ACTE I, SCÈNE I
Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent?
Achille va combattre, et triomphe en courant; // o Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée,!;
Hier avec la nuit arriva dans l’armée. 110
# Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras :
Ma fille, qui s’approche, et court à son trépas ;
Qui, loin de soupçonner un arrêt si sévère, H ^
Peut-être s’applaudit des bontés de son père;
Ma fille... Ce nom seul, dont les droits sont si saints, i 15 Sa jeunesse, mon sang, n’est pas ce que je plains :
Je plains mille vertus, une amour mutuelle.
Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle, I Ko Un respect qu’en son cœur rien ne peut balancer.
Et que j’avais promis de mieux récompenser. 120
Non, je ne croirai point, ô ciel, que ta justice Approuve la fureur de ce noir sacrifice : \
V. 108. Achille va combattre^ et triomphe en courant. Cinq ans auparavant, P. Corneille avait écrit au roi « sur la conquête de la Franche^ Comté » :
A peine tu parais, qu'une province entière Rend liommapce à tes lys, et justice à tes droits;
Et ta course, en neuf Jours, achève une carrière Que l’on verrait coûter un siècle à d’autres rois.
V. 110. Hier avec la nuit, etc. « Nous sommes maintenant si accoutumés à hier de deux syllabes, que ce mot nous fait peine dans Corneille, qui le fait toujours d'une syllabe. » (L. Racine.)
Dans Molière et La Fontaine, on trouve aussi hier monosyllabe.
V. 113. Un arrêt si sévère. Agamemnon n’ose pas dire barbare, et il appelle un arrêt le caprice des dieux et sa faiblesse (Géruzez).
V. 115. Ma fille... Ce nom seul, dont les droits sont si saints. « Ce mot saints et celui de piété qui suit {sa piété pour moi) sont tous deux employés dans le même sens que dans la langue latine. » (L. Racine.)
i un exemple tiré de Bossuet, où le mot piété est employé dans le i é ■ sens [piété filiale) que dans Racine : « Il voit son père renversé dans
^ 3sé; pendant qu'il lui offre son cheval... il est blessé entre les bras père si tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satisfaire à la fois a Je piété et à la gloire. » [Or. fun. de Coudé.)
V. 116. N'est pas ce que je plains. On trouve dans Racine de fréquents exemples du verbe au singulier après deux et même, comme ici, trois sujets. Exemple du verbe au singulier après trois sujets :
D’ailleurs, l’ordre, l’esclave et le visir me presse. {Bajazet, iv, 5.)
Ses menaces, sa voix, un ordre m’a troublée. {Ibid., v, 1.)
Voir la note du vers 99. — Voir aussi le vers 905.
V. 117. Une amour mutuelle. « Il est indifférent de le faire masculin ou féminin... Il est vrai pourtant qu’ayant le choix libre, j’userois plutôt du féminin que du masculin, selon l’inclination de notre langue, qui se porte d’ordinaire au féminin plutôt qu’à l’autre genre, et selon l’exemple de nos plus élégans escrivains qui ne s’en servent guère autrement Depuis plu-
sieurs années, plusieurs de nos meilleurs escrivains n’ont point fait de difficulté de le faire masculin; et même à la Cour on a introduit cet usage, quoique la pluspart, et particulièrement les femmes, le fassent féminin. » (Vaugelas. Rem. sur la Langue française, page 280 de l’édition de 1664.)
V. 122. Approuve la fureur de ce noir sacrifice. « Cette épithète noir, au sens figuré, pe se donne pas ordinairement aux choses. On dit un noir dessein,
Tes oracles sans doute ont voulu m’éprouver,
Et tu mo punirais si j’osais l’achever.
Areas, je l’ai choisi pour cette confidence; 12G
Il faut montrer ici ton zèle et ta prudence.
La reine, qui dans Sparte avait connu ta foi-,
T’a placé dans le rang que tu tiens près de moi. l ’lo Prends cette lettre, cours au-devant de la reine,
Et suis, sans t’arrêter, le chemin de Mycène. 130
Dès que tu la verras, défends-lui d’avancer.
Et rends-lui ce billet que je viens de tracer.
Mais ne t’écarte point ; prends un fidèle guide. ^ 3 S Si ma fille une fois met le pied dans l’Aulide,
Elle est morte. Galchas, qui l’attend en ces lieux, 13;i Fera taire nos pleurs, fera parler les dieux ;
Et la religion, contre nous irritée.
Par les timides Grecs sera seule écoutée \IH0 Ceux même dont ma gloire aigrit l’ambition Réveilleront leur brigue et leur prétention, \ 40
M’arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse...
Va, dis-je, sauve-la de ma propre faiblesse.
Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, 5* Découvrir à ses yeux mon funeste secret ;
Que, s’il se peut, ma tille, à jamais abusée, 145
Ignore à quel péril je l’avais exposée;
D’une mère en fureur épargne-moi les cris ,
Et que ta voix s’accorde avec ce que j’écris. 1^0^
Pour renvoyer la fille et la mère offensée.
Je leur écris qu’Achille a changé de pensée, 150
une action noire^ une humeur noire. Je ne crois pas qu’on puisse condam un noir sacrifice. » (L. Racine.)
De même en latin, atra mens, atri versus.
V. 125. La reine qui dans Sparte, etc. Par ces deux vers Racine « a voulu préparer le spectateur à l’abus que cet Areas fera d\i secret du roi. » (L. DE Boisgermain.)