‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 12 sur 40 · JJE CORPS DE LA VILLE · texte numérisé non relu

JJE CORPS DE LA VILLE

Si l'entrée du souverain Pontife avait eu un caractère que n'eut pas celle du roi, cette différence était surtout l'effet de l'énorme affluence des habitants des campagnes, qui ayant, pour ainsi dire, inondé la ville, avait rendu tout ordre, toute pompe impossible. Mais en réalité l'arrivée du prince avait été plus agréable aux citoyens que celle du Pape. C'est qu'en effet celui-là était, plus que celui-ci, un motif d'espéranc pour leurs intérêts. On connaissait les dispositions de Philippe

en faveur de la cité ; car il les avait déjà manifestées par des actes ; tandis qu'on craignait que le Saint-Père , tant à cause du devoir de sa charge que par attachement pour le chapitre dont il avait fait partie, n'inclinât du côté des chanoines. Aussi avait-on décidé de s'appuyer résolument sur le roi , de le flatter le plus possible , en lui témoignant une confiance illimitée et en se réclamant exclusivement de sa protection. Dès que la nouvelle de son arrivée eut été notifiée, les notables s'assemblèrent pour convenir de la conduite à tenir. Maintenant que le prince est dans leurs murs, leur activité redouble. C'est un mouvement perpétuel parmi les principaux citoyens, bourgeois, marchands, chefs des corps de métiers. Et ici le lecteur voudra bien remarquer que le nom de bourgeois n'avait point alors le sens restreint qu'on lui a donné depuis, c'est-à-dire ne signifiait point cette classe intermédiaire placée entre l'aristocratie et les classes ouvrières ; mais il renfermait tout ce qui avait droit de cité , la masse d'habitants établis, indépendants, ayant domicile et état fixes, et participant aux charges et aux avantages de la communauté. La limite d'en bas serait assez facile à poser ; mais en haut, il n'y en avait guères. Nous voyons en effet que les plus anciennes et les plus hautes familles, ce qui veut dire l'arislocralic pure, acceptaient et ambitionnaient même le tilro de bourgeois. C'est ainsi qu'on lit en tète des conseiller.^ raimicipaux de Lyon les noms des de la Mure , des de Varey , des de Forey, des de Vaux, des Saint-]\lichel, des de Fuers, des de Marzeu , des de Dorches , des de Chaponay , des de Villoneuve, des de Faysins et d'une foule d'autres.

La raison de cela, nous l'avons dit, était qu'un lien commun, celui de l'intérêt, les rapprochait. L'Eglise dominant alors la société exerçait une véritable souveraineté, non-seulement spirituelle, mais temporelle. Or le bourgeois des cités tendait de plus en plus à s'affranchir de son joug. Et comme cette disposition n'existait pas moins chez les nobles que chez les roturiers , il s'ensuivait que tous , aristocrates et plébéiens.

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h riitciulaiciit facilointiil pour coinbaltre le maître commun. Aussi pendant que la France, que le monde entier tenait ses yeux fixés sur le concile qui allait s'ouvrir dans l'antique cité des Gaules, les notables Lyonnais oubliaient ce côté de la question pour aviser aux moyens de rejeter, ou au moins d'alléger, le joug que leur imposait le chapitre.

Nous sommes donc dans la chapelle Saint-Jacques bâtie ix»ur servir de lieu de déhbérations, et que son caractère sacré n'empêche point de nommer Maison de ville ou Hôtel de ville. Dénomination encore timide, mais qui ne fera désormais que s'affermir; édifice encore obscur, bien modeste surtout en face de ces terribles cloîtres de Saint-Jean , de Saint-Just, enfermés de leurs hautes murailles, protégés de leurs tours, clos de leurs portes ferrées; mais édifice rival, ennemi en germe , géant au berceau , qui grandira peu à peu et étreindra un jour le colosse ecclésiastique, si longtemps maître de la cité. Là se trouvent réunis les douze citoyens que l'élection a faits conseillers de la ville : grave sénat qui succède au groupe turbulent des cinquante chefs que la fougue populaire s'était donnés pour servir de guides, ou plutôt d'instruments, à ses passions. Nous y comptons en premiei' lieu Guy de la ilure , le propriétaire le plus riche de la province et le citoyen le plus considéré de la cité; Pierre Lutoli , dit de Ville , le plus obscur de tous par sa naissance , mais le plus chéri du peuple qui reconnaît en lui son plus ardent et son plus habile défenseur; Bernardin de Varey, ami du chapitre, partisan du droit ecclésiastique, et arrivé là p-ar l'influence des chanoines et des moines; puis Jean de Dorcl'c?, Pierre de Chaponay, Zacharie de Forey, Bernard de Firr,-;, Humbert de Vaux, Jean Fabri, Jean Alby ou le Blanc, Gaudemar Flamench, et Raymond Fillatre (i). A ces conseiikvs en titre se sont adjoints d'autres citoyens recommandai lies

(IJ Voyez CCS noms : iVûui;. élûge hist. de Lyon, 3^ partie, p. 21.

par iciir rang, ou leur f(ji'tune, ou par la confiance dont la ville les honore.

Si nous faisions de l'histoire proprement dite, nous pourrions rappeler que le germe de l'institution municipale remontait au commencement de ce siècle. Voici en effet ce que nous lisons dans un des historiens de la ville :

« Sous le règne de Philippe- Auguste, Renaud de Forez tenait le siège archiépiscopal de Lyon. Ce fut en ce temps-là que commencèrent les divisions, les troubles, les guerres civiles qui durèrent longtemps entre les habitants de Lyon , et les officiers préposez pour rendre la justice au nom de l'archevêque et du chapitre, lesquels étoient seigneurs haut- justiciers de la ville et de la province. Ces officiers, abusant de la justice même et de l'autorité qu'elle leur donnoit, exerçoient toutes sortes de vexations contre les citoïens, qui les souffrirent longtemps; mais enfin leur patience vaincue par tant d'oppressions, se changea en fureur; ils se virent obligez d'apposer la force à l'injustice, et de chercher leur sûreté dans la défense. Pour cela ils formèrent une espèce de ligue, dont ils crurent trouver un exemple tout récent dans la ville de Paris. Philippe-Auguste étant obligé de sortir de la capitale de ses Etats pour aller porter la guerre sur les frontières du royaume, fit clorre et fortifier Paris du côté de l'Université, pour le garantir des insultes des Anglais qui étoient maîtres de la Normandie , et confia la garde de cette ville à ses habitants même. Il nomma sept des principaux bourgeois , pour être les chefs de la communauté, etpouravoir l'administration de la ville... Les Lyonnais ayant appris cet établissement de communauté fait à Paris à l'avantage des marchands et des autres personnes du Tiers-Etat, résolurent de faire à Lyon un établissement semblable pour se gouverner eux-mêmes, et pour se mettre à couvert des injustices qui leur étoient faites par les officiers de l'archevêque et du chapitre.

» Us choisirent cinquante des principaux citoïens, pour composer le corps du conseil, et s' étant saisis d'une tour du

Pont-de- Saône du côté de Saint-Nizier, ils y mirent une cloche pour convoquer leurs assemblées et firent bâtir la chapelle de Saint -Jacques proche Saint-Nizier, pour les tenir (1). Dans la suite, cette chapelle ne parut pas un lieu convenable à ces sortes de convocations : le tumulte prophane qui accompagne ordinairement les assemblées populaires ne convenait point à la sainteté du lieu où elles se tenaient (2).

» On divisa la ville en quartiers, à chacun desquels ou assigna des officiers, qui furent distinguez par leurs étendarts, et ces officiers prêtèrent serment de fidélité entre les mains de cinquante conseillers de la ville.

» Pour autoriser les actes publics qu'on feroit dans ces assemblées, on fit un scel et contre-scel, au nom de la communauté. Le scel représentoit la figure du Pont-de-Saône llanqué de deux tours, comme il étoit alors. Au milieu du pont s'élevoit une croix, au-dessus de laquelle étoient les images du soleil et de la lune; et au pié de la même croix, une fleur-de-lis et un lion rampant. Le lion étoit le simbole de la ville, et la fleur-de-lis désignoit la protection du roi de France. Par le soleil et la lune ils vouloient marquer leur liberté qu'ils disoient être aussi ancienne que la fondation de la ville. Ces mots écrits en lettres gothiques servoient de légende : Sigillum commune universitatis et communilatis Lugdunensis.

» Les premières guerres entre les habitants de Lyon et les chanoines subsistèrent jusqu'au temps du règne de saint Louis, qui ayant été choisi pour arbitre avec le cardinal Rodolphe, légat du Saint-Siège , suspendit ces troubles par une trêve de quelques années. Mais ces deux puissants arbitres étant allez en Afrique pour la guerre des croisades , leur absence et leur mort qui arriva ensuite , replongèrent la ville de Lyon dans des malheurs beaucoup plus grands que les premiers.

» Le siège de l'archevêque vint à vaquer par la démission

(i) Ibid. p. 1, 2.— (2) Ibid., 2= partie, p. 199.

de Philippe de Savoye. Les habitants de Lyon profitèrent de cette vacance qui dura environ quatre années, et nommèrent douze conseillers pour avoir l'administration de la ville. Gérard de la Roche, évêque d'Autun, à qui appartenoient tous les droits de l'archevêque pendant la vacance , se plaignit de cette nomination faite au préjudice de ses droits. La conteslalion ayant été remise au jugement de Philippe III surnommé le Hardi, il envoya deux commissaires pour examiner les plaintes de l'évêque administrateur et des habitants de la ville. Ces commissaires leur permirent d'élire douze bourgeois pour prendre soin des affaires communes, saiis aucune jurisdiction; et commirent la garde des clefs des quatre principales portes de la ville à deux de ces conseillers (i). »

C'est donc dans la chapelle Saint-Jacques que nous sommes. Un notaire, faisant les fonctions de secrétaire, est à son bureau. Des feuilles et des rouleaux de parchemin sont autour de lui; l'un d'eux porte des sceaux au timbre royal. De la Mure est président. Après quelques mots pour indiquer l'objet de la réunion, il donne la parole au secrétaire qui lit d'abord le compromis fait par saint Louis et le cardinal Rodolphe. L'assemblée écoute avec la plus grande attention. En voici la teneur :

« Louis par la grâce de Dieu roy des François, et Rodolphe par la miséricorde du mesme Dieu, evcque d'Albane, légat du Saint Siège apostolique à tous ceux qui ces lettres verront, salut.

» Nous faisons savoir que ayant eu de grandes dissensions, discordes et guerres entre le doyen et chapitre de la grande église, l'obeancier et chapitre de l'église de Saint-Just de Lyon d'une part ; les citoïens et le peuple de la ville de Lyon d'autre part; et que ces dissensions avoient donné lieu à plusieure querelles et plaintes de part et d'autre; enfin par le moyen de

(1) Vovez ces noms : Nom. éloge hist. de Lyon, 3" partie, p. 3, h, 5.

l'abbé de Cluny, de Jean de Traves chevalier, et de Henry de Gandoûiller, bailly de Berry, que nous avions envoyez à Lyon pour mettre la paix et la concorde entre les parties, et pour empescher ou suspendre les violences qui se faisoient mutuellement; elles nous ont donné leurs compromis, pour pouvoir comme nous voudrions résoudre, décider et terminer toutes ces querelles avec pleine puissance et authorité. Lesdites parties s'estant obligées par serment et sous l'obligation do tous leurs biens par actes passés entre les mains dudit abbé et des. doux autres députez et scellez des sceaux desdits députez, d'observer et garder exactement tout ce que nous ordonnerons, comme il est plus amplement contenu dans lesdits actes qui nous ont esté envoyez.

» C'est pourquoi ayant comparu devant nous le doyen Milon de Vaux, le sacristain Pierre Mareschal, et G. doyen de Beaujeu, chanoines de Lyon avec procuration de leur cliapilro; Benoit, obcancier, et Girard de Leigo chanoine de Saint-Just, munis de pareille procuration de la part de leur chapitre ; et (le la part du peuple et des citoïens de Lyon, Jean de Durchi, Jean Liotard, GuiUaurae Albi et Pierre Flamant, citoïens de Lyon, avec leurs procurations pour procéder à Paris devant nous et pour terminer cette affaire. Les parties ont commoncc par reconnoitre les compromis qu'elles nous avoicnt donnez, et pour plus de sûreté les ont renouveliez pleinement et absoluement entre nos mains.

» C'est pourquoi nous qui voulons avec l'aide de Dieu procurer le bien des uns et des autres, après une meure délibération, voulons, ordonnons et commandons qu'il y ait dés à présent une paix ferme et slable entre ces parties, et défendons à leurs procureurs en tant que procureurs, et, par eux, aux uns et autres de se faire d'oresnavant aucune guerre à l'occasion de leurs demandes et griefs, prétensions, discordes ou dissensions. Et de plus ordonnons et commandons que ceux qui ont esté pris et arrestez de part et d'autre durant ces divisions soient incessamment relâchez et mis en bberté. Nous

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>uulons en outre, et ordonnons que les cilolens rendent et remettent à l'Eglise le cloistre de Saint-Jean , et les maisons qu'ils détiennent et qu'ils les remettent aux chanoines en Testât auquel elles sont à présent : que les ponts , fossez , barres, murs, chaisnes, portes, echaflaux et autres semblables nouveautez introduites par les citoiens pour se fortifier, soient ostées à leurs frais et despens, et remises au mesmc estât auquel elles estoient du temps que noble homme Philippe , à présent comte de Savoye, se démit de l'archevesché de Lyon : sans que pour cela nous prétendions, par la destruction de ces nouveautez, faire aucun préjudice aux droits, prétensions ou possessions de l'une et de l'autre des parties, que nous ne voulons ni augmenter, ni diminuer par la présente ordonnance; attendant de députer des personnes capables pour examiner ces prétensions , pour les régler et pour faire exécuter ce que nous en ordonnerons. Et parce que l'on dit que le vi-nérable père en Jésus-Christ l'evesque d'Autun, qui exerce k jurisdittion dans la ville et le diocèse de Lyon durant la vacance du siège, a fulminé en faveur des chapitres des sentences d'interdit et d'excommunication contre ladite ville et ses habitants à l'occasion des nouveautez introduites et des personnes arrestées : nous voulons et ordonnons du consentement dudit evesque ici présent qu'il révoque sans difficulté lesdites sentences, dès que les nouveautez auront esté ostées, et les personnes arreslées mises en Uberté : en telle sorte que l'on ne puisse plus tenir ni déclarer pour ces différends les citoïens excommuniez ni la ville interdite. Nous voulons donc, ordonnons et commandons que les chapitres sans aucun délay ni opposition procurent que dès à présent les sentences d'e>communication et d'interdit qui auront esté prononcées par It concile provincial à l'occasion de ces troubles soient entièrement levées, nous reservant un plein pouvoir de connoilre, examiner et décider sur tous les autres points qui demandent une discussion plus ample et plus expresse pour en prononcer £elon qu'il nous semblera plus juste et plus raisonnable. A quoi

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ks parties ont consonti de part et d'anlro, par leurs procureurs icy présents. Fait à Paris au mois de Février, l'an 1269 (i). » Tous les membres présents écoutèrent cette lecture, tète découverte : c'était l'usage quand un contrat portait une signature respectée. Ensuite le président reconnut et baisa, au nom de toute l'assemblée, les sceaux du roi et du cardinal apposés au bas, en signe de déférence et de soumission aux ordres contenus dans la pièce. Puis la discussion s'ouvrit et prit bientôt un caractère de vivacité, et même d'aigreur : non pas précisément chez les conseillers, tous hommes graves et sérieux, mais dans la foule qui s'était adjointe à eux, et qui, se croyant moins astreinte aux règles de la décence, donnait plus librement cours aux passions populaires.

— Ces conventions n'ont point été tenues, dit Pierre de Ville, qui représentait plus que tout autre le parti des citoyens. Nonseulement le compromis qu'on vient de lire a été méconnu ; mais l'acte même fait par les deux commissaires Jean le Coq, chanoine de Psevers, et Guillaume de Burron (2), n'a point été respecté.

— Nicolas Amadoris a été arrêté violemment , de nuit et près de sa maison, dit une voix, et il a été injustement détenu par les officiers du chapitre (3).

— On a également arrêté six autres bourgeois, cria Jean Fabri, au moment où ils revenaient de la foii'e (4). Pierre de Ville en était.

— Cela est vrai, Fabri, répondit Pien^e. Mais je demande qu'on oublie ce qui me regarde pour ne songer qu'aux intérêts de la ville. L'injure qu'on m'a faite ne me blesse qu'autant qu'elle s'adresse à mes concitoyens. Un vrai bourgeois doit être prêt à s'immoler pour sa patrie.

Des applaudissements se firent entendre dans la foule.

— Et puis, dit un autre conseiller, pendant qu'on nous

(1) Le P. Mcnestrier, Histoire consul, de la ville de Lyiïij Z* partie, p. 377 , 378. — (2) Ibid. — (3; Ibid. — (4) Unil.

oblige à détruire nos moyens- de défense, les chapitres augmentent les leurs. Voyez la montagne Saint-Just avec ses fossés, ses tranchées, ses baiTicres et quartiers de pierre, derrière lesquels on cache des soldats armés (1).

— Et ces soldats ne sont-ils pas venus jusqu'à nos chaînes, sans lesquelles nous eussions couru grand risque de nos vies (2) ? dit Raymond Fillàtre.

— Et le sire de Varey était parmi eux, cria un homme du peuple. Que fait-il ici ?

— Silence ! s'écria le président. Que personne ne trouble la délibération par des attaques personnelles.

— Pendant la trêve jurée, n'a-t-on pas coupé nos arbres ? arraché nos vignes ? enlevé nos bestiaux ? brûlé nos maisons, jusques sur les terres du roi (3) ?

Tous ces cris et bien d'autres partaient de différents côtés, et donnaient à la séance un air de tumulte. Chacun lançait son accusation bien ou mal fondée; car, comme il arrive toujours en pareils cas, l'assemblée était surtout composée des plus échauCQis partisans des querelles publiques. On mentionna ainsi par exclamations et les extorsions prétendues faites par les officiers du chapitre, et les impôts extraordinaires, et les blés ou autres denrées enlevés à ceux qui ne pouvaient payer; on cita les noms de quelques-uns des misérables soldats qui avaient exercé des déprédations, en particulier ceux de Loboschaz, de Pavollas, de le Borgne et de Meschin (4); on cita la maison de Guillaume et Thomas de Varey saccagée...

— Qu'en pense Bernardin de Varey ? cria une voix. 11 n'est guères de l'avis de ses cousins.

— Silence ! dit de nouveau le président. Qui se permet de produire des noms propres dans une question d'intérêt public ? 11 est impossible de déhbérer, si l'on ne garde pas plus de mesure.

(1) Le P. Menestrier, Histoire consul, de la ville de Lyon, 3o partie, p. 379. — (2) Ibid., p. 379. — (3) Ibid. — (4) Ibid.

Deux fois interpellé par la voix publique, Bernardin deVarey sentit enfin le besoin de prendre la parole.

— C'est là, dit-il d'une voix grave et calme, le plus triste cilct des discordes civiles : de semer la division dans les fainilles, de séparer même les frères. Oui, j'en conviens, je ne partage pas la manière de voir de tous ceux qui portent le même nom que moi. Je respecte leurs motifs; qu'ils respectent les miens. Les voix qui m'ont porté au conseil démontrent que la cause à laquelle j'appartiens n'est pas sans partisans.

— Intrigue des chanoines ! cria une voix du peuple.

— Teiitends l'accusation, et je la dédaigne. 11 n'est personne ici à qui elle ne puisse être renvoyée avec autant de raison. Si je savais que l'intrigue a contribué à me placer ici , je me croirais indigne de siéger au nom de mes concitoyens. J'ai cpouré ce que je crois le parti ae la justice...

L'n tonnerre d'exclamations l'interrompit ici.

— 11 approuve les ravages de nos champs...

— L'incendie de nos maisons...

— Les dégâts des terres de la femme Pierre Arnaud (i)...

— Des vignes de la veuve Ponce Blanchard (2)...

— Les cens, impôts, services, corvées, redevances des citoyens...

Ce fut pendant un quart d'heure une suite d'apostrophes de ce genre, pendant lesquelles Bernardin de Varey se tint immobile et calme, comme un rocher battu par les flots. L'orage s'étant enfin apaisé, il reprit :

— Non, je n'approuve rien de tout cela. L'injustice me déplaît, quel qu'en soit l'auteur. Mais, depuis longtemps, la plupart de ces accusations ont été démenties par les membres du chapitre (3); il est démontré, pour qui n'est pas aveugle volontaire, qu'elles sont de pures calomnies. Quant aux actes de violences qui ont été commis dans la campagne, ils sont le

(1) Le P. Menestrier, Histoire consul, de la ville de Lyon, 8' partie, p. 379. — (2) Ibid. — (3) Ibi.l

fait des soldats, et non, comme on voudrait le faire croire, le résultat des ordres secrets des chapitres. Qui ne sait que le soldat, sous quelque drapeau qu'il serve, est destructeur et pillard par nature ? Et si l'archevêché , si les chapitres de Saint-Jean et de Saint-Just ont besoin de défenseur, à qui la faute?

Ici les murmures recommencèrent; des exclamations négatives se croisèrent dans les airs.

— Qui a usé de violence le premier ? criait-on.

— Est-ce le peuple ou le chapitre ?

— Qui a exigé les impôts avec dureté ?

— Qui a créé des surtaxes, des corvées, des charges de ^.outes sortes "^

— Est-ce la brebis ou le boucher qu'il faut accuser ? Varey, sans s'émouvoir, attendit encore que le silence se

rétablit. Et bien qu'il fût à peu près seul de son parti, ou peut-être parce qu'il était seul , il se fit un devoir de ne pas avoir le dessous.

— Je concède encore , reprit-il d'une voix tonnante , que des exagérations aient eu lieu dans la levée des impôts. J'admettrai même que les formes n'aient pas toujours été gardées, •comme la justice et la religion le prescrivent. Mais c'est aux officiers qu'il faut s'en prendre, et non au chapitre. Quand on m'aura prouvé que des ordres ont jamais été donnés d'exercer des rigueurs contre ceux qui acquittent régulièrement leurs charges : oh ! alors, je rendrai les armes et me plaindrai moimême de ces vexations imméritées. Mais, citoyens de Lyon, n'oubhez pas que l'archevêque et le chapitre ont la juridiction haute, moyenne et basse, ainsi que le reconnaissent le roi Louis et le cardinal Rodolphe. Et si le roi Philippe en suspend de nouveau l'exercice, comme on dit qu'il en a l'intention, je déclare solennellement qu'il fait un abus de pouvoir et usurpe un droit qu'il n'a pas. Lyon n'est pas du royaume de France {!)...

(1) ioia.

— Nous le savons ! nous le savons ! s'écria l'assemblée tout d'une voix.

— Or, quelle autorité souveraine peut empêcher tous les abus dans l'exercice du pouvoir ? Le roi Louis lui-même, le modèle des princes , a-t-il toujours obvié à toutes les vexations ? N'a-t-il jamais reçu de plaintes, de réclamations, d'appels, de demandes de réforme? Et si cette main si sage et si ferme s'est plus d'une fois trompée dans le choix de ses instruments, comment exigerez-vous que nos autorités réussissent toujours à vous donner des officiers selon votre cœur ? Et si elles ne le peuvent pas, pourquoi les rendrez- vous responsables des inconvénients de détail ? D'ailleurs quand les peuples ont-ils jamais aimé les impôts ? Quels impôts subsisteraient, si l'on consultait leurs goûts?

— Nous ne trouvons point à redire de payer, s'écrièrent les assistants. Mais nous voulons la justice. Point de corvées extraordinaires ! Point de levées exagérées !

— Je le \eux bien , reprit le courageux défenseur du chapitre. Mais à supposer que vos réclamations soient fondées, ne pouvez- vous les faire valoir raisonnablement, convenablement , par voie de pétition ? Est-il nécessaire de prendre la torche et la hache? De brûler des églises et des prêtres, de

Le zèle de Varey l'emportait trop loin. Une nouvelle tempête éclata plus violente que la première. De tous cotés s'élevaient des reproches par représailles : le chapitre de Saint-Jean avait fait ceci , le chapitre de Saint-Just avait fait cela. Entre tous, se distinguait Pierre de Ville. Longtemps il avait tenu son cœur à deux mains, en écoutant l'apologie de l'autorité ecclésiastique; car son intention avait été de n'apporter que des paroles pacifiques , et de travailler sérieusement à l'œuvTe de la réconciliation. Mais les souvenirs que de Yarey venait de réveiller rallumèrent subitement la haine qui vivait au fond de son cœur. L'émotion populaire le gagna; il crut revoir la sanglante image de son fils se dresser devant lui; les efforts qu'il avait faits pour oublier qu'il entendait son meurtrier

cessèrent tout à coup, cl le torrent fut d'autant plus impétueux qu'il avait été plus difficilement et plus longtemps contenu.

— Silence à l'assassin! criait-il de toute la force de ses

poumons. Le sang de mon fils te monte à la gorge il

t'étoiiffe ! Que les pavés qui en furent rougis écrasent ta

tète maudite! Ennemi du peuple, disparais du milieu des

peuple !...

Ces imprécations, et bien d'autres, se confondaient dans le tumulte général, mais pas tellement que de Yarey ne les distinguât. Il garda son calme cependant : pardonnant toujours, autant qu'il était en lui, la haine aveugle que lui portait son cc'llcgue. Mais en vain essaya-t-il de reprendre la parole : ks clameurs des assistants couvTirent sa voix. Le bruit no cessa que quand de la Mure eut fait signe qu'il voulait pui'.or.

— Chers concitoyens , il est impossible de délibérer au milieu d'une pareille confusion. Puisque vous avez tant fait que de nommer des représentants de vos intérêts, laissez- les au moins les débattre avec gravité et en paix. Chaque fois que je vous ai adressé la parole, c'a été pour vous imiter à f iiblier le passé. A quoi servent les récriminations? Vous vous plaignez de l'autorité ecclésiastique; l'autorité ccclésiastitpie se plaint de vous : qui a raison ? qui a tort ? Comment la vérité se fera-t-elle jour? Ce ne sera certainement pas par des discussions passionnées tt d'inutiles fureurs; mais bien par des débats honnêtes et paisibles. Or si cela a été nécessaire de tout temps, à plus forte raison maintenant qu'une ère nouvelle semble s'ouvrir pour notre belle cité. Deux grands pacificateurs nous sont arrivés, envoyés par la providence , afin de guérir nos plaies et de fixer une bonne fois la limite des droits respectifs.

— Vive le roi ! vive le fils du roi Louis ! cria de Ville de toute sa force.

— Vive le roi ! vive le roi ! répéta toute l'assemblée ; mani-

feslant ainsi que la présence de Philippe formait f=a principale espérance.

De Varey seul n'avait point crié. Mais quand rexplosion fut passée, il se leva avec gravité, se découvrit et cria :

— Vive le saint Père! Vive l'illustre Pape Grégoire! Vive le pacificateur par excellence, le chef bien-ainié de l'Eglise universelle ! Vivent la justice et le droit !

L'assemblée se tut. De Varey se rassit, satisfait d'avoir rempli ce qu'il croyait un devoir, c'est-à-dire d'avoir protesté en faveur d'une autorité qu'on affectait de tenir dans l'ombre. Mais sa voix resta sans écho : tant la passion de l'intérêt tenait les assistants sous son empire !

— Oui, reprit de la Mure, vivent tout à la fois le Pontife €t le roi qui nous honorent simultanément de leur présence. Tous les deux ont droit à nos respectueux hommages; car tous les deux viennent avec des intentions pleines de bienveillance pour nous. Mais au moins ne rendons pas leur tâche difficile ou impossible. La ville a des griefs, soit! Que ces griefs soient nettement posés , débattus , formulés , puis écrits et remis aux deux autorités, et qu'ensuite ces deux autorités décident. Du moment que vous nous avez commis le soin de vos intérêts, nous avons dû nous occuper de cette question. Depuis longtemps le notaire ici présent s'occupe à rédiger nos cahiers de plaintes, sous notre propre dictée; chacun des conseillers a pu taire ses observations; ce que l'un oubliait,

l'autre s'en souvenait; rien n'a été omis, d'essentiel, au moins ;chaque gxief, chaque phrase, chaque mot, pour ainsi

dire, a été pesé, discuté, au besoin modifié ou changé. Or, ce résultat est consigné, le rapport rédigé; et c'est précisément pour en entendre la lecture que vous êtes ici convoqués. Notaire, lisez à haute et intelligible voix. Que le plus profond silence règne jusqu'au bout. ISous déclarons netre ferme résolution d'exclure de l'assemblée, par la force, s'il est nécessaire, quiconque s'avisera d'interrompre la lecture par un signe d'approbation ou d'improbation , à plus forte raison par

des exclamations violentes. Si quelqu'un a des observatfons à faire, qu'il demande honnêtem.ent la parole : elle lui sera accordée, et l'on tiendra ou ne tiendia pas compte de ses remarques, selon qu'elles paraîtront fondées ou non. Notaire, commencez.

Le cahier était gros. Outre les griefs que nous avons mentionnés plus haut et qui étaient pour la plupart antérieurs à l'acte d'apaisement et détaillés avec soin dans le rapport , on y en avait inséré d'autres postérieurs à ce même acte et qu'un historien analyse ainsi :

« Le premier chef de contravention que proposoient les citoïens estoient que le doyen, les chanoines et les autres ecclésiastiques de l'église de Saint -Jean; l'obeancier, les chanohies et les clercs de Saint- Just, et ceux qui tenoient pour eux...

— De Varey ! cria une voix.

Celui qui avait poussé ce cri fut expulsé. Le greffier continua :

— Retiroient dans leurs maisons, protégeoient et prestoient main forte à une troupe de scélérats qui commettoient toutes sortes d'excez contre ceux de la ville; qui les dcpouilloient, enlevoient leurs biens et les saccageoient ; qu'ils authorisoient ou dissimuloient leurs violences ;

)) 2° Que c'cstoit sur les terres de l'Eglise que ces voleurs se retiroient, et qu'ils y déposoient leurs prises;

3° Qu'ils faisoient des extorsions énormes sur les citoïens, saisissant leurs deniers sur leurs débiteurs, et les empeschant de les payer; qu'ils avoient enlevé les bleds et les fruits qu'ils avoient sur les terres dépendantes de l'Eglise, et qu'ils y ruinent et y détruisent leurs possessions;

4° Qu'ils empeschoient que la sentence du légat qui ordonnoit que les excommunications et l'interdit fussent levez ne fust exécutée selon le mandement dudit seigneur légat, et qu'au contraire ils faisoient publier partout que les citoïens estoient excommuniez, et la ville en interdit: et procuroient

d'obtenir de nouvelles excomnmnications sur les chefs pour lesquels ils avoient donné leurs compromis et qui en sont des dépendances;

5° Qu'ils excitoient tous les jours le peuple à la sédition

— De Varey ! cria encore un homme du peuple , un vieillard à cheveux Wancs. De Varey ! j'ai dit de Varey!

Il s'avança pour se faire mieux voir, et donner en quelque sorte plus d'iittj)ortance à sa parole. Tous les yeux se portèrent sur lui, et reconnurent un des citoyens les plus considérés de la ville.

— Hiigon, dit le président, n'avez-vous pas entendu ce que je viens de dire tout à l'heure même ? Je m'étonne de voir un homme de votre âge et de votre réputation donner ainsi l'exemple du désordre.

— Je l'ai nommé , répondit le vieillard , en levant sa canne qu'il dirigea sur Bernardin de Varey. Le voilà, c'est de Varey î... C'est lui qui excite le peuple en-dessous; c'est lui qui menait une bande de ces forcenés dont parle le rapport. Le voilà ! je le nomme et je sors.

En effet, il se dirigea vers la porte et disparut. De Varey subit encore cette injure, sans rien perdre de son calme et de sa dignité.

— Greffier, reprenez, dit de la Mure, au milieu de la stupéfaction générale.

5° Qu'ils excitoient tous les jours le peuple à la sédition, et ne cherchoient qu'à les diviser entre eux.

6° Qu'après la paix enjointe aux deux parties par les seigneurs arbitres , ils avoient fait détruire , et faisoicnt détruire actuellement les anciens murs de la ville ;

T Qu'ils enipeschoient les citoïens de cultiver leurs terres;

8° Que contre Dieu, contre justice et raison, ils exigeoient des cens et services des habitants pour leurs terres, dont eux ou leurs adhérents avoient recueilli les fruits l'année précédente.

9° Qu'ils imposent des tailles sur ics habitants pour se fortifier contre eux ;

10" Que le comte de Forez, qui estoitun de leurs principaux appuis, avoit fait enlever soixante-sept sestiers de seigle, mesure de Forez, à Estienne Flament, qui les avoit acheté six livres viennoises à Saint-Roniain-du-Puy (1).

— Et cet homme cruel loge chez le sire de Varey, cria un troisième personnage du fond de l'assemblée. Qui se ressemble s'assemble. Je dis cela pour avoir vu de mes yeux le comte de Forez entrer pendant la nuit chez Messire Bernardin de Varey. Je le maintiens et je sors

Ce nouvel incident produisit une sourde rumeur qui empêcha le greffier de continuer; tout au moins, il dut bientôt s'arrêter, car les chuchotements de plus en plus bruyants couvraient sa voix. Tous les regards fixés sur de Varey semblaient le provoquer à donner des explications sur le fait dont on venait de l'accuser. Il comprit la pensée du public , rctléchit Vin instant, puis se leva. Son discours fut long. Il insista de nouveau sur ce point qu'il avait embrassé le parti de l'autorité ecclésiastique parce qu'il le croyait juste. Il démontra qr.e la ^ille et le diocèse de Lyon n'avaient point d'autre souverain que l'archevêque et les chanoines -comtes, à qui une partie de l'autorité était dévolue ; que la justice et la cour séculière n'avaient été mises aux mains du roi Louis que par compromis et pour un temps, et que ce prince s'en était désiste, au moins implicitement, avant son départ pour la croisade. En conséquence il déclara que, pour son compte, il n'était point disposé à reconnaître au roi Phihppe aucune juridiction sur la ville. Arbitre, tant que l'on voudra, ajoutait-il, mais non juge, mais non souverain, ni justicier en aucune sorte. Selon lui, Lyon n'avait qu'un souverain. Monseigneur Pierre de Tarentaise, légitime archevêque, et les chapitres dans la part

(I) Le P. Menestrier, Histoire consiiL de la ville de Lyon,

3« partie, p. 380, 381.

- 20o — d'attributions qui leur était dévolue. Tout ce que le corps de la ville avait tenté de s'arroger au détriment de ces autorités , comme le droit d'avoir les clés de quatre portes par exemple ( ici ses yeuï se portèrent sur de Ville ) était empiétement et usurpation. Pour ce qui regardait les griefs tant de foi? répétés, il les reprit un à un dans l'ordre du rapport, et démontra de nouveau qu'ils étaient ou calomnieux, ou faux de tout point, ou au moins très-exagérés. 11 prouva que si l'on mentionnait avec grand soin les reproches adressés aux chapitres , on ne tenait aucun compte des torts imputés au peuple : des ravages du cloître Saint-Jean , du saccage des maisons des chanoines, de l'attaque réitérée de Saint-Just, des blessures de plusieurs prêtres et clercs , des horribles scènes d'EciilIy et de Couzon. Cependant la justice demanderait qu'on y songeât et qu'on examinât si les excès reproches aux soldats de l'archevêché et du chapitre n'avaient pas été provoqués par d'autres plus grands et surtout plus sanglants. Il conclut en disant qu'il ne rougissait point d'avoir reçu chez lui le comte de Forez, en qui il voyait un défenseur du droit, et non, comme on venait do le dire, un chef de brigands; et qu' en son âme et conscience il ne croyait point pouvoir apposer sa signature au bas du rapport qu'on venait de lire.

Malgré l'état d'agitation où était la foule , ce discours fut écouté; et il faut bien qu'il eût frappé les esprits par quelques côtés, car on attendit longtemps que quelqu'un se levât pour le réfuter. Ce fut Pierre de Ville qui se chargea de la besogne : tant parce que tous les rogards semblaient le désigner que parce qu'il souffrait intérieurement de ce que venait de dire son mortel ennemi. Son discours fut d'abord assez modéré ; il appuya avec force sur les faits énoncés dans le rapport, y en ajouta d'autres moins connus; puis se laissant peu à peu gagner par la passion , il prit un langage plus acre et plus mordant, expliqua à sa façon les attaques dont les cloîtres avaient été l'objet; s' efforçant de démontrer

qu'elles n'étaient que le résultat des incessantes nrovocaliniii des chanoines et de leurs gens.

— Quant aux droits que nous nous arrogeons, ajouta-t-il, je m'étonne que le sire de Varey ait l'audace de les coutestor. Qu'il me permette de rappeler les faits dans leur simplicité. La \ille et les chapitres avaient mis aux mains du roi Louis de France la justice de Lyon et de la province. Personne, je pense, pas plus de Varey qu'un autre , ne contesta la valeur de ce compromis. Le roi Philippe conserva l'exercice du droit conféré à son père ; à son retour d'Afrique , il députa l'cvcque de Clermont et le trésorier de l'église d'Evreux pour traiter avec l'évèque d'Autun des moyens de faii'e cesser nos querelles.

— L'évêque Gérard n'osait plus entrer ici , s'écria Bernardin de Varey; il n'avait pas la faculté d'y exercer le moindre de ses droits. On lui eût certainement fait subir de mauvais traitements, s'il avait eu le courage de se montrer dans nos murs. Tant le parti du peuple était ami de la justice!

On vit Pierre de Ville tressaillir à cette apostrophe. Il se contint pourtant et continua.

— Ces députés, plus heureux que Jean le Coq et son compagnon, arrêtèrent, avec l'évêque Gérard, que, pour le hien de la paix, les clés des portes du Pont-du-Rhônc , de Saint- Marcel, de Saint-Georges et de Bourgncuf, de la ville de Lyon seraient mises entre les mains de deux bourgeois. Ces bourgeois furent Jean de Losanne et Bernard Malon (i) , le?(iiiol.> étant morts, le corps de la ville désigna son présidoiil, le sire de la Mure et moi, pour les remplacer. Qu'on me permette de dire que ce choix m'honore, que j'en suis fier, et que l'on m'arrachera le cœur de la poitrine plutôt que les clés des mains. J'ajoute que le roi Philippe, passant ici à son retour do Rome, où il était allé visiter les tombeaux des saints Apôtres, maintint la justice en sa possession, et établit un juge, un

(1) Le P. Mcnestrier, Histoire consul. de la ville de Lyon,

3' partie, p. 382.

Niguier pour l'exercer en son nom (1). Je demande à mon adversaire s'il conteste la vérité de ces faits?

— Non , répondit de Varey ; mais je ferai remarquer que tout cela se fit sans préjudice des droits de possession et de propriété du siège archiépiscopal; que le prince ne prit ces dispositions que pour le temps où durerait la vacance dudit siège, et qu'il fut convenu que les douze conseillers n'auraient aucune juridiction dans la ville , ni aucun droit de contraindre leurs concitoyens à leur obéir. Les citoyens reconnurent d'ailleurs qu'en faisant le choix de ces douze pour veiller au bien de la communauté, ils n'avaient jamais prétendu leur donner aucune autorité, mais les avaient choisis comme procureurs pour traiter des afCaires qui regardaient le bien commun, parce qu'il était plus facile de traiter avec un petit nombre de personnes sages et discrètes qu'avec une populace et une multitude de gens qui n'entendent rien aux affaires. Il a été convenu d'autre part qu'à l'égard des levées qui se faisaient pour les intérêts communs, les douze syndics ou conseillers ne pourraient y contraindre personne de leur autorité, ni obliger les ecclésiastiques à contribuer de leur part à ces cotisations, et que pour les nouveautés entreprises des chaînes, fossés, ponts, barrières, retranchements et de la redoute faite à la chapelle de la Madeleine, on s'en tiendrait aux ordonnances faites par le roi Louis et le légat Rodolphe (2). Or, s'en est-on tenu là ? A-t-on respecté les limites posées par l'acte d'apaisement?

— Non, répondit de Ville d'une voix élevée , non, on ne les a point respectées; les gens et les soldats du chapitre les ont cent fois dépassées.

— Et les citoyens? répliqua de Varey. A-t-on enlevé les chaînes et les barrières? A-t-on comblé les fossés? renversé la redoute ?

(1) Le P. Mcnestrier, Histoire consul, de la ville de Ljjon, 3* iiarlie, p. 382. — (2) Ibid.

— On ne le pouvait , puisque le chapitre ne renvoyait pas ses soldats.

— Le chapitre ne pouvait renvoyer ses soldats, puisque le peuple le menaçait sans cesse et n'exécutait pas le traité.

— C'était le chapitre qui excitait le peuple.

— C'était le peuple qui provoquait le chapitre.

— C'est le chapitre qui a fait couler le sang des citoyens.

— Ce sont les citoyens qui ont attaqué le cloître, saccagé la maison des chanoines , blessé les clercs. Avez-vous oublié les horreurs d'EcuUy et de Couzon, et l'assaut de Saint-Just.

A ce nom de Saint-Just, le sang de Pierre de Ville bouillonne dans ses veines, et sa colère ne se contient plus.

— Non, je ne l'ai pas oublié, ce jour néfaste, répondit-il ; et toi tu ne l'oublieras non plus jamais ; il est gravé en lettres de sang dans ta mémoire : tu ne l'effaceras pas. Je pense que souvent pendant tes rêves, tu dois voir une image se dresser devant tes yeux, et te menacer au nom de la justice divine.

Tous les assistants se regardaient, surpris de voir Pierre de Ville traiter avec tant de familiarité un si puissant seigneur, jusqu'à le tutoyer comme un égal. Mais la douleur égarait ce malheureux et semblait lui ôter le sens.

— Et toujours, répéta- 1- il d'une voix grossissante, toujours (ainsi le veut la justice de Dieu) cette image obsédera ta pensée, troublera ton repos, agitera ton esprit. Tu le verras dans son suaire sanglant lever son bras décharné et te maudire; tu verras ses yeux expirants se fixer sur toi , et te lancer l'anatlièrae; tu entendras cette voix, autrefois si douce, prendre l'éclat du tonnerre, et formuler sur toi les vengeances célestes...

— Pierre, Pierre, répondit de Varey! qui voyait le feu de la colère brûler les joues de de Ville et les larmes baigner sa figure; écoutez-moi, laissez-moi...

— Et quand le dernier jour viendra, ô meurtrier! s'écria le malheureux père hors de lui, ce jeune homme, cet infortuné, mon Ircncc, mon fils chéri, oubliant la douceur de son carac-

tère, s«î lèvera coimr.o un Icnioin coiilrc toi, et il.'pusora que ta main criminelle frappa à mort le fils unique de ton ami, le...

— Pierre, Pi£rre de Ville, écoutez donc un instant.

— Et si tu veux essayer de te justifier, lu sentiras la parole exjiirer dans ta gorge; car le sang de mon fils, de mon fils chéri...

11 ne put achever; la douleur, la colère, la haine produisaient précisément en lui l'effet qu'il venait de décrire : elles lui clouaient la parole dans la gorge. Ses sanglots se firent jour alors : un torrent de larmes baigna ses joues : je ne sais quelle émotion extraordinaire le faisait trembler de tous ses membres. Mais sentant qu'il ne pouvait porter plus longtemps la présence de celui dont l'aspect réveillait en lui de tels scnti-i ments, il se leva chancelant et sortit de l'assemblée.

La plus grande partie des assistants le suivirent. Sa douleur était devenue la douleur commune : on aimait son dévouement aux intérêts de la ville ; son zèle ardent était l'organe le plus vrai des passions populaires. Aussi chacun fut-il ému de cet incident. Les conseillers eux-mêmes restèrent sous le poids d'une impression pénible; la délibération fut remise à un autre jour.

Pierre de Ville était entré là avec des pensées pacifiques et un cœur paisible, il le pensait du moins; et il en sortait avec une colère plus ardente et une haine plus profonde que jamais.

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