LIVRE IV
tt Ah! pour une âme rêveuse et sensible, M quel aspect est plus enchanteur? quel » lieu de rendez-vous mieux choisi?... C'est » au milieu des ruines que se révèlent au )) vrai génie les mystères de la pensée, que )) se découvrent au savant les secrets de la )) création , et que s'offre au chantre inspiré )) la clef des harmonies célestes. Là le mor- )> tel sent mieux qu'ailleurs, à travers sa y) faiblesse humaine, son immortalité di- M vine. Là, plus seuls et plus à eux-mêmes, . » les amans aiment davantage. Les ruines ») sont sur la terre les révélations du passé, » les grandes leçons du présent, les pro- » phéties de l'avenir. Aux regards du paysa- » giste , point d'admirables vues sans elles. » En tout et partout ici-bas, rhomme aime » les renversemens. Poètes, rois, législa- » leurs, pVêtres, artistes, conquérans! qui » vous fait briller ? les ruines : que v ous » voit-on fonder? des ruines : que reste-t-il » de vous? Des ruines. Variétés du monde » terrestre, épisodes du monde moral, /) chutes et décombres! salut. Du grand ta- » bleau de l'univers vous êtes les sublimes d^ Edit. Tome L i3
i46 ipsiboé.
» ombres ; et si le premier homme , ennuyé, » se promena triste dans Eden , et désœuvré, V fit des sottises, c'est qu'en ce jardin ravisï) sant, sans doute il manquait des ruines. »
Ne sachant comment prendre cette tirade , imitée en sa contexture de la dame des marécages, Izorin, la bouche béante, écoutait l'élève d'Eral; et son burlesque sérieux semblait demander g Faut-il rire7 y) Pauvre pâtre du douzième âge ! que n'as-tu * vécu de nos jours ! Combien de fois naïvement, à de certaines assemblées, en écoutant certains discours, aurais-tu fait cesquestions : « Faut-il pleurer? ou faut- il rire? »
Après un instant de silence : « — Nos ba - )) gages sont-ils prêts? reprend Alamède.
)) — Certainemenl, et la charge sera léï) gère. Mais la dame qui vous attend est
» jeune et belle, noble et riche?
y> — Jeune ! répond l'orphelin, c'est un
)) problème. Belle! c'est une question. No-
» bleî c'est un secret. Et riche! c'est un
M mystère.
y) — Me voilà parfaitement au fait. Du
» moins, seigneur, elle vous aime?
LITRE IV. l47
» — Elle m'en a donné des preuves.
y) — Tous l'aimez de même ?
» — Sans doute.
» — Et cette belle?....
y) — Est Ipsiboé.
» — Encore!... dit Izorin désolé. Quoi!
» toujours elle ! et jamais qu'elle !....
» — Ce sont d'importantes afî'aires qui » l'amènent auprès de moi.
» — Oui, quelque nouvelle entreprise!
» C'est toujours la dame affairée. Elle se dé- » mène et s'agite comme Sisyphe roulant » sa pierre, si ce n'est* que le fils d'Eole » laissait, du haut de la montagna, retom- » ber le roc sur son sein , et qu'Ipsiboé, au n contraire, le jette sur celui des autres. y>
Le char du dieu du jour rayonnait à l'orient lorsque Alamède et son compagnon, descendant une des collines d'Aiguemar , prirent la route de Monterolles. L'air était lourd , le chemin fatigant , et la chaleur étouffante. <c — Que n'avons-nous deux » destriers! » dit l'orphelin en soupirant.
c( — Au dernier tournoi, répond Izorin,
l48 IPSIBOÉ.
» le sire de Venous , pour déployer sa ma- » guificence, eu a fait brûler trente (i) :- » j'étais présent à ce spectacle ; qu'avec joie, » à mon profit , j'en aurais sauvé une cou- » pie ! . . . . Tous ont péri dans la fournaise » comme les Macliabées sur la glace ; ils )) ont fondu sur le bûcher connue les ailes » d'Icare au soleil 5 ils ont disparu sous les )) flammes comme Pharaon sous les eaux...
y> — Admirables similitudes ! .... Mais » que vois-je là qui s'avance?
» — Les frères de VAgnus Dei.
» — Sainte Vierge! quelle mascarade!
j) — Parlez plus bas, dit Izorin. Ln b)as- » phème vous est échappé. Songez à l'im- » pot établi ; songez au vide de nos bourses. » Ah! si l'on vous eût entendu !... Prendre » en vain le nom de la Vierge est une af )) faire de vingt sous (2) !
(1) Ce trait est cité par La Curne Sainte-Palaye, Mèm. sur l'anc. chevalerie j t. Il , V^ part. , p. 78 ; et par Papon , Hist. de Prou. , t. II, p- 262.
(2) Voyez , sur cet extraordinaire impôt , Papon, Hist. de Prow.j t II , p. ayo.— -Statut, arel.j mss. — Statut. Aven, j mss.