‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 24 sur 40 · L'ECRIN · texte numérisé non relu

L'ECRIN

Pierre de Vfile, disions-nous, causait gaîment avec sa fille quand le page arriva. C'était son bonheur de jouir de la conversation de cette aimable enfant dans les rares moments qu'elle ne consacrait pas à ses exercices de pieté, à la visite des hospices et aux soins du ménage. Comme un avare recueille les plus minimes pièces de monnaie pour en grossir son trésor, ainsi le brave père ramassait ( c'étaient ses termes ) les miettes de la table de son Iréna. Il ne se lassait ni de la voir ni de l'entendre ; le son de sa voix était pour lui comme une musique ; il admirait sa beauté, la grâce avec laquelle elle faisait tout ce qu'elle faisait; et se rengorgeant d'un doux orgueil, il se disait : — Oui, il serait difficile de lui trouver une égale, impossible de lui trouver une supérieure. Je ne m'étonne pas que les de Varey et les de la Mure l'ambitionnent pour leur fille ; il en viendra sans doute bien d'auti'es ; nous ne serons embarrassés que du clwix. Mais rien ne presse. Attendons , attendons. Je suis presque bien aise mauitenant qu'elle se soit engagée par un vœu ; il me semble que ce vœu est comme un mur qui la cache à demi pour mieux piquer la curiosité , et du haut duquel elle peut à loisir examiner les passants, c'està-dire les prétendants. Si je ne la savais si pieuse , je croirais qu'elle a agi par finesse. Ah ! rusée , tu as plus d'esprit dans ton petit doigt qu'eux tous ensemble dans leur corps. Oui, oui , tu veus te ré9er\'er le choix ; tu veux prendre tes mesures, avant de jeter ton hameçon. Eh bien! crois-moi : tu prendras

lequel tii voudras de ces gros poissons. Mais ne te presse pas : je suis de ton avis maintenant.

De Ville s'entretenait souvent avec lui-même dans ce senslà. Mais il n'est pas indiscret de donner un petit bout de la conversation qu'il avait en ce moment avec Iréna.

— Oui, mon père, quelque souci, quelque préoccupation le travaille. Il a perdu, ce me semble, l'air franc et ouvert qu'il avait au commencement; son sourire est plutôt triste que gai, et un voile de deuil paraît s'être abaissé sur ses traits. Voilà, du moins, ce que je pense et comment je vois. Il est fort possible que je me trompe.

— La gravité, je te l'ai déjà dit, est dans la nature des orientaux. Il y a moins de distance de leur pays au nôtre que de notre caractère au leur. Après cela , il peut avoir l'esprit occupé de sa mission , des graves dangers que court son peuple, et du succès très-douteux qu'il peut espérer. 11 a déjà eu une audience du Saint-Père et rien ne transpire du résultat. On conçoit que, dans une telle situation, à la veille peut-être d'être envahi par les Musulmans et privé de son trône ( il aspire , tu le sais , au trône de son oncle ), on conçoit, dis-je, que Saphiz paraisse préoccupé. En tout cas il est fort content de l'hospitalité que tu sais lui préparer ; et il ne me voit jamais sans me dire, dans son style emphatique : — Remerciez la vierge qui est belle comme la lune , brillante comme le soleil , et pure comme les étoiles. — C'est le genre de ces orientaux , qui ne savent jamais dire la moindre chose sans un fracas de inots plus pompeux les uns que les autres.

— Je le remercie de sa bienveillance et Un renvoie ses compliments. Mais je suppose que sa mélancolie a une autre cause que des soucis d'Et»t. Mon père, il était à l'église de Saint-Jean, au grand office du dimanche dernier, où le Saint-Père officiait. Impossible de vous dire quel air d'étonnement se peignait sur sa figure. Ceux qui l'approchaient de plus près assurent qu'il a versé des larmes abondantes.

— Je le crois volontiers. Le spectacle des cérémonies catooliques , surtout quand elles se font avec une telle pompe , est bien propre à faire impression sur ces esprits à demi-barbares, pour qui tout y est nouveau et mystérieux.

— Et rentrant encore le soir dans l'église des Cordeliers , j'ai vu Saphiz, je pourrais dire en contemplation devant l'austère figure de frère Bonaventure qui y priait dans les douceurs de l'extase. En vérité, la physionomie de ce pauvre jeune homme semblait refléter celle du grand solitaire. Non, il n'est pas possible qu'il n'y ait pas là-dessous quelque travail de la grâce. Et qui sait si Dieu ne lui a pas ménagé son voyage à Lyon pour l'éclairer sur la vraie foi? 0 mon père ! comme je serais heureuse d'apprendre qu'il en est ainsi, que tous ces pauvres idolâtres sont désireux de connaître notre religion ! Un secret pressentiment me dit qu'ils ne s'en retourneront pas tous païens.

— Tu es vraiment dévorée d'un terrible zèle , Iréna , je crois que tu vas bientôt embrasser le monde entier dans l'ardeur de ta propagande. Ne pourrais-tu pas t'occuper un peu plus de tes propres affaires, et un peu moins de celles des autres ? Tout n'en irait que mieux, ce me semble.

— Assurément, bon père, tout mon zèle est bien peu de chose; je me figure que je ne suis au milieu des grands événements qui se passent et vont se passer à Lyon , que comme un petit insecte , bien obscur , bien caché dans son trou. Mais je sais que rien de ce qui a Dieu pour objet ne peut être petit. Oh ! le salut des âmes ! Le salut d'une âme , seulement ! Quelle grande et belle chose ! surtout si cette âme est d'une trempe plus haute, si elle peut exercer de l'influence autour d'elle ! Il ne faudrait peut-être que la conversion de ce jeune prince Saphiz pour opérer celles de toute laTartarie. Oui, certainement je prierai pour lui, et de tout mon cœur.

Ce dernier mot expirait sur ses lèvres quand le page Méry entra non plus en cérémonie , mais avec le sans-gène naturel

d'un ami qui vient voir un ami. Il tenait un petit paquet sous son bras.

— Pardon , Messire, et vous surtout, noble demoiselle , si je viens ainsi à l'improviste. Vous avez là un honnête domestique qui , me prenant pour un ami de la maison , m'introduit sans m' annoncer. Que Dieu le lui rende ! Cela me procure le plaisir de vous voir tous les deux, et c'est justement ce dont j'ai besoin.

— tomme que vous entriez et à quelque heure que vous veniez, vous serez le bien- venu, illustre page, répondit de Ville, en lui poussant un fauteuil de velours. Je m'estime fort honoré d'être traité d'ami par vous. Je vous prie de croire que ma maison vous est toujours ouverte.

— C'est une faveur qui a d'autant plus de prix qu'elle n'est pas accordée à tout le monde, répliqua Méry, en lançant un coup d'œil sur Iréna. Pourtant j'en userai peu : tout mon temps étant pris par le devoir , il ne m'en reste plus pour l'amitié.

— En effet, on dit que Monsieur le roi est extrêmement actif.

— On ne saurait s'en faire idée. Du reste il tient cela de son illustre père , qui n'avait pas un moment de repos , pour ainsi dire, et n'en laissait à personne.

— Allons ! vous aviez au moins le temps où il disait ses prières, et ce n'était pas peu de chose , si l'on en croit la chronique.

— C'est vrai : le roi Louis priait de longues heures, la nuit surtout ; mais ne vous figurez pas pour autant que les affaires chômassent. Non, certes! la besogne était taillée à chacun, et chacun devait l'avoir faite à l'heure dite.

— J'aime cela: l'exactitude et l'activité vont à tout le monde, mais surtout aux rois. Voyez un négociant : que fera-t-il s'Q n'est actif et exact? Rien, absolument rien. J'en sais quelque chose , moi , qui n'ai un peu de fortune que parce que mon grand-père et mon père ont possédé ces deux qualités , et que je me suis fait un devoir de marcher sur leurs traces ; tandis que j'ai vu tant de négociants dépérir, couler à fond.

pour en avoir manqué. Eh bien ! je me figure que les rois sont comme de grands négociants qui ont d'immenses affaires sur les bras, et ne peuvent les expédier toutes sans un très-grand déploiement d'assiduité et de travail. Me trompé-je en cela?

— Non, non ! Mais il n'y a pas rien que le roi qui travaille : tout ce qui l'entoure doit aussi participer à son activité. Une cour, Messire, c'est comme une grande machine dont les rouages sont en mouvement, et ne peuvent même aller l'un sans l'autre.

— Et moi qui me figurais que les cours étaient l'asile des fainéants ! Tout petit enfant j'entendais mon grand-père dire souvent à l'un de ses employés dont la diligence ne le satisfaisait cas : — Grand paresseux, tu n'es bon que pour être à la cour.

— n y a des cours où la fainéantise et la mollesse sont la règle et le travail l'exception. Mais je vous assure qu'il n'en était pas ainsi chez le roi Louis , et qu'il n'en est point ainsi chez son fils. Pour mon propre compte , je n'ai pas une heure de relâche de toute la journée, et souvent de toute la nuit.

— Je vous plains et vous félicite tout à la fois. Si c'est là comme une sorte demartjTeperpétaiel, tout au moins pouvezvous chaque soir vous rendre ce témoignage que votre temps a été bien rempU. Vous n'encoure» donc pas les anathèmes que le père Valérius, des Augustiws, faisait retentir l'autre jour à l'occasion du texte : Quid statis hic tota die otiosi (i)?

— Non, je l'espère. Mais sans docite la divine Justice retrouvera bien son compte sur d'autres points. Malheureusement si notre vie est occupée elle est aussi fort dissipée. Tout le monde n'a pas le talent du roi Louis, de rester uni à Dieu au milieu des occupations les plus distrayantes.

— Allons ! allons ! noble écuyer ; vous porterez , je crois , gaîment votre paquet au dernier jugement. A propos , au mi-

(1) Pourquoi vous tenez-vous là oisifs tout le jour. (Matth., Il, C.)

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