ACTE II, SCÈNE V
Pour mon hymen Achille a changé de pensée î Il me faut sans honneur retourner sur mes pas, "
Et vous cherchez ici quelque autre que Calchasî 660
ÉRIPHILE
Madame, à ce discours je ne puis rien comprendre.
Vous m’entendez assez, si vous voulez m’entendre.
Le sort injurieux me ravit un époux ;
Madame, à mon malheur m’abandonnerez- vous?
Vous ne pouviez sans moi demeurera Mycène; 665
Me verra-t-on sans vous partir avec la reine ?
ÉRIPHILE
Je voulais voir Cal ch as avant que de partir.
Que tardez- vous, madame, à le faire avertir?
ÉRIPHILE
D’Argos, dans un moment, vous reprenez la route.
Un moment quelquefois éclaircit plus d’un doute. 670 Mais, madame, je vois que c’est trop vous presser;
Je vois ce que jamais je n’ai voulu penser;
Achille... Vous brûlez que je ne sois partie.
ÉRIPHILE
Moi ! vous me soupçonnez de cette perfidie !
Moi, j’aimerais, madame, un vainqueur furieux, 675
Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux,
Qui, la flamme à la main, et de meurtres avide.
Mit en cendres Lesbos...
Oui, vous l’aimez, perfide;
Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez.
Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés, 680 Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme.
Sont les traits dont l’amour l’a gravé dans votre âme;
V. 663. Le sort injurieux. — Injurieux^ qui agit contre la justice.
'Cf. Corneille [Hor^ iv, 4) :
ces cruels tyrans
Qu’un astre injurieux nous donna pour parents.
V. 673. Vous brûlez que je ne sois partie. — Brûler^ signifie « désirer 'ardemment. » Cf. Molière [AJisant.^ i, 2) :
Et je 6ritZe qu’un nœud d’amitié nous unisse.
Comment expliquer la négation dans le vers de Racine ? C’est que le désir d’Eriplîile est mélangé de la crainte qu’lphigenie ne parte joas.
V. 679. Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez. « Et ces fureurs elles-mêmes que, etc. » [ipsi et non iidem furores).
Et, loin d’en détester le cruel souvenir,
Vous vous plaisez encore à m’en entretenir.
Déjà plus d’une fois, dans vos plaintes forcées, 681)
J’ai dû voir et j’ai vu le fond de vos pensées ;
Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté A remis le bandeau que j’avais écarté.
Vous l’aimez. Que faisais-je? Et quelle erreur fatale M’a fait entre mes bras recevoir ma rivale ! 690
Crédule, je l’aimais; mon cœur même aujourd’hui De son parjure amant lui promettait l’appui.
Voilà donc le triomphe où j’étais amenée !
Moi-même à votre char je me suis enchaînée !
Je vous pardonne, hélas ! des vœux intéressés, 695
Et la perte d’un cœur que vous me ravissez ;
Mais que, sans m’avertir du piège qu’on me dresse.
Vous me laissiez chercher jusqu’au fond de la Grèce L’ingrat qui ne m’attend que pour m’abandonner.
Perfide, cet affront se peut-il pardonner ? 700
ÉRIPHILE
Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre. Madame : on ne m’a pas instruite à les entendre ;
Et les dieux, contre moi dès longtemps indignés,
A mon oreille encor les avaient épargnés.
V. 683. Et, loin d’en détester le cruel souvenir. — Détester ^ « maudire. • Voir le vers 495.
V. 685. Dans vos plaintes forcées. — Forcées, contraintes, qui n’ont rien de naturel.
Cf. Bajazet (ii, 1 ) :
Ne m’importune plus de tes raisons forcées.
Cf. Corneille [PoL, iv, 3) :
Et je ne voulais pas de sentiments forcés.