LIVRE XI. l
La fille de Raymond se tait. Auprès de l'âtre seconrable, ses membres engourdis de froid commencent à se réchauffer. Elle sent revenir ses forces ; mais que son cœur allier doit souffrir !
« — Drollon ! a repris Amalric , voilà le )) sujet d'une ballade. Deux pèlerins à tour- » nure équivoque arrivant seuls on ne sait » d'où, voyageant on ne sait comment, se
» cachant on ne sait pourquoi : le beau
» début pour un poëme î c'est une mine de » mystères, c'est la trouvaille du génie. A n l'œuvre, maître en Apollon ! votre canevas » est d'or pur. A l'exemple des auteurs mo- M dernes , avec de grands mots et du vague, » l'amour errant , le clair de lune , J'inno- » cence courant les champs , un serment et » des œuvres pies, des fatalités et la rime, j) vous enfanterez un chef-d'œuvre. ))
Le poëte a baissé la tête, et les assistans applaudissent. Un sarcasme est toujours charmant lorsqu'il tombe.... sur le voisin.
S'étant tourné vers ses guerriers : « — Che- » valiers 1 » poursuit Amalric, ce la pèlerine » de céans paraît accablée de fatigue ; et je S^Edit. Tome IL i6
» crains pour vous que sous peu elle ne nous » dérobe sa présence ; mais au reste qu'ini- » porte qu'un astre quitte ou non le firma- » ment, s'il est couvert d'un gros brouillard, y> et s'il n'y doit point être vu ! D'ailleurs )) nobles enfans de Mars , sachons nous » faire aux privations ; et consolons-nous j) avec la pensée que le mystérieux n'est » pas toujours l'admirable , et qu'ici-bas ce X» qui se cache est souvent peu curieux à )) voir.
» — Sire Amalric ! » répond le prince du même ton de raillerie , ce vos paroles sont )) aussi obligeantes que votre accueil est >) gracieux. En toute autre circonstance, je » passerais, avec mi plaisir extrême , la » nuit entière à vous écouter ; mais, guerrier » comme vous, il faut que je me fasse aux » privations, et que, me retirant avec ma y> compagne , je me console avec la pensée » que le noble n'est pas toujours le grand, » et qu'ici-bas tout ce qui se dit est souvent » peu curieux à entendre.
» — Holà 5 varlets , écuyers, pages ! » s'écrie le sire de Sabran , ce qu'on prépare à