LIVRE V
» — Mais je ne serai plus près de vous ! » reprend l'inconsolable Izorin. Quel af- » freux changement pour moi ! Nous de- » vions être inséparables- vous l'arbre et y> moi l'écorçe j vous la main et moi le )) gant.
» — L'arbre a besoin d'une autre écorce, » dit en riant le chevalier , et la main doit » jeter le gant. N'en parlons plus, et laisse- » nous. »
Le vieux baron de MonteroUes est renfermé dans ses appartemens, et ni son fils ni Alamède ne sont admis à lui faire leurs adieux. Au fond de la grande cour du castel vingt-cinq chevaux richement enharnachés , et le poitrail garni de sonnettes d'argent (i), attendent l'héritier du suzerain. Des archers, des varlets et des pages composent sa suite. Alamède tient l'étrier; puis se séparant d'Izorin, il l'a tendrement embrassé , et bientôt la troupe est en marche.
(i) La Colomhière , 1. I, ch. V, p. 60. 3^ Edit. Tome L ig
L'orgueilleux banueret délaiile an dulîioiseltous les devoirs de sa nouvelle charge. Scrupuleux observateur de toutes les maximes de la chevalerie , il l'est aussi de ses plus minutieuses coutumes. A ses yeux, un cérémonial à observer est une loi sacrée à remplir ; une étiquette de cour à suivre est une obligation religieuse à étudier. Esclave des formalités , qu'il a, pour ainsi dire, étiquetées en sa mémoire , il fait d'un usage un principe; dans un rite, il voit tout un culte; et l'appareil des souverains est pour lui la souveraineté. Que d'opinions diverses parmi les hommes ! il faut à chacun sa marotte, chacun a son grain de démonce. Dans la vie des hommes célèbres que d'erreurs ! que d'extravagances !.... Certains sages de l'antiquité n'ont eux-mêmes, sur cette terre, été surpassés eu folie.... que par Iciurs admirateurs.
Qui peindrait l'ennui d'Alaïuède ? Depuis plusieurs heui'es il chemine, et le sire de Monterolles est encore à lui expliquer comment un écuyer lace un heaume; comment à la table des ^;raiKU il doit verser le
LIVilE V. 2ig
piment, lo clairet et Vhypocras ; de quelle façon il faut s'y prendre pour couper les viandes, servir les dragées, oflrir \es passerilles et donner à laver ; comment il doit , en désarmant son maître le soir, lui présenter les azébits , les torteîs , et le vin du coucher j avec quelle exactitude il est tenu de frotter ses armes pour les tenir luisantes ; de dresser ses palefrois, haquenées et roussins ; de faire sa ronde de minuit aux lieux où dorment les pages; enfin, le soin qu'il doit mettre à entretenir non - seulement son casque, sa lance, son écu, ses gantelets, ses éperons, son panoncel^ sa gorgière , son haubergeon , sa masse , sa testière,sonliarnement,sa cotte et son seignal ; mais encore ^n manteau d'écarlate doublé de menu vair , ses brodequins , son qiienivet^ sa toque de velours et sa ceinture à franges (i).
(i) Voyez,, sur tous ces détails rapportés avec 'xactitude , La Curne Sainte-Palaye , Mémoires sur l'ancienne chevalerie , et les écrivains déjà
i( — Messire Hugues! y> s'écrie Alamède , interrompant tout à coup le fastidieux entretien du chef, « pourquoi ce sol est-il >) inculte ? Pourquoi ces toits abandonnés? )) Quelque affreuse mortalité a donc dépeu- » plé ce hameau ? ))
Autour des voyageurs , en eô'et , la plage était presque déserte et paraissait frappée de réprobation. Partout des chaumières fermées , partout un lugubre silence. Les portes de l'église du lieu étaient barricadées d'épines j des bottes de chardons remplissaient son portail • et quelques lignes en caractères rouges étaient gravées sur son fronton.
c( — Ce village est excommunié, répond » le paladin , il est au nombre des do- » jnaines du comte Guillaume de Forcaly) quier. Ce seigneur a encouru la censure » ecclésiastique, et l'abbé de Mont- Jour a y) fait mettre la contrée en interdit (i).
(i) L'abbé Je Mont- Jour mit en interdit une partie des états du comte de Forcalquier , ainsi