Histoire du Théâtre français, t. xi, p
Nous donnons à V Appendice la première scène de V Iphigénie de Le Clerc. En même temps qu’ils auront l’exposition de la pièce, les élèves pourront juger du style de cet auteur si méchamment « étouffé » par Racine.
IPIliGENIl':.
Pierre Perrault, qui Tavait entrepris pour montrer la supériorité de VIphigcnie française sur VIphigénie grecque, est justement ce même détracteur des anciens, que Racine, pre^* liant la défense d’Euripide, avait repris, avec une politesse assez railleuse dans la Préface de sa tragédie. Pierre Perrault, comme ses frères, était galant liomme : il garda si peu rancune à Racine, que, pour soutenir sa thèse favorite de la prééminence des anciens sur les modernes, il ne prétendit le battre qu’en l’exaltant, et choisit, pour la comparaison des deux théâtres, la pièce môme en tête de laquelle on l’avait malmené^. »
En 1676, c’est-à-dire l’année qui suivit celle où furent jouées les deux Iphigénies de Racine et de Le Clerc, parut une satire en vers, qui avait pour titre Apollon charlatan. L’auteur de cette satire est Barbier d’Aucourt, de l’Académie française, qui s’était fait connaître par ses Sentiments de Cléanlhe sur les Entretiens d'Ariste et d'Eugène du P. Bouhours (Paris, 1671), « livre admirable en son genre, dit d’Olivet (Histoire de V Académie française), par la délicatesse, la vivacité, l’enjouement, un savoir bien ménagé et un goût sûr. » Barbier d’Aucourt fut moins heureux dans son Apollon charlatan ou vendeur de Mithrïdate. On en jugera par la citation suivante^ :
Mais à propos de pleurs, je me suis laissé dire Que ce maître Apollon n’ayant plus de quoy rire Depuis qu’il a perdu l’usage du Moly 3 Qui fut un simple si joly.
Qu’un déluge de pîeurs va noyer son empire.
En effet la Racine 4 attendrit tant de cœurs,
Lorsque à’ Iphiyénie elle anime les charmes,
Qu’elle fait chaque jour, par des torrens de larmes.
Renchérir les mouchoirs aux dépens des pleureurs.
Aussi quel triste objet, qu’une Reine éplorée,
Qui vient livrer sa fille au couteau de Calchas,
Parce que dès le premier pas,
A faute d’un bon guide, elle s’est égarée.
Qu’est devenu Phœbus? Il ne la conduit pas :
Ou, puisqu’elle manque sa route.
Ce beau conducteur n’y voit goutte.
Que si sur cet égarement Il aspire à fonder les autres aventures.
De son dramatique roman,
Peut-il, pour appuyer ses vaines impostures,
1. P. Mesnard, Notice sur Iphigénie. [Les Grands Ecrivains français. — Racine, t. iii, p. 1 19.)
2. Cette satire, qualifiée à' ingénieuse, se trouve en entier dans l’édition en deux volumes des Œuvres de Racine, publiée à Amsterdam, en 1722, chez J. -F. Bernard.
3. Molière, mort le 17 février 1673. — Le Moly est une plante médicinale dont Pline croit que Mercure fut l’inventeur.
4. Dans les premiers vers de la Satire, Barbier d’Aucourt dit qu’Apollon conçut pour une plante (Racine) une folle tendresse, et que pour lui donner du renom, il la vendit « au son du violon. »
Ail! qu’en termes galants ces choses-là sont mises!
INTRODUCTION
Prendre un plus chétif fondement?
Mais quelle est d’autre part sa nouvelle manie?
Et d’où vient que ce Dieu, trop tendre de moitié,
S’est alambiqué le génie A tirer de son suc plus d’une Iphigénie 1?
C’est pour faire plus de pitié.
La fausse est distillée avec la véritable.
Est-il rien de si pitoyable?
Pour ne nous régaler que" d’un triste entretien,
Au lieu de deux beautés, dont Tune est si coupable.
Une seule suffisait bien.
Si quelque chose me console.
C’est que Tune des deux a, si je m’en souviens,
De l’innocente Agnès et Tair et la parole.
Hors qu’en son caquet doucereux La belle enfant affecte un style Qui marque un cœur plus langoureux Et moins digne du grand Achille.
Diane, vous aimez la simple chasteté.
Et vous estes trop difficile Pour vous accommoder d’une simple beauté Qui voulez-vous donc? Eriphile?
De votre père Jupiter Cette belle est petite fille.
Il faut sur vos autels vous en faire tâter.
Puisque votre fureur ne peut se contenter Que du sang de votre famille.
Ulysse, ce Roy fin matois,
Qui cherche plutôt à vous plaire Qu’à soutenir son caractère.
Pour célébrer ce sang, dont vous avez fait choix,
Se borne à signaler son éloquente voix Par un récit patibulaire.
Mais la fille d’Agamemnon N’est donc pas la victime? Non.
La Racine est assez hardie Pour la garantir du trépas.
Une autre doit mourir, quoi que Calchas en dio :
Le sujet de la tragédie Est celle qui ne mourra pas.
L’oracle qui l’immole est un jeu de théâtre.
Amis, pourquoi donc la pleurer?
Vous feriez mieux de séparer Son père et son amant, qui sont prêts à se battre.
— Tout beau, répond Phœbus à ce donneur d’avis,
Ne troublez pas le cours des pleurs que j’ai fait naître Des petits et des grands mes secrets sont suivis.
Je suis bon charlatan, si je ne suis bon maître.
Voilà ce qu’o/t regarda comme le modèle d'une critique badine^ nous disent les frères Parfait, et ce qu’ils considèrent avec raison comme une pièce « ma .imaginée, plus mal conduite, pleine d’allusions froides, et très faiblement versifiée. » En somme, dit à son tour l’auteur des Ennemis de Racine^ cette pièce n’a d’intérêt qu’en nous montrant l’acharnement de certaines haines qui poursuivaient Racine.