TOU. I
promenant autour de lui ses yeux égarés. Puis il fixa son regard encore éperdu, encore tremblant, sur la gorge de la jeune fille, et dit :
— Là ! Un sang rose en découlait.... C'étaient les mêmes traits. L'Amer a raison de le dire : deux boutons de rose sur la même branche...
Quelque singulières que fussent ces paroles , un de ces instincts secrets, qu'on ne peut ni expliquer ni vaincre, semblait en révéler le sens à Iréna. Ce regard fixe et plein d'un feu sauvage lui faisait peur.
— Vous m'avez tout l'air d'avoir des remords , reprit-elle en surmontant sa terreur. Une conscience tranquille ne donnerait pas naissance à ces images sanglantes. N'est-il pas vrai que vous avez l'àme troublée ?
— Les voilà ! reprenez-les ! murmura le vaudois.
Il présentait à Iréna les pièces d'argent qu'il avait reçues d'elle quelques jours auparavant.
— Cette fois vous perdez la tète , mon pauvre homme , répondit la jeune fille. Où avez-vous rêvé que je ne vous aie pas donné ces pièces, et pourquoi me les rendez- vous ? Non, certes! je n'en veux point. Au contraire, si vous avez encore besoin d'argent , je suis prête à vous en fournir davantage.
— Point de guerre ! point de discussion ! cria le Rétréci d'une voix de tonnerre , pendant que son regard errait dans le vide. La paix ! la paix ! Que le don retourne à sa source ! Retire-toi ! Cache ta blessure... Je combattais... pour vivre... 0 charitable enfant! reprenez votre argent : il le réclame, il se plaint, il m'accuse... Mais la nécessité est cruelle, et la guerre est aveugle.
— Expliquez-moi ces paroles : car dles sont obscures pour mon esprit. Je ne sais si vous rêvez, ou sijvous êtes dans votre sens droit. Dites-moi : est-ce que la maladie vous trouble quelquefois l'intelligence ?
— Plût au ciel que ce fût un rêve , une illusion de l'imagination égarée ! Je voudrais ne pas le voir. Et lui tient à me
visitei . 11 vient chaque soir, chaque nuit , à l'heure oiî nous nous rencontrâmes une première... et dernière fois. Pourquoi vientil ? que demande-t-il ? 11 ne le dit pas , et moi je ne le sais pas. 11 a gardé tous ses traits , tous ! Mais il n'a plus le feu du combat, ce vif incarnat qui colorait ses joues ; il est pâle, au contraire, terne, livide, comme ceux que la mort tient déjà dans son domaine. 11 vous ressemble... Votre gorge est la sienne... Qu'il s'en aille ! Je n'aime pas à le voir.
— Yoilcà où mènent les fureurs de la guerre , dit la compatissante enfant. Du sang , des meurtres , des ruines , et , à la suite de tout cela, des remords ! Et quelle est donc cette ombre qui se dresse ainsi devant vous , et est peut-être la cause de votre mal ?
— Il vous ressemblait, jeune fille, et la première fois que je vous vis , l'accès me prit avec une force étrange : je crus que c'était lui, tel qu'au moment où il tombait sous les murs de Saint-Just.
— Parlez- vous de mon frère ? Etiez-vous là quand il fut percé d'un coup de pique à la gorge ?
— Ils sont deux, répondit le vaudois d'un air égaré : le vieux et le jeune ! Le feu et la pique ! L'incendie et la nuit ! Us ne me laissent pas vivre : qu'ils me fassent donc mourir !
— Ils sont tombés bien plus de deux dans cette jouraée terrible. Et moi aussi je vois souvent mon pauvre frère Irénoe, si doux , si gentil, si bon pour moi, et chose terrible ! je ne le vois plus tel qu'il était quand nous nous amusions ensemble; mais pâle, souillé de poussière, la gorge trouée d'une plaie béante, couvert de son sang .. 0 mon Dieu ! ce triste souvenir me trouble comme le premier jour. Mais, je le proteste : je pardonne à ceux qui l'ont fait mourir, et je vous prie de répandre sur eux vos bénédictions.
Ici le malade leva les yeux au ciel et dit :
— Cette prière est comme la rosée qui tombe sur une terre desséchée. Merci, jeune fille ! Que le Dieu des pauvres vous le
rende ! Mais votre père pardonne-t-il comme vous ? Ne m'écraserait-il pas dans sa fureur, s'il savait... s'il savait...
— S'il savait quoi ? Serait-ce vous, par hasard, qui auriez tué son fils ? Dites-moi la vérité.
— C'est moi. Mais vous m'avez pardonné, et il ne démentira pas sa fille. Merci ! merci ! Que le Dieu des miséricordes bénisse les miséricordieux !
Là-dessus le contract se leva, s'agita, força ses membres encore à demi-tordus à se prêter aux transports de sa joie. Et sa voix de tonnerre criait toujours : — Merci ! merci ! — On eût dit qu'il était déchargé d'un grand poids. Iréna étonnée se demandait : — Si c'est lui , ce n'est donc pas messire de Varey? Voilà un mystère à éclaircir, et je l'éclaircirai. Quel bonheur pour moi s'il était démontré à mon père que le meurtrier de son fils n'est point celui qu'il croit ! Alors il ne ferait plus difficulté de pardonner. — Quand donc le vaudois eut suffisamment manifesté sa joie, il vint se rejeter sur son grabat, et Iréna lui dit :
— Si vous êtes bien content, moi je ne le suis pas moins. Mais j'ai peur que vous ne vous mépreniez. Etes-vous bien sûr que c'est vous qui avez porté le coup mortel ? Mon père a toujours cru que c'était messire Bernardin de Varey.
— Votre père se trompe. 11 faisait nuit, et la confusion est facile en pareil cas. La mêlée était chaude : car les citoyens étaient furieux, et nous l'étions aussi. Je conviendrai volontiers que le sire de Varey fit vaillamment son devoir en cette occasion (nous croyions faire notre devoir : car nous défendions le droit); la blessure de son fière le chanoine l'avait irrité au plus haut degré. 11 frappait réellement avec une grande vigueur, et on peut croire que plusieurs des assaillants tombèrent sous ses coups. Mais cet adolescent ! mais cette figure si douce naturellement, et si animée, alors, du feu d(« batailles ! oui, un sort funeste dirigea vers elle la pointe de ma pique. Et pourquoi donc viendrait-il ainsi troubler mon repos ? Pourquoi ces yeux mourants resteraient-ils
constamment doués sur moi ? Ah ! les morts ne se trompent pas ainsi ! C'est bien moi qui l'ai tué : vrai comme je m'appelle Pa voilas.
A ce mot de PavoUas, la jeune fille recula d'horreur. Ce nom était devenu tristement célèbre dans les discordes qui avaient déchiré la ville de Lyon pendant les années précédentes. On citait des traits horribles de ce soudart, venu on ne savait d'oii, et qui paraissait animé d'un goût particulier du sang et du carnage. Le bruit courait même que, comme tous les gens de son métier, il ne se battait gucrcs que pour se battre, c'est-à-dire qu'il ne tenait pas plus à une cause qu'à une autre, passant sans difficulté au plus offrant et dernier enchérisseur. Aussi prétendait-on l'avoir vu, sous un déguisement ou sous un autre , batailler dans les rangs du peuple : sauf pourtant en ces affreuses journées du 13 juillet 1209 et du 29 novembre de la même année, où il combattait pour le chapitre de Saint-Jean et repoussait l'assaut populaire au cloître Saint-Just. C'était un fait notoire qu'il avait déployé en ces circonstances une sauvage énergie , qui n'avait pas peu contribué à refouler l'émeute.
— PavoUas ! reprit la fille de Pierre de Ville, tout émue de se trouver en face d'un tel bandit, et cependant heureuse d'avoir à établir avec lui une lutte de charité.
— Ne vous effrayez pas, jeune fille. Oui, PavoUas: c'est PavoUas qui vous parle... et vous remercie de l'avoir déchargé d'une partie de son fardeau.
— On me disait que votre nom était Duport , un portefaix du pont du Rhône.
— Il est quelquefois utile de changer d'habit , reprit l'énergique bandit. Si l'on pouvait aussi changer de nature, d'habitudes, de caractère et, surtout, dépouiller ses souvenirs !
— N'étiez-vous pas aux massacres d'EcuUy et de Couzon ?
— Je m'appelais Duport , alors. Et que cette autre ombre fasse comme vous : qu'elle me pardonne ! Je la vois... mais eUe est rouge... elle fume... elle brûle... eUe me maudit...
— Ah ! ce fut, dit-on, une chose biert cruelle que celle-là. Se peut-il que vous ayez trempe dans cette affreuse boucherie? duel démon vous poussait à ces horreurs ?
— La faim est un argument terrible, et la soif un plus terrible encore. Heureux pourtant ceux qui ont faim et soif, mais de la justice, et non du sang et de la vengeance ! La vengeance est comme le dard de l'abeille qui, une fois enfoncé dans la chair de l'ennemi, ne peut plus se retirer sans causer la mort. Cette main a lancé la torche; mais la torche est retombée sur mon sein, et elle y brûle d'un feu secret, dévorant, inextinguible. C'est justice. Mais je suis vengé.
— Vengé de qui ? de quoi ? Aviez- vous quelque raison d'en vouloir à ce malheureux prêtre, à ces infortunés villageois ?
— Demandez cela à \'Amer, répondit le sauvage. C'est lui qui sait tout. Il vous dira comment la doctrine de vérité fut repoussée de ces stupides, comment les leçons du Dieu des pauvres ne trouvèrent, là, que des oreilles sourdes et des cœurs endurcis. H vous dira comment les prédicateurs de la morale évangélique furent chassés à coup de pierres, et durent secouer la poudre de leurs pieds. La punition de Sodome devait tomber sur ces tètes rebelles.
— Comment ! parce que ces honnêtes gens d'EcuUy avaient refusé d'admettre vos erreurs, vous leur avez fait subir un si horrible supplice ?
— Eh ! qu'est-ce que cette flamme mortelle, en comparaison de celle qui les dévore et les dévorera dans l'éternité? L'Esprit s'est servi de ma main pour exercer sa justice : pourquoi le feu est-il retombé sur moi, et brûle-t-il mon cœur et mes reins? C'est que ma main n'était pas pure; c'est que mon cœur était souillé peut-être ; c'est que j'avais outragé le Dieu des pauvres, en favorisant une cause maudite. On ne peut à la fois servir deux maîtres : le mammon de l'iniquité et le Dieu des pauvres. J'avais combattu sous les ordres des prêtres prévaricateurs; je n'étais plus digne de servir Celui qui a maudit les riches. Oh ! pourtant, j'eus une heure de pure jouissance :
quand toute cette population effrayée entendit nos cris; quand elle s'enfuit, à la voix de son prêtre, dans le temple ; quand ce même prêtre monta à l'autel pour écarter, songeaitil, la tempête qui approchait; quand ma main hardie lança le brandon sur le toit, quand je vis le feu prendre, la flamme s'élever, le toit s'affaisser et écraser ces infidèles dans sa chute (i); quand j'entendis VAmer s'écrier, en secouant son linceul : — Ainsi périssent ceux qui endurcissent leur cœur à la doctrine de vérité! — Oui, j'eus une heure de jouissance inexprimable : des infidèles étaient punis; le temple qui n'avait point reçu la parole divine tombait en ruines : Pierre Vaido était vengé. Mais que cette joie fut courte!... Ils sont deux... L'un a la gorge rouge de sang, les yeux fixes, la face décolorée. . . l'autre a les yeux rouges, les joues rouges, les mains et les pieds rouges... Il fume, il pétille, il étincèle... C'est un tison enflammé... Us viennent me voir tous les deux; ils me parlent; •mais leur langage n'est pas le même... Oui, le jeune vous ressemble; je vous aurais reconnue à ses traits. Mais il sera plus doux pour moi , je pense , puisque vous m'avez pardonné en son nom. Et, cependant, éloignez-vous, jeune fille : car je suis mi homme odieux pour vous. La haine de votre père ne me suivra-t-elle pas ?
Pendant que Pavollas parlait ainsi, Iréna s'entretenait avec ses propres pensées. — Rien d'étonnant , se disait-elle , si la foule s'écartait de ce malheureux, si personne ne voulait le toucher du doigt. Meurtrier, incendiaire, assassin d'un prêtre, sacrilège !... Enfermer toute une population dans un cercle de feu ! Brûler le pasteur et le troupeau , au moment même où le saint Sacrifice allait commencer ! Ce sont donc cinq ou six anathèmes qui pèsent sur cette tète coupable. C'est cette main qui a lancé la torche ! c'est cette main qui a tué mon frère !... Oui, vraiment, je frissonne à la voir. Qui pourrait douter que ce ne soit là la cause de son mal ? Le ciel l'a puni de ses
(1) Voyez les historiens de Lyon sur ce fait atroce.
attentats ; il porte même en ce monde la peine de ses crimes. Mon Dieu ! s'il était possible de le sauver ! Faites qu'au moins mon pore se détrompe. Il est difficile de ne pas croire à un coupable confessant sa faute. Mon Dieu ! mon Dieu ! faites tomber le voile qui aveugle mon malheureux père !...
— Pavollas, reprit-elle à haute voix, ne m'avez-vous point trompée ? Est-ce réellement vous qui avez tué mon frère ? 11 périt bien du monde, à cet assaut de Saint-Just : n'auriez-vous pas confondu ? Le sire Bernardin de Varey n'était-il pas là ?
— Que le Dieu des pauvres démêle ce qui se passa dans cette nuit funeste ! Il est plus aisé de lancer un coup que de le mesurer. Je jure par le souvenir de mon maître Pierre Val...
— Oh ! non, non ! ne jurez pas par le nom de cet homme. Je ne puis souffrir que vous le prononciez devant moi. Il a déchiré le sein de l'Eglise ma mère, il a contristé le front de mon doux Sauveur ; il est mort en dehors de la communion des saints. Encore une fois, maudissez ce nom, plutôt que de l'invoquer. A quoi sert, d'ailleurs, de jurer ? Répondez simplement à ma quest on : pouvez-vous affirmer que c'est à vous, et non à messire Bernardin de Varey, que mon frère a dû le coup qui a terminé sa vie? Répondez-moi oui ou non.
— Qui put rien distinguer dans les ténèbres qui commençaient à se répandre ? Mais depuis plus de quatre ans que le fait s'est passé, le regard de ce jeune homme ne m'a pas quitté un instant. A peine une étoile se montre-t-elle dans le ciel , que je vois son œil apparaître, d'abord terne et obscur; il me regarde, ou plutôt il me cherche, faible et vacillant; puis peu à peu, il devient fixe, vif, pétillant, enflammé, à mesure que la nuit s'épaissit. Et la lueur qu'il projette est si grande que je pourrais me guider dans les ténèbres. Us sont deux. L'autre est rouge tout entier, comme un tison qui brûle par les deux bouts. Je pense que le mot de pardon que vous avez prononcé éteindra une de ces chandelles. Que le Dieu des pauvres le permette !
— Voilà qui n'est pas parfaitement clair. Vous ne me dites pas expressément : c'est moi qui ai tué Irénée de Ville.
— Ah ! si ce n'est pas moi, pourquoi donc cette colère chez lui? Que vient faire cet œil brûlant, ce charbon allumé, qui m'entre dans la chair et me perce comme un clou rougi au feu? Dites- moi donc, assurez-moi donc que ce n'est pas ma main , mais celle du sire de Varcy, qui troua cette gorge si semblable à la vôtre ; et moi je le prierai de fixer sur le sire de Varey cet œil ardent qui me fait si mal.
— Je voudrais assurément bien pouvoir vous rendre ce service, mais non au détriment d'un autre. Je m'étonnerais fort que mon frère, qui fut si doux pendant sa vie, fût devenu méchant après sa mort.
— Oui, c'est vrai, il vaut mieux que ce regard me brûle que cet honnête sire de Varey, et surtout son fils. Vierge bénie, si vous voyez quelquefois ce jeune homme, Robert de Varcy, remerciez-le de m'avoir sauvé.
— Sauvé ! Et où vous a-t-il sauvé ? dit Iréna surprise.
— Eh ! amie des pauvres, fille du Dieu des pauvres, croyezvous que votre parole eût eu le don de me ressusciter, si ïlobcrt de Varey (que Pierre, mon maître... mais vous ne voulez pas que j'en parle), si Robert de Varey ne m'avait chargé sur ses épaules.
— Est-ce lui qui vous a apporté ? repartit Iréna changeant de couleur. Je ne savais pas qu'il appartînt à la confrérie de la Passion.
— Je ne sais à quelle confrérie il appartient. Mais que le ciel le bénisse ! que la rosée de la terre et la graisse des champs lui appartiennent ! car c'est un brave et généreux mortel. Si le Dieu des pauvres exauce mes vœux, il trouvera une compagne digne de lui, je veux dire une femme selon son cœur, capable de seconder sa charité et de s'associer à ses bonnes œuvres. Car c'est là une des plus grandes bénédictions que...
— Ici encore , comme tout à l'heure, je vous demanderai ;
En êtes- vous bien sûr ? Pouvez-vous assurer que c'est RGjert de Yarey qui vous a apporté ici ?
— Je rêvais donc alors, quand il revint le lendemain, et me remit un sou d'or, en me demandant des nouvelles de mon état ? Non , je ne rêvais pas : car il daigna me montrer sa figure , m'adresser des paroles de consolation et m'exhorter à prendre courage. Pour rien au monde je ne voudrais que le clou de feu allât se fixer sur lui. Priez votre frère de rester à mes côtés. J'aime mieux souffrir que de faire souffrir celui qui m'a fait du bien. Ah ! ces lâches du Gourguillon , ils m'eussent laissé mourir sur le sol!... Grâces à vous, grâces à lui, je n'ai pas péri comme un chien sur le pavé de leur ville.
Après avoir ainsi parlé , le Rétréci se mit à bâiller, à s'étendre comme un homme que le besoin de sommeil accable. Puis ses paupières s'abaissèrent , et il tomba dans un assoupissement progressif. Iréna 'savait que cet état de torpeur accompagnait ordinairement les crises violentes , et durait souvent dix ou douze heures. Elle se retira donc toute pensive, ne sachant si elle devait ajouter foi pleine et entière à la parole de ce brigand, mais heureuse cependant au fond de pouvoir quelque peu atténuer la haine de son père , et peut-être préparer une réconciliation complète.