MESSAGE
— Ne t'inquiète point outre mesure, Godefroi, disait le sire de la Mure à son fils. Pierre de Ville a le cœur droit, mais la tête de travers, au moins à certaines heures et sur certains sujets. Doué d'un grand bon sens naturel, d'une énergie singulière, d'une persévérance à toute épreuve, il a ses passions, ses préjugés et ses caprices. Comme tous les parvenus, il a l'arrogance que les écus donnent. A défaut de naissance, il aime à faire valoir ses richesses : que veux-tu ? il faut bien passer quelque petit défaut à un homme. Quant à sa fille, c'est vraiment une charmante enfant. Je ne l'ai pas vue de près depuis six mois (elle affecte de fuir le commerce du monde ) ; mais la dernière fois que je la rencontrai , je fus réellement frappé plus que jamais, non -seulement de son admirable beauté, mais encore et surtout de sa simplicité, de son esprit naturel, et de cette touchante modestie qui enveloppe toute sa personne. Je te le dis en toute sincérité : mal-
gré la distance qui nous sépare de Lutou, je comprends ton désir et j'y accède. Je crois que tu aurais pu beaucoup mieux choisir pour la naissance et le rang : cela est de toute évidence; mais sous le rapport de la vertu et de la beauté, difficilement aurais-tu trouvé autant, et certainement jamais plus, que tu ne rencontreras dans cette jeune personne.
— Je vcfQs remercie de votre condescendance , mon père. Malheureusement je crains fort qu'elle ne me soit inutile. La colère dont Lutou s'est subitement enflammé était si vilaine, son ton si grossier, sa parole si hautaine, que j'en suis entièrement démonté.
— Cela se conçoit. J'ai vu ce brave homme à l'œuvre, et je sais comment il s'y prend. Pourtant ne te décourage pas. Si son orgueil s'est trouvé blessé (et tu as eu tort, Godefroi, de blesser son orgueil), c'est Une plaie qui peut se guérir.
— J'ai peut-être eu tort, comme vous le dites. Mais cependant n'était-ce pas une étrange situation que la mienne ? iN'étais-je pas, ne suis-je pas emprisonné dans un cercle ridicule? Aurai-je fait un long voyage, et en compagnie du roi, pour venir voir une fiancée invisible, et épouser une femme qui m'est promise et que je ne puis pas voir ? Mettez-vous à ma place, et dites si vous auriez pu tenir un langage bien diflërcnt du mien?
— Mon cher garçon, tu me poses là une question à laquelle il me serait difficile de répondre. Je ne suis point en quête d'une femme; l'amour ne me brouille point la cervelle; je juge ton affaire avec sang-froid, et ne puis m'empècher de dire que tu aurais bien fait de dissimuler ton dépit, ou plutôt ton étonnement : tout en contenant cependant qu'à ta place j'aurais peut-être fait pire. Mais laissons cela : ce qui est fait est fait. Je voulais simplement te dire que, si l'orgueil de Lutou s'est trouvé blessé, il va recevoir tout à l'heure un bel et bon emplâtre. A quand donc l'audience du roi ?
— Mon père, ce sera à la volonté même de Pierre. Le roi s'est montré d'une bonté charmante. Non qu'il ne m'ait bel
et bien raillé sur mon désappointement , et vraiment il y a matière. Mais, au fond, il prend part à ma peine et désire m'en tirer. A ce moment même , il a envoyé un de ses pages prévenir Lutou que sa Majesté désire le voir, en ajoutant qu'il sera reçu à quelque jour et à quelque heure qu'il se présente.
— Certes ' comme l'ami Pierre va se rengorger ! Une audience particulière ! quelle distinction ! quel honneur ! Le cher homme comptera ce jour pour un des plus beaux de sa vie. Ou je me trompe fort, ou la question sera emportée d'assaut. Pierre de Ville ou de la Ville (puisque c'est de là que lui vient ce surnom, dont on lui fera sans doute un titre de noblesse), Pierre de ViJle se gardera bien de déplaire au roi , dont les bonnes grâces nous sont si nécessaires pour le succès de notre affaire. Et la petite, le roi deraande-t-il aussi à la voir?
— Sa Majesté en exprime, ou plutôt est censée en exprimer le désir. J'ai moi-même dicté au page les paroles dont il doit se servir, sur ce sujet délicat. Peut-être est-ce une imprudence d'avoir prononcé le nom d'Ircna, parce qu'alors le père soupçonnera facilement l'objet de la démarche , et pourra bien ne pas donner dans le piège. C'est si fier, un parvenu! Et, comme je le connais , celui-ci sera si tenté de tenir tète même à un roi !
— Tu exagères son orgueil , Godefroi. Je ne crois pas de Ville de taille à porter si fièrement l'honneur qui lui est fait. En tout cas, il songera avant tout aux intérêts que nous défendons. Car il n'est pas possible de séparer ici l'homme privé de l'homme public. De Ville ne respire que pour sa patrie; il ne vit que pour le triomphe de sa cause; aucun sacrifice, pas même celui de sa fille , ne lui coûtera pour l'atteindre. Avec quel soin donc n'évitera-t-il pas de contrarier même le plus simple désir du roi , puisque c'est sur sa faveur que nous fondons nos espérances ?
— Vous me rassurez, mon père; j'accepte avec grande joie les heureux pronostics que vous tirez. Et pourtant je ne serai
tranquille que quand j'aurai le oui définitif qui doit assurer mon bonheur.
Pendant ce temps-là, Pierre de ViUe voyait réellement arriver chez lui un page aux livrées du roi, et qui n'avait point négligé un certain éclat dans sa personne et dans sa suite. Non content de se revêtir de son plus bel habit d'ordonnance, il s'était fait accompagner de quatre cavaliers aux armes étincelantes et aux chevaux richement caparaçonnés. La chronique raconte qu'il fit un assez long détour pour arriver à son but, et qu'un courrier muni d'une trompette le précédait , éveillant de temps en temps les échos des rues. Chacun se mettait aux fenêtres pour voir de quoi il s'agissait. On se demandait les uns aux autres à qui ce message de Monsieur Philippe de France pouvait bien s'adresser. Mais le héraut ne le laissait point ignorer : car il s'arrêtait à chaque poste du guet ou devant chaque maison un peu plus apparente que les autres, pour demander où logeait honorable messire Pierre de Ville, bourgeois et membre du corps de la cite? Chacun devine l'efi'et que cet événement produisait. — C'est son zèle pour nous qui lui vaut cela, disait l'un. — C'est la ville entière qu'on honore en sa personne, disait l'autre. — On dit que le roi lui réserve des honneurs , reprenait un troisième. — Je ne sais ce qu'on pensera de tout ceci à Saint- Jean et à Saint-Just, ajoutait un quatrième.
Quand ce beau messager arriva , Pierre de Ville assis près de sa fille lui hsait à haute voix le rapport fait au conseil, et qu'il avait demandé à étudier en particulier pour mieux s'en pénétrer et en faire valoir tous les motifs, soit auprès du Pape, soit auprès du roi. Sur chaque grief il insistait avec soin, expliquait à Iréna les choses dans le plus grand détail, s'efibrçant de pénétrer cette jeune âme du zèle qui le dévorait à l'endroit de la cause publique. A côté des plaintes formulées au nom de la ville, il rappelait les objections de la partie adverse, les réponses faites par les officiers du chapitre et développées fort au long par Bernardin de Varey. Il va sans dire qu'il
-s'attachait à montrer la solidité de celles-là et rinanité de celles-ci. Avait-il intention de déposer dans ce cœur innocent un germe d'aversion à l'égard de son ennemi? ou voulait-il simplement chercher un suffrage à son opinion, un appui pour son zèle, parfois si traversé et exposé à de si rudes épreuves ? C'est ce que nous ne saurions dire. Toutefois nous éprouverions de la difficulté à croire qu'il eût voulu de jraîtt^ 'de cœur troubler la paix de sa chère Iréna , surtout sachant que la seule peine de cette enfant était de le voir nourrir une funeste inimitié. Seulement l'étrange révélation que lui avait faite le vaudois travaillait encore sa tète. Mille idées, mille sentiments contraires lui étaient survenus et s'agitaient encore en lui. De vives répulsions, des attraits secrets; le oui, le non; des souvenirs sanglants, des espérances dorées; un passé affreux, un avenir riant; la tendresse paternelle blessée, l'amour-propre flatté; les exigences de la haine, le besoin de la paix ; la mémoire d'une mort cruelle , la perspective d'un beau nom pour sa fille... tout cela se remuait, se heurtait encore dans le sein de Pierre de Ville , sans qu'il eût bien démêlé le point précis où sa volonté s'arrêterait.
Et ce combat était d'autant plus vif que l'incident était venu juste au moment où il fallait renoncer à Godefroi de la Mure. — Saint Irenée! s'était-il dit, je suis servi à souhait. Quand un noble galant s'en va, un plus noble galant arrive. Je n'aurai vraiment que l'embarras du choix. J'ai donc bien fait de tenir le verbe haut avec ce jeune insolent. Et, \Taiment, si les de la Mure valent beaucoup, les de Varey ne leur cèdent guères. Les preuves ont été faites pour le chanoine ; et moi qui ai lu l'acte, j'en sais quelque chose. Sous le point de vue de la noblesse, il n'y aurait donc rien à dire; les deux familles ont de profondes racines dans le pays. Mais... mais... ce coup affreux! Mais cette gorge sanglante!... Mais cet enfant chéri, cette pauvre petite fleur fauchée dans son printemps ! Oh ! non ! la chose n'est pas possible. Je sais bien que le fils n'est point responsable des sottises du père. J'aime ce jeune homme; il a
des qualités, de la tenue, de l'élégance, des façons chevaleresques; s'il se présentait seul, je n'hésiterais pas. Mais avec ce cortège de douloureux souvenirs ! avec la personne et le nom
de son père! Moi serrer la main qui a tué mon fils!
Moi me rapprocher du meurtrier de mon Irénée ! voir ma
fille afTuhlée du nom que je dois éternellement exécrer et maudire!... Impossible! La Saône montera à Notre- Dame-de- Fourvières, plutôt que cela se réalise!...
Sans doute, ce langage énergique se démentait quelquefois; l'esprit de Pierre passait naturellement à des considérations plus agréables. A certains moments même il semblait que l'autre côté de la balance l'emportât. Puis bientôt l'image sanglante se redressait; et la haine remontait sur ces réflexions et ces suppositions riantes , à peu près comme le goût d'un mets aigri reprend l'empire sur des aliments plus agréables et plus doux. Somme toute, de Ville paraissait ne devoir tenir aucun compte des vœux de Robert de Varey. Mais si ce combat ne durait plus, la fatigue de la lutte subsistait encore. Et c'était peutêtre pour prévenir sa fille contre toute proposition à ce sujet, peut-être aussi pour retremper sa haine affaiblie , qu'il insistait tant sur le nom de Bernardin de Yarey (nom qu'il s'interdisait de jamais prononcer, et que sa fille n'osait plus dire devant lui); qu'il développait si longuement les dires de ce collègue, et mettait tant d'importance à les réduire au néant. Iréna, passive, écoutait tout cela. Si parfois un petit mouvement de tète ou un léger sourire lui échappait, c'était par pure distraction; car, d'une part, elle entendait peu aux raisonnements de son père, et, de l'autre, elle scffrait de ses amères diatribes contre le sire de Varey. Mais i impitoyable argumentateur ne laissait pas que d'y voir des signes d'approbation; et telles étaient sa tendresse et son estime pour sa fille que son suffrage lui était plus précieux que tout autre, fût-ce celui du roi, fût-ce celui du Pape.
Un coup de trompette interrompit donc la lecture du mauuicrit. En même temps un domestique venait annoncer
qu'un page de Monsieur Philippe de France était là en grande livrée , demandant de la part du roi à parler à Mcssirc Pierre de Ville, conseiller, gardien des clés et membre du corps de la cité de Lyon.
— De la part du roi? C'est un bien grand honneur que me fait sa Majesté, répondit de Ville. Toutes mes portes doivent s'ouvrir au nom de Monsieur Philippe de France. J'ose dire que ma personne même est à son service... en tout ce qui ne blessera point les droits de la ville. Jonas , va-t-en vite ouvrir le grand salon , étends le tapis de Perse , donne un coup d'époussetoir partout : et ne manque point de redresser ce beau vase d'albâtre , dont tu as si misérablement brisé un de.<: pieds. Hâte- toi... et fais d'abord entrer. Quant à toi, ma fiUe
La parole fut suspendue sur ses lèvres : car déjà le page était entré. C'était un grand et beau jeune homme, d'une honorable famille de l'Ile de France , et non moins remarquable par la distinction de ses traits que par la richesse de ses vêtements. Un pourpoint de soie bleue, brodé, tailladé et serré par une ceinture à franges d'or; des bottines d'un cuir de maroc, luisantes comme la glace; une espèce de baudrier double à clous d'or se croisant sur sa poitrine , et soutenant à gauche une épée, et à droite une courte dague; des culottes de velours cramoisi, liserées d'argent; des manchettes d'une dentelle très-fine; un chapeau à trois plumes ondoyant des deux côtés et en avant : tel était (pour le peindre en gros) le costume du messager du roi de France. De Ville le reçut avec une courtoisie et une aisance parfaites; car ses relations avec les membres les plus distingués de l'aristocratie lyonnaise avaient imprimé à ses manières un cachet de noblesse, qu'on n'eût point dû attendre de sa classe. Iréna n'eut pas plut* t aperçu le beau page qu'elle s'esquiva par une porte dérobée , mais non sans avoir été vue, et sans avoir jeté elle-même un rapide coup d'œil sur le personnage qui entrait. Ce coup d'œil, elle le devait à la curiosité propre à son sexe; cette retraite
précipitée , clic le devait à sa modestie et à l'ennui que lui causait toujours l'attention dont elle était l'objet.
— A qui parlc-je? dit le premier le beau page, d'un ton qui sentait sa dignité , mais nullement l'insolence. Est-ce au très-digne et très -honorable Messire de Ville, citoyen de Lyon, gardien des clés et membre du corps de ladite cité?
— A lui-même, Messire, à lui-même... moins pourtant les titres trop flatteurs dont vous voulez bien le décorer. Il n'a rien et il n'est rien... qu'un humble serviteur de sa patrie, et du glorieux roi de France.
— Sa Majesté désire vous parler, et m'envoie vous le dire. De Ville étonné , stupéfait, s'incline profondément en signe
de respect.
— C'est à n'y pas croire, reprit-il. Je me persuade diflici-
lement que sa Majesté ait exprimé un semblable désir
à moins que je ne doive prendre ceci pour une invitation à l'audience que le corps de la ville espère de Monsieur Philippe de France. Nous avons eu l'honneur de voir ainsi plusieurs fois l'illustre roi Louis, lors de son passage il y a cinq ans. Il voulut bien nous accueillir avec une bonté charmante , et c'est à lui que nous devons la confirmation de nos libertés.
— Messire Pierre de Ville , j'ignore quelles sont les intentions du roi. Tout ce que je suis chargé de vous dire c'est que sa Majesté désire avoir un entretien avec vous.
— A l'occasion de nos affaires, sans doute? Elles en valent certainement la peine. La cité de Lyon a tenu de tout temps la primauté dans les Gaules. Je puis dire , sans crainte d'être démenti par aucun de ses habitants, que notre principale confiance est dans Monsieur le roi de France. Et l'honneur qu'il me fait est une preuve que cette confiance est bien placée. Et quel jour et à quelle heure sa Majesté me recevra-t-elle ?
— Le jour et l'heure sont à votre choix. Le roi m'a expressément recommandé de vous le dire.
— Je suis confus de tant de bonté. Je sens, du reste, parfaitement que ce n'est point à mon humble personne que de
telles attentions s'adressent ; mais bien à la noble cité que j'ai l'avantage de représenter. Et elles ne m'en sont que plus chères : car, croyez -moi bien, illustre page, ce que l'on fait à ma bien-aimée patrie m'est plus agréable que ce que l'on me fait à moi-même.
— C'est le propre d'un bon citoyen. Pourtant, honorable bourgeois de Lyon, je crains qu'ici vous ne vous mépreniez. Oui, votre modestie vous trompe. C'est vous, c'est bien vous que sa Majesté désire entretenir. C'est à Messire Pierre de Ville, et non au conseiller municipal, que ce message s'adresse. Telles sont certainement les intentions du roi. Une audience a en effet été demandée pour le corps de la ville; mais le jour en est encore reculé, du moins n'est pas encore connu : sa Majesté à tant à faire ! Mais pour vous il n'y a ni jour défendu, ni heure indue : il suffira de vous présenter et de vous nommer : vous serez reçu immédiatement. Vous voyez donc bien que c'est vous-même que le roi honore.
— J'en suis confus et reconnaissant au delà de tout ce qu'on peut dire. Oui, beau page, je me rendrai auprès du roi, et c'est à cœur ouvert que je lui parlerai des intérêts de ma glorieuse patrie. J'espère éclairer l'esprit de sa Majesté assez pour la mettre en état d'apprécier nos réclamations, et d'achever et de consolider l'œuvre d'apaisement si, bien commencée par son glorieux père.
— Messire de Ville, que votre zèle ne vous emporte pas. Il est d'usage que ceux que le roi appelle lui-même à l'honneur d'une audience, attendent les ouvertures qu'il lui plaît de leur faire. 0 serait indiscret peut-être de provoquer le prince sur un sujet où il peut avoir des ménagements à garder.
— Indiscret ? des ménagements ? Non , non , noble officier, il n'y aura pas d'indiscrétion à occuper sa Majesté d'un sujet aussi grave que les libertés de la ville de Lyon. Son illustre père ne dédaigna point de m'entendre fort longtemps là-dessus, au point que les officiers du palais s'en impatientaient. Jflais quelle âme ! Mais quel cœur ! Mais quel grand prince que
Monsieur Louis de France ! Quel incomparable monarque ! Je pense cependant que son fils tient à marcher sur ses traces. Nous savons de science certaine que sa Majesté nons veut du bien. Plusieurs...
— Et je crois d'autant mieux à cela, reprit le page sans laisser de Ville achever, que sa Majesté m'a fait une recommandation particulière. N'est-ce point votre fille que nous avons aperçue là tout à l'heure ?
— Elle-même, illustre page, ma fille unique, ma petite Iréna.
— Je vous en fais mon compliment, alors. Pour le peu qu'il m'a été donné de l'entrevoir, je trouve que sa réputation de beauté n'est point exagérée. Vous avez là un ange sous forme humaine.
— Vous êtes bien bon, noble officier, répondit de Ville en s'inclinant. Ma petite fille est vraiment douce et bonne. Elle fait toute la joie , toute la consolation de ma vie. Si elle s'est éloignée en vous voyant, c'est qu'elle est timide comme une
• biche ; la moindre chose l'effarouche.
— C'est un charme de plus sur sa personne. Il faudra cependant bien qu'elle se surmonte un peu : car le roi veut la voir.
— La voir ? la voir ? reprit le municipal , blanc de surprise. Comment ! se peut-il que le roi ait demandé à voir ma petite Iréna ?
— Oui, en compagnie de son père. Que cela ne vous effraie pas. Il n'est pas inouï que les personnages admis à la cour soient quelquefois accompagnés de leurs femmes ou de leurs filles. Le bon roi Louis a plus d'une fois complimenté des chevaliers sur la bonne mine de leurs épouses. Et ici même à Lyon...
— C'est vrai ! c'est vrai ! Je m'en souviens parfaitement. La plupart des dames des municipaux furent introduites avec leurs maris en présence du prince , et il eut pour chacune d'elles des mots agréables. Mais quel homme ! mais quel prince !
— Alors vous ne trouverez pas étrange que le fiis coiiscrve les manières du père. Je ne vous dirai cependant point que sa Majesté ait exprimé un ordre formel là-dessus. Non : sa délicatesse ne le lui permettrait pas. D'ailleurs le roi sait parfaitement qu'il n'a point d'ordre à donner dans cette ville qui n'est pas de son domaine.
— Voilà qui est parler d'or, reprit de Ville enchante de l'hommage qu'on rendait à la liberté de sa patrie. Non, jusqu'ici sa Majesté n'a point encore d'ordres à nous donner; mais assurez-la ( et j'aurai moi-même l'honneur de le lui dire) que de toutes les autorités de ce monde, ce serait la sienne que, nous préférerions. Nous l'avons bien prouvé en prenant son noble père pour arbitre; et nous le prouverons encore, en lui confiant expressément le soin de défendre nos intérêts. En attendant. Monsieur Philippe de France peut être convaincu que ses moindres désirs seront pour nous des ordres.
— Précisément c'est un désir, un simple désir, que sa Majesté a manifesté là-dessus. — Le bruit court, m'a-l-elle dit, que Mcssirc de Ville a une fille charmante, aussi vertueuse que bcHe. S'il lui convient de l'amener avec lui, assure-le qu'il en est libre. — Le roi n'en a pas dit davantage. Je laisse à votre prudence le soin d'agir en conséquence. Je serais fàclié d'ajouter ou de retrancher un mot au message royal. Nous autres, officiers de la cour, nous devons nous tenir dans les hmites des commissions qui nous sont confiées.
— C'est trop de bonté de la part de sa Majesté. J'en suis doublement confus. Certainement je profilerai de la royale condescendance qui m'est témoignée. Mais pour ne point être indiscret , j'aimerais à savoir de votre propre bouche quel est le jour le plus convenable, l'heure la plus commode pour sa Majesté.
— Quand il vous plaira. Venez au couvent de Saint-Just, le 'our et à l'heure que vous voudrez ; nommez-vous , et la sentinelle aura ordre de vous laisser passer.
A ce mot de Saint-Just, de Ville pâlit; toutes ses douleurs
ee réveillaient subitement. Chose étrange ! dans enivrement que lui causait la faveur royale , il avait oublié que le prince logeait à Saint-Just, dans ce lieu maudit qu'un voile de deuil couvre à jamais pour lui , où il a juré de ne plus remettre les pieds , et où il ne pourrait même les remettre quand il le voudrait. Voilà donc que toute sa joie est fauchée par la racine ; son imagination s'égare, son œil devient fixe, sa figure se décompose, au point que le page lui-même s'en aperçoit.
— Vous me paraissez soucieux, lui dit le jeune officier; une teinte de tristesse me semble ré[)andue sur vos traits. Qu'estce donc qui vous trouble ?
— Je suis triste, en eflet, noble page, répond de Ville d'un ton abattu. Je ne songeais pas que... Non, je ne puis aller là... Ce seuil m'est interdit... Je mourrais subitement... On ne relèverait qu'un cadavre...
— Je ne vous comprends pas bien, Messire. La bonté du roi est si grande, son affabilité si engageante, qu'il n'y a pas à se gcner le moins du monde avec lui. Vous verrez comme il va vous mettre à l'aise. Vous ne vous souviendrez plus que vous êtes en présence d'un des plus puissants princes de la terre.
— Je n'en doute pas , illustre officier. Mais le lieu où sa Majesté habite est un lieu exécré pour moi. C'est là que j'ai perdu mon fils , mon fils unique , un enfant chéri ; c'est là que ;e l'ai vu tomber mortellement frappé de la main d'un ami, d'un homme qui se disait mon ami. Non... que sa Majesté veuille bien m'excuser... Non : je n'irai pas; je ne franchirai pas le seuil de Sainl-Just... c'est impossible...
Sa douleur étiiit si vraie ( car elle se trahit par une larme soudaine ) que le page en fut touché.
— 11 y a moyen de tout concilier, reprit-il. Vous pourrez Toir le roi ailleurs. Sa Majesté descend assez souvent au cloitre Saint-Jean, pour conférer avec sa Sainteté. Ne serait-il pas possible de vous prévenir un jour qu'elle s'y trouverait ? Cela ne vous accommoderait-il pas ?
r— Parfaitement , noble jeune homme. Car bien que le cloître
Saint-Jean ne soit pas pour moi en odeur de sainteté ( puisque c'est là le point de départ de toutes nos douleurs ) , cependant aucune raison particulière ne m'en éloigne. Si je ne l'aime point comme municipal, je le supporte comme homme privé. Je vous remercie donc de votre heureuse idée. Certainement j'en profiterai. Veuillez me faire savoir quand Monsieur le roi de \ France descendra au cloître, et moi et ma fille nous nous em- i presserons de nous y rendre. Quant à vous , généreux officier, s n'aurai-je point le plaisir de vous voir entrer dans mon modeste salon ? N'accepterez-vous point quel(pie rafraîchissement ?
— Une autre fois, Messire, une autre fois. Aujourd'hui nous avons peu de loisir ; l'activité du roi ne nous laisse pas un quart d'heure de repos. Si vous nous le permettez , nous viendrons un jour, non plus en cérémonie, mais franchement et en ami causer un peu avec vous.
— Avec honneur et plaisir, illustre chevalier. C'est bien à moi, plutôt qu'au roi, de dire : quel jour et à quelle heure vous voudrez.
Le beau page s'inclina, fit sonner un coup de trompette , et partit avec le même cérémonial, au grand ébahissement de tout le quartier que la curiosité avait attiré. De Ville s'empressa de se rendre près de sa fille ; il a oublié sa douleur ; il ne pense plus qu'à sa joie.
— Allons ! allons ! tu as beau te cacher ; tu es fort menacée de devenir un personnage. Pourquoi n'as-tu pas attendu un instant, avant de t'esquiver? Tu saurais l'honneur qu'on veut te faire.
— Il me convenait peu de rester là , mon père : car ce n'était point à moi que s'adressait cet officier.
— A toi-même, chère petite, à toi-même. Ce beau page, cette livrée, cette trompette, ces cavaliers, tout ce a>rémonial, tout cela était pour toi. Devines-tu?
— Non, mon père. Et si je ne vous connaissais comire je vous connais, je croirais volontiers que vous voulez un peu vous moquer de votre fille.
^- Eh bien ! non, je ne m'en moque pas. Cest bien toi et moi que le roi invite à aller le voir.
— Le roi ? Moi ? répond Iréna, en rougissant jusqu'au blanc de l'œil. 0 mon père !
— Oui, toi. Et nous irons, ma chérie, nous irons présenter nos hommages à ce bon prince, qui se montre vraiment le digne successeur de son père. Il paraît même... Mais il est peut-être inutile de te dire cela d'avance ; je sais combien tu aimes peu les honneurs.
— Y a-t-il un autre honneur que celui de servir le Sauveur Jésus-Christ ? Je ne le crois pas, mon père. Ah ! combien l'humilité de ce saint frère Bonaventure me touche plus que l'éclat des rois et des princes ! Je ne puis retenir mes larmes quand je vois la céleste piété qui respire sur cette face angélique ; j'éprouve à la contempler je ne sais quelle paix, quel contentement intérieur, qui me ranime dans le service de Dieu ; tandis que la pompe et le bruit du monde ont bien vite fatigué mes oreilles et mes yeux. Si le bon Dieu voulait bien mettre à ma disposition le choix entre les plus brillantes positions du siècle et celle de ce fervent solitaire, je vous assure que je n'hésiterais pas un seul instant.
— Voilà qui est bien. Pourtant ces idées, toutes raisonnables qu'elles sont , se trouvent un peu hors de saison aujourd'hui : le roi veut te voir, et qui plus est ( je ne voulais pas te le dire , mais tu m'y forces ) , il laisse entendre qu'il serait content de t' attacher au service de la future reine, car il paraît décidé que le roi va se remarier (1). Ce n'est là, tu le penses bien, qu'une présomption, une intention à peine indiquée; mais la seule pensée de cette bienveillance me ravit et me pénètre de reconnaissance. N'est-ce pas là aussi le sentiment qui f anime ?
— Assurément la bonté du roi de France est bien faite pour
(1) Il épousa, en effet, peu après, en secondes noces, Marie fille du duc de Drubant.
— 27G — «citer ma gratitude. Je vous avouerai même que je suis bien étonnée que sa Majesté sache seulement que j'existe. A plus forte raison snis-je surprise d'être invitée à lui rendre visite. Moi ! aller chez ie roi ! Encore une fois, mon père, cela n'est pas possible ; il me semble que c'est en rêve que je vous entends dire cela.
— Eh bien ! soit î Prenons que c'est un rêve, et je suis moimême bien près d'en penser autant que toi. Sans nul doute, le prince veut connaître la vérité sur les affaires de la ville ; on m'aura signalé devant lui comme un chaud défenseur de la cause publique, et il se sera avisé de la discuter avec moi. Rien de mieux. Très-certainement je profiterai de son offre bienveillante. Et toi aussi, ma fille, tu accompagneras ton père.
— Et dans quel but ? Que sais-je des affaires de la ville ? Sur quoi porterait mon témoignage, et de quel poids serait-il?
— Tout au moins tu pourrais déposer des peines et des soucis que je me suis donnés, depuis que tu es en âge de raison : les pas que j'ai faits, les nuits que j'ai passées sans sommeil, mes inquiétudes, mes écrits, mes plaidoyers, mes réclamations , les maux que je me suis attirés , les sacrifices que j'ai supportés, et enfin... (il faut bien lâcher le mot, malgré le chagrin que cela te fait ) les haines auxquelles je me suis condamné , pour poursuivre le but de tous mes vœux : la liberté de ma patrie. Rien de tout cela, je pense, ne t'est inconnu. Mais je suis bien sûr que ce n'est pas pour cela que le roi t'appelle. Comme cet envoyé me l'a insinué, ce serait pour t'attacher au service de la cour, tout au moins dans le but d'examiner, de le consulter... Enfin... on verra. Tiens-toi prête.
— Mon père , êtes-vous assuré que ce messager n'a pas dépassé ses ordres ? Je ne sais pourquoi : mais des doutes me surviennent malgré moi. C'est si étrange qu'une petite fille comme moi qui n'ai ni rang, ni naissance...
— Qu'appelles-lu rang ? naissance ? répliqua le père à demi courroucé. Ps'as-tu pas tout ce qu'il faut ? Es-tu donc de si
basse extraction ? Ne comples-tu pas, à défaut de quartiers de noblesse, de bons et loyaux services chez tes parents; une probité héréditaire ; un nom respecté et sans tache ; une consitlération universelle ; une estime publique, que bien des aristocrates n'ont pas; une fortune, quebeaucoup.d'entre eux peuvent t'cnvier et t'envient réellement ? Je ne voudrais pas me fàrjirr; mais , chère petite , il me semble qu'il y a là de quoi te consoler de tout ce qui te manque, de tout ce que Mechtilde de Varey te reproche de ne pas avoir. Parle : n'cs-tu pas contente de ton sort ?
— Oh ! vraiment ! répondit la jeune fille, en se jetant au cou de son père et en l'embrassant avec tendresse, je serais l'enfant le plus ingrat qu'il y ait sous le ciel, si je ne bénissais chaque jour le sort qui m'est fait. Gardez-vous donc de croire qu'il soit dans ma pensée d'exprimer la moindre plainte, Non, mon père, non, cent fois non. Si je me plaignais de quelque chose, ce serait d'être gâtée par un père trop bon, qui ne sait rien refuser à sa fille et court mcme au-devant de ses désirs, ilais le monde, et surtout les princes, n'apprécient pas les choses comme nous. C'est l'éclat du rang, l'iUustralion de la naissance , l'antiquité de la race qu'ils recherchent de préférence dans ceux qui les approchent. Et c'est ce qui me rend un peu suspectes les paroles du messager royal.
— A tort, ma chérie. Tu ne fais pas assez attention aune chose : c'est que ces hérauts des princes sont obligés de rendre mot pour mot les ordres qu'ils vont porter. Plus ces ordres tombent de haut, plus ils doivent être respectés. Comprendstu à quoi s'exposerait un page du roi, qui s'en ii^ait débiter des sornettes ou des mensonges au nom de son souverain? A l'heure qu'il est, toute la ville sait déjà la faveur que sa Majesté veut bien nous accorder, ou plutôt l'invitation dont ce jeune officier était porteur. Quel ne serait pas l'étonnement et le courroux du roi, si le bruit public lui rapportait qu'un des serviteurs attachés à sa personne est allé en grande pompe prier un citoyen et sa fille de se présenter à son audience, quel
jour et à quelle heure il lui plairait, si cela n'était pas? Allen?! laisse-moi te le dire : ton bon sens ordinaire te fait ici défaut. Oui, Iréna, le roi nous demande ; moi , simple municipal , toi, ma fille; et je suis fier de penser que cette faveur n'est peutêtre accordée qu'à nous. Que parles -tu de naissance et de rang ? Mous verrons si les de Varey, les de Fuers , les de la Mure et tant d'autres, bien entichés de leurs quartiers de noblesse : nous verrons, dis-je, s'ils seront aussi honorés de cette marque d'attention. En tout cas, ils ne viendront qu'après nous; car, personne n'a ouï dire qu'aucun d'eux ait reçu le message que nous venons de recevoir, et Dieu sait s'ils l'auraient laissé ignorer, au cas où un tel bonheur leur serait arrivé. Oui, encore une fois, chère amie, nous irons présenter nos hommages à monsieur Philippe de France. Et tu pourras regarder du haut de l'épaule cette méchante créature , si hautaine, si fière d'elle-même, et qui cependant aura encore ici le dessous avec toi, comme dans l'affaire du mystère. Tu pourras lui envoyer ton mépris...
— Mon père! mon bon père! croyez donc que je n'ai le droit de mépriser personne.
— Et son père, l'orgueilleux Bernardin, si différent de ses parents Matthieu et Barthélémy, je me réjouis aussi de lui lancer un coup d'oeil de dédain et un geste de mépris, quand j'aurai le malheur de le rencontrer. Je pressens d'avance la blessure que son amour -propre va ressentir, quand il saura qu'un homme, qu'il voit si loin au-dessous de lui, aura pourtant eu le pas sur lui. Et je ne sais vraiment si je jouis autant de l'honneur qui m'est fait que du dépit qu'il en concevra^ Car...
— Ne parlez donc pas de la sorte, mon père. Ce langage sied mal à votre bouche.
— Car il est mon mortel, mon irréconciliable ennemi. Un mur d'airain, non, une mare de sang nous sépare; entre lui et moi la paix n'est plus possible... Car...
— 0 mon père! quel funeste esprit vous emporte? Pourquoi
vous laissez-vous toujours aller a celte aigreur, si contraire à la charité?
— Car, reprend de Ville, en grossissant sa voix, c'est lui qni a empoisonné ma coupe, anéanti mon nom, flétri mon existence... Lui, qui semblait être mon ami, me haïssait au fond; quand je portais, dans mes relations avec lui, tant de droiture et de loyauté, il nourrissait contre moi des sentiments de jalousie et d'aversion. Est-ce parce que mon père lui avait prêté de l'argent? Est-ce parce qu'il a eu lui-même vingt fois recours à ma bourse? Il y a des gens qui supportent difficilement le joug de la reconnaissance. Eh bien ! s'il lui fallait absolument payer par un meurtre les services qu'il a reçus, c'était sur moi qu'il devait décharger sa colère, et non sur mon filsj il devait me tuer, et non faucher par la racine ma famille et mon nom. Oh ! c'est là un crime qui ne doit se remettre ni en ce monde-ci, ni en l'autre. Que le ciel lui en fasse porter la peine !
A mesure que de Ville avançait dans ses imprécations, sa voix devenait plus retentissante. On voit qu'il était peu touché de ce que le vaudois lui avait dit. Cependant on n'en pourrait conclure qu'il n'eût point été impressionné de son entretien avec le sectaire; mais, ici, il cédait encore à l'habitude d'exprimer son ressentiment, ou plutôt sa douleur, de la perte qu'il avait faite : car cette malheureuse plaie, loin de se guérir, semblait s'élargir et s'aigrir chaque jour. Il s'en alla enfin tout étourdi, tout dominé par sa colère; oubliant ce qui le rendait tout à l'heure si joyeux, pour ne plus se souvenir que du coup affreux qui voilait d'un crêpe de deuil son existence entière.
— Bonté divine! s'écria Iréna, en se jetant à genoux après que son père eut disparu, laisserez-vous encore longtemps cette pauvre âme dans ce triste état de péché ? Ne serez-vous jamais touchée de mes supplications et de mes larmes? 11 vous est si facile de ménager quelque événement propre à lui dessiller les yeux! Faites cela, mon Dieu! par votre miséricorde infinie, qui ne regarde point à la durée de nos maux, ni à leur éten-
due, mais qui se plaît, au contraire, à guérir les grandes misères. Me voici devant vous, humble victime; il n'est rien, ce me semble, que je ne sois prête à faire, à entreprendre, à accepter pour obtiuiir cette conversion, objet de tous mes vœux. Vous, qui lisez au fond des cœurs, vous savez combien mon désir est sincère, à quel prix j'achèterais le salut de mon père. Je reconnais que je ne suis rien, que rien en moi ne peut mériter la grâce que je sollicite; mais je sais aussi que vous ne mesurez pas vos dons sur nos mérites... Et c'est pourquoi j'espère. Une voix secrète, plus puissante que mes inquiétudes, plus impérieuse que le chagrin , me commande la confiance. 0 mon Dieu ! il est si doux de se jeter entre vos bras ! Il est si doux de tout remettre entre vos mains !...
Après cette pieuse effusion, la jeune fille se releva, et s'occupa un moment de l'objet du message que venait de recevoir son père. Si d'abord cette faveur put la charmer, si elle arrêta sa pensée sur le brillant avenir que ce simple incident avait ouvert devant elle , il faut en accuser ce sentiment si profondément inné au cœur humain , par lequel nous nous attachons de prime-saut à tout ce qui flatte la nature. Mais bientôt la réflexion vint changer la direction de son esprit; elle songea que tout ici-bas est ombre et vanité; que rien n'est solide, que rien ne mérite de nous occuper, si ce n'est Dieu et son service.
— Y a-t-il un autre Roi que vous , ô nwn doux Sauteur ? dit-elle en joignant les mains et en fixant ses yeux siu* un crucifix, le crucifix de sa mère. Je vous demande pardon d'avoir laissé ma pensée s'en aller vers de brillantes chimères, vers un autre avenir que celui que vous me réservez. Serait-il possible que j'estimasse un autre souverain que vous, une autre couronne que votre couronne d'épines , un autre trône que votre croix ? Pourrais-je désirer d'entrer dans une autre cour que celle que forment autour de vous les imitateurs de vos souffrances? 0 mon Dieu! éloignez de moi cet esprit de vanité, qui fait tant de victimes ! Je sens parfaitement que les grandeurs humaines sont sans prix à vos yeux; que les plus puissants
rois ne sont devant vous que cendre et poussière; que s'appuyer sur eux , c'est s'appuyer sur un roseau cassé. Encore une fois mon Dieu! sauvez-moi de l'esprit de vanité...