PLAIDOYER INUTILE
Iréna disait vrai quand elle affinnait qu'elle était prête à tout sacrifier pour obtenir la conversion de son père. La vivacité et la profondeur du sentiment religieux qui régnait alors, faisaient attacher une importance extrême à ce qui est en général aujourd'hui le dernier des soucis : le salut d'une âme. Et cette humble vierge , préoccupée de son but , seniblait ne plus rien voir hors de là, n'apprécier les choses que de ce côté là, c'est-à-dire n'estimait que ce qui pouvait éteindre ou afEaiblir dans le sein paternel le feu de la haine, ne redoutait et n'écartait que ce qui était capable de l'entretenir. Sans s'être jamais sondée sur l'article du mariage ( question qu'elle avait remise à examiner plus tard ) , il lui semblait pourtant que ses goûts personnels seraient encore subordonnés à la grande affaire qui l'occupait : en d'autres termes, elle se sentait prête à acheter le salut de son père au prix de ses propres préférences. Ni la beauté , ni le rang , ni la naissance , ni la fortune ne lui auraient plu dans un époux comme la certitude d'obtenir que son pauvre père se dégageât enfin du rets de fer où H était enveloppé; et l'alliance qu'on lui proposait devait lui plaire ou lui déplaire, selon que cette condition lui paraîtrait plus ou moins près d'être remplie.
Mais remettant, nous l'avons dit, l'examen de ce point important à l'expiration de son vœu , elle avait embrassé en at-
tendant le genre de sacrifice qu'elle savait le plus propre à gagner le cœur de Dieu : la charité envers les pauvres. — Faisons-nous des intercesseurs et des amis , se répétait-elle souvent; la voix du pauvre soulagé, du malade guéri, du malheureux consolé est certainement la plus puissante devant le trône de la souveraine Majesté. Envoyons, envoyons des aumônes plaider notre cause ; qu'une bonne partie de la fortune de notre père s'en aille demander grâce pour lui. En échange de la graisse de la terre , nous recevrons la rosée du ciel. Et puis le jour viendra où nous pourrons consulter le saint, les saints mêmes : car frère Thomas d'Aquin est attendu, et nous aurons une audience de frère Bonaventure. Ce serait bien malheureux si la lumière ne nous venait pas par l'un d'eux.
Et elle s'en allait joyeuse d'hospice en hospice, de dnuleur. en douleur, porter les dons de la charité et des paroles de consolation. Rien ne la rebutait; il n'était ulcère si fétide, plaie si hideuse qui lui inspirât de la répugnance. Pleine de cet héroïque courage , dont nous admirons les modèles dans les saintes de cette époque, elle semblait puiser un motif de plus dans le dégoût même que l'aspect de certaines douleurs inspire. Le lecteur sait qu'elle affectionnait surtout l'hôpital des Rétrécis, précisément parce que ce genre de souffrances était de tous celui qui lui causait le plus d'aversion. L'impression qu'elle avait éprouvée en sa première visite, quand, à l'exemple d'un des plus tourmentés , toute la salle se trouva prise d'un accès , ne s'était jamais entièrement effacée. Il est des antipathies qui ne sauraient se guérir parfaitement. Mais ce début, loin de la repousser, l'encouragea. Longtemps elle n'avait pu se défendre d'un malaise , d'une répugnance instinctive à se rencontrer au milieu de ces infortunés; sa persévérance triompha de cet obstacle, sinon de manière à étouffer en elle toute répulsion, au moins assez pour n'être pas exposée à de graves inconvénients. Elle passait à travers toutes ces misères, comme l'oiseau à travers les vapeurs impures.
Voilà pourquoi aussi, entre tous les rétrécis, Pavollas avait TSa préférence. Hélas ! c'est qu'elle voyait ( nous l'avons déjà dit) un autre mal à guérir que ces contractions de membres. Un zèle charitable lui faisait ambitionner de le ramener à la vérité. Si l'aumône corporelle a déjà tant de puissance sur le cœur de Dieu, que ne sera-ce pas de l'aumône spirituelle? Peut-on comparer le don de la grâce à celui de quelques pièces de monnaie ? Et si un verre d'eau froide donné au nom de Jésus-Christ n'est pas sans récompense dans le ciel, que fautil penser d'une âme rendue à sa fin surnaturelle ?
Nous retrouvons Iréna dans l'obscur réduit où le contract est encore. La nuit descend, et ce n'est plus sans quelque terreur qu'elle entre dans ce sombre caveau. De longs soupirs, des bâillements bruyants l'avertissent qu'une crise vient d'avoir lieu. Si ce n'était ce courage que donne l'habitude et le zclc de la charité, elle n'oserait braver seule la compagnie de ce féroce "bandit. Et, depuis qu'elle sait qu'il est ou peut bien être le meurtrier de son frère, une secrète antipathie s'est éveillée on elle; il lui semble qu'il a les mains tachées de sang; des doutes même naissent daixs son esprit sur la réalité de son mal ; les soupçons du frère André prennent consistance dans son esprit. ■Cependant elle surmonte ces diverses répugnances et s'approche du malheureux.
Il se roule en effet, il se tord, il bâille, il s'agite avec la langoureuse faiblesse qui caractérise la sortie des accès. Le faux jour qui s'abat sur sa hideuse figure en fait saiUir toute la férocité. Ses traits s'allongent, se creusent, se décomposent, prennent des dimensions ou des expressions étranges. Sa barbe •est noire, sa figure est jaune; et ce noir et ce jaune se confondent, se mêlent, s'absorbent tour à tour d'une façon effrayante. Et ces yeux en escarboucles , allumés par la fièvre, par la colère, par la haine concentrée, par le fanatisme, par nous ne savons quoi : quel feu sauvage ils jettent ! Oui, la jeune ■vierge eut peur; mais elle ne recula pas; la charité exclut la crainte, nous dit l'Ecriture.
— J'ai bien tardé à venir ce soir, PavoUas; mais il y a tant de malades à voir, tant de pauvres à consoler ! J'espère que vous voudrez bien me pardonner; je vous assure que ce n'est pas de ma faute.
— Ki de la mienne, murmura la voix rauque. Qu'il se relève! qu'il se redresse!
A ces mots, Iréna devine que l'effet de la crise n'est pas encore passé.
— Vous souffrez beaucoup ? Vous sortez d'un accès , ce me semble ?
— Et le Borgne aussi... Ici, le Raz! Ici, le Bègue ! Ici, le Tors! Ici, tous!
On eiit dit que le farouche émeutier passait encore en revue la bande de portefaix, déguisés en soudarts, qu'il avait l'habitude de commander dans les jours de combat : satellites dignes d'un tel chef, et que le peuple, effraye de leur audace, avait baptisés d'après leurs infirmités, ignorant leurs véritables noms. Iréna, qui avait plus d'une fois entendu prononcer ces sobriquets redoutés, crut voir passer devant ses yeux les bandits qui les portaient; cette voix sépulcrale semblait les évoquer. Mais le malheureux qui suscitait ces terribles faiitùraes était en proie au délire : ce n'était pas le cas de l'abandonner.
— Prenez courage , PavoUas. Votre accès passera votre infirmité même se guérira, si j'en crois le frère Porphyrien , le plus versé de tout l'hospice dans la connaissance de cette maladie. Ne vous laissez donc pas abattre par le désespoir.
— Et lui, pourquoi désespère-t-il? Pourquoi ne se redresset-il pas? On tombe, mais on se relève... Le Bossu, ici! Ici, la Teigne ! Ici , le Sourd !
— Ne vivez donc pas au milieu des fantômes. Secouez le poids qui accable , qui enivre votre cerveau. Dieu est bon; il a sur vous des pensées de miséricorde. Quand vous aurez confessé et abjuré vos erreurs , la paix renaîtra dans votre àme. Vous avez connu les avantages de la foi catholique, puisque vous êtes né dans le sein de la véritable Eglise. Vous avez même été
fervent, je le sais, puisque vous avez commencé la vie d'ermite. Et là, dans votre pauvre petite cellule, là où tout vous parlait de foi et d'humilité, vous vous êtes laissé séduire par un disciple de Valdo ; vous avez adopté ces idées extravagantes, tout à la fois contraires au bon sens et à l'enseignement de l'Eglise. Quittant alors votre humble ermitage, vous vous êtes mis à courir le monde pour prêcher la prétendue pauvreté évangélique, c'est-à-dire pour déclamer contre les biens ecclé^ siastiques, contre les prêtres, contre les évoques, contre les ordres religieux, contre les riches en général. Vous voyez donc que je sais bien votre histoire. Voilà du moins ce que j'ai entendu dire : est-ce la vérité ?
— L'amer peut quelquefois être doux, répondit le sectaire, avec un sourire douteux ; mais le doux peut aussi être amer.
-Vous reviendrez donc à la vérité, et pour y revenir, vous n'aurez qu'à reprendre le chemin que vous avez si malheureusement quitté. Je vous prends vous-même pour juge : ne goûtiez-vous pas cent fois plus de douceurs dans votre cellule d'ermite, que dans la vie désordonnée que vous avez menée depuis? Bientôt lassé de votre stérile rôle de prédicateur, vous vous êtes jeté dans le parti des armes, et n'avez pas craint de vous souiller de sang humain. Ai-je dit la vérité? Toute la ville vous a vu à l'œuvre. Et quelle œuvre! Une guerre fratricide!...
— Qu'il se redresse ! qu'il se remette sur ses pieds ! reprit énergiquement le sauvage. L'amer peut devenir doux , comme le doux peut devenir amer. Mais le Dieu des pauvres l'a fauché par la racine, parce que l'or et l'argent auraient corrompu sa jeunesse. 11 vaut mieux que la plante tombe sous le soc de la chaiTue, quand elle est pleine de sève et de force, que de s'abattre flétrie, épuisée et minée par la pourriture.
- Profitez donc de votre propre avertissement , et revenez à Dieu avant que l'impuissance ne vous en ôte la faculté. Plus tôt on répare le mal que l'on a fait, mieux cela vaut.
— 11 dit qu'il est tard . bien tard, trop tard, lui!
— Avec notre bon Dieu , il peut être tard , jamais trop tard Et pour revenir à lui, il n'est besoin ni de science, ni de raisonnement. C'est avec les âmes simples qu'il converse, c'est aux cœurs droits qu'il se révèle. Pour vous, je ne vous demande que de consulter votre propre expérience; comparez-vous vous-même à vous-même; rappelez- vous les joies pures de votre jeunesse, les délicieux moments que vous avez passés dans la contemplation des divines grandeurs ( cai' vous avez été pieux, PavoUas, je le sais ) ; souvenez-vous de ce contentement si profond et si pur que vous éprouviez dans votre cellule , quand vous étiez vrai pauvre de Jésus-Christ, c'està-dire doux et humble , charitable envers tous , enfant soumis de la Providence, disciple respectueux de l'Eglise. Puis repassez dans votre mémoire les jours orageux qui ont suivi, le zèle amer qui s'empara de vous , et vous fit quitter votre solitude pour courir les aventures, verser votre fiel sur vos frères, et enfin embrasser un parti si éloigné de votre vocation première. Dites-moi : lequel de ces deux états vous sourit davantage? Dans lequel avez-vous trouvé le plus de satisfaction? Dans lequel enfin voudriez-vous mourir ? Je crois que le choix n'est pas douteux.
— Qu'il s'ùte de là! répondit le vaudois. Il embarrasse mon chemin; il obstrue ma voie; il est là comme une montagne, pour m'empècher de passer. Qu'il applique un linge sur sa blessure, et te sang cessera de couler... Je ne le cherchais pas; il est venu à moi. Jeune fille , priez-le de s'en aller : il me gêne... Ses mains ressemblaient aux vôtres, sa gorge aussi... Retirez- vous : car quand il vous voit près de moi, il me lance des regards terribles ; sa figure si douce devient une face de tigre : ses dents s'allongent, ainsi que ses doigts; oh! cloignez-vous! Autrement il me dévorera... il me rongera jusqu'aux os
— Si c'est de mon frère que vous parlez , je vous prie d'être tranquille. Le pauvre innocent mourut devant la cellule de larecluse de Sainte-Marguerite. La sainte en fut avertie, sans doute :
puisqu'elle passa sa main flétrie à travers la petite grille , pour lui donner sa bénédiction. Il put encore prononcer ces mots : Je pardo7ine ! je pardonne à mes meurtriers ! et expira avec le nom de Notre-Dame de Fourvières sur les lèvres. Je crois que l'auteur de sa mort , quel qu'il soit , n'a rien à craindre de ce côté-là. Mais la justice de Dieu a ses comptes à régler; c'est elle qu'il faut craindre, avec elle qu'il faut se mettre en ordre : car, vraiment, ses châtiments sont terribles. Et ils le seront d'autant plus avec vous, que vous avez connu les pures clartés de la vérité et les charmes de la vertu. Songez-y bien. Je vous laisse. Avez- vous besoin de quelque chose?
— Elles sont encore là , répondit le soudart, en montrant dans un coin les deux pièces de monnaie qu'il avait reçues de la vierge. Je n'ose y toucher, parce qu'il me regarde avec des yeux terribles, quand j'y porte la main. Mais non... non... ne vous en allez pas... Si vous vous en allez, il me dévorera comme un tigre qu'il est, lui qui fut pourtant un agneau.
— Je n'ai pas peur qu'il vous nuise ; car je sais combien il était doux par nature. Jamais il ne m'a fait de mal , à moi qui étais sa sœur, et souvent bien méchante envers lui. Il me pardonnait, au contraire, il me protégeait et me rendait tous les services possibles. Jamais il n'a causé la moindre peineàses petits camarades; jamais il n'a désobéi à ses parents, et c'est pourquoi il a été si regretté. Comment donc se montrerait-il cruel à votre égard? C'est une illusion de votre imagination, et jo vous engage à vous en débarrasser. Réconciliez-vous avec Dieu, et tous ces fantômes disparaîtront.
— Il me semble que, quand vous me parlez, il s'adoucit.. Dès que vous fixez les yeux sur moi, il baisse les siens... Psc vous en allez pas.
— Cependant je ne puis pas toujours rester ici. Voilà la nuit tombée ; mon père seraiten peine de moi.
— Ah ! la nuit... elle est bien noire chez moi ; ces ombres q n vous environnent ne sont pas comparables aux ténèbres q li pèsent sur mon âme. La seule clarté qui y perce, c'est ce darJ
enflammé qu'il fixe sur moi. J'y voij , comme à la lueur des yeux du tij're...
— Tu l'as mérité , vil criminel ! dit soudain une voix par derrière.
Irena se retourne, et est fort surprise de voir un frère de la Passion , qu'elle n'avait pas entendu entrer. Sa timidité naturelle s'en trouva mal à l'aise ; elle ne s'éloigna point cependant immédiatement, mais se réservait de le faire le plus tôt possible.
— Ke te plains pas de ton sort, méchant soudart, reprit la voix encore plus rude ; persuade-toi , au contraire , que tes souffrances sont bien au-dessDus de tes crimes. Si le temps et les moyens te sont donnés pour faire pénitence, ne les néglige pas : car le jour du jugement approche pour toi.
— 11 approche pour tous, répondit le sectaire j et personne ne sera justifié en présence de Celui qui lit dans les consciences.
— Nous le savons; mais pourtant tous ne paraîtront pas avec la même confiance devant le souverain tribunal. Et souffre qu'on te dise que ton compte sera des plus chargés. Tu ne te fais sans doute pas assez illusion pour penser le contraire.
— Quand je le croirais, il me détromperait bien , lui! Son œil brille comme celui d'un loup, et me fait voir clair. C'est étonnant, les clartés qui sortent de ce regard, de cette gor^e... Tout semble rouge conmie du feu.
— Et il te suivra, maudit; et il s'attachera à tes pas, comme l'ombre s'attache au corps humain. Tu sentiras toujours ce trait brûlant; il te traversera les chairs, il te percera l'àrae, tant que tu n'auras pas réparé le mal que tu as fait. Tu me comprends?
— Oui, Mcssire, je comprends ce que vous voulez dire. >Iais ne vous fàciiez pas; n'ajoutez pas votre colère à la sienne. C'esl déjà assez de porter le courroux d'un innocent.
" Ce n'est p,is moi, crois-le bien; mais poui" la justice,
mais pour la paix et l'iionneur, mais pour la gloire de Dieu même, auquel nous devons tous le compte de notre vie. Garde tes taches, et ne les mets point sur le compte dos autres. Porte, non-seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes , le poids de tes iniquités. Ce n'est que justice. Et peuttUre sera-ce pour toi le commencement de la miséricorde.
— Je l'ai fait, ce que vous dites là, Messire. Et si mon état me le permettait, je ferais mieux encore; car j'irais confesser mon... Oh ! oh ! comme son visage est terrible ! comme son œil de tigre
A ce mot qu'il ne prononça qu'avec une bouche déjà tordue, le sectaire commença à sentir les symptômes d'ua accès. Il s'enroula , pour ainsi dire , sur lui-même , battit le sol de la tète et des pieds, et subit peu à peu tous les accidents que nous avons décrits ailleurs.
— Oh! Messire, dit Irénaémue, voyez donc combien ce malheureux souffre ! Que je voudrais pouvoir lui épargner ces aifreuses tortures ! J'éprouve pour lui une vive compassion...
— Et pour moi de l'aversion , sans doute ? répondit le confrère de la Passion. Vous pensez que mes reproches ont déterminé celte crise, et peut-être ne vous trompez-vous pas. Mais ces rigueurs lui sont salutaires. Elles sont d'ailleurs méritées. S'il n'a pas forgé une calomnie , il l'a du moins propagée ou laissé subsister. Et mon honneur, l'honneur de ma famille en souffre. Estimez- vous, jeune fille, que l'honneur ne soit pas un bien précieux, un trésor que les avantages de la fortune ne compensent pas? Si vous le dites, je m'avouerai coupable, et demanderai pardon de ma faute.
Le masque de drap brun avait beau voiler le frère de la Passion : Iréna avait bien vite reconnu une voix qui lui fut longtemps familière ; une voix avec qui la sienne avait échangé jadis mille propos joyeux, dans les jours de son heureuse enfance, quand la paix régnait dans sa famille, quand la haine, la sombre haine n'était point encore venue troubler son bonheur domestique, eu ravageant l'àme de son père.