‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 25 sur 40 · SI · texte numérisé non relu

SI

lieu de ses grandes affaires , le roi pense-t-il un peu à nous ?

— Beaucoup. 11 a presque constamment dans les mains le mémoire qui concerne les questions en litige. On a remarqué même qu'il n'a encore voulu recevoir les chanoines et leurs officiers qu'en corps : bien que plusieurs soient venus lui demander une audience particulière.

— Très-bien ! Qu'il se tienne en garde contre ces langues mielleuses et habiles , notamment contre l'obeancier de Saint- Just et le prévôt de Saint-Jean. Je signale aussi le chanoine Gaudemar, parent des Varey.

— Je ne sais si je me trompe : mais je crois déjà avoir été chargé d'éconduire ces divers personnages, ou au moins ce Gaudemar...

— Tant mieux ! un vrai serpent , un être astucieux , s'il en fut. Je serais bien content que le roi ne le vît pas avant que le corps de la ville n'eût été admis par sa Majesté. Pensez-vous que l'audience tardera beaucoup ?

— Je ne le crois pas. Le roi ne me communique guères ses intentions que le jour même , et quelquefois un moment avant l'exécution. Mais il met tant d'assiduité à lire votre gros manuscrit que...

— C'est qu'il y a de quoi occuper, même une forte tête. La rédaction est du notaire Chargey ; mais le fond est de nous , je pourrais même dire sans orgueil, de moi : car j'ai fourni la majeure partie des arguments et des faits. Il est impossible que le prince n'en soit pas frappé.

— Cependant quelques explications lui sont encore nécessaires ; et comme il sait que vous êtes le représentant le plus éclairé et le plus ardent des intérêts de la ville , il désire vous voir en particulier. Je viens même pour vous le dire.

— C'est bien de l'honneur que me fait sa Majesté. Mais je puis attester que j'userai avec elle d'une entière franchise.

— Vous lui ferez grand plaisir. 11 faut que la vérité , et non la flatterie, parle à l'oreille des rois.

— Je suis maintenant fâché que tous ces chanoines ne soient pas venus les uns après les autres conter leurs sornettes au prince : j'aurais pu tout renverser d'une seule fois,

— Que leurs objections soient réfutées d'avance ou après coup , cela importe peu. Le roi n'est pas homme à oublier rien d'important de ce qu'on lui aura dit. Comme sa Majesté sait que vous avez de la répugnance à entrer au cloître Saint-Just, elle vous fait savoir que demain , après avoir assisté aux vêpres de la cathédrale, elle donnera audience dans la grande salle du chapitre de Saint-Jean. Veuillez donc vous y trouver.

— Très-ceriamementj honnête page, je m'y trouverai. En vérité , je suis confus de la bienveillance que ce grand prince me témoigne.

— Et pour comble de bonté , le roi désire que vous soyez accompagné de votre fille. Je demande pardon à cette noble vierge , si je blesse en ceci sa modestie ; mais sa Majesté désire qu'elle lui soit présentée.

Iréna changea de couleur ; son embarras était extrême.

— Tu entends , ma fille ? dit de Ville avec un air de triomphe. J'espère que voilà une distinction à laquelle tu seras sensible.

— D'autant plus , reprit le page , qu'elle est accordée à bien peu de personnes. Car voici la première commission de ce genre que j'aie eu à remplir ; et je suis bien heureux que ce soit à l'égard de la fille d'un citoyen aussi distingué.

— Je vous remercie , illustre officier, répond de Ville en s'inclinant. Je n'ai point la prétention de m' attribuer cet honneur, non plus qu'à ma fille. C'est évidemment à mon attachement aux intérêts de la cité que j'en suis redevable. Le roi veut récompenser en moi un zèle aussi solide qu'étendu. Sous ce rapport j'en sais fier, au nom de ma chère patrie , honorée dans un de ses citoyens.

— Vous viendrez donc, Messire, et cette jeune fille aussi? Ayez la bonté de me le dire; car il faut que je puisse rendre compte de mon message.

— Tu entends, petite ? Que dis-tu à cela ? Pour moi il n'y a pas de doute que je me rendrai à l'audience du prince. Mais toi?

La timide jeune fiUe se repentait fort d'être restée là ; mais elle ne prévoyait pas un tel embarras. Cependant la simplicité qui était dans son naturel, lui indiquait assez ordinairement le chemin à suivTe pour résoudre une difficulté.

— Assurément , répondit-elle , je suis bien sensible à la bonté du roi. Je n'ose même croire qu'il ait daigné s'occuper de ma chétive personne; ce que vous me dites r là, illustre page, m'étonne au delà de toute expression. Mais il conviendrait peu à une jeune fille de mon âge de paraître devant ce grand prince.

— Si cela ne convenait point, noble demoiselle, le roi ne l'eût pas demandé. Personne ne connaît et ne respecte les convenances comme le fils du saint roi Louis. Je puis vous assurer qu'il a été élevé à bonne école.

— Je n'en doute point. Mais Monsieur Philippe de France ( si tant est qu'il ait daigné jeter un regard sur ma personne) ne se souvient pas assez que je ne suis qu'une fille du peuple.

— Et c'est ta gloire , chérie , répliqua ici son père , d'un ton satisfait. C'est vrai : tu n'es point issue d'une race illustre, qui compte de longs siècles de gloire aristocratique. Mais tu sors d'une famille honorable , depuis longtemps adonnée au commerce, enrichie par de lents et pénibles efforts, et irréprochable en fait de probité et de loyauté. Ne trouves-tu pas que ce sont là d'assez beaux quartiers de noblesse? En rougirais-tu, par hasard ? Envierais-tu le sort de quelque fille d'un haut et puissant seigneur ?

— Non , mon père , jamais. Vous savez assez combien je suis contente du sort que le bon Dieu m'a fait. Je ne l'échangerais certainement pour aucun autre. Mes sentiments vous sont assez connus là-dessus pour que je n'aie pas besoh» d'insister.

— C'est vrai. Accepte donc alors l'honneur qui t'est fait, ou plutôt qui s'adresse en ta personne à la classe respectable dont tu fais partie.

— Mon père , je ne veux ni l'accepter ni le refuser, avant d'y avoir réfléchi.

— Et que dirai-je alors, noble demoiselle, à celui qui m'a envoyé ? demanda Méry.

— Vous direz de ma part à sa Majesté que je suis aussi reconnaissante que confuse de l'honneur qu'elle me fait, et que je demande cette -nuit pour délibérer.

Là-dessus elle se leva, fit une fort gracieuse révérence, et rentra dans son cabinet.

Elle est charmante , Messire, votre fille ; elle a la beauté et la grâce d'un ange. Je ne m'étonne plus que l'on parle tant d'elle dans la ville de Lyon ; elle est vraiment bien digne de sa réputation.

— Ne me flattez pas , Messire. Si vous avise vu mon fils à côté d'elle , vous auriez été certainement embarrassé de choisir. Il avait comme adolescent toutes les grâces qu'elle peut avoir comme jeune fille. C'étaient, ainsi que chacun se plaisait à le dire , deux roses sur la même branche. Hélas ! et un coup funeste me l'a enlevé à dix-huit ans ! à dix-huit ans ! quand il commençait à s'ouvrir à la vie ! quand je plaçais sur lui mes espérances ! quand... Ah ! si vous saviez comme ces souvenirs serrent le cœur ! C'est une intarissable source de larmes.

En effet la paupière de Pierre de Ville parut s'humecter.

— Laissez, laissez ces amères réminiscences, ami, et consolez-vous en songeant que si l'une de ces roses s'est flétrie, l'autre s'épanouit merveilleusement douce et belle. Oubhez ce qui a été , et ne songez qu'à ce qui est.

— C'est plus aisé à dire qu'à pratiquer, officier de la maison du roi. L'un me rappelle sans cesse l'autre : je ne saurais faire un pas dans la ville sans que tous les objets ne me rejettent le nom de cet enfant bien-aimé ; je ne saurais même considérer

la figure de cette pauvre petite, sans me rappeler celle de son frère. Et vous le savez : l'homme est ainsi fait qu'il regrette souvent plus le bien qu'il a perdu qu'il ne goûte celui dont il jouit encore.

— Pensez-vous , enfin , que votre fille vous accompagnera chez le roi ?

— J'aime à le croire , sans cependant trop y compter. Elle balancera dans sa petite sagesse les raisons pour et contre, et se décidera en conséquence. Je vous avouerai, du reste, que je la contrarie rarement : sachant avec quelle maturité audessus de son âge elle pèse chaque chose. Je serais cependant content qu'elle vint avec moi. Mais...

— Eh bien ?

— Eh bien ! je me doute qu'elle se décidera pour la négative.

— Parce que ?

— Ceci est une question déUcate , sur laquelle il faut bien reconnaître qu'elle n'a à consulter qu'elle-même. Depuis plusieurs mois elle tient à se soustraire aux regards des hommes; elle s'est même engagée par vœu à n'avoir d'autres relations que celles que la charité et la stricte nécessité exigent. On ne la voit donc plus que dans les églises et dans les hôpitaux. Ainsi, par exemple, elle se fait une violence extrême pour se rendre aux répétitions du mystère qui se prépare. Vingt fois elle m'a prié et supplié de la dispenser de cette onéreuse corvée ; tous les jours pour ainsi dire elle en pleure. Mais j'ai tenu bon, non pour la contrarier, la chère petite, j'en serais au désespoir ; non encore par un vain motif d'amour-propre ; mais parce que le rôle principal qu'elle y joue est un hommage rendu par la ville au dévouement et au zèle de son père , et que rien ne m'est plus doux au cœur. Des rivales nombreuses et de haute volée lui ont disputé cette palme ; le corps de la ville la lui a décernée presque à l'unanimité. Eh bien ! voyez, noble page, on ne pouvait me faire un plaisir

plus sensible ; c'est la récompense la plus agréable que j'eusse jamais ambitionnée ; les peines que mon grand-père et mon père ont prises et que j'ai prises après eux pour les intérêts de la ville, sont plus que payées par cette simple préférence accordée à ma bien-aimée Iréna.

— Elle lui était due à tous les titres. D'abord pour la beauté; d'après le bruit public , il n'y a personne à lui comparer. Ensuite son mérite la place au-dessus de toutes les...

— Encore une fois , illustre officier, ne me flattez pas. Hélas! l'orgueil paternel n'est déjà que trop sujet à s'enfler et à se faire illusion. Non , je ne veux point voir là un hommage à la beauté ni à la vertu de ma fiUe : ce seraient précisément ces raisons qui l'eussent fait écarter par la jalousie et la brigue. Non , encore une fois : il n'y a là dedans que l'expression d'un sentiment de reconnaissance , et aussi une pensée de dédommagement pour la perte de mon fils bien-aimé. Mais pour revenir au sujet qui nous occupait : je dis que ma fille Iréna s'est engagée par vœu jusqu'après la célébration du concile, à vivre uniquement dans la retraite et dans les œuvres de charité.

— Deviné-je sa pensée ? reprit Méry. Mais il me semble que c'est afin d'écarter les nombreux prétendants à sa main , et pour se donner le temps de réfléchir et de choisir.

— C'est à peu près cela. Il est vrai que... Mais il est inutile de parler de ces choses. C'est son secret à eUe , et nul n'a le droit d'y pénétrer.

— Evidemment. Mais le bruit courait à Paris que ce choix était fait.

— A Paris ! Parle-t-on aussi de mon Iréna à Paris ?

— A Paris , c'est-à-dire à la cour. C'était chose admise que l'écuyer favori du roi avait des prétentions fondées à l'obtenir pour femme.

— Vous parlez de Godefroi de la Mure? Eh bien ! oui, il a été question de cela , je ne le nie pas. Ce jeune homme a long-

temps nourri le désir d'avoir ma fille, qu'il a beaucoup connue dans son enfance. Il n'y a cependant jamais eu rien de bien formel là-dessus. Peut-être ai-je montré quelque disposition à favoriser cette alliance ; j'avoue que j'aurais volontiers accepté Godefroi pour gendre. Chaque fois qu'il écrivait à sa famille, il ne manquait point de nous adresser ses compliments, et parfois même d'assez jolis cadeaux à ma fille. Je me suis donc fort avancé avec lui ; il m'est impossible de le nier.

— Et votre fille?

— Elle a toujours gardé sa réserve. C'est dans sa nature. On ne trouverait pas à vingt lieues à la ronde une retenue pareille à la sienne. Aux choses aimables que faisait dire Godefroi, elle se contentait de sourire ; aux compliments trop marqués , elle fronçait le sourcil. Pour ce qui regarde les cadeaux, bracelets, colliers ou anneaux, je dois le dire (je le dirai à de la Mure lui-même ) , elle les vendait pour les pauvres. Et quand je lui en faisais des reproches, elle me répondait gaiment : — Je crois entrer dans les intentions de messire de la Mure, en faisant un si bon emploi de ses dons. Je suis sûre que ce sont des aumônes qu'il entend faire par mes mains : il était si généreux pour les pauvres quand il était petit ! — Que voulezvous objecter à de pareilles raisons ?

— C'est une manière fort spirituelle de se débarrasser des importunités d'un amant. Assurément si le sire de la Mure a su cela, il a dû en conclure qu'on ne tenait pas plus à sa main qu'à ses cadeaux. Mais il faut bien qu'il n'en ait rien appris : car en venant à Lyon, il comptait, dit-on, faire ses noces , et enrichir la cour d'une beauté de plus.

— 11 est plus pressé qu'elle, alors. Je répète que pour mon compte j'aurais vu cette alliance avec joie. Je l'ai dit cent fois au père. Quant à Iréna, je dois convenir qu'elle ne s'est jamais clairement expliquée là-dessus. Vous comprenez que je ne ferai aucune violence à ses goûts. Elle est bien jeune encore : seize ans ! Rien ne la presse de prendre un parti. Peut-être ai-je

eu tort de m'avancer ainsi et de nourrir trop fortement les espérances de Godefroi de la Mure. Si j'ai manqué en cela , je lui en demande excuse. J'espère qu'il ne voudra bien voir là dedans que l'expression du désir sincère que j'avais de voir conclure cette alliance.

— Mais tout est-il désespéré pour lui ? doit-il absolument y renoncer ?

— Je me garderai bien de le dire ; ce serait tomber dans l'excès opposé, c'est-à-dire le décourager mal à propos comme peut-être je l'ai prématurément encouragé. Tout ce que je puis affirmer c'est que jusqu'au moment où elle fit son vœu , Iréna souffrait qu'on lui parlât d'avoir Godefi'oi pour époux, et qu'elle se plaisait à dire que, de tous ses amis d'enfance, c'était lui qu'elle avait toujours le mieux aimé.

— C'est quelque chose , sans doute : mais c'est peu. L'amour, convenez-en, Messire de Ville , se manifeste plus vivement que cela ; il ne s'accommode guère des calculs de la froide raison.

— Oui, quand il se livre à son propre essor, à sa nature particulière. C'est un feu qui ne demande qu'à se montrer ; et cent exemples nous apprennent tous les jours qu'il peut causer d'affreux incendies. Mais quand il est contenu par la piété et modéré par la foi, ses allures sont plus graves et plus pacifiques ; il ne va plus comme un extravagant , comme un torrent débordé ; il s'efforce de se conformer à la volonté de Dieu , laquelle n'est jamais turbulente ni précipitée. Or c'est le cas chez ma fille Iréna. Depuis que cette enfant a l'âge de raison, je l'ai toujours vue si pieuse, si attentive à ne point déplaire à Dieu , à le consulter, pour tout, que je m'étonnerais qu'elle se départît de cette règle dans l'affaire la plus importante de la vie, le mariage. Je sais parfaitement qu'une telle conduite doit paraître au moins bizarre aux yeux du monde; et que tel et tel de ces vifs chevaliers, si impatients dans leurs désirs, si impétueux dans leurs volontés, ne doivent guère s'ac-

commoder de ces lenteurs ni de ces délais. Que voulez-vous ? C'est à eux à voir. S'ils veulent ma fille , qu'ils la prennent comme elle est. Ah ! je comprendrais qu'ils s'en détournassent avec mépris , si cette conduite était dictée par le caprice ou l'effet d'un jeu malhonnête. Mais quand elle se puise dans la conscience, dans la piété la plus pure, je veux qu'on la respecte. Comme je vous l'ai dit, noble page, c'est à prendre ou à laisser. Si ma fille veut se fixer un terme avant de répondre aux propositions de mariage qu'on peut lui faire, elle en est parfaitement libre. Je n'ai poiut dicté, point conseillé sa résolution; elle m'a même contrarié , je l'avoue ; mais , encore une fois , je n'ai point à me mêler d'une affaire de conscience , et ma fille est assez grande pour savoir ce qu'elle a à faire.

— Rien de plus juste. Ce n'en est pas moins une chose fort drôle que ces amants suspendus au croc , et ne pouvant en aucune façon éclaircir leur sort. Je suis sûr qu'on rira fort à Paris de la déconvenue de l'écuyer de la Mure. Car comme le roi se dispose à partir prochainement , il n'y aura sans doute pas moyen pour ce noble officier de savoir le mot de l'énigme.

— Cela est bien à craindre. Mais peut-être aussi s'est-il trop pressé de donner comme conclue une chose qui était seulement en train de négociation. En pareille matière , vous le savez , il est toujours sage d'attendre et imprudent de trop s'avancer.

— Et lui qui a manqué , dit-on, de si jolis mariages !

— Tant pis ! j'en suis bien fâché. Mais à supposer que ma fille donne sa main à un autre, il trouvera facilement de quoi se consoler ailleurs.

— A supposer, dites-vous ? Ce n'est donc encore pour vous qu'une supposition ? Le mot décisif n'est donc pas encore prononcé?

— Non certes ! et rien ne me fait supposer qu'il doive être négatif. Je voudrais voir Godefroi de la Mure pour lui dire : — J'ai eu tort d'avancer trop vite ma parole; vous avez eu tort de

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