RIVALITE
Cependant le mystère se préparait. On s'était d'abord proposé de le jouer devant Sa Sainteté, à qui il était spécialement destiné. Puis sur la nouvelle que le roi Philippe devait venir, on crut bon de différer la représentation jusqu'à son arrivée ,
dans l'espoir de faire, comme l'on dit, d'une pierre deux coups. Le corps de la ville était bien aise de rendre aussi hommage au prince dont il désirait se ménager l'appui. L'obéancier de Saint-Just, qui était en tète de raffaire, avait mis opposition à ce retard : l'avis de son chapitre et de celui de Saint-Jean I était que le Pape eût seul les honneurs de la pièce , puisque c'était pour lui qu'elle était composée. L'intention des honorables chanoines et dignitaires ecclésiastiques était précisément d'esquiver toute marque de déférence, tout signe d'honneur extraordinaire envers une autorité qu'ils n'admettaient point, mais qu'ils redoutaient fort, parce qu'ils la voyaient grandir. Ils avaient vu de très-mauvais œil la justice remise aux mains du roi Louis. La souveraineté appartenant exclusivement à l'archevêque (1), ils trouvaient étrange qu'on la lui enlevât, même dans un cas de litige. La seule raison qui les fît consentir à cette suspension momentanée était la vacance du siège. Mais maintenant qu'il était rempli, ils s'inquiétaient de voir le roi Philippe rentrer dans Lyon avec les mêmes prétentions. Voilà pourquoi ils eussent désiré concentrer tous les égards , toutes les marques de respect sur la personne du souverain Pontife, en qui ils espéraient un défenseur de leurs droits.
Cette opposition en provoqua une de la part du corps de la ville. Longtemps on agita, d'abord obscurément puis pubhquemcnt , la question de savoir si la représentation du mystère aurait lieu avant ou après l'arrivée du roi. Les chapitres décidaient /fue non ; le corps de la ville affirmait que si. ^'atu^element le peuple , au moins dans sa majeure partie, prenait le parti de ses conseillers. Les amis du chapitre, et notamment les soldats engagés à son service, appuyaient l'opinion adverse : de sorte que la querelle s'échauffant et gagnant de proche
(1) Honnis Paradin et de Rubys, tous les historiens de Lyon conviennent qu'à cette époque Lyon n'appartenait point encore au royaume de France, mais dépendait uniquement de l'archevêque et du chapitre. (Voy. Menestricr, p. 379.)
en pvnclic menaçait de remettre la ville à feu et à sang. Fort heincii?pnicnt on eut la honne idée de consulter le Pape, qui décida (in'on ferait bien d'attendre la présence du roi, à qui une part de cet honneur était dû.
La scission qui s'était manifestée à cette occasion dans la ville, se reproduisit naturellement parmi les acteurs et les actrices du mijslére. Or, les deux fractions ( nous allions dire les deux factions ) se trouvèrent avoir deux représentantes nées , pour ainsi dire , dans les personnes d'Iréna de Ville et de Mechtilde de Varey. Leurs pères étaient en effet les plus énergiques soutiens, l'un de la ville, l'autre du chapitre. Le lecteur doit assez connaître notre jf^une héroïne pour supposer qu'elle avait été poussée là par les circonstances, plutôt que par sa propre volonté. Colombe timide , elle eût bien préféré sa paisible retraite à l'éclat dont on prétendait l'environner. Longtemps elle s'était défendue de l'honneur de jouer un rôle ; la seule pensée qu'il faudrait paraître en public, en présence de si hauts personnages, alarmait sa modestie. Mais son père y tenait autant qu'elle y tenait peu. L'ardeur qu'il avait toujours montrée pour les intérêts de la ville assignait de droit la première place à sa fille en cette circonstance, et il n'avait garde de s'y refuser. Déjà la voix publique et celle du conseil avaient désigné cette belle enfant pour complimenter te Pape : choix qui n'eut pas de suite , on sait pourquoi. Pierre n'en désirait que plus vivement dédommager son Iréna, ou plutôt se dédommager lui-même, du désappointement qu'il avait éprouvé.
D'autre part. Bernardin de Varey, chef du parti ecclésiastique , n'était point homme à rien relâcher de ce qu'il appelait les droits du chapitre. Le nombre des laïcs attachés à la cause des chanoines était peu nombreux , mais considérable par le rang et la fortune de ceux qui le composaient. En général c'étaient des parents ou des amis des membres des divers chapitres, des abbés et hauts dignitaires de la ville et de la province , ou des rehgieux des différentes communautés. On sait que, pour être chanoine-comte de Saint-Jean, il fallait plusieurs
— 2-29 — quartiers de noblesse. Aussi toutes les grandes familles de l'époque comptaient-elles quelqu'un des leurs dans ces charges honorables. De Varey, en particulier, avait eu un frère chanoine à Saint-Jean ; et il avait vu ce frère pillé et saccagé par le peuple , et forcé de fuir à Saint-Just , où il reçut une blessure à la suite de laquelle il mourut. Telle était du moins l'opinion de Bernardin, bien que le public affectât de n'en rien croire. Il est facile de comprendre que de tels événements étaient peu propres à rattacher ce puissant seigneur à la cause du peuple. Aussi s'était-il franchement mis à la tète de l'opposition , et tenait-il , pour cela même, à ce que son nom fût représenté dans le mystère.
Sa fille répondait, on ne peut mieux, aux dispositions de son père. Elle avait épousé de toute l'ardeur de son âme la cause qu'il défendait. De plus, un sentiment de profonde jalousie s'était éveillé en elle envers la fille de Pierre de Ville. Plus cette vierge timide cherchait à s'effacer, plus la faveur générale s'attachait à elle ; et plus aussi sa beauté et ses vertus en étaient relevées aux yeux de tous. Or c'était cela même qui offusquait les yeux de Mechtilde de Varey. L'idée qu'elle avait de ses propres attraits la portait à envier quiconque l'emportait , ou passait pour l'emporter sur elle. Ce nouveau stimulant se joignant donc à l'esprit de parti qu'elle respirait au sein de sa famille , ce fut une sorte d'aversion qu'elle conçut pour son innocente rivale.
Un incident fort mince en lui-même devait donner à cette antipathie une activité nouvelle. 11 se présenta à l'occasion du mystère. Comme quelques jeunes personnes devaient y figurer, on débattit, dans le sein du conseil municipal , les noms de celles à qui cet honneur serait déféré. La grande majorité fut d'avis que la fille de Pierre de Ville y jouerait le rôle principal, et ferait le compliment à notre Seigneur.
— Qu'elle le fasse à notre Seigneur Jésus-Christ , s'écria la dame Fillàtre, puisqu'elle n'a pu le faire à son Vicaire. — La même question s'agita dans un conseil de matrones , à qui re-
venait la commission de déterminer le costume historique à adopter pour le cas voulu. Or le principal personnage devait être une reine de Saba. Par un singulier jeu d'esprit, accommodé aux mœurs de ce temps-là , on avait avisé de faire figurer toutes les femmes célèbres mentionnées dans l'Ecriture : Marie, sœur de Moïse, Débora, Estber, Judith, etc.. et la reine de Saba. Et par une délicatesse naïve , il avait été résolu que la reine de Saba, en qualité d'étrangère et de reine, complimenterait à la porte de Jérusalem le descendant de ce roi magnifique et puissant qu'elle avait admiré, mille ans auparavant, dans l'éclat de sa gloii-e.
Et c'était justement ce rôle que Mechtilde de Varey eût ambitionné. On sent que la reine de Saba devait briller par l'éclat de ses vêtements et le nombre de ses pierreries. Une reine d'Orient ! quel luxe ! quel faste éblouissant ! Aussi toutes les plus grandes dames de la ville avaient-elles promis leurs plus beaux bijoux pour cette circonstance. Une couronne de diamants; des bracelets, une ceinture, un collier, des anneaux, des pendants d'oreilles, où seraient enchâssées des pierres précieuses de toutes couleurs et du plus haut prix ; les plus riches étofles de soie, de velours, de damas, devaient composer les atours de la reine de Saba : n'était-ce pas de quoi exciter le désir de tout ce que Lyon comptait alors de jeunes filles de distinction ? Mais nous l'avons dit : le choix était tombe sur Iréna de Ville, tant parce qu'on savait qu'elle ne l'ambitinnnait pas que parce que sa beauté et son amabilité l'élevaii nt réellement au-dessus des autres. Et c'était là pour Mechtilde un crève-cœur qu'elle ne pouvait pardonner.
Aussi ne manquait-elle aucune occasion de se venger de son heureuse rivale. Lors des répétitions des rôles, elle se plaisait à faire des observations malignes, à relever tout ce qui pouvait prêter prise à la critique dans le ton ou dans les manières d'Iréna. Quelques autres jeunes personnes souffraient aussi de la préférence accordée à la fille d'un marchand , au-dessus dilaquelle elles se croyaient par leur naissance ou leur rang.
Mechtilde et elles s'entendaient parfaitement pour lancer des mots piquants ou des remarques malicieuses. Iréna s'en apercevait très-bien ; mais ou elle n'y répondait point , ou elle le faisait avec une douceur et une simplicité qui auraient dû désarmer la jalousie , si la jalousie pouvait se désarmer. Le point sur lequel Mechtilde de Varey insistait surtout, c'était le défaut de naissance ; elle ne négligeait jamais l'occasion de rappeler à sa rivale qu'elle ne pouvait guèrcs représenter les bonnes façons d'une reine, elle qui sortait de la roture.
— Ne la grondez pas , frère Hilarius , disait-elle au religieux chargé de faire répéter les rôles ; ayez quelque égard pour cette pauvre petite Lutou. Il faut bien vous figurer qu'eUe n'est pas née sur le trône , bien qu'elle soit née sur le velours.
Allusion à l'état de marchand de soieries qu'exerçaient le père et le grand-père d'Iréna. Celle-ci rougit : la vertu n'exclut pas toujours toute susceptibilité naturelle.
— Pourquoi , reprenait-elle une autre fois, m'a-t-on assigne le rôle de Judith ? La fille de Lutou aurait mieux convenu pour ce rôle guerrier. Son père lui a fait voir de tels exemples de courage militaire qu'elle a dû en prendre quelques leçons. Elle aurait coupé une tète, comme Lutou donnait un coup de pique au cloître Saint- Jean. En vérité, bon frère Hilarius, nos dames se sont trompées.
— Mon Dieu ! oui , répondait-elle à un spectateur qui approuvait la manière et la tenue de la jeune Iréna; il faut convenir qu'il y a de Yétoffe chez elle : c'est de famille.
Nous ne finirions pas si nous vouUons entrer dans les détails de cette guerre discourtoise, de ces attaques à coup d'épingle dont la pauvre Iréna était victime. Il ne lui était pas toujours donné de les supporter avec le même courage. La mesure se comble à la fin ; et telle âme qui a résisté longtemps à de rudes assauts , succombe quelquefois à la plus légère escarmouche. Si Iréna avait le bon esprit de rire le plus souvent des malices lancées à son adresse, tout au moins de n'en point manifester sa peine, le trait faisait cependant des blessures
assez profondes pour faire quelquefois couler ses pleurs. Mais c'était chez elle , à la dérobée , qu'elle les versait. Elle ne confiait pas même à son pore ces petits chagrins ; elle s'en gardait bien , au contraire , connaissant l'effet que produirait sur lui une semblable nouvelle. Cependant un jour il la surprit dans son cabinet, les joues encore baignées de larmes qu'elle n'avait pas eu le temps de faire disparaître.
— Je vois que tu pleures, lui dit-il, et je ne t'en demande pas la cause : car je la connais.
— Vous la connaissez, mon père? En êtes-vous bien sûr? Nous autres petites filles, nous pleurons à si bon compte, et quelquefois sans savoir pourquoi. Vous savez ce que dit le père Damien, des Augustins : les jeunes filles ont à la base de l'œil un petit sac de larmes, qui se vide et se remplit sans cesse.
— C'est très-bien. Mais je sais ce qui a ouvert ton petit sac
cette fois ci et bien d'autres. Crois-tu que la voix publique
ne soit pas plus indiscrète que toi ? Hélas ! chère enfant , tu as beau me cacher tes peines, je veux dire les injures que l'on te fait : j'en ai pourtant appris quelque chose. Peut-être à la fin comprendras-tu que la charité a des bornes, et que c'est quelque chose de bien haïssable que ces Varey.
— Haïssable, mon père! oh! jamais! Jamais nous ne pouvons haïr personne.
— Et ces larmes que tu verses me disent pourtant le contraire. Ne cherche pas a m'en dissimuler l'origine : c'est la haine, ou si ce mot te paraît trop dur, c'est l'aversion, c'est l'antipathie, qui les fait couler. Eh bien! qu'importent les mots, s'ils signifient la même chose? Oui, le sentiment qui t'arrache ces pleurs, à toi si charitable et si douce, est le môme que celui qui m'inspire. Il s'appelle chez toi sensibilité;
chez moi il s'appelle la haine. Mais un jour viendra où
(je ne sais si je dois le désirer ou le craindre) où ta tristesse de jeune fille prendra une autre forme, un autre corps, un autre nom.
— Jamais, jamais, mon père! répondit Iréna, mais cette fois en laissant librement conler ses larmes. Oh ! que le ciel me préserve d'un semblable malheur ! Je demande pardon au bon Dieu et à vous de la faiblesse que j'ai montrée tout à l'heure. Oui, je conviens que j'ai pleuré de chagrin; mon âme n'est pas aussi forte qu'elle devrait l'être; c'est une petitesse indigne d'une chrétienne. Mais la Bonté divine voudra bien avoir pitié de moi, et surtout ne pas permettre que je conserve la moindre aigreur pour les petits chagrins que l'on pourra me causer. De la haine ! ô mon père , mon bon père ! que l'on ne puisse jamais prononcer de moi ce mot afTreux. Je veux aimer mon prochain, comme Jésus-Christ nous a aimés. Et vous aussi , mon père , vous aimerez, vous pardonnerez
— L'âme du père est passée chez la fille, murmura de Ville, sans plus écouter ce que lui disait Iréna. Ces gens-là ne pardonnent pas le mal qu'ils m'ont fait. C'est trop peu d'avoir versé le sang de mon fils : il faut encore qu'ils empoisonnent l'existence de ma fille. On ne peut tuer celle-ci d'un coup de pique; mais on ne négligera rien de ce qui pourra la blesser, lui arracher des larmes. Oui, Iréna, je sais tout ce que cette hautaine créature lance à ton adresse de brocards , d'allusions méchantes, de mots piquants ou qu'elle croit piquants, et qui ne sont souvent que grossiers et malhonnêtes. Eh bien! je dis que c'est le venin du père qui passe par la bouche de la fille; et j'ajoute que cela me rejette plus loin que jamais des pensées de pardon que tu voudrais me suggérer.
Pendant que son père exhalait ainsi sa mauvaise humeur, Iréna délibérait si elle voulait lui apprendre ce que le contract lui avait révélé. Mais, au fond, elle avait été plutôt ébranlée que convaincue par l'aveu de ce criminel. Et l'expérience lui avait appris que les efforts faits en tel cas pour adoucir cette âme ulcérée n'obtenaient qu'un effet contraire. Elle hésitait encore, quand le père reprit :
— Tant qu'ils voudront! tant qu'ils voudront! Guerre à mort, s'ils le veulent. Je ne lâcherai pas prise dans ce duel, puisqu'il leur plaît de l'engager. Je l'avoue pourtant : j'aurais au moins désiré que tout se terminât à une première génération. Mais il paraît que de Varey l'entend autrement : vieux serpent, il prend soin d'injecter son venin à ses enfants après lui.
— Je vous en supplie, mon père, ne tenez pas ce langage. Ah ! si vous saviez tout !
— Je ne le sais que trop. Je sais quelle méchanceté cette jeune vipère déploie contre toi. Aucun des traits décochés à ton adresse dont je n'aie été fidèlement instruit. Peut-être la bouche véridique qui me les a rapportés aurait-elle mieux fait de se taire; j'avais déjà assez de fiel dans l'âme, sans qu'on vînt en augmenter la dose. Mais non r il est bon que je sache à quoi m'en tenir; je ne dois rien ignorer des menées de ce misérable ennemi. S'il a pu tuer mon bien-aimé Irénée, pourquoi
— Ah! mon père, si vous saviez tout! repartit la jeune fille.
— Quoi donc ? quoi ? que veux-tu dire ? Ta charité a beau être grande ; elle ne saurait cependant nier les faits.
— Je ne sais si j'oserais les nier, mon père; mais certainement je ne pourrais plus les affirmer.
— Parles-tu de la mort de toc frère? Il vit encore, peutêtre
— Il ne vit plus, hélas ! Et pourquoi faut-il que je n'aie pas été frappée à sa place ? Oh ! que je donnerais volontiers ma vie pour racheter la sienne ! Mais
— Mais quoi ?Que sais-tu donc de nouveau, d'extraordinaire, dont tu fasses un secret à ton père?
Iréna était trop engagée pour reculer. Cependant le ton de colère dont on lui parlait l'intimidait fort. Les raisons de douter de la véracité de PavoUas lui semblaient plus fortes : à peu près comme les nuages grossissent à mesure que la vue se trouble.
— Voudricz-vous me rendre un service ? reprit-elle, après un moment de silence.
— Tu sais combien ton père est disposé à te faire plaisir. Parle donc.
— Ce serait de m'accompagner à l'hospice des Contracts.
— Quoi y faire ?
— Apprendre quelque chose qui vous étonnerait fort. Vous verriez là un homme qui pourrait bien soulager, tout au moins déplacer, le poids qui vous accable. Je vous en conjure, mon père, venez-y avec moi.
— Je ne te comprends pas. Espères-tu calmer ma douleur en me faisant voir d'autres douleurs? Explique- toi : car ta pensée est pour moi une énigme.
— Eh bien ! mon père, je vous dirai ce que je sais. J'ai vu là, chez les Rétrécis, un homme qui ne vous est pas inconnu : car je vous ai plusieurs fois entendu prononcer son nom: c'est Pavollas.
— Que Dieu lui rende ce qu'il a mérité ! C'est un criminel, un fourbe, un esprit bien dangereux. Je l'ai vu dans nos rangs combattre avec une énergie qui semblait de la conviction ; je l'ai vu ensuite au service des chanoines combattre avec une ardeur qui était de la cruauté. On lui attribue les horreurs d'EcuUy et de Couzon : qui l'avait prié de pousser la vengeance jusque-là? C'était pure barbarie.
— Et lui-même ne s'en défend point. Il s'en accuse , au contraire, et parait en être marri.
— C'est un vaudois; il passe pour cela du moins. Je l'ai vu souvent avec ses souliers fendus prêcher au coin de nos rues , malgré les défenses de l'autorité ecclésiastique. Quel rapport peux-tu avoir avec ce soudart ?
— Il est malheureux , très-malheureux et c'est assez. Il gisait étendu sur le pavé de la rue , et personne ne voulait le relever.
— Je le crois bien. Il est également odieux à tous les partis. Du reste, les anathèmes de l'Eglise pèsent sur lui : comment
as-lu osé toi-mémc communiquer avec ce scélérat? Il est hérétiijue, et il a brûlé un prêtre.
— Oui , mon père ; mais il est si malheureux ! Ses erreurs mêmes et ses crimes le rendent si dignes de compassion! Et savez-vous ce qui excite encore le plus ma pitié pour lui? J'hésite à vous le dire; je vous le dirai pourtant : c'est que c'est lui qui a tué mon frère.
— Ton frère? Oh ! ne viens pas par de telles insinuations chercher à me donner le change. Si l'amour est aveugle, ma fille, la haine ne l'est pas ; elle voit clair, trop dair peut-être. Je sais qui a porté le coup fatal ; je connais le meurtrier de mon Irénée.
— Vous croyez le connaître. A entendre cet homme, vous vous seriez mépris; dans l'obscurité, vous auriez mal distingué , et attribué au sire de Varey ce qui serait le fait d'un autre. On ne se voyait plus, assure-t-il; une fureur aveugle s'était emparée de tout le monde.
— Chimère, mon enfant! Ma vue était claire, ma vue était nette. Je n'étais le jouet d'aucune illusion; j'ai vu ce que j'ai vu...
— Comment, alors, ce malheureux s'accuse-t-il d'un crime qu'il n'a point commis ?
— Un de plus, un de moins, qu'importe à celui qui plie sous le faix? Tu ne sais pas, pauvre innocente, qu'il y a des êtres qui se vantent du vice, comme d'autres de la vertu. Le crime a ses fanfarons, comme la bravoure, la fortune, et toutes les qualités que l'homme peut posséder. Ignorcs-lu cela? Eh bien ! je te l'apprends.
— Au bout du compte , mon père , que vous en coùterait-il de venir jusqu'à l'hospice? Vous verriez en passant la Recluse de Sainte-Marguerite, pour laquelle vous professez une si haute estime. Vous la consulteriez même; elle ne vous refuserait pas un bon avis.
— Je regarde la Recluse de Sainte-Marguerite comme une sainte. Que le ciel la comble de ses faveurs ! Elle a pris le
nom de Marguerite des Trépassés. J'ai pu lui faire dire de prier pour ta mère et pour ton frère, et je compte fort sur son intercession.
— Puis vous auriez demandé à Pavollas ses explications, discuté avec lui les circonstances qu'il croit connaître mieux que vous
— Je l'aurais convaincu d'erreur, et parla j'aurais enfoncé un peu plus avant le clou qui me perce l'àrae. Me niera-t-il ce que j'ai vu? Assez, ma fille, laissons là ce sujet qui m'est pénible. Tu sais avec quelle répugnance je l'aborde. Et pour revenir à celui qui nous occupait tout à l'heure : je serais content, bien content, que tu te montrasses moins timide vis-à-vis de cette hautaine jeune fille. Que t'en coùterait-il de lui rendre raillerie pour raillerie?
— Beaucoup, mon père : car cela blesserait la sainte vertu de charité, que j'ai promis de toujours respecter.
— L'esprit ne te manque pas ; sans te flatter, je t'en crois autant et plus qu'à elle. Dans ta première enfance, tu nous amusais sorvent par tes petites malices. Nous avons plus d'une fois admiré avec quelle facilité tu répondais à une plaisanterie. Je suis bien sur que, si tu voulais t'en donner la peine, les rieurs ne seraient pas pour Mochtilde de Varey.
— Peu m'importe que les rieurs soient de mon côté, si Jésus-Christ veut bien y être. A quoi me servirait de blesser celte jeune fille? J'en aurais du remords, et voilà tout.
— Et pourtant tu souffres ! tu pleures ! les pointes te blc«isent!
— C'est vrai , et j'en suis bien honteuse. Tant que je suis là, je fais contre mauvaise fortune bon cœur : je m'cffurce d'être douce, et de sourire. Mais quand je rentre, mon cœur se dégonfle, et je pleure comme une sotte. Oh! c'est bien vilain, cela, c'est bien humiliant. Aussi en demandé-je pardon au bon Dieu en toute humilité.
— Voilà qui est bien. Mais qui t'empêche de riposter ? Il serait juste de rabattre l'orgueil de cette fière créature. Le boa Dieu ne t'en voudrait pas pour cela.
— C'est au bon Dieu à Corriger Mechtilde, et non à mr)i. Non , mon père , je ne répondrai pas. C'est une promesse que j'ai faite à mon doux Sauveur, et, avec sa grâce, je la tiendrai. Seulement, si vous vouliez bien m'en axicorder la permission, je prendrais un parti.
— Quoi donc?
— Comme Mechtilde de Varey voudrait avoir le rôle que j'ai , je m'en démettrais en sa faveur.
— Garde-t'en bien, chérie, oh! garde-t'en bien! s'écria de Ville avec vivacité. Je ne le veux pas, je ne le souffrirai à aucun prix.
— Cependant elle est beaucoup plus capable que moi de le bien jouer; elle est plus belle...
— Laisse juger cette question par les autres, reprit le père, en souriant de la naïve modestie de son Iréna.
Il savait quelle différence le public faisait entre sa fille et celle de Bernardin de Varey.
— Elle est plus grande, plus imposante, plus digne. Elle a les façons si nobles! la taille si droite! le port si majestueux! Elle semble vraiment faite pour jouer le rôle d'une reine.
— Il est certain que si l'orgueil suffit pour cela, elle en est très-capable. Mais elle voudra bien attendre à une autre fois; car, pour cette fois-ci, son envie sera frustrée.
— Je vous en prie, mon père. Cela lui ferait tant de plaisir l Et moi je serais si heureuse de la voir satisfaite !
— Eh bien ! moi j'en souffrirais , et je ne le veux pas. Plus elle ambitionne cette petite distinction, plus je tiens à ce qu'elle en soit privée. Certes! mon enfant, tu n'en seras pas plus grande, ni plus estimable pour avoir momentanément paru sur un théâtre, sous le costume et sous le nom de la reine de Saba. Mais puisque ce rôle t'a été déféré par égard pour ton père, lu le joueras, et nulle autre n'y devra aspirer. Je ne te dirai plus, puisque cela t'attriste, que je jouis de voir l'orgueil des Varey abaissé, et abaissé à tes pieds; je ne te répéterai pas que cette préférence que t'accorde la ville sur la
fille du meurtrier de ton frère, me console, me ravit, me soulage; mais je t'avouerai que, parce qu'elle est un hommage rendu par nos concitoyens au zèle que j'ai montré pour leur cause, je l'estime à un haut prix, j'y tiens et ne la céderais pas pour un empire. Tu la conserveras donc et ne t'en démettras pour qui que ce soit: dût ta jalouse rivale en crever de dépit.
— Et pourtant, mon père, il m'eût été doux de témoigner ma reconnaissance ...
— Ta reconnaissance? s'écria de Ville avec une vivacité colérique. Quoi ! pour ces prétendus égards que l'on te manifesta dans ton enfance ? Quoi ! parce que l'on te faisait l'honneur de t'employer comme un jouet, comme un passe-temps? Parce qu'on daignait ( il insista ironiquement sur ce mot ) t'admettre comme compagne de jeux, ou plutôt comme souffre-douleurs de demoiselle Mechtilde et de ses frères? Et tu dois de la reconnaissance pour cela? Non pas, non, cent fois non. Ce serait à eux à te remercier d'avoir bien voulu te prêter à leurs caprices, d'avoir aussi paisiblement enduré leurs colères, leurs malices, leurs exigences impérieuses. Plus d'une fois, je te le confesse, j'ai hésité si je te laisserais aller chez ces hautains personnages ; mon amour-propre souffrait du rôle qu'on t'y faisait jouer. Encore une fois , c'est à €ux de te remercier de ta complaisance.
— "Vous ne m'avez pas laissé achever ma pensée, mon père. Je voulais vous parler du service que Robert m'a rendu. 11 est évident que je lui dois la vie. Eh bien ! ne serait-ce pas une chose raisonnable que je lui témoignasse ma reconnaissance, en accordant à sa sœur ce qu'elle désire si vivement ?
— Tu ne le feras pas, répliqua de Ville, d'un ton impérieux. D'abord, malgré tes affirmations, je ne crois point que ce jeune homme t'ait sauvé la vie. Je me suis assuré qu'il n'appartient point à la confrérie de la Passion^ c'est donc erreur de ta part, si tu vois en lui ton sauveur. En second lieu, quel mérite y a-t-il à écarter un cheval prêt à écraser
une jeune personne que l'on ne connaît peut-être môme pas?
— Mais, mon père...
— Est-ce là une œuvre si méritoire? un si grand trait d'héroïsme?
— Mais, mon père, il...
— Faudra-t-il pour cela lui élever une statue ? Faudra-t-il oublier le crime de son père? nous jeter à ses genoux? l'encenser? Non, ma fille : tu l'as remercié , et c'est assez. Je ne veux pas, je te défends formellement de renoncer au rôle que la faveur de la ville t'a déféré. Quant à eux, quant à ces mortels ennemis de mon cœur, que ma haine les poursuive à jamais ! La Justice divine jugera un jour entre eux et moi. Mais d'ici là tu m'entends : point de pacte avec les meurtriers de mon fils.
Cela dit d'un ton qui n'admettait pas de réplique, de Ville sortit, laissant sa fille attristée du mauvais succès de sa révélation. 11 devenait de plus en plus visible pour elle que cette haine s'accroissait de tous les efforts que l'on faisait pour l'éteindre. Son cœur se serra en songeant au triste état oîi était ce malheureux père, au point de vue de la foi.
— Mon Dieu ! dit-elle les mains jointes et les yeux mouillés de larmes, je suis sans doute bien indigne de la grâce que je sollicite. N'ayez donc point égard à mon extrême pauvreté , mais aux mérites de votre Fils et aux intérêts de votre propre gloire. Vous le voyez : la difficulté augmente tous les jours ; ma pauvre petite sagesse n'y peut plus rien. Et pourtant j'espère ; quelque chose me dit que la justice fera un jour place à la miséricorde. Plus d'un moyen me reste encore; je les tenterai tous, avec une humble résignation aux desseins de votre Providence. S'ils réussissent, je vous en bénirai toute ma vie ; s'ils ne réussissent pas , je me prosternerai dans mon néant et vous dirai : — Maintenant, Seigneur, c'est votre afTairc, et non plus la mienne. — Et je suis bien sùrc que vous ne vous refuserez pas à agir.
— 2il — Se pouvait-il qu'une intention aussi droite ne fût pas agréable au Seigneur? La suite nous dira ce qu'il en advint.
Quoique repoussés par l'opinion publique, quoique condamnés par la voix de l'Eglise, les disciples de Valdo vivaient, ou plutôt végétaient encore, au sein de la cité lyonnaise, et en quelquesendroits obscurs de la province et du Forez. Les rigueurs de la justice ecclésiastique et civile s'étant peu à peu relâchées envers eux, ils avaient reconquis une certaine liberté d'agir et même de faire des prosélytes, ou plutôt de chercher à en faire : car le peuple se montrait assez indifférent à leur doctrine, et si parfois on s'arrêtait à écouter quelques-uns de ces fanatiques prêchant au coin des rues, c'était plutôt par curiosité que par sympathie pour leurs personnes ou leur enseignement.
epcndant une circonstance avait contribué, sinon à les réhabiliter entièrement au point de vue dogmatique, du moins à rendre leur aspect moins repoussant : c'est qu'ils étaient dévoués à la cause populaire. Dès que le principe fondamental de l'hérésie de ValJo était la guerre aux richesses, naturellement ses disciples devaient épouser toute cause tendant à l'abaissement des riches. Le clergé surtout avait été l'objet des anathèmes et des déclamations du prétendu réformateur; à l'entendre, tout ministre de l'autel qui possédait était un infidèle, un prévaricateur; et ces sauvages doctrines jetées à la foule toujours avide tendaient à diviser la société en ieux campS; et préoaraieat la formidable guerre de ceux qui
ne possèdent rien contre ceux qui possèdent. Aussi quand la bourgeoisie et le peuple lyonnais s'insurgèrent contre ce qu'on appelait le joug ecclésiastique, les vaudoisfurent-ilsleursplusardents auxiliaires. Nous ne doutons même pas que le principe de Valdo ne fût au fond le mobile, sinon de la riche bourgeoisie, tout au moins du menu peuple. Qui ne croira volontiers que le prolétaire de ce temps-là, en montant à l'assaut de Saint- Just, songeait plutôt à piller pour son compte qu'à déplacer simplement le droit de lever des impôts ? Assurément l'homme qui n'a rien s'inquiète peu de savoir si c'est une robe noire ou un pourpoint violet qui représente l'autorité. Pour lui l'essentiel est de vivre, c'est-à-dire de suffire à ses besoins, et même à ses caprices : le reste lui importe peu.
Les vaudois ne formèrent point un corps séparé dans les émeutes qui ensanglantèrent Lyon ; ils se mêlèrent à la foule , en s'y eftàçant le plus possible. Les plus hardis seuls osaient paraître avec la cape grise et les souliers fendus, insignes de la secte; on pardonnait cette liberté, en considération du dévouement qu'ils montraient à la cause publique. Peu à peu on s'habitua à les voir reparaître, et même à les entendre prêcher. Certains bourgeois nouèrent, à l'occasion des troubles, quelques rapports avec leurs principaux chefs ; tout au moins ils ne dédaignèrent pas de leur parler et de leur témoigner de la bienveillance. Pierre de Ville, en particulier, mettait trop de cœur à triompher pour ne pas accueillir ceux qui voulaient bien lui prêter un secours quelconque, il avait remarqué l'acharnement et le courage avec lequel certains vaudois s'étaient battus au cloître Saint-Jean et dans l'assaut de Saint- Just, et cela avait suffit pour le réconcilier avec la secte ; non pas en ce sens qu'il donnât le moins du monde dans leurs erreurs (il était trop riche pour goûter une doctrine de dépouillement absolu) mais en ce sens qu'il tolérait plus volontiers leurs personnes.
On avait surtout remarqué l'apparition plus fréquente des disciples de Yaldo depuis que le Pape était dans la ville. Etait-
ce une sorte de défi jeté à l'autorité suprême qui les avait condamnés? Etait-ce besoin de faire voir que, quoique condamnés, ils vivaient encore? Etait-ce, au contraire, l'expression du regret d'avoir encouru l'anathcme et du désir de le voir lever? On ne saurait le dire. Mais de longtemps on n'avait vu autant de souliers fendus parcourir les rues de la ville.
— Tu deviens rare parmi nous, disait Pierre de Ville, ce soir là, à l'un d'entre eux qui venait d'entrer chez lui.
— L'hiver enlève les feuilles aux arbres et fait rentrer les animaux dans leurs terriers. L'hiver est venu pour les fils de Valdo. Daigne la Providence leur ramener bientôt la bonne saison !
— Il ne tient qu'à vous de retrouver la paix que vous avez perdue : rentrez dans le sein de la vérité.
— Où est la vérité? Croyez-vous, riche de ce monde, que l'homme puisse s'éprendre pour le mensonge ? Le mensonge est un fantôme auquel nul ne s'attache sérieusement. On peut le poursuivTC un moment, lorsqu'il prend l'aspect delà vérité ; mais le Dieu du ciel ne permet pas que le faux conserve longtemps l'apparence du vrai. Tôt ou tard l'illusion tombe, et la justice reprend ses droits.
— Et pourtant , l'Amer, tu sais que l'homme peut vivre et mourir dans l'erreur. Tu sais de plus qu'il n'a aucun moyen de discerner le vrai du faux , n'étant par sa nature que ténèbres et mensonge. Il est donc nécessaire qu'il ait hors de lui un moyen de distinguer ce qu'il doit croire ou rejeter. Or ce moyen , c'est l'Eglise : le nies-tu ?
— Le troupeau est petit, reprit le vaudois, en esquivant la question. Le Fils de l'homme l'a dit : Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. La voie qui mène à la perdition est large; celle qui conduit à la vie est étroite. Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à...
— Toujours tes mêmes arguments? Toujours tes sottises tant de fois réfutées? Epargne-moi donc la peine de les entendre pour la centième fois.
—Durus est hic sermo (1), reprit le sectaire, avec un sourire triste, n ne fait pas bon parler de la pauvreté devant les riches, ni de la sobriété devant les ivrognes. L'aspic fait la sourde oreille, pour ne pas entendre les sons de la lyre qui pourraient calmer sa fureur.
— C'est bon. Laisse-là, je l'en prie, tes longues citations, toujours faites à tort et à travers. Que viens-tu me demander? As-tu besoin d'argent?
— Heureux l'homme qui a été trouvé sans tache , répondit l'Amer, avec un ton qui justifiait son nom, et qui n'a point couru après l'or, et n'a point mis son espérance dans l'argent et dans les trésors ! Où est-il ? Nous réserverons pour lui nos éloges; car il a fait des merveilles pendant sa vie (2).
— Si tu ne veux point d'argent ( et je sais que tu éprouves de la répugnance à en toucher ) , accepte du moins à manger. Tu ne viens pas ici sans éprouver quelque besoin. Je connais ton genre. Tu te ferais même un crime d'entrer dans ce que vous appelez des maisons d'infidèles, si quelque nécessité ne t'y forçait.
— 11 est écrit : Quiconque aura touché leurs cadavres sera souillé, et restera immonde jusqu'au soir; et s'il est nécessaire qu'il y touche, il lavera ses vêtements et restera immonde jusqu'au coucher du soleil (3).
Malgré ces protestations de désintéressement, de Ville avait fait apporter des ahments : du pain, du vin, de la viande et des fruits.
— 11 y a longtemps, peut-être, que tu n'as rien pris. Régale-loi à ton aise , et apprends que les richesses servent au moins à quelque chose de bon , à nourrir les pauvres.
— Je ne loucherai point à ces aliments avant de vous avoir ouvert mon cœur, répondit le vaudois.
— Non, mange d'abord, et nous verrons ensuite. Si par
(1) Cette parole est dure.
(2) Eccli. XXXI, 8. — (3) Levit. xi, 24, 25.
hasard la bonne pensée t'était venue de te réconcilier avec l'Eglise, l'occasion serait belle. Tu me trouveras prêt. Je dois voir Sa Sainteté avec le corps de la ville. Volontiers intercéderais-je auprès d'elle en votre faveur. Tu sais que l'autorité ecclésiastique ne frappe que par nécessité, avec peine : et qu'elle est trop heureuse quand elle voit revenir à elle ses enfants prodigues.
Le vieux sectaire (il était plus que septuagénaire) paraissait moins occupé de ce qu'on lui disait que des mets étalés sous ses yeux. Sa longue figure, qui ne manquait point de régularité et de noblesse, portait l'empreinte des privations auxquelles il était sujet. Otant son bonnet, il prononça silencieusement une prière, composée de divers textes de l'Ecriture : car c'était la manie de ces hérétiques, comme celle de tous ceux qui les avaient précédés et de tous ceux qui les ont suivis, de faire intervenir partout l'autorité des Saints Livres. Puis il saisit un morceau de pain , et le mangea avec l'avide voracité du loup, que la faim tourmente depuis longtemps. Pierre de Ville éprouvait une véritable pitié pour ce malheureux, qm", riche marchand autrefois, disait-on, s'était volontairement dépouillé de ses biens, pour suivre l'exemple de Pierre Valdo, et luttait continuellement avec les premiers besoins de la vie. Du reste, son existence était mystérieuse. On ne savait au juste d'où il était. 11 menait une vie errante, prêchant çà et là quand l'occasion s'en présentait, et afiectant de paraître un exemple vivant de la sévère doctrine qu'il enseignait. Singo de la pauvreté évangélique, il recherchait la compagnie des ermites, des anachorètes, de tous ceux des moines qui lui semblaient pratiquer le détachement absolu. On l'avait vu bien des fois se rapprocher de la cellule de quelques reclus, ou s'asseoir sur la porte d'un ermitage, ou s'agenouiller sur le seuil de quelque léproserie. On peut supposer qu'il avait en cela des vues de prosélytisme; car, à en croire le bruit public, il avait tenté bien des fois la simplicité des ermites ou des moines mendiants. Quelques - uns ( un bien petit nombre )
avaient, disait-on, prêté l'oreille à ses perfides suggestions; les autres l'avaient éconduit comme un suppôt de Satan. On citait un ermite c[ui, ne pouvant se débarrasser de ses iraportunités, l'avait frappé de son bâton, jusqu'à le laisser saLS sentiment. On citait aussi une maison de Franciscains où sa parole fallacieuse avait semé de grands germes de division. Mais les rares défections qu'il parvenait ainsi à provoquer flattaient singulièrement son orgueil; il avait fini par se persuader qu'il était apôtre , qu'à lui appartenait la mission de répandre le règne de Dieu sur la terre. Pierre de Ville remarqua qu'il ne prenait que du pain.
— Est-ce par discrétion , est-ce par mortification que tu te contentes de cela ? lui dit-il.
— On lit : L'homme ne vit pas seulement de "pain, répondit l'Amer; mais cela doit s'entendre des riches de ce monde, à qui tant de superfluités sont nécessaires. Quant au juste, il se contente de pain et de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Malheur à celui qui demande quelque chose de plus ! Eh! n'est-ce pas pour satisfaire les appétits de la gueule que J'homme charnel poursuit si avidement les richesses? Notre ennemie c'est cette chair maudite , qui nous ravale à la condition des animaux. Malheur à vous qui êtes rassasiés ; car un jour vous serez tourmentés par la faim... Un jour vous serez brisés... comme un verre fragile.
En prononçant ces mots, il lança à terre la cruche de vin, qui se brisa en cent morceaux, et tout le contenu se répandit sur le sol.
— On ne t'a pas surnommé l'Amer mal à propos, dit Pierre de Ville, quelque peu blessé de cet acte de brutalité. Ceux qui ont surpris une parole de douceur dans ta bouche sont encore à venir.
— Et cependant je vous en apporte une, répliqua le vaudois. J'entre ici pour un message de paix. Puissé-je réussir ! Mais auparavant je voudrais dire une parole de guerre. Pourtant que le Dieu des pauvres me broie les dents dans la bouche , si
mes intentions ne sont pas pures à ses yeux. Défenseur des droits de la cité, ra'entendrez-vous?
— Parle; je t'écoute. Seulement épargne-moi cet emploi, ou plutôt cet abus, des textes de l'Ecriture, qui est la manie de votre secte. Explique-toi clairement, sans emphase, sans détour, et sans textes. Entends-tu?
Le sectaire fit un signe affirmatif.
— Eh bien ! votre œuvre est compromise; le fruit de vos travaux va être perdu.
— Que veux-tu dire ?
— Tout ce que vous avez obtenu par votre zèle persévérant peut périr en un instant, et cet instant parait venu. Le serpent coupé a renoué ses tronçons, Eterunt novissima ejuspejora prioribus...
— Pas de textes, je te l'ai dit. Expose simplement ta pensée. Que signifient tes paroles? Qu'as-tu entendu dire.^
— Que le coq de saint Pierre remettra le lion aux chaînes (1). Tout tressaille de joie à Saint-Jean et à Saint-Just. On n'a jamais vu le prévôt ni l'obéancier plus gais.
— J'y consens. Qu'est-ce que cela me fait ? Leur joie ne trouble pas mon repos.
— Elle le troublera plus tard. Dès que ces gens-là rient, apprêtez-vous à pleurer.
— On verra. Et sur quoi fondes-tu tes conjectures?
— Le Pape est prêtre, murmura le vaudois; il a été chanoine de la cathédrale; il a autant d'amis qu'il y a de membres dans votre clergé régulier : comment ne se laisserait-il pas influencer par sa famille? C'est l'esprit qui revient avec sept autres esprits...
— Pas de textes, te dis-je. Tout ce que tu affirmes là n'est qu'une conjecture, et ta perspicacité n'était pas nécessaire pour découvrir ce point. Le Pape est prêtre, il a été chanoine; mais il est le père des fidèles , le chef de l'Eglise universelle.
(1) Les armes de la ville étaient un lion couché.
Ne sais-tu pas que, plus on est élevé, plus on voit loin et mieui l'on juge ? Le Pape est notre chef, à nous, comme celui de tous ces moines; il aime l'équité; il nous écoutera; il saura nos griefs et nos plaintes, et jugera ensuite.
— Les habitudes de la papauté sont la prudence, reprit le vaudois, d'un air ironique. Elle aime le passé, supporte le présent et redoute l'avenir. Le pouvoir de l'archevêque sera sacré aux yeux de Grégoire, parce qu'il est établi, parce qu'il est de vieille date. Comme un de ses prédécesseurs, celui-ci vous dira : Qu'on ne change rien aux traditions : iVt7w7 innovetur quod traditum est.
— Tu peux avoir raison. Je n'ai pas été jusqu'ici sans y songer. Le croirais-tu ? eh bien ! nous étions à l'entrée du souverain Pontife, et j'y portais mes deux clés de Saint- Marc et de Saint-George (Guy de la Mure tenait les deux autres). Tu sais que ce -droit nous a été concédé. Le tumulte m'empêcha d'approcher d'assez près le Pape pour lui adresser un mot de compliment; néanmoins il me vit, il vit mes clés; il vit celles de la Mure , qui les élevait comme moi sur sa tète, et il me sembla qu'il détournait les yeux d'un air mécontent. J'aurais cru m'ètre trompé , si Guy n'avait fait la morne observation. Cela nous a paru d'assez mauvaise augure. Cependant j'ai connu le Pape quand il n'était encore que le chanoine Thébald; je puis même dire que mon père a été quelque peu son ami. Nous verrons s'il s'en souviendra. En tout cas, nous avons le roi. Tu as l'air de rire, je crois?
— J'en serais fort tenté. Il est bien rare que les autorités ne s'entendent pas. D'ailleurs le roi lui-même est circonvenu. Un fort parti l'entoure. Je parle de citoyens, sans compter les chanoines et les moines.
— Je le sais : il y a un parti qui a épousé la cause de nos adversaires ; mais tu as tort de l'appeler fort : il est, au contraire, peu considérable.
— Peu considérable en nombre, très-considérable en qualité. Il compte dans ses rangs des hommes d'une grande fortune et
d'un grand crédit. Or, quand on verra des citoyens divisés entre eux , deux camps opposés , deux étendards également respectables , cela ne sera pas très-propre à rendre la décision favorable. L'ancien chanoine Thébald n'ignore pas ce que vaut un pai'ti commandé par un de Varey.
Pierre de Ville tressaillit.
— Quel que puisse être le général, cela ne fait pas grand effet, quand le corps d'armée est peu nombreux.
— Et pourquoi serait-il peu nombreux ? Il le sera autant que les officiers des chanoines le voudront. Avec de l'argent, on trouve toujours des partisans. Tel se battait hier pour la ville, qui se battra demain pour le chapitre.
— C'cbt trop vrai : témoin ton Pavollas.
— Qu'il soit maudit! Mais non, qu'il soit béni! Il atout donné aux pauvres; il est pauvre lui-même; il a faim, il a soif; il est fidèle à la doctrine : son salut est assuré. L'homme n'a point sa vie à sa disposition. Il est écrit : Vous avez posé une mesure à mes jovrs, et mon existence est comme le néant devant vous{[). Et encore : L'homme né de la femme, ne vitque peu de temps, et est rempli de beaucoup de misères (2) . Et ailleurs. .
— Encore une fois : trêve de tes textes. Sais-tu donc quelque chose de particulier sur les dispositions de nos adversaires ?
— De très-particulier. Ils travaillent les corps de métiers, les bateliers, les ouvriers, les gens du port, tout le menu peuple; ils y sèment l'or avec abondan-^e, et surtout les promesses. On est venu me tenter moi-même. — Prends ton Unceul, m'a dit un des chefs, que je ne vous nomme pas, et va prêcher la paix au coin des rues. Engage le peuple à se soumettre, à respecter les droits établis, à fermer l'oreille aux suggestions des municipaux; et, après cela, demande ce que tu voudras. Ton langage fera d'autant plus d'effet qu'on ne l'attend guère de ta bouche.
(1) Ps. ÏXXVIII.
(2) Job, XIV, 1.
— Et qu'as-tu répondu à ces sollicitations?
— Ce qu'il convient de répondre, quand on est enfant de la "vérité. J'ai dit que je n'avais rien à demander que le droit de vivre et de mourir pauvre; que celui qui n'a rien et ne veut rien ne saurait être tenté par l'appât des richesses : que la liberté de combattre l'erreur était le seul bien que j'ambitionnasse. J'ai ajouté qu'en prêchant pour le clergé je contredirais le fond même de ma doctrine , puisque à mes yeux le prêtre ne peut, sans prévariquer, posséder les biens de ce monde. Car nous lisons : Si quelqu'un ne renonce pas à son père, à sa mère, à sa femme, à sa maison, à ses champs, il ne peut être mon disciple. Et encore...
— J'approuve ta conduite sans accepter ton principe. Et tu crois que nos adversaires gagnent du terrain ?
— Comment n'en gagneraient-ils pas sur ce fond mobile , inconstant, qu'on appelle le peuple? Qu'importe à celui qui n'a rien la main qui lève l'impôt? Le peuple, c'est une mer tranquille, tant qu'aucun souffle ne l'agite; mais tumultueuse et terrible, quand le vent y est déchaîné. Seulement elle bat la rive du nord ou la rive du midi, suivant la direction que lui imprime l'orage.
— A quoi avises-tu , alors ? Car je t'ai entendu quelquefois ouvrir d'utiles avis. Ta prudence et ton habileté me sont connues.
— Il y aurait un moyen... Il y en aurait deux. Mais l'un ne vous plairait peut-être guères, et l'autre vous déplairait certainement.
— Dis toujours.
— Le premier serait une émeute, une bonne émeute, excitée à propos et conduite avec art. On ne sait pas assez quel levier c'est qu'une émeute. Le Pape et le roi ne doivent-ils pas conférer ensemble ?
— Positivement. Et nous-mêmes, le corps de la ville, nous devons conférer avec l'un et l'autre, puis avec les deux réunis.
— A merveille. Eh bien ! je dis qu'une émeute solide, ar-
rangée , calculée avec précaution, pourrait emporter la pièce. On la ferait nourrie et bruyante ; on prendrait les grosses voix et les voix glapissantes ; on choisirait les meneui's ; on fixeraii les cris ; on désignerait les lieux et les heures , et je crois quô l'affaire pourrait aller. Nécessairement cela représenterait l'opinion pubUque , le suffrage universel. Arrivant à l'improviste, cette agitation intimiderait les amis du chapitre. On pourrait môme envelopper les maisons des principaux chefs , et par là les réduire au silence. En entendant ces cris tumultueux qu'aucun autre ne contredirait , le Pape, et surtout le roi, verraient là une expression du vœu populaire et croiraient n'y pouvoir résister. Car enfin le Pontife a beau être convaincu des droits ecclésiastiques : dès l'instant qu'il les verrait contestés , repoussés , maudits avec tant d'unanimité et d'énergie, il ne pourrait faire moins que d'engager l'archevêque à s'en relâcher. Et si le prélat faisait difficulté , il est fort probable qu'il userait de son autorité pour l'y forcer. Alors la concession , sanctionnée par les plus hautes autorités qui soient sur la terre ( au moins pour vous), le Pape et le roi, serait quelque chose de solide et d'assuré.
— Ton idée est bonne , reprit Pierre de Ville , enchanté de l'espoir qu'on faisait luire à ses yeux. J'admire ici ton habileté , la justesse et la profondeur de tes vues.
— Et alors, reprit l'Amer dont l'oeil flamboyait d'une sauvage énergie , et alors le colosse s'ébranlerait. Alors la hache serait au tronc du figuier stérile et maudit. Alors l'Eglise verrait tomber ses idoles d'or et d'argent. Alors le ministre du Dieu des pauvres , devenu pauvre lui-même , retrouverait la force pour parler et le courage pour agir. Alors le règne de Dieu redescendrait sur la terre ; car on reverrait les jours heureux oîi le fidèle ne possédait rien. Alors...
— Fais-nous grâce du reste. Mais ton idée est assez juste. Et pourrais-tu disposer d'un certain nombre d'hommes ?
— Mes frères sont rares et dispersés , répondit l'Amer avec tristesse. On les a refoulés, on les a maudits : comme des
branches pourries, on les a séparés du tronc. Un signe de mépris a été collé sur leur front ; d'eux comme de Caïn, on peut dire: Vagus et profugxis eris super terram{\). Néanmoins toujours fidèles à la doctrine , ils écouteront la voix d'un de leurs maîtres ; et, le zèle du bien les enflammant, ils pourront crier haut et agiter les ondes du torrent populaire , ainsi qu'il est marqué au livre du Prophète : Crie , ne t'arrête pas, élève ta voix comme une trompette , et dis à la fille de Sion...
— Sur combien d'hommes pourrais-tu compter ?
— Autrefois ( que mon noble maître en soit béni ! l'aide du bienheureux Pierre Valdo était visible alors ) autrefois j'aurais mis dix mille hommes sur pied, en montrant mon suaire, seulement. Aujourd'hui la persécution a éclairci les rangs de mes fidèles. A peine, comme Gédéon, en trouverais-je trois cents qui fussent prêts à attaquer les Madianites.
— Trois cents ! il n'y a pas de quoi remuer une cité comme celle-ci , surtout quand la masse de ses habitants est continuellement grossie des habitants de la campagne , jalouat de voir un Pape et un roi.
11 est vrai , Mossire ; mais les masses sont toujours représentées, ou censées représentées, par le petit nombre qui crie. Voyez dans la tempête : à quelques brasses do iirofondcur, l'eau est à peine ébranlée ; un peu plus bas encore , elle est calme comme un ivrogne dans son lit. Cela n'empêche pas de dire que l'ouragan la remue de fond en comble. Je n'aurai que trois cents hommes , mais il s'y joindra mille fcuiraes ou enfants, et c'est dans la faiblesse qu'est la force, en pareil cas. Cent femmes pleurant, trois cents femmes ëchevelées, cela fait toujours un bel effet ; surtout quand sept ou huit cents enfants en haillons appuient de leurs cris les cris de leurs mères. 11 est bien rare qu'une émeute ait un aussi beau contingent.
(1) Tu seras errant et vagabond sur la terre. (Gcn., chap. iy, vers. 12.)
— Bien rare ? Quand nous montions le Gourguillon , nous étions certainement des milliers.
— Je le sais. Mais les curieux ? Ne comptez-vous pour rien ces désœuvrés , ces gens pressés de voir, cette multitude que tout spectacle attire, ce bas -fond toujours disponible dans une grande cité? Les uns crieront parce qu'ils seront foulés, les autres parce qu'ils entendront crier, quelques-uns parce qu'ils auront peur; mais tous crieront. Songez donc d'ici quelle masse de voix va s'élever de cette houle vivante , et quel effet cela devra produire sur les hauteurs de Saint- Just! Ensuite...
— Eh bien ?
— Oui, reprit l'Amer, après un moment de réflexion, oui, ils le feront : Pavollas lui-même, le Borgne, le Raz, le Toncki, le Bègue et autres... Oui, ils s'y prêteront... Et je dis qu'alors l'effet serait complet.
— Explique-toi donc jusqu'au bout ?
— Alors les bruits des airs se joindraient à ceux de la terre. Je parle des cloches. Qui nous empêchera de les mettre eu branle.... toutes? toutes?
— Comment ! es - tu maître aussi des clochers de la viUe?
— Maître ce serait présomptueux de le dire . !Mais peut-être
y a-t-il assez d'enfants de la vérité attachés à leur service, pour espérer une heure ou deux heures de carillon.
— Vrai ? Ce serait magnifique alors, si nos cinq cents cloches venaient à mêler leurs voix à celles de l'émotion, l'effet serait majestueux. As-tu donc des souliers fendus jusque sur nos clochers ?
— Les temps sont durs, répondit le vieux sectaire , et plusieurs de mes frères n'oseraient avouer ce qu'ils sont. Il en est que la misère a réduits bien bas, et qui sont forcés de demander leur pain même aux fils d'Amalec. Que le ciel se souvienne qu'ils furent pauvres! Ego autem mendicus sum, et paiipci ;