‹ IphigénieChapitre 44 sur 188 · ACTE H, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE H, SCÈNE I

C’est peu d’être étrangère, inconnue et captive ; 470

Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens,

Cet Achille, Tauteur de tes maux et des miens.

Dont la sanglante main m’enleva prisonnière.

Qui m’arracha d’un coup ma naissance et ton père,

De qui, jusques au nom, tout doit m’être odieux, 475 Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.

BORIS

Ah I que me dites-vous I

ÉRIPHILE

Je me flattais sans cesse Qu’un silence éternel cacherait ma faiblesse;

Mais mon -coeur, trop pressé m’arrache ce discours.

Et te parle une fois pour sé taire toujours. 480

Ne me demande point sur quel espoir fondée

^e ce fatal amour je me vis possédée, Xi 4jU ‘

Je n’en accuse point quelques feintes douleurs

Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs :

Le ciel s’est fait, sans doute, une joie inhumaine 485 A rassembler sur moi tous les traits de sa haine.

reille, il faut faire après écoute un arrêt assez long, et prononcer d’un trait tut{e)vas étonner, avec un léger arrêt après étonner,

Cf. Britann, (v, 6) :

. . . Poursuis, Néron ; avec de tels ministres,

Par des faits glorieux tu te vas signaler.

V. 471. Ce destructeur fatal. — Fatal, « marqué par les destins. » Tibullo (I, III, 53) :

Quid si fatales jam nunc explevimus annos ?

Voir la note du vers 403. Cf. AthaL, ii, 5 :

Mais cet enfant fatal, Abner, l’avez-vous vu ?

V. 474. Qui m'arracha d’un coup ma naissance. — « Arracher la naissance, est là pour ôter les moyens de faire connaître les secrets de la naissance. Gela (quoi qu’en dise L. de B.) est si clair, après tout ce qui précédé, qu’il ne reste à remarquer dans ce vers que la force et la précision. Mais remarquez aussi la beauté progressive de cette période de six vers, depuis ce destructeur fatal, etc., jusqu’à ce dernier vers, qui, partout ailleurs, serait fort commun, et que les cinq vers qui précèdent rendent si frappant. Voilà ce qui fait le tissu de la diction, et ce que c’est que l’art d’écrire. » (La Harpe.)

V. 479. Mon cœur trop pressé. — Trop pressé, « trop contraint, trop accablé.»

Cf. M“® de Sévigné : « J’aurais cent choses à vous dire; mais le moyen quand on a le cœur trop pressé? »

V. 481. Ne me demande point sur quel espoir fondée... je, etc. Tournure latine : « Noli quærere qua spe fréta ego, etc. »

V. 485-86. Le ciel s’est fait une joie inhumaine à rassembler, etc. Après se faire une joie, il était plus naturel et plus régulier de mettre de qu’d. On dit j'ai de la joie à vous voir, et je me fais une joie de vous voir, »

Rappellerai-je encor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux?

Dans les cruelles mains par qui je fus ravie

Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie : 400

Enfin, mes tristes yeux cherchèrent la clarté ;

Et me voyant presser d’un bras ensanglanté,

Je frémissais, Doris, et d’un vainqueur sauvage Craignais de rencontrer l’effroyable visage.

J’entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, 495

Et toujours détournant ma vue avec horreur.

Je le vis : son aspect n’avait rien de farouche ;

Je sentis le reproche expirer dans ma bouche;

Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ;

J’oubliai ma colère, et ne sus que pleurer; 500

Je me laissai conduire à cet aimable guide.

'*^e l’aimais à Lesl^os, et je l’aime en Aulide.

Iphigénie en vain s’offre à me protéger.

Et me tend une main prompte à me soulager :

Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée, 505

Je n’accepte la main qu’elle m’a présentée Que pour m’armer contre elle, et, sans me découvrir. Traverser son bonheur que je ne puis souffrir.

(D’Olivet.) — « Je suis entièrement de l’avis de d’Olivet : Je me suis fait une joie de est la seule construction française. » ^La Harpe.)

Casimir Delavigne a dit ( Vêpres SiciL, ni, 2) :

Tu te fais une joie orgueilleuse et cruelle D’attacher sur mon front une honte éternelle.

Toutefois si Racine a mis à, au lieu de de que rien ne l’empêchait de mettre, c'est qu’il croyait sans doute en avoir le droit.

« Le ciel s’est fait une joie inhumaine à rassembler » équivaut à t dans sa cruauté, le ciel s’est complu^ a pris plaisir à rassembler. »

V. 491. A'w/în mes tristes yeux cherchèrent la clarté. Cf. Virgile [En.^ IV, 691) ;

Quæsivit cælo lucem. . .

Dans l’éd. princeps (1675) et dans la première édition collective (1676) on lit : Enfin mes foibles yeux. — L’édition de 1687 donne : Enfin mes propres yeux, épithète ridicule qui ne peut être attribuée qu’à l’imprimeur.

V. 495. Détestant sa fureur. Sens du latin detestor « maudire. » Ovide. [Met., XV, 503) :

Hostilique caput prece detestatur euntis.

Cf. Corneille [Hor., iii, 2) :

Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix.

V. 501. Je me laissai conduire à, eic,. Voir la note du vers 390, Cf. Balzac {Aristip.^i.) « La Grèce n'a point reproché à Agamemnon de s’être laissé gouverner à Nestor. »

V. 508. Traverser son bonheur. — Traverser^ susciter des obstacles (les mettre en travers) pour empêcher le succès de quelque entreprise.

Cf. Molière [Tart.^ iii, 3) :

Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos On ne doit d’un mari traverser le repos.

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