‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 19 sur 40 · TOU. I · texte numérisé non relu

TOU. I

En deux mots, elle se voyait en présence de Robert de Varey : de celui à qui elle devait la vie , et qui avait lui-même apporté ici à sa prière le malheureux vaudois. On devine quel dut être son embarras. Si c'eût été tout autre membre d'une confrérie charitable, elle n'aurait pas hésité à s'en aller. Mais elle ne pouvait guères en agir ainsi avec un bienfaiteur, un sauveur. Toutefois le souvenir de ce qu'elle lui devait, et la situation respective où étaient leurs familles, augmentaient son trouble.

— Non, Messire, reprit-elle avec modestie, je ne me permettrai point de vous condamner. Si je ne me trompe, vous avez quelque droit à donnjer des avis à cet infortuné : car c'est votre charité qui l'a recueilli , quand tout le monde l'abandonnait.

— Ma charité guidée par la vôtre , Iréna. Et je ne sais si j'aurais eu le courage de toucher cet excommunié , si votre exemple ne m'y eût enhardi.

— C'était le pauvre lépreux exposé sur le chemin, et que le charitable samaritain ne pouvait laisser sans secours.

— Mais le vin, mais l'huile, qui les a versés dans ses plaies, sinon votre main, vierge modeste? Je vous le répète : le courage m'eût manqué, l'antipathie même m'eût éloigné de ce

bandit : car il a commis un crime dont d'autres que lui

portent la responsabilité. Et j'ai de la peine à arracher de sa bouche l'aveu de sa faute. Je ne vais pas plus loin Que la divine Providence débrouille ces tristes mystères !

— Et quand vous n'iriez pas plus loin, Robert de Varey, ce que vous venez de dire suffirait. J'ai compris le mystère dont vous parlez. L'image sanglante, qui paraît se di'esser devant cette imagination malade, me fut trop chère pour que tout ce qui la concerne ne m'intéresse pas. Si cet homme est réellement le meurtrier de mon frère (et il- ne craint pas de s'en accuser), je...

— S'en accuse-t-il ? L'avoue-t-il ? L*a-t-il déclaré devant Vous? s'écria Robert triomphant. Je lui pardonne tout, alors;

je suis réconcilié avec lui. Que ne l'ai-je su plus tôt ? Je lui aurais épargné cette crise. Ah ! il vous l'a dit? c'est bien. Mon cœur est soulagé.... enfin.

— Ce n'est pas la première fois, Robert de Varey, que je l'entends s'accuser de ce meurtre. Ne lui reprochez pas d'avoir hésité à le faire; car il a saisi la première occasion. Il y a plusieurs jours que...

— Et l'avez-vous cru ? Et votre père l'a-t-il cru ?

— Malgré le peu de confiance que m'inspire tout homme qui a abjuré la foi de l'Eglise, je ne demande pas mieux que d'ouvrir mon cœur à une pensée aussi propre à le calmer. Je voudrais croire, Robert de Varey, je serais heureuse de croire que voire nobje père n'a pas trempé ses mains dans le sang du fils de sou ami. Ah ! les discordes civiles sont assez fertiles en suites funestes, sans qu'on y en ajoute encore.

— Oui , Iréna , et c'est pourquoi nous devons tenir à ne rien exagérer, à ne rien fausser, à rendre à chacun ce qui lui est dû. Mon père s'était rangé du cùlé de ce qu'il croyait, et croit encore, le parti de la justice. Qu'on l'approuve ou qu'on le blâme , c'est affaire d'opinion ; mais qu'au moins on ne le charge pas de ce qu'il n'a pas fait; qu'on se contente de repousser son drapeau, sans lui imputer des crimes dont il n'a point à répondre. Oh I que je serais heureux de savoir que vous le croyez innocent de la mort d'Ircnée !

— Je puis vous assurer, Robert, que, quand messire de Varey serait coupable de la mort de mon frère , je ne nourrirais contre lui aucun sentiment, je ne dis pas de haine , mais de simple amertume,

— Je vous crois sans peine , Ircna. Mais cela ne me suffit pas. Si vous croyez mon père coupable, vous faites un acte de charité, d'héroïque charité, en lui pardonnant : ce qui peut suffire, sourire même à votre vertu; mais c'est trop peu pour mon honneur et celui de ma famille. Je ne vous demande pas un acte de charité, mais de simple justice. Me l'accordez-

YOUSÏ

— La question que vous posez est difficile à résoudre. Il s'agit d'un fait dont je n'ai pas été témoin, ni vous non plus; que nous ne pouvons juger d'après nos yeux. Voilà quatre ans et plus qu'il s'est passé; jusqu'ici mon père, et tout le public avec lui , ont accusé messire de Varey d'en être l'auteur, et jamais, ce me semble, messire de Varey n'a cherché à s'en disculper. Quatre ans ! après quatre ans ! vous avouerez que c'est venii- bien tard pour en repousser la responsabilité.

— J'en conviens : les apparences sont contre nous. Une accusation accréditée pendant quatre ans ne se détruit pas aisément. Mais d'abord laissez-moi vous dire que le tumulte et l'obscurité ne permettaient point de distinguer exactement ce qui se passait dans cette nuit néfaste. Au milieu d'un assaut, quand assiégeants et assiégés sont emportés par une véritable fureur; quand la mêlée confuse, épaisse, désordonnée, a tout brouillé, tout mis sens dessus dessous; quand les coups, d'autant plus terribles qu'ils sont moins mesurés, tombent au hasard; quand l'œil ne distingue plus même les amis des ennemis : comment voulez-vous qu'on puisse reconnaître qui frappe, qui est frappé, d'oià viennent et sur qui se déchargent les lances, les épées, les piques, les pierres, tout ce dont la colère se fait des armes ? A travers cette cohue, le hasard a voulu que votre frère et mon père se trouvassent non loin l'un de l'autre, en face peut-être : c'est possible, je l'admets. Mais s'ensuit-il nécessairement qu'ils se soient attaqués, qu'ils aient échangé leurs coups ? S'ensuit-il surtout que l'un ait reçu la mort de l'autre ? Assurément il n'y a rien d'impossible là dedans ; mais tout ce qui n'est pas impossible est-il réel ? Dites, Iréna?

— L'œil d'un père est bien clah'voyant, Robert : souffrez aussi que je vous le dise ; " et vous connaissez assez le mien pour comprendre avec quelle inquiète sollicitude il suivait son enfant chéri, emporté hélas! par une ardeur qui lui fut si fatale. Sans aucun doute, lui-même était des plus échauffés; le zèle avec lequel il a épousé sa cause m'en serait un gainant.

quand tous les témoignages ne s'accorderaient pas à le dire. Mais la fureur du combat ne lui faisait point oublier qu'il avait là son fils, son fils unique, l'objet de sa tendresse, l'héritier de son nom, un trésor cent fois plus précieux pour lui que toute sa fortune. Et cet enfant qu'il avait vu, avec fierté sans doute, mais avec efiroi, s'élancer au combat, il ne le perdait point de vue; il le suivait à travers toutes les phases de la lutte; il écartait de lui, autant que possible, le danger; il aurait voulu s'exposer à la mort pour lui éviter tous les coups qui pouvaient le menacer. Il en était donc, raconte-t-il lui-même, à quelques pas, quand il a vu la lance que votre père avait arrachée à un soldat (car son épée, s'était brisée dans sa main) se dresser, tomber avec force, et à l'instant même son fils rouler au bas du rempart, baigné dans son sang. Il a vu cela; il n'a pas perdu la plus petite circonstance de cet événement fatal. Il s'est trouvé à temps pour recevoir son Irénée, le transporter lui-même, et le voir expirer dans ses bras... mais le pardon sur les lèvres. Oui, Robert, mon frère a formellement pardonné aux auteurs de sa mort. Et comment me serait-il permis de conserver une rancune qu'il n'a pas éprouvée lui-même ?

— Voilà le récit de votre père, Iréna. Je ne puis ni ne veux le démentir. Mais cette description, toute circonstanciée qu'elle est, n'emporte point encore ma conviction. Je persiste à dire que Pierre de Ville a cru voir, plutôt qu'il n'a vu. L'apparition de mon père dans les rangs des défenseurs du cloître l'avait choqué, irrité au p'us haut degré. Dix témoins ont rapporte les paroles qui lui échappèrent alors, les injures auxquelles il ne rougit point de se laisser aller, à l'égard d'un homme qui n'avait d'autre tort que d'avoir embrassé une cause différente de la sienne. Mais le rang qu'occupe mon père, l'appui que son nom prêtait à la défense devenaient, pour l'àme irascible de Pierre de Ville, de nouveaux motifs d'irritation. Dès lors il ne vit plus que Bernardin de Varey; toute l'armée ennemie se réduisait pour lui à cette seule tète. — A lui ! pour lui 1 sur

lui ! criait-il à tous ceux qui l'entouraient. Le voilà ! A bas l'onncmi de la ville ! Sus à l'adversaire de nos droits ! — On rnmprcnd dès lors que , ce point de mire une fois établi, toute l'action a dû, pour ainsi dire, converger de ce côté-là : votre père ne voyait plus que le mien, ne visait plus qu'au mien, ne suivait plus que le mien. Il lui semblait que, ce chef une fois abattu, la victoire serait remportée. Car tel est l'efTet de la passion qu'elle grandit démesurément son objet et fait disparaître tout le reste. Quoi d'étonnant, alors, à ce que Pierre de Ville n'ait plus vu que la lance de Bernardin de Varey, et lui ait attribué tous les coups qui se sont portés sous ses yeux : surtout si l'on songe que le crépuscule baissait, que c'était ce moment indécis, le plus défavorable pour voir, où l'œil n'a plus l'aide de la lumière du jour et pas encore la défiance cauteleuse de la nuit ? surtout si l'on songe combien les distances sont faibles entre deux pointes, entre deux armes, là où les armes forment comme une forêt ? La main sur la conscience, Iréna, jureriez-vous que votre père a bien vu, même à dix pas , même à trois pas ?

— Je ne jurerais rien, Robert, parce que je n'étais pas là. Mais mcssire de Varey n'a jamais, que je sache, nié qu'il fût l'auteur de ce coup malheureux. Plus d'une fois, bien trop souvent hélas ! mon père le lui a reproché, et il est toujours resté muet sous ce reproche accablant. Ne faut-il pas alors qu'il ait conscience de l'avoir mérité ? Ou bien dédaigne-t-il de s'en disculper? Cette dernière supposition paraît peu vraisemblable.

— En réalité, mon père serait embarrassé de rendre un compte détaillé de ce qui se passa dans ces tristes circonf^tances. Comme tous les autres, il était étourdi par le tumulte, entraîné par l'ardeur du combat; il frappait en aveugle, au hasard; son esprit n'était plus maître de son bras, ni son bras de sa lance, il serait incapable de dire sur qui sont ou ne sont pas tombés ses coups. On lui dit que la pointe d'une pique qu'il a arrachée à un voisin, que son bras n'est point habitué

<à manier, a porté sur la gorge du fils de Pierre de Ville ; il ne peut ni le nier, ni l'affirmer j car il n'en sait rien. Tout ce dont il est sûr c'est que sa lance est tomWe sur un groupe épais, où elle a dû nécessairement causer des ravages. Mais quel est celui qu'elle a tué ou blessé, encore une fois, il l'ignore. Seulement quand un père alarmé, quand un homme qui fut jadis son meilleur ami, et qui se trouve maintenant son plus terrible adversaire, vient lui dire en face : — C'est toi qui as tué mon fils ! — ne pouvant ni reconnaître le fait ni le contester, il garde le silence, le silence de l'incertitude et de la douleur. Mais ce silence est naturellement interprété comme un aveu; chacun dit, et de Ville plus haut que les autres : — Si messire de Varey n'était pas coupable, il se défendrait bien. — Voilà la question dans toute sa simplicité, Iréna. Jugez-la vous-même, et accusez mon père, si cela vous est possible.

— Votre plaidoyer est habile, Robert, répondit la jeune fille, après un moment de silence. Les choses étant ainsi exposées, des juges seraient sans doute dans un grand embarras. Resterait, pour les fixer, l'audition des parties et des témoins. Des deux parties, l'une, votre père, dirait: — Je n'en sais rien; je n'ai pas vu; je ne nie ni n'affirme. — Et l'autre, mon père, affirmerait sous serment : — Je sais tout, j'ai tout vu, je ne doute pas, je jure. — Auquel des deux les juges s'en référeraient-ils ? L'un n'est qu'un témoignage négatif, comme l'on dit, et l'autre un témoignage positif. 11 me semble qu'un tribunal n'hésiterait pas.

— Et les témoins, Iréna, et les témoins? Vous ne donnez que la moitié de votre défense, et L.'l.cz l'autre. C'est adroit, mais ce n'est pas juste. Et si, à côté de ces deux parties, se levait un homme disant : — Ce coup ambigu , douteux , que l'un affirme et l'autre n'ose nier, c'est moi qui l'ai porté. Soldat peu convaincu, je me battais sans le zèle qui égare, sans la passion qui aveugle. La veille du côté de la ville, j'étais ce jour-là du côté des chanoines, parce qu'une paye plus considérable m'y avait attiré. Je suis donc impartial : car j'aurais

fort bien pu, quelques jours auparavant, tuer celui même près de qui je combattais. Or, je reconnais que c'est moi qui ai porté le coup litigieux ; je suis l'auteur du meurtre en question. S'il y a quelque suite attachée à cet acte malheureux, je dois seul la supporter : car seul j'ai frappé Irénée de Ville à la gorge. — Que diraient alors les juges ? Iréna, que décideriezvous vous-même? Or cet homme, ce témoin, le voiUi à côté de vous. Il n'est besoin ni d'interrogatoire, ni d'enquête, ni de procédure pour obtenir des éclaircissements : il les donne de lui-même, il s'accuse, il avoue... Pas un doute, pas une réticence : il le déclare nettement : — C'est moi qui ai tué le jeune de Ville. — Et cet aveu qu'il fait et renouvelle à qui veut l'entendre, il le reproduit encore sous la forme la plus expressive, celle du remords. Entendez-le quand son affreuse maladie lui a troublé le sens; voyez-le s'effrayer comme à l'aspect d'un spectre sanglant, prier, demander grâce, joindre les mains dans l'attitude d'un suppliant. Oh ! que celte façon d'avouer est plus significative ! Non que ce sauvage guerrier ait cru mal faire, en abattant ce qu'il peut croire un ennemi; mais enfin il y a des circonstances qui font quelquefois regretter, même à un soldat, les coups qu'il porte. La jeunesse, la beauté, on ne sait quoi; certains bienfaits reçus (votre père ne sait pas tout le bien qu'il a fait), les suites funestes d'une mort, cent autres raisons de ce genre, influencent quelquefois le cœur le plus dur. J'ai ouï raconter des choses singulières sur ce sujet; par exemple, qu'un bandit qui avait commis d'affreux dégâts, d'horribles massacres, oubliait tout le reste, pour ne plus voir que l'ombre d'un enfant qu'il avait fait orphelin. Cette ombre vengeresse s'attachait à ses pas ; elle le tenait dans un état de terreur qui tenait du délire. Qui nous empêche de voir ici quelque chose de pareil ?

En ce moment, comme pour appuyer les paroles de Robert de Varey, le Rétréci rouvrant ses yeux abattus et égarés, lit de sa main encore tremblante un geste répulsif, en disant :

— Elle est là... Tourne sur elle tes yeux méchants, si tu

roses !... Elle dit que tu as pardonné; que veux-tu ? que demandes-tu? Eloigne-toi... Fuis d'ici !... Sa gorge est comme la tienne : si ce n'est qu'elle est blanche, t. que la tienne est rouge... "Va-t-en !...

Cela dit d'une voix entrecoupée et sépulcrale, le sectaire fil un long et bruyant bâillement, ronfla comme un taureau, puis parut s'endormir. Un sommeil soporeux succédait assez souvent aux accès de ce mal.

— L'avez-vous entendu ? reprit Robert de Varey. Le voyezvous aux prises avec cette image vengeresse, qui n'est autre chose que la forme de ses remords ? Et pensez -vous que le fantôme s'acharnerait ainsi sur lui, s'il était innocent de ce sang répandu? Et comment, dans les nombreuses victimes que ce bandit a immolées, celle-là seule reparaîtrait-elle devant ses yeux troublés, si quelque caractère odieux ne se rattachait pas à sa mort ? Convenez-en , Iréna : jamais preuve ne fut plus claire, plus convaincante que celle-là.

Iréna ne répondit point. Elle hésitait à contrister son sauveur, en manifestant que cette preuve si convaincante ne la convainquait pas entièrement. Elle ne savait pourquoi : mais les visions et les remords de ce cruel guerrier lui inspiraient peu de confiance. Malgré la pente naturelle de son cœur à accepter tout sur parole , ou plutôt à rejeter tout soupçon sur la sincérité de son prochain , elle se sentait cependant peu disposée à croire aux aveux de PavoUas. Sans doute, répétons-le, la méfiance du frère André avait agi sur son esprit. Mais voyant la chaleur que Robert mettait à la persuader, elle n'en éprouvait que pius de difficulté à lui dire : Ne perdez point votre temps et vos paroles à plaider cette cause : elle est oerdue pour moi.

— "Vous ne répondez pas, Iréna? reprit Robert, attristé de ce silence. 11 paraît que ces raisons ne font pas d'impression sur votre esprit. Eh bien! laissez -moi vous dire que cette incrédulité de votre part m'est extrêmement pénible.

— Et pourquoi, Robert? Dans tous les cas, Mcssire votre père a été pardonné par l'infortunée victime.

— Pauvre consolation , Iréna , au moins pour moi. Sans voir la culpabilité de mon père sous le même point de vue que vous et votre père surtout ( car enfin il était en guerre , et il usait du droit de la guerre ) , cependant je sens trop combien la haine est chose triste pour ne pas souhaiter de la voir s'éteindre. Nos parents sont brouillés , ou plutôt votre père porte au mien une inimitié terrible , irréconciliable , dont la ville entière est occupée et qui ne nuit pas peu à ses intérêts. Vous savez assez combien cette division de deux anciens amis est connue , quel scandale elle produit. Il y a peu de jours encore , dans le sein du conseil , en présence de tout le corps de la ville, votre père s'est laissé aller à une de ces incartades violentes, qui paraissent être devenues pour lui une habitude, j'allais dire un besoin, et qu'il ne ménage jamais quand il se trouve en face de celui qu'il appelle son ennemi. Dites-le moi : est-ce là une chose convenable ? une situation tolérable ?

— Non , Robert ; et je ne saurais vous dire combien j'en suis affligée. Je gémis autant que vous de cet été i de choses ; il n'est rien que je ne fusse prête à faire pour y mettre un terme.

— Et pourtant vous rejetez une supposition qui semblerait un aplanissement, un premier pas vers la réconciliation. N'est -il pas évident que la haine de votre père serait bien près de s'éteindre, s'il était convaincu qu'il ne doit point imputer à mon père la mort de son fils? Sans doute, il ne l'aimerait point comme il l'a aimé autrefois , parce que la division des partis devient de jour en jour plus profonde ; mais son aversion ne porterait point ce caractère hargneux , rancunier, qui se manifeste en toute occasion. Et certainement quand il ne resterait plus que la différence d'opinion , il serait possible de s'entendre. Tout au moins ne donnerait-on plus le scandale dont la ville est afûigée. Et moi, Ircna, croyez-vous que je ne serais pas singulièrement soulagé de voir nos familles vivre

dans l'union ? Pensez-vous que je sois indiflcrent à l'afToction de votre père ? h votre propre estime ?

— Robert, répondit la jeune fille, vous n'avez point perdu l'affection de mon père. D'abord, il ne vous a jamais enveloppé dans sa haine; il n'est point assez déraisonnable pour vous rendre responsable d'un acte que vous n'avez point commis. Il sait d'ailleurs le service que vous m'avez rendu , et son cœur est trop ■ loyal pour ne pas vous en garder une vive reconnaissance.

— Lui avez-vous dit cela ? J'aurais désiré que vous gardassiez le silence , pour ne point le troubler par une révélation qui doit si peu s'arranger avec ses dispositions à l'égard de mon père. Quand un vase est aigri, les plus douces liqueurs qu'on y puisse verser s'y gâtent bientôt.

— Vous avez raison. Et pourtant j'ai lieu de croire qu'il n'en sera pas ainsi en ce qui vous concerne. Mon père est aussi sensible au bien qu'au mal ; il sait aimer comme il sait malheureusement haïr. La situation où il se trouve à l'égard de votre père l'empècliera sans doute de vous manifester sa reconnaissance ; mais elle n'en sera pas moins réelle , pas moins profonde pour autant. Comme je le connais même , il souffrira de ne pouvoir vous le dire. Quant à moi, soyez assuré que je n'oublierai jamais le bienfait que j'ai reçu de vous.

— Je remercie Dieu , Iréna , de m' avoir procuré l'occasion de vous rendre service. Ce jour est un des plus heureux de ma vie... à moins que je ne m.e reporte au temps de notre enfance, quand nous jouions ensemble, quand la paix régnait encore dans la cité , ou au moins entre nos familles , et que nous sautions , et que nous dansions si joyeux. Qui aurait pu prévoir que tout cela se changerait sitôt ?

— Ah ! la discorde ! répondit Iréna ; quel monstre ! quelle peste dans les villes et les familles ! Qui pleurera jamais assez les maux qu'elle fait ?

— Et qui doit les pleurer plus que moi ? reprit Robert ému. Elle a fauché mon bonheur par la racine. Si...

11 s'arrêta , n'osant , malgré le vif désir qu'il en éprouvait,

s'ouvrir davantage sur l'objet qui lui tenait tant au cœur. Il craignait qu'un aveu trop brusque n'intimidât Irèna, dont il connaissait l'extrême délicatesse. Persuadé qu'il fallait la ramener sur le terrain de la charité et lui faire envisager la question de leur union comme l'unique moyen de rétablir la paix entre leurs familles , il reprit :

— Si , du moins , j'avais eu la satisfaction de voir la concorde renaître entre nous ! Il me semble toujours que l'affaire eût été bien avancée, si vous aviez voulu ajouter foi au témoignage de cet homme, et croire que mon père est innocent du crime dont le vôtre l'accuse. Iréna, encore une fois, pourquoi faites-vous difficulté de vous en rapporter à ce témoignage ?

— Je ne saurais vous le dire , Robert. Vous savez que la confiance ne se commande pas. Assurément je n'accuserai point Pavollas d'imposture ; il m'en coûterait même de suspecter sa bonne foi. Mais j'ai toujours vu mon père affirmer avec tant de précision ce fait douloureux que je ne puis me persuader qu'il se soit trompé dans une matière où il était si intéressé. Et puis, vous ne l'ignorez pas, les convictions se forment en nous sans que nous sachions pourquoi ni comment. Celle-ci est établie en moi depuis si longtemps ! Hélas ! quelque cruelle qu'elle soit, il faut que je la subisse. Encore une fois , je ne dirai point à ce malheureux : Vous me trompez, mais: vous vous trompez ; vous vous accusez d'un fait dont vous n'êtes point coupable. Néanmoins, Robert, rien de ceci ne diminuera ma charité pour Messire votre père, ni ma reconnaissance pour vous.

Merveilleuse simplicité de la colombe ! elle déjoue les calculs les plus habiles et évite les pièges les mieux di'essés. Tout en approuvant le motif qui inspirait Robert de Varey, Iréna de Ville ne voulait voir qu'un acte de piété filiale dans les efforts qu'il faisait pour disculper son père. Hélas ! elle ne pouvait s'ôter de l'esprit que son père, à elle, avait vu et trop bien vu son cher Irénée tomber sous la lance du sire de Varey.

Mais son obstination affligeait Robert; elle sentait combien c'était mal payer le service qu'il lui avait rendu en l'arrachant à une mort certaine. Et cependant elle tenait à prouver à son ami d'enfance que ni elle ni son père ne seraient ingrats.

— Et j'ajoute , reprit-elle , que je serais très-heureuse que mon père eiît l'occasion de vous voir pour vous exprimer ses vrais sentiments. Malheureusement vous voyez vous-même combien cela est impossible. Ce mur d'airain dressé...

— Iréna , dit vivement Robert , vous pouvez le renverser, ce mur. Il ne tient qu'à vous de...

Le bruit d'une personne qui entrait l'empêcha d'achever. C'était le frère Porphyrien faisant , une lanterne à la main , sa tournée d'inspection.

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