‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 26 sur 40 · GO · texte numérisé non relu

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trop vite vous féliciter du succès. Pai'donnons-nous ces traits d'étourderie et. . . attendons.

— Voilà le langage que l'on pourrait tenir à la raison, et non à l'ainour. Sans doute Godefroi de la Mure se résignerait a attendre encore six mois ou un an la célébration de son mariage ; mais au moins, faudrait-il qu'il en eût la certitude, que la personne intéressée eût bien voulu lui dire : — Vous avez mon cœur; attendez un peu. — N'ètes-vous pas de cet avis, Messire ?

— Régulièrement voilà ce qui devrait être. Mais je ne me lasse pas de vous dire que tout ceci doit se juger en dehors des règles communes. Qualifiez comme il vous plaira la conduite de ma fille ; trouvez sa piété singulière, bizarre, extraordinaire, j'y consens. Mais, encore une fois, c'est à prendre ou à laisser. Elle n'en voudra pas, je l'espère, au noble Godefroi de la Mure s'il juge à propos de porter ses vues ailleurs.

- Alors , reprit Méry , je suppose qu'elle ne se rendra pas avec vous à l'audience du roi ?

— Bien probablement; son plus grand souci est d'éviter les regards des hommes.

— Donc, ajouta le page, je vais remporter mon écrin.

— De quel écrin parlez- vous ?

— Par saint Gervais et saint Protais ! Messire , répondit Méry en ouvrant sa petite boite et en extrayant les bijoux qu'elle contenait , je crois que bien des beaux yeux se laisseraient éblouir à cet aspect. Il est probable que le jeune écuyer de sa Majesté ne s'imaginait pas qu'il aurait affaire à une âme si détachée, quand il achetait ces objets à grand prix , sur la terre sarrasine, dans l'espoir d'en orner celle qu'il appelait sa fiancée.

— Voilà , en effet, de merveilleux ornements , dit Pierre de Ville, comme fasciné par la vue de ces riches pierres précieuses.

— Et pourtant , vous en faites fi ! Bien probablement votre fille ne jettei-ait là-dessus qu'un regard de dédain ! Il faut avouer qu'elle n'est pas bâtie comme les autres. Combien de jeunes

— Gl —

personnes seraient fiores de porter ces pierreries, et plus encore le nom d'un écuyer du roi !

— C'est hors de doute , illustre page. Je vous avoue naïvement que je n'eusse point été fâché que cet honneur fût échu à ma fille. Mais, encore une fois sa volonté est à elle, et je ne la contrarierai point. Avez-vous, du reste, commission de Godefroi de lui offrir ces présents ?

— Positivement. Et même s'ils n'étaient point montés dans le goiit de votre Iréna , j'avais ordre de la prier de désigner les changements qu'elle y désirerait, et de les porter au plus habile joaillier de la ville.

— C'est trop de bonté de la part de Godefroi de la Mure. J'en suis reconnaissant et confus. Mais...

— Mais?

— Je ne saurais dire ce qu'en penserait ma fille , ou plutôt je sais parfaitement qu'elle ne s'en expliquerait pas. Elle a mis un sceau sur ses lèvres et rien ne le lui fera rompre.

— Mais un regard, un sourire, un geste, un mot échappé par surprise, suffiraient à dénoter le fond de sa pensée. Une acceptation enfin, l'acceptation pure et simple, ne serait-elle pas un indice évident, irrécusable de son consentement? Car après tout on ne reçoit pas un cadeau d'un homme qu'on ne veut pas pour époux , surtout les choses étant au point oii elles en sont.

— Cela dépend. Iréna, constamment préoccupée de la pensée des pauvres, pourrait encore s'imaginer que son ami d'enfance kii fait ce présent pour en faire l'usage qu'elle a fait des autres. La charité est si ingénieuse !

— En ce cas, elle le serait trop, permettez-moi de le dire. Je ^ois donc qu'il n'y a rien à faire ; l'âme de votre fille est parquée, murée, comme il ne se peut mieux. Le plus simple est de remporter l'écrin.

— Ecoutez : que vous en coùterait-t-il de le laisser ? Je le présenterai à Iréna, j'étudierai la manière dont elle le i-ecevra,

et je vous rendrai compte de tout. Il peut se faire que cette âme si bien murée, comme vous le dites, s'échappe cependant. Il faut si peu de chose pour trahir un sentiment !

— Vous le laisser de cette façon, à ce titre, cela dépasse mes pouvoirs. Je ne sais trop ce que l'écuyer de sa Majesté en penserait.

— Notez bien que je ne l'offrirai point à Iréna comme un cadeau fait, mais comme un cadeau à faire. En d'autres termes, je lui dirai ou lui ferai entendre : — Voilà qui est destiné à l'épouse de Godefroi de la Mure : cela te convient-il ?

— Sous cette condition , j'y puis consentir. Si même vous la décidiez à s'en parer pour venir à l'audience du roi , oh ! alors tout doute serait levé, et le sire de la Mure en serait au comble de la joie.

— De ceci je ne réponds pas. Ma fille court peu après la parure. Elle tenait de sa mère d'assez jolis bijoux ; elle les a vendus en grande partie pour ses pauvres. Elle prétend que le plus bel ornement qu'on puisse se procurer, ce sont les bénédictions des membres souffrants de Jésus-Christ.

— Sentiments héroïques , mais bien rares , et bien peu appréciés d'un certain nombre de personnes. Vertu poussée jusqu'à l'excès, s'il pouvait y avoir de l'excès dans la vertu. Enfin tout cela ne la rend que plus digne de l'estime et de l'affection de ceux qui prétendent à sa main. Au revoir, Messire. Je serai fort satisfait pour l'écuyer , si votre chère et belle enfant donne dans le piège innocent qui lui est tendu.

Quand le page fut parti , Pierre de Ville souriant se dit à lui-même.

— Le voilà revenu pourtant , ce fier 'chevalier ! L'amour l'a emporté sur l'orgueil. Il ne tient pas compte du soufflet que j'ai donné sur sa belle joue aristocratique; et c'est encore une fille qu'il préfère à toutes les beautés que la cour a pu lui offrir. Il ne craint même pas de faire la première avance; il n'attend pas que le roturier qui l'a blessé aille lui demander grâce. Main-

tenant... c'est à voir. Voilà un trésor qu'il dépose aux pieds d'Iréna : gage brillant de l'aflection qu'il lui porte. Quand on va jusqu'au point de faire un cadeau de ce prix ( surtout chez les de la Mure , qui n'ont jamais péché par excès de générosité ) , il est évident que la passion est montée bien haut. La chère enfant en fera ce qu'elle voudra. Peut-être le simple anneau de Robert lui plairait-il davantage. Je n'en sais rien ; mais elle n'ignore pas combien ce nom m'est odieux, et quelle peine j'éprouverais à le lui voir porter. Si... Passons là-dessus... En attendant, voilà déjà deux chevaliers à ses pieds. Ella n'a pas l'air de s'en soucier; mais sans doute elle y pense un peu au fond. Laissons-la à ses réûexions.

Pendant que l'heureux parvenu se glorifiait ainsi du triomphe de sa fille, la pauvre enfant s'affligeait de plus en plus du triste état de l'àme de son père. EHe s'apercevait que la question du concile , par exemple, ne l'intéressait que par ses accessoires; que la présence du Pape lui était plus à charge qu'agréable , parce qu'il voyait plutôt en lui ^adversaire des intérêts de la ville que le chef spirituel des fidèles , préparant la réconciliation d'un grand nombre d'enfants séparés de l'Eglise. Sous ce rapport donc ses espérances étaient bien près de s'éteindre. L'influence de ces grands événements sur son père paraissait devoir être nulle. Restait toujours l'entrevue avec ses deux saints chéris, qu'elle comptait lui ménager. Mais quand ? comment? et avec quels résultats? C'était ce qu'elle ne pouvait conjecturer.

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