REVELA.TION
B se garda bien de raconter à sa fille ce qui venait de lui arriver. — C'est assez, se disait-il souvent, d'avoir perdu un de mes enfants; ne troublons pas l'existence de l'autre. Luissons ce petit ruisseau couler pur et limpide à travers les fleurs. — Il prit donc soin de rasséréner son visage avant de rentrer chez lui ; en sorte que l'œil candide d'Iréna ne s'aperçut pas naèiuo qu'un nuage eût passé sur -le front paternel.
Par la même raison , Pierre n'avait pas parlé de son aventure avec Godefroi de la Mure. — Respectoni son vœu, s'étailil dit; puisque sa naïve piété ne demande que la liberté de servir Dieu à sa façon, laissons-la-lui. Ce haut seigneur s'imagine-l-il que je suis embarrassé de ma fille ? Il se trompe beaucouialois. Certainement j'eusse été content de l'avoir pour gendre; mais s'il le prend sur ce ton, qu'il aille se promener. Est-ce à lui à jeter des soupçons sur mon Iréna? Qu'il rie de sa simpUcité, si cela lui plaît; mais qu'il en rie tout seul, et qu'il n'aille pas plus loin. Je ne souffrirai jamais qu'on cherche de la duplicité là où la candeur brille de tout son éclat. J'ai blessé, je le sens, l'amour-propre de ce beau courtisan; peut-être ai-je eu tort de le prendre sur un si haut ton. Mais en vérité la patience d'un ange n'y tiendrait pas. J'aurais été tout disposé à prier Iréna de se laisser dispenser de son vœu, en partie du moins, si je l'avais vu disposé à prendre les choses sous le bon côté; mais dès l'instant qu'il a le triste courage de douter de la fidélité de cette chère enfant, je serai le premier à la prier de respecter le terme qu'elle s'est posé elle -même. Et
— 2il — quant à ce qui en peut rcsultor pour l'avenir, je ne m'en soucie pas plus que de l'eau qui coule sous le Pont-de-Saône.
Iréna ne savait donc rien de ce qui s'était passé de ce côtélà. Jouissant de la paix de son âme, de l'amour de son Dieu, de ce goût de piété réservé aux cœurs simples, elle n'avait pas de peine à écarter les nuages qui venaient parfois voltiger autour de sa tête. Nous entendons ici parler du projet de son mariage; chose qui l'occupait peu, et l'inquiétait encore moins. Mais son gros chagrin, sa vraie, son unique douleur, c'était la haine de son père ; c'était cette malheureuse obstination à ne point pardonner à un ennemi. Chaque jour son désir de triompher de cet obstacle grandissait; toutes ses pensées, tous ses vœux, tous ses efforts tendaient là : toucher la divine Miséricorde à l'endroit d'un pcre égaré, et obtenir un mn-acle de la i^n-ùce. Aussi redoublait-elle d'assiduité et de ferveur à la prière ; mais comptant peu sur ses propres mérites, elle attendait avec impatience le trait de lumière qui devait lui venir par l'entremise du grand saint; et, d'autre part, elle s'efforçait de mulliplicr ses œuvres de charité, afin d'intéresser le ciel à son projet.
Le rétréci lui offrait une double misère à guérir : un corps à soigner, une âme à sauver; aussi se gardait-elle de le négliger. Lui, de son côté, se gardait encore plus de rebuter le zèle de la jeune fille. Il savait, au contraire, l'attirci-, tantôt par son silence obstiné, qu'il prévoyait être un stimulant à sa charité; tantôt par des demi-aveux; tantôt par des réticences ; tantôt par de simples soupirs, qui semblaient comme des soupapes, par où s'exhalaient de profonds et amers chagrins. Ainsi à l'indigence, à la maladie, à des maux évidents, s'ajoutaient pour Iréna de sinistres mystères, des plaies inconnues, cette sorte d'attrait qui s'attache à des douleurs qui se cachent et qu'on voudrait forcer à se découvrir. Elle rendait ses visites le plus fréquentes possible, et trouvait le malade quelquefois en crise, plus souvent au sortir de l'accès, mais toujours morose, renfrogné, comme un homme à qui la vie est à chai-ge.
— Vous souiïrez bcaucoiii) de corps, mon frère, lui dit-cUe ce soir-là, mais vous souffrez encore plus de l'âme : car je vois bien que quelque secret vous pèse.
— Il me le dit aussi, répondit le contract, avec un sourire triste.
— Parlez-vous du frère André? L'habitude de voir des malades donne un coup d'oeil sûr. Je ne doute point que le bon frère ne suppose comme moi , que vous n'avez pas l'esprit tranquille. Et d'abord pourquoi vous obstinez-vous à porter ces souliers fendus ? C'est un signe que vous appartenez à la secte des Léonistes.
— 11 ne me reconiraîtrait pas sans cela.
— Qui? De qui parlez— vous?
— De notre père, de celui qui nous a enseigné le mépris des richesses et l'amour de la pauvreté. Que son nom soit béni de génération en génération !
— Pauvre aveugle que vous êtes ! Et vous ne savez pas que l'Eglise a rejeté la doctrine de Pierre Valdo? qu'on ne peut la soutenir sans être hérétique ?
Le vaudois se mit à sourire d'un air de dédain, ou plutôt de pitié. Il semblait exprimer ainsi sa compassion pour une jeune fille ignorante et candide, à qui la vraie doctrine était inconnue.
— Vous riez? C'est cependant la vérité que je vous dis. La secte à laquelle vous appartenez est retranchée de la communion des saints.
— Cela devait être, repartit le rétréci, avec le même sourire. Et vous devez en être bien contente , vous en particulier, à qui une grande fortune doit échoir un jour.
— Oh ! qu'allez-vous dire là ? répliqua vivement Iréna. Me croyez-vous assez insensée pour tenir aux richesses, si je savais qu'elles dussent perdre mon âme? Non, non, jamais. A cet instant je renoncerais à tous les biens, si je prévoyais qu'ils dussent être un obstacle à mon salut.
— 11 est écrit ( le maître le répétait souvent et bien haut :
les rues et les lilaces de cette ville ont entendu sa voix ), il est écrit : AlalUeur à vous, riches! Malheur à vous, qui êtes rassasies ! Malheur à...
— On sait cela, on sait cela, dit Iréna en l'interrompant ; ce n'est pas Pierre Valdo qui a révélé ces vérités au monde- Il y a douze cents ans que Jésus-Christ, notre Rédempteur, les prononçait, et il y a douze cents ans que l'Eglise catholique les répète. Mais il ne faut point les entendre dans ce sens rigoureux qu'un riche soit nécessairement perdu.
— Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un câble d'entrer dans le trou d'une aiguille , murmura le sectaire d'une voix creuse.
— Difficile, oui, il est difficile à un riche d'entrer dans la voie étroite qui mène au ciel, mais impossible, non. Non, mon frère , il n'est pas impossible à celui qui possède les biens de la terre d'acquérir ceux du ciel. Car la richesse vient de Dieu comme la pauvreté. On peut donc bien user de l'une comme de l'autre , et on peut aussi en abuser. Il y a de mauvais riches, comme il y a de mauvais pauvres : l'homme étant libre a la faculté de détourner les dons de Dieu de leur fin première. Mais cela ne prouve rien contre ces dons. L'essentiel est d'en faire un bon usage , c'est-à-dire de nous résigner dans la pauvreté et de faire un saint emploi de nos richesses. 'Son , mon frère , Dieu n'a maudit que les mauvais riches , que ceux qui s'attachent à la fortune, et la font servir à leurs plaisirs nu à leur orgueil , au lieu de la répandre dans le sein des pauvres. Mais ceux qui l'emploient à soulager leurs frères souffrants , à procurer aux malades les remèdes nécessaires , des vêtements à l'orphelin , du pain à la veuve : croyez-vous que , les anathèmes de Jésus-Christ tombent sur eux ? Ce serait un blasphème de le dire.
— Mais où sont-ils , ceux-là ? Qui nous débarrassera de ces chanoines opulents , de ces dignitaires gorgés de nos biens, de ces sangsues engraissées de nos sueurs ?
— Silence , donc ! Ne répétez pas ces sottes accusations
qui n'ont que trop ciâlit dans le peuple. Ces dignitaires que vous nommez font de loure richesses le plus honorable emploi. C'est à eux que nous devons tout ce qui se fait dans l'intérêt public. Si vous connaissiez leur intérieur, vous verriez que tel et tel de ces riches chanoines ou abbés vit avec toute l'austérité d'un ermite. Pourquoi vous laissez-vous séduire par des déclamations injustes et méchantes ? Aujourd'hui, moins que jamais, vous ne devez ajouter foi à ces calomnies : car l'asile même où vous voici a été fondé par la munificence d'un chanoine de Saint- Jean , et il est entretenu aux frais du chapitre. Vous ne trouveriez pas un hospice , pas une maison de secours de qui l'on n'en puisse dire autant. Vous voyez donc que, si les prêtres possèdent des richesses, ils en font un bon usage. Qui donc nourrirait les pauvres sans eux ? qui subviendrait aux nombreuses nécessites des indigents et des malades? Et même qui pourvoirait à l'embellissement de la ville, à la construction et à l'entretien des temples, aux frais du culte, à l'érection et à la construction des monuments publics , si Monseigneur l'archevêque et Uiessiros les chanoines n'y employaient leurs revenus ? Croyez-moi : ce n'est pas sans raison que la Providence a remis les l.tiens aux mains les plus désintéressées et les plus capables d'en faire un bon usage.
— Mais moi je les aimerais mieux en des mains comme les vôtres.
— C'est un mauvais compliment que vous me faites là, et je ne l'accepte point. Si jamais le bon Dieu permet que je possède quelque fortune , je prendrai modèle pour son emploi sur ceux mêmes que vous calomniez sans le savoir. Je vous pardonne vos préjugés à cause de votre ignorance. Mais je vous en prie : dépouillez-les, devenez plus raisonnable, respectez l'ordre de la Providence , et soyez persuadé que si Dieu permet que ses ministres aient les dons de la fortune , que si l'Eglise les y autorise , c'est pour de bonnes raisons et pour l'avantage de la so- C'été. N'est-il pas vrai que c'est là le vrai motif qui vous retient ëaas la secte ? que vous seriez un sincère catholique , si vous ,
étiez une fois convaincu que tous les prêtres ne doivent pa» être des mendiants ?
— Leur Maître n'eut rien , dit le contract à voix basse.
— Je le sais , et ils le savent aussi : Jésus-Christ n'eut pas même de quoi reposer sa tète. Cependant faites attention que Jésus-Christ n'est pas seulement le modèle des prêtres , mais aussi de tout homme appelé à la connaissance de son EvangBe. D'oià il suivrait que ce ne serait pas seulement le prêtre, mais aussi tout chrétien, qui devrait renoncer à la possession de la terre, et n'avoir pas même un abri pour se reposer. Ainsi, à prendre votre doctrine à la rigueur, nous devrions tous suivre pas à pas les exemples de notre divin Maître ; il ne nous serait permis , sous aucun prétexte , de nous écarter des détails les plus minutieux de sa conduite ici-bas. Donc personne ne posséderait, car Jésus-Christ ne posséda rien. Donc aussi personne ne labourerait , car il ne laboura pas ; personne ne bâtirait , car il ne bâtit pas ; personne ne vendrait , car il ne vendit pas ; personne ne tisserait , car il ne tissa pas ; et ainsi du reste. Et pourtant comme il daigna exercer un métier, que ses divines mains voulurent bien manier le rabot et la scie ; il s'ensuivrait ( toujours en vertu de votre principe d'une imitation absolue ) que le monde ne serait plein que de menuisiers. De telles conséquences ne se réfutent-elles pas par elles-mêmes ? Vous voyez donc que si notre doux Rédempteur a voulu être notre modèle , cela doit s'entendre dans un sens plus général, et non dans la rigueur pharisaïque ; c'est-à-dire qu'il exige de nous que nous soyons humbles, doux, chastes, tempérants, charitables, comme il le fut lui-même ; mais non que nous ro produisions, dans les plus petits détails, toutes les circonstances de sa vie. La société même serait impossible, s'il en était ainsi.
)> Et telle fut l'erreur de celui que vous appelez votre maître. Pierre Valdo partit d'un principe qui était bon : Allez, vendez ce que vous avez, donnez-en le prix aux pauvres et suivez-moi. Seulement il prit un conseil pour un précepte j il appli(iua à
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tont le monde ce qui ne s'adresse qu'à un petit nombre. Charitable et ami de la pauvreté , il vendit ce qu'il avait et en donna le prix aux indigents , c'était bien : mais il fallait s'en tenir là, et ne pas vouloir imposer aux autres l'obligation d'en faire autant. Quoiqu'il soit bon de se dépouiller de tout, cela n'est cependant point nécessaire ; cela n'est même excellent que parce que cela n'est pas prescrit : car un don fait gratuitement est par là même plus généreux. Pourquoi exiger de tous ce qui n'est possible et demandé qu'à quelques-uns ? Pourquoi imposer aux prêtres mêmes une perfection que le Sauveur ne leur impose point ? Le conseil de renoncement absolu n'a-t-il pas son application dans le clergé comme ailleurs ? Vous voyez, je pense, assez de religieux suivre les traces dn grand saint François : voulez-vous que tous en fassent autant ? Non , cela n'est pas , cela ne doit pas être , parce que cela n'est point dans l'économie providentielle. Ainsi les déclamations violentes, insensées, de votre maître retombaient en réalité sur la sainte Eglise catholique, et par suite sur son divin Fondateur. C'était se déclarer plus sage que nos chefs spirituels , que le Souverain Pontife et les évêques, que tous les saints Pores et les grands docteurs, lesquels unanimement reconnaissent que, si le renoncement absolu est une voie plus parfaite, la possession n'est cependant pas condamnée.
» Ah ! mon frère , laissez-moi vous le dire : Pierre Valdo fut charitable , mais il ne fui pas humble ; il manqua de cette vertu si rare , si nécessaire , qui est le fondement de la perfection cinétienne, l'humilité. S'il avait véritablement prêté l'oreille à la voix de Jésus-Christ comme il s'en vantait, avant de l'entendre dire : Allez , vendez, donnez aux pauvres, il l'aurait écouté disant à ses apôtres : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur; et encore : Celui qui vous écoute, m'écoute; celui qui vous méprise, me méprise. Si quelqu'un n'écoute pas VE'jlise , qu'il soit à vos yeux comme un païen et unpublicain. Et, en entendant cela, il se serait anéanti dans sa propre misèio ; se fiapprint la poitrine comme le publicain, il aurait prie
Dieu d'être propice à un pauvre pécheur; puis il aurait incliné la tète sous le joug de l'autorité , en répétant avec le peuple d'Israël : Dieu a bien fait toutes choses , gardons-nous de critiquer, et surtout de combattre, l'ordre qu'il a établi.
Ces arguments étaient sages , et le ton de douceur qui les accompagnait semblait encore en augmenter la valeur. Le Vaudois écoutait, sérieux et pensif; quand tout à coup il commença à donner les signes avant-coureurs d'un accès. Sa bouche parut se tordre, ses membres se replièrent, ses yeux remontèrent sous ses paupières. Mais , contre l'usage ordinaire , il conservait l'usage de la parole : car il prononça distinctement ces mots :
— Retire-toi ! retire-toi !
En même temps, sa main, ses deux mains, quoique crispées et tremblantes, s'agitaient à l'effet d'écarter un objet désagréable.
— Retire-toi ! Fuis ! répcta-t-il. Je combattais pour... le besoin. Ne me maudis pas... Ote-toi de là...
Etonnée , la jeune fille ne savait si c'était à elle que s'adressaient ces gestes répulsifs , ou si les accès de l'affreuse maladie avaient la vertu d'évoquer des fantômes pénibles à voir.
— Est-ce que ma présence vous est à charge ? dit-elle. Estce moi qui vous incommode ? Vous savez bien que je n'apporte ici que des intentions de charité.
— Pose la main... sur ta blessure, murmura le sectaire, en
syllabes mal articulées. Ton père l'appelle Gourguillon
Pierre le vieux... EcuUy... Les remparts et le fossé...
Ces expressions tirèrent Iréna de son doute. Il devenait évident pour elle que ce malheureux était en proie à une hallucination, causée par les souvenirs qui se rattachaient aux sanglantes émeutes des années précédentes. Elle se disposait à s'en aller, quand elle vit les symptômes du mal s'affaiblir, puisces- Ecr peu à peu.
— Où est-il? Est-il là? Y est-il?
Tels furent les premiers mots que le contract jH-ononça , en