‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 16 sur 40 · TOM. I · texte numérisé non relu

TOM. I

Lomimis sollidttis est meî (1). Oui, oui ; en les comptant bien, je trouverais assez de bras pour mettre cent cloches en branle : et qui sait ce que ferait le bruit de cent cloches par- dessus des milliers de voix humaines ? Le texte a raison quand il dit : Millibus multiplex millia lœtantium... Si ce n'est qu'il de^Tait dire gementium. Car ce sont bien des gémissements qui s'élèveraient ainsi de la terre, surtout du sein des fidèles disciples du bienheureux Valdo.

Tandis que le sectaire débitait ces dernières phrases avec un accent mélancolique, Pierre de Ville se promenait de long en large , soucieux et pensif. Son ardeur pour ce qu'il appelait les libertés municipales ne connaissait vraiment point de bornes. Depuis que la présence du Pape et du roi a rendu imminente la'solution des graves problèmes qui s'agitent , l'inquiétude est venue se mêler aux vivacités de son zèle. Que va-t-il arriver ? Le Pape ne rapporte-t-il point les préjugés de l'ancien chanoine? Ne soutiendra-t-il pas l'autorité ecclésiastique, par esprit de corps ? Ou montrera-t-il le caractère bienveillant qui anima Innocent IV, pendant les six ans de son séjour à Lyon ? Le roi appuiera-t-il assez fort les réclamations du corps de la ville? Ne songera-t-il pas plutôt à ses propres intérêts qu'à ceux des Lyonnais ? Ne sera-t-il pas obsédé, circonvenu, ainsi que le Saint-Père , par le parti opposé ? Ce vaudois a raison : il y a là des gens à la fois rusés et puissants. Comment les supplanter ? comment les prévenir ?

Telles étaient les questions que soulevaient dans la tête du municipal les raisonnements du vaudois. Mais l'idée que le vieil hérétique venait d'émettre était un trait de lumière, un point de vue nouveau dans la question. Oui, vraiment une bonne émeute pouvait beaucoup peser dans la balance. Ce serait un plan habile, savant, que de jeter sur le tapis quelques milliers de voix populaires, sous la forme toujours ter-

(1) Je suis pauvre et mendiant, mais le Seigneur a soin de moi. (Ps. 39.

— 2b3 — rible d'une émeute. Oui, il y avait une ruse profonde à faircvibror ainsi dans le Père des fidèles la corde de la pilic , peutêtre celle de la peur, pour obtenir ce que la froide raison n'accorderait pas. Ce ressort magique , ce coup de théâtre souriait à l'imagination de Pierre de 'Ville ; et le vaudois avait depuis longtemps fini ses textes et ses tirades que notre ardent patriote réfléch.ssait encore.

— Et le secret serait gardé? reprit-il enfin. Tu pourrais assez compter sur tes amis pour faire cela au jour, à l'heure, sans que le mystère en fût éventé ? Car tu dois sentir que , si le moindre bruit en transpirait, l'effet serait manqué. JSonseulement notre cause n'en serait point aidée ; mais elle en souffrirait, mais elle serait peut-être perdue.

— Les taupes qui travaillent sous terre divulgueraient leur secret, répondit le vieillard avec un sourire mélancolique, plutôt que les enfants de la vérité ne trahiraient le plan qui leur serait confié. L'isolement où le malheur les tient les rend forcément discrets. Et à qui confieraient-ils les pensées de leur cœur ? Ils vivent comme des proscrits au milieu des nations. Super fhnnina Babylonis illic sedimits et flevimus... Mais cet état de dépression ne durera pas toujours. Un temps viendra où l'arbre de la doctrine, longtemps plié, redressera la tète. Le grain de blé doit être caché en terre, il doit être macéré, pourri, avant de donner le germe qui produira l'épi Nisi granvm frumenti cadens in terram...

— Je te reverrai. Nous parlerons de cette affaire plus au long. Seulement garde le secret de ce que tu viens de dire. Crois bien surtout que, si je me décide à ce coup de vigueur^ ce serapar pur amour du bien public, par zèle pour les intérêts de la ville. J'ai dévoué mon existence à cette grande cause, et je la soutiendrai jusqu'au bout. Mais garde-toi d'imaginer que je trempe le moins du monde dans tes doctrines. Je suis de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, et j'en veux être jusqu'au bout. Si donc je me sers de toi et de ce que tu appelles les frères, c'est en dehors de toute question reli-

gieuse ; je n'entenas point pactiser a\ec l'hérésie. Au fond, je rends justice à ton habileté , tout en condamnant tes erreurs. Si tu voulais m'en croire même , tu profiterais de la présence du Pape pour te réconcilier avec l'Eglise , toi et tous ceux de tes frères qui obéissent encore à ta voix.

— Vous êtes trop riche, Messire, pour comprendre les saintes leçons de la pauvreté. Que le Maître de la vérité vous ouvre un jour les yeux ! Votre cœur loyal me semble digne de celte faveur. Je vous remercie de ce que vous dites de ma prudence ; mais ce que vous paraissez disposé à accepter comme une œuvre de sagesse humaine , ne me parait à moi qu'un acte de zèle religieux. Je m'y prêterai comme à une protestation solennelle contre Mammon, contre ce tyran du siècle, assez rusé pour envahir jusqu'au sanctuaire. Ces cris qui partiraient de mille poitrines iKièles voudraient dire pour moi : Anathème aux ministres du Dieu des pauvres, qui ne rougissent point de se souiller au contact de l'or ! Malédiction aux serviteurs de Baal...

— Assez. Les limites sont déterminées ; une immensité nous sépare. Mais le même acte pourra nous rapprocher. Plus je réfléchis à ton plan, plus il me semble habile, et même... raisonnable. Car enfin le droit c'est la raison , et nous cherchons le droit. L'effet de ce coup de théâtre me semble immanquable.

— Immanquable ! répliqua le vaudois avec son sourire triste. La Sagesse divine seule est infaillible dans ses projets. Toute prudence humaine est bornée dans ses vues, incertaine dans ses moyens, peu assurée de son but. D'ailleurs... Mais cet autre point vous serait désagréable : ii est meilleur de ne point le toucher.

— 11 me semble que je suis assez disposé à t'entendre. Estu mécontent de mon attitude ? de mon langage ? Je ne crois pas avoir dit un mot capable de te blesser. Mes sentiments religieux te sont connus ; ainsi leur expression ne saurait te contrister ni te surprendre. Achève donc ta pensée. Je n'en prendrai que ce qui me p'aira.

— Je vous dirai donc qu'un moyen plus sûr de venir à bout de vos fins , ce serait do gagner les ("licfs du parti opposé.

— Voilà qui est aisé à dire, mais difficile à exécuter. Les choses sont trop avancées, les esprits trop aigris pour qu'on puisse l'espérer. Tel pense peut-être comme nous au fond, qui ne nous combat pas avec moins de vigueur. Mais des raisons d'orgueil, de rivalité, de parenté, d'amitié engagent quelquefois dans une voie que la conscience réprouve ; et une fois qu'on y a mis le pied, on ne veut plus reculer. Vois Bernardin de Varey : il combat sous un drapeau qui ne devrait point être le sien. Il est en contradiction avec les autres membres de sa famille. Mais un frère chanoine l'a entraîné dans le parti du chapitre, et le voilà à la tète de nos ennemis.

— Et il ne se repose pas. Je sais de science certaine qu'il travaille avec une grande activité au triomphe de ce qu'il appelle le droit. Feu son frère le chanoine était lié avec le chanoine Thébald , aujourd'hui pape. Je sais qu'il a déjà eu une audience du Saint-Père : le reste se devine. On dit qu'il a aussi vu le roi. 11 est tout simple que la victoire appartienne au plus actif et au plus habile : c'est la loi de la nature.

— Oui. Mais quand notre émeute, notre terrible émeute grondera à sa porte, il changera peut-être d'attitude et de langage.

— 11 y faut peu compter. C'est un de ces caractères que l'opposition fortifie. Plus on lui conteste, plus il s'attache à son but.

— Je ne te dis pas le contraire. J'en ai eu encore la preuve l'autre jour. 11 est le seul de son parti dans le corps de la ville; et néanmoins il tient tète à tout et à tous. Quoi que l'on dise, ou que l'on propose, ou que l'on fasse , il est toujours là pour s'y opposer et raisonner à rencontre. Et presque toujours son éloquence et son habileté suscitent des entraves ou ébranlent des convictions. Je crois que s'il y en avait deux de sa force, nous ne viendrions à bout de rien. Tu vois que je n'hésile pas à rendre justice même à un ennemi. Et tu sais

quelle haine profonde me sépare de lui ; il a dressé lui-même entre nous un mur d'airain; il m'a tué mon Qls... il m'a tué ■mon fils chéri !

— On le dit généralement ; mais il en est qui le nient. Je ne sais ce qu'il en pense lui-même. PavoUas s'accuse d'avoir porté le coup. Le sire de Varey ne dit ni oui ni non. Mais, dans l'obscurité où tout cela s'est passé, qui pourrait assurer qu'il a fait ce qu'il a voulu, ou voulu ce qu'il a fait ?

— C'est bien. Ce poids pèse sur mon cœur et y restera jusqu'au tombeau. Varey est non-seulement mon ennemi personnel, mais mon ennemi public. Je ne le rencontre pas seu- Itniient sur le terrain de l'homme privé ; il est encore mon adversaire dans la question qui concerne la ville, et c'est ce qui augmente mon aversion pour lui.

— Cela se comprend , mais cela peut se guérir.

— Se guérir ? N'insulte pas à mon malheur. Tu sais combien il m'est difficile, c'est-à-dire impossible, d'oublier le coup qui a désolé ma vie.

— Et, pourtant, je le répète : tout cela peut se réparer. Ke vous irritez pas, ne vous troublez pas : que l'intérêt public l'emporte chez vous sur l'intérêt privé, et tout s'arrangera.

— Que veux-tu dire ?

— Puisse le Dieu des pauvres bénir mon audace ! dit le vaudois, en élevant son regard vers le ciel. Mais dussé-je porter la peine de ma témérité, je dirai ce que j'ai sur le cœur. Messire de Ville , si vous aimez sincèrement la cause que vous avez épousée , montrez-le en ce jour ; l'occasion est belle ; U serait glorieux de la saisir. Immolez-vous sur l'autel de la patrie; sacrifiez vos antipathies au bien pul)lic; dites-vous à vous-même : Du moment que mes concitoyens voient en moi leur représentant, leur organe et comme l'incarnation de leur pensée, eh bien ! je serai cela, et je le serai jusqu'au bout; j'oublierai que je suis homme privé pour n'être plus qu'homme public.

— Voilà de belles phrases. ^luis lu'as-tu vu faire autre

chose ? Ne me suis-je pas toujours dépensé, et ne me (l';i..:!-éje pas encore au senice de ma patrie ? A qui appartiouiicnt mes jours, mes nuits, mes travaux, mes soucis, mes démarches, ma fortune, mon existence tout entière, sinon à la cause que j'ai épousée, comme tu le dis si bien ? J'en demande pardon à ma pauvre femme : mais combien de fois elle m'a répété : — On vous a bien nommé en vous nommant de Ville : vous êtes l'homme de la cité plutôt que le mien. — lit ma fille, ma petite Iréna, que de fois elle m'a reproché de tout laisser, de tout négliger pour les intérêts pubUcs ! Tu vois donc que je suis bien ce que tu désires,

— Il l'a nommée ! il vient de la nommer ! murmurait le vieil hérétique , les yeux cloués à terre. Mais les Abraliams sont rares... quoique le sacrifice ne serait pas le même, tant s'en faut... Ici, il ne s'agirait que d'un... bouc, d'un vil bouc, de cette rancune amère qui tourmente beaucoup plus celui qui en est possédé , que celui qui en est l'objet. Que le Dieu des pauvres opère ce prodige, et la paix rentrera dans cette cité !

— Bien que tu t'enveloppes sous des paroles obscures, reprit de Ville, je crois cependant deviner ta pensée : tu voudrais me voir pardonner à de Varey. Tu te figures que cette réconciliation ferait cesser son opposition. Eh bien I tu te trompes : son caractère orgueilleux, intraitable, ne relâcherait rien de ses prétentions. Placés en face l'un de l'autre, nos esprits se hemleraient comme deux béliers furieux j il ne me céderait rien, je ne lui céderais rien, et la cause publique n'en retirerait aucun profit.

— Un agneau sans tache l reprenait le sectaire à demi-voix, comme s'il eût tout à la fois craint et désiré d'être entendu. Oui, la loi était formelle :Agnum anniculatum, sine macula... Et il l'a sous la main! 11 peut la donner sans l'immoler, la sacrifier sans la perdre ! L'occasion est belle. 0 Dieu des pauvres! inspirez-lui cette pensée, et... que tout mal soit guéri.

Après avoir grommelé, plutôt que prononcé, ces phrases , l'Amer fit mine de s'en aller.

— Eh bien ! tu ne t'expliques pas ? tu n'oses achever ta pensée ?

— Je tiens à garder votre bienveillance, riche du monde, malgré la distance qui sépare un enfant de la vérité d'un esclave de l'erreur. Cependant puisque le texte porte qu'il ne faut point tenir la vérité captive, je vous dirai ouvertement ce que je sais : donnez votre fille, et la paix est faite.

— Ma fille ! A qui ?

— Au fils de celui que vous appelez votre ennemi, et qui ne demandera pas mieux que d'être appelé votre ami, à cette condition. Robert de Varey aime votre fille, a sauvé votre fille, a droit à votre fille. Donnez- la-lui, et le problème sera résolu.

Cette révélation inattendue fit une si singulière impression sur de Ville qu'il en resta muet de surprise. Il reprit cependant ses sens, et voyant le vaudois s'éloigner :

— Arrête, lui dit-il, et répète ce que tu viens de... je ne sais de quel terme me servir ; car je finis par croire que tu perds la tète.

— Je ne la perds point, répondit l'Amer. Celui qui connaît tout sait que j'ai dit la vérité. Je cherche la paix : le bien le plus précieux qui soit donné à l'homme. Tout le monde semble la désirer... excepté vous, pourtant; puisque vous négligez un moyen assuré de la procurer.

— Ai-je bien entendu ? Les oreilles me cornent-elles ? De qui tiens-tu que Robert de Varey aime ma fille ?

— De sa bouche, Messire, de sa propre bouche. Il aime votre Iréna, et serait trop heureux de l'obtenir. Bien plus, il croit y avoir quelque droit, puisqu'il l'a sauvée d'une mort certaine.

— Je le sais : un hasard a voulu qu'il se trouvât là, quand un misérable accident menaçait la vie de ma fille.

— Un hasard ! reprit le vaudois en secouant la tète. Ce

hasard est de ceux que l'industrie humaine prépare. Etait-ce par hasard qu'il l'avait suivie depuis le moment où clic parut vêtue de blanc , à la tète de ses compagnes ? Etait-ce par hasard qu'il la suivit au retour, ne détachant pas ses yeux de. ses traits angéliques (c'est son terme)? Est-ce par liasard que, la voyant s'engager dans une rue étroite et obstruée, il se revêtit d'un habit de confrère de la Passion, pour veiller sur elle, et l'arracher au péril qu'il prévoyait? Est-ce par hasard , enfin , qu'il se précipita dans un danger évident de mort pour l'empêcher de mourir? Vous l'avouerez, Mcssire, voilà bien des hasards ; il est difficile de croire qu'ils méritent tous leur nom.

— Tu ne m'as jamais menti, vieillard; je dois le reconnaître. Mais tu t'es bien souvent menti à toi-même. L'imagination chez toi prend souvent la place du jugement. Les folles erreurs dont tu te nourris en sont la preuve. Sans donc te donner un démenti (cette pensée est loin de mon esprit), je me contenterai de te dire : Tu es le jouet d'une illusion ; tu as cru entendre, et tu n'as pas entendu; tu as cru voir, et tu n'as point vu. Souffre donc que je demande, en matière si grave, d'autres preuves que ta parole.

— Croircz-vous au moins à celle-ci ? répartit l'Amer, en présentant à de Ville un anneau d'or. Je l'ai offert à votre fille; elle l'a refusé; sa candide vertu s'en effaroucha même, comme je le remarquai à la subite rougeur qui colora sus joues. Eh bien ! voyez vous-même, lisez autour, et croyez.

De Ville saisit en effet le charmant bijou, admira l.i bcaidé du travail, la belle eau du diamant qui en occupait !e clntun, reconnut les armes des Varey, et lut l'inscription : Irci'c, id est Pax {{).

— Irène! Ireiiel Pax! Pax! s'écria alors le vieil hén-ticiiic. C'est un mot descendu du ciel, mais qui semble vouloir y retourner : car la terre n'en veut plus. Pacein meam do voUs,

(i) Irma, c'esl-à-dirc paix. En grec, Irène signifie ptaoî.

je vous donne ma paix ; Pacem meam relinquo vobis, je vous laisse ma paix, disait à ses apôtres le Dieu des pauvres. Et les ingrats mortels lui disent : Votre paix, nous n'en voulons point; remportez-la; nous avons la nôtre, une paix terrestre •et chamelle qui nous suffit. Je dis que le Dieu des pau\Tes traitera durement ces riches insensés, quand il viendra dans son triomphe juger les vivants et les morts. Pax ! pax ! Ir... On n'entendit plus le reste ; car l'homme au linceul avait disparu, laissant Pierre de Ville plongé dans une espèce d'é tonnement ou d'embarras qu'on ne saurait définir.

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