dans sa simplicité et dans l’union des parties qui la composent. »
Sans doute il est permis de faire des réserves sur la création du personnage d’Eriphile, malgré toutes les beautés dont ce rôle étincelle; mais ce que Le Clerc ne dit pas, c’est que Racine a peint comme lui — mais mieux que lui — les passions qu’il énumère, passions qui, à l’en croire, auraient été rejetées par Racine au second plan et sacrifiées à des intrlgujes^ cV amour et à des jalousies hors d'œuvre.
Ce que Le Clerc ne dit pas non plus, c’est qu’il a pillé elTrontément Rotrou, que tous les vers qu’il n’a pas « efnpruntés )) à ce poète ou à Goras sont plats ou boursouflés, et que, pour répéter le mot des frères Parfait, son style est du dernier détestable^.
Le savant éditeur de Racine (Collection des Grands écrivains de la France), M. P. Mesnard, a découvert à la Bibliothèque nationale un manuscrit de Pierre Perrault (l’aîné des Perrault) intitulé : Critique des deux tragédies 6^’Iphigénie, d'Euripide et de M. Racine., et la comparaison de l'une avec l'autre. Dialogue par M. Perrault, receveur général des finances de Paris. Ce manuscrit, qui doit être postérieur à l’année 1678, est inachevé. Ce qu’il offre surtout de piquant « c’est que