FIN DE NON-RECEVOIR
Pierre de Ville n'eut rien de plus pressé que de montrer à sa fille les merveiUeux bijoux que le page avait déposés; mais sans lui dire d'abord à qui ils étaient destinés. Iréna exprima naïvement sa surprise : car si elle tenait peu à la parure, elle n'en était pas moins capable d'apprécier la valeur de pareils objets. Elle avoua n'avoir jamais rien vu d'aussi riche ni d'aussi artistement arrangé.
— Je suis de ton avis, petite. Il m'est arrivé de voir dans ma vie d'assez jolies pierreries ; mais jamais de cette eau ni de cet éclat. ïu sais combien les riches dames de Florence , de Pise et de l'Italie sont folles de parure ; mais je ne crois pas qu'aucune d'elles possède, ou ait jamais possédé, quelque chose d'aussi riche.
— Je n'en reviens vraiment pas d'étonnement. Et cet arrangement des pierres ! Quel art bizarre et charmant ! Ce n'est pas à Lyon qu'on les monterait ainsi.
— Voyons, enfant, essaie-les. Je voudrais voir quel effet cela produit.
— Je le ferai pour vous faire plaisir, mon père ; car vous savez que je n'admire jamais mieux ces objets que quand je ne les porte pas.
Elle les essaya pourtant, et le père ravi la contemplait : ne sachant plus si sa beauté relevait ces bijoux , ou si ces bijoux icUîvaient sa beauté. Il ne put cependant obtenir qu'elle jetât
un coup d'œil sur son miroir. Quand elle vit que la curiosité de son père était satisfaite, elle les déposa.
— Que penserais-tu de la femme à qui de telles richesses appartiendraient?
— Si elle était vaniteuse, mon père , je la plaindrais : si eQe était généreuse, je la féliciterais.
— Comment cela?
— Une femme vaine, mettant ses complaisances dans des objets aussi frivoles, offenserait Dieu, qui mérite seul nos affections et nos hommages. Mais si elle était généreuse, quelle abondante moisson elle pourrait faire pour les pauvres !
— Voilà une singulière réponse que lu me fais là. Bien probablement un mari qui achèterait une telle parure à sa femme, ne la lui donnerait pas pour la vendre; il serait même, je pense, bien choqué qu'elle s'en défit, quand ce serait pour une tz:x\re de charité.
— En ce cas, cet époux ne serait pas digne de sa femme. Il ne comprendrait pas que les vertus ( la charité surtout, qui •-'St la reine des vertus ) sont les plus beaux , sont les seuls ornements d'une femme chrétienne. Ce n'est pas avec des bioux, mais avec des bonnes œuvres, qu'il sera doux de se préjsenter au tribunal de Dieu.
— Pour ton compte, accepterais-tu ce présent avec plaisir?
— Non, mon père; il est trop beau pour moi. Une parure aussi riche ne peut convenir qu'à de grandes dames. 11 faut que chacun reste dans sa condition.
— J'aime en toi cette modestie. Oui, il est ridicule à la femme d'un rang commun d'en vouloir sortir par l'éclat de sa toilette. Une chose n'est belle qu'à condition d'être à sa place. Tout le monde, par exemple, trouve assez plaisant, pour ne pas dire déplace, que la femme de cet étranger allemand, Hochstolz, affecte la mise d'une princesse. Mais, ma fille, si tu n'as qu'une origine obscure , un mariage avantageux peut te relever; la femme, tu le sais, suit la condition de son mari.
— La Providence en disposera, mon père. Je ne courrai point au-devant de ses desseins , pas plus que je n'y contreviendrai. En tout cas si Dieu me destine un mari capable de me faire de pareils cadeaux, je serai beaucoup plus contente de les employer au service des pauvres qu'à mon propre usage.
— Iréna, ce soir nous allons chez le roi ?
— Vous, mon père; mais non moi, s'il vous plaît. J'ai réfléchi à l'invitation du page, et il m'est venu plusieurs pensées là-dessus.
— Voyons ! tu n'as pas l'habitude de cacher quelque chose à ton père.
— D'abord, j'ai peine à croire que sa Majesté ait réellement exprimé le désir de me voir. Je suis très-portée à croire , ou plutôt je suis convaincue, qu'elle n'y a pas même songé. Vous savez, mon père, avec quelle facilité on interprète les volontés d'un souverain.
— Eh! quoi donc, ma fille? qu'y aurait-t-il d'étonnant en cela? Le roi Philippe s'est informé de l'état de nos affaires ( c'est même là le but de son voyage) ; il a ouï parler du zèle que j'ai déployé à les soutenir; il a vu mon nom cité vingt fois dans le mémoire qui lui est soumis; il sait que j'ai perdu un fils, un enfant chéri, mort victime de son courage à défendre sa patrie : il est tout simple qu'il éprouve pour moi qnelque bienveillance , pour ne pas dire quelque pitié. Un de ses courtisans, de la Mure peut-être, lui a dit quel chagrin j'éprouve de ce malheur domestique ; le roi aura senti le désir de me consoler; il n'ignore pas quelle force a une parole tombée d'une bouche royale. Après cela, faut- il te le rappeler ? Godefroi est son écuyer, son favori, et Godefroi comptait sur toi. Tu n'ignores point qu'il a parlé de son mariage à la cour; qu'il a su intéresser le roi à sa future épouse; encore une fois, quoi d'étonnant à ce que Monsieur Philippe de France ait la curiosité, l'innocente curiosité de te voir? Cela ne te parait- il pas vraisemblable ?
Iréna baissa les yeux et ne répondit rien.
— Quant à moi , reprit le père , je ne vois rien là que de naturel. Pour mon compte j'en suis très-flatté , et je me rendrai certainement à l'invitation du roi. Et toi, pourquoi ne t'y rendrais-tu pas? Je serais bien aise que ces fières aristocrates qui te regardent du haut de leur grandeur, apprissent que le roi de France t'a donné le pas sur elles.
— 0 mon père, répondit Iréna, vous savez combien je tiens peu à ces distinctions, combien même elles me déplaisent. Cette raison serait plus propre à me détourner de cette démarche qu'à m'y engager.
— Eh bien ! soit : mais d'autres motifs t'en font presque une loi. Voudrais-tu dédaigner ainsi la bonté royale '(
— A Dieu ne plaise ! Mais je persiste à croire que sa Majesté n'eût pas songé à moi, si quelqu'un ne lui eût soufflé mon nom. Vous me comprenez assez, sans que j'en dise davantage.
— Oui, je te comprends, et je confesse que dans mou opinion tu devines juste. Je présume que Godefroi de la Mure est bien pour quelque chose dans l'invitation qui t'est adressée. Je le sais : il serait heureux de te faire voir au roi. Car il espère toujours que tu te décideras à lui donner ta main. Et ici je dois te dire une chose que j'avais résolu de te cacher,parce que je respecte moi-même la discrétion que tu t'es imposée sur ce chapitre.
Pierre de Ville raconta à sa fille ce que nous avons dit ailleurs de sa première entrevue avec le jeune de la Mure; il ne cacha rien de la manière brusque dont il avait pris congé de lui.
— C'était une épreuve , ajouta-t-il, et je conviens qu'elle était forte. Cependant son amour pour toi a triomphé. C'est lui qui t'envoie , par cet officier de la cour, celte magnifique parure, comme hommage, comme gage d'affection, comme...
i — Mon père, dit Iréna avec une certaine vivacité, puisque vous voulez bien respecter la loi que je me suis faite de ne
point m'occuper de ces questions, je vous serais obligée de les écarter. Partout ailleurs vous me trouverez enfant docile ; mais en matière de conscience, vous voudrez bien vous souvenir que je dois avant tout obéissance à Dieu.
— C'est convenu, chère petite. Ne te fâche pas contre moi. Seulement je me figurais que, dans tes heures de réflexion, tu balances devant Dieu les raisons pour et contre; et il me semblait qu'en te racontant cela je te fournissais comme une pièce du procès. J'aurai donc tout dit en ajoutant que Godefroi de la Mure serait heureux de te voir porter cette parure dans la visite au roi.
— Mon père, j'ai mûrement délibéré, et je vous demande la permission de ne point vous accompagner chez sa Majesté. Croyez que j'ai pour cela de bonnes raisons.
— Admis. Mais que répondrai-je au prince, s'il s'informe de toi?
— D'abord persuadez-vous qu'il n'y songera pas le moins du monde. Ensuite, s'il arrivait par hasard qu'il vous parlât de moi, dites-lui que je n'ai point osé me présenter devant sa Majesté, étant engagée par un vœu d'un an à ne visiter que les églises et les hôpitaux. Je suis bien convaincue que ce prince religieux goûtera cette raison.
-- Et cette parure, qu'en faut-il faire?
— Mon père, je n'ai rien à en dire. Elle est pour moi comme si elle n'était pas. Dieu seul sait ce que l'avenir me reserve; je n'anticiperai point sur ses heures.
Il était inutile de pousser plus loin l'entretien; aussi de Ville s'arrêta. Le lendemain, l'ofilcier Méry repassait avant l'heure de l'audience pour avoir des nouvelles de sa commission. Le dépùt lui fut remis avec ordre de dire à l'écuycr que l'àme d'iréna était comme le livre de l'Apocalypse, fermée de sept sceaux ; mais qu'il n'y avait rien à en conclure, quant au point qui intéressait Godefroi.
Le soir de Ville alla à l'audience du roi, parla assez longue-
ment des affaires de la ville , donna beaucoup d'explicalioiis sur certains points litigieux; mais le nom de sa fille ne fut pas prononcé.
Ainsi la simplicité de la colombe avait encore mis le chasseur en défaut.
Attendons quels seront sur elle les desseins de la Providence.
MIRIAZ.
Parmi les hommes de la suite de Saphiz, les gens de Lyon avaient surtout remarqué un vieillard à barbe blanche, aux traits fortement accentués, à la démarche solennelle, en qui toute la gravité orientale semblait s'être incamée. Son pas, comme ses gestes , était lent et mesuré ; sa parole rare et brève; son œil toujours baissé; rien ne semblait le distraire au milieu de la bruyante cité. Son assiduité auprès du prince était remarquable ; un père ne veille pas plus attentivement sur un fils unique et idolâtré, que le vieux Tartare ne veillait sur son pupille. On savait qu'il avait soigné Saphiz dès sa naissance, qu'il lui avait servi de maître et lui avait même appris la langue des Francs. Comme ce qui est extraordinaire excite volontiers l'imagination populaire , bien des histoires se débitaient sur le compte de l'austère étranger. Nous ne nous arrêterons pas à les rapporter : ce serait chose inutile. Nous signalerons seulement ce point singulier : c'est que beaucoup de personnes prétendaient que ses traits ne leur étaient point tout à fait inconnus; et ceux qui affirmaient cela étaient des hommes dignes de foi, des vieillards de la ville ou de la province. Mais aucun ne pouvait dire précisément où ni quand il l'avait vu. Ainsi à travers les variétés du tableau qui se produisait à Lyon , le tartare Miriaz (c'était son nom) avait aussi le privilège d'attirer l'attention publique.
Nous devons encore noter une singularité que les Lyonnais
avaient eux-mêmes bien vite remarquée : c'est que Miriaz se guidait parfaitement à travers les rues étroites et tortueuses de la ville. Tandis que les autres personnages de l'ambassade avaient toujours l'air d'être égarés, lui allait droit au but, sans demander rien à personne, sans s'écarter d'un pas, sans même lever les yeux; on eût dit que Lyon était pour lui comme un livre ouvert : ce que les uns attribuaient à quelque inspiration particulière, fruit de ses longues méditations; ce qui confirmait les autres dans la pensée qu'ils ne voyaient pas pour la première fois les traits de ce vénérable vieillard.
Entrons dans une petite maison construite sur la hauteur appelée la Croix-Rousse, aujourd'hui cité populeuse, et alors à peine parsemée de quelques pau\Tes habitations. Celle-ci appartient à deux vieillards sans enfants , parvenus à la décrépitude et touchant en même temps au plus profond degré de la misère. Ces deux êtres sont tellement effacés, pour ainsi dire, du livre de vie, que presque personne ne connaît leur existence. Voilà quarante ans qu'ils vivent dans cette profonde obscurité, dans celte indigence non moins profonde; et l'on ne saurait dire où ils prennent de quoi suffire à leur chétive nourriture. Ce sont des proscrits, des enfants de la race juive, qu'un sévère édit de l'archevêque Philippe de Savoie, premier du nom (1), a bannis de la ville et du diocèse de Lyon. Ceux-ci ont pu échapper à l'arrêt en se cachant, en s' anéantissant en quelque ■^'jrte. Retirés sur cette hauteur et dans cette masure aban- 1 innée, ils s'y sont soustraits aux regards des officiers chargés exécuter l'aiTêt. Ils ont préféré végéter plutôt que d'abandoimer le coin de teiTe où ils étaient nés; l'indigence leur a paru préférable aux tristesses de l'exil. Mais cette existence délaissée, cette amertume de cœur, cette extrême pauvTcté ont peu à peu usé les ressorts de leur âme; c'est à peine
(1) Elu en 1245. Voyez de la Urçe, Hist. eccïés. du dioc. de Lyon, p. 176.
s'ils ont conservé quelque peu des facultés si énergiques qui caractérisent leur race.
C'est près d'eux que nous retrouvons le vieux tartare. Il a p.ofité de l'obscurité de la nuit pour arriver dans cette chaumière isolée. Il a même dissimulé son vêtement oriental sous des haillons, et couvert sa figure d'un voile pour tromperies regards indiscrets. L'aspect de cette profonde indigence navre son cœur, qui paraît né sensible. Mais nous devons dire que sa présence avait ranimé le flambeau de la vie chez les fils d'Israël.
— C'est toi ! tu vis encore ! dit-il, en serrant avec émotion la main du vieillard. Je te croyais mort depuis longtemps, c'est-à-dire accablé , écrasé sous le poids des années et du chagi"in. 0 Sidrach ! ô mon frère ! ton aspect me brise et me réjouit le cœur tout à la fois.
— Merci , Nadàb , merci ! répond le vieux proscrit. Ma joie aussi a été grande en apprenant que tu étais revenu dans ta cité natale , je veux dire dans la cité maudite, qui nous a proscrits de son sein.
— Oui , Nadab, je puis le jurer par le Dieu d'Abraham, dit à son tour la vieille femme ; mon cœur et mes entrailles ont tressailli de bonheur, en apprenant que l'époux de ma sœur Dina vivait encore et que mes yeux auraient la joie de le revoir. Maintenant que Jéhovah m'ôte ce reste de vie, puisque j'ai senti ta main et entendu ta voix. Je puis mouru", et je prie le ciel de ne pas tarder à trancher le faible fil de ma vie.
— Et peu s'en est fallu que je ne séjournasse à Lyon sans savoir que vous existiez encore. 0 Dieu de l'Horeb ! comme la race d'Abraham est effacée de cette terre Jébuséenne !
— Les incirconcis ont fait cela, mon frère. Dcborah et moi nous sommes peut-être les derniers débris de ce peuple qui fut jadis florissant. Mais tu le sais : les prophètes avaient prédit cela de la part d'Adonaï. Ton père, le sage Misaël, nous l'avait rappelé cent fois : cent fois , mille fois , il nous avait relu
— Taies pages du fils d'Amos , et celles du sage d'Anathoth. Hélas ! les oreilles étaient sourdes et les cœurs endurcis , et voilà que la colère de Schadaï a éclaté sur nous.
— Que Dieu confonde l'airèt cruel qui a exterminé notre race ! Un jour \iendra, je l'espère, où notre peuple relèvera son front humilié dans la poussière , et où les pierres produiront de nouveaux fils d'Abraham ! En attendant dis-moi s'il reste encore quelques-uns de nos frères sur ce sol dévorant ? Et d'abord comment vous avez échappé à l'orage , au fer exterminateur ou à l'exil ?
— Par l'obscurité, par la misère, ô Nadab ! Nous nous sommes dévoués à la mort pour ne pas mourir. Quand l'arrêt inhumain fut publié , les larmes coulèrent involontairement de nos yeux comme de deux fontaines intarissables. Peut-être Déborah aurait-elle eu le courage de suivre sa sœur, ta femme, sur la terre étrangère ; mais moi je ne pus me décider à quitter le Ueu où j'étais né. Une sensibilité prodigieuse s'éveilla dans mes entrailles ; je croyais voir les os de mes pères se lever comme dans la vision d'Ezéchiel, et m' accuser de lâcheté , si je les abandonnais sur la terre de Moab. Non , je ne pus me décider à cet acte sacrilège ; chaque fois que je levais le pied pour fuir, une force invincible le retenait, le clouait, pour ainsi dire, au sol. J'exhortai alors Déborah à laisser son époux user le reste de ses jours dans l'affliction, et à suivre ta destinée, et Nadab, celle de sa sœur; elle ne m'obéit point, mais préféra partager mon pain pétri de cendre et de larmes. Que le Dieu de Sion lui soit propice !
— Mais fùtes-vous les seuls qui restâtes parmi les descendants d'Amalec ?
— Longtemps nous nous crûmes les seuls représentants des enfants de promission. Enfouis dans les ténèbres, vivant comme le hibou solitaire dont parle le prophète , nous n'abaissions pas même nos regards sur la cité maudite , et ne savions rien de ce qui s'y passait. Nous subsistions des vils aliments que nous
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pouvions, çà et là , arracher aux coins de terre abandonnes , ou glaner dans les jardins et les champs des fils de Babylone. Jéhovah pourrait seul compter les larmes que nous avons versées, les amertumes que nous avons dévorées. Et ce qu'il y avait de plus pénible pour nous, c'était d'être seuls, de n'avoir pas une voix pour se mêler à nos plaintes, pas un cœur à qui communiquer nos peines. Knfin un jour un de nos frères vint nous trouver. Il avait fui devant la tempête; quinze ans il erra de contrée en contrée, et pressé par le désir de revoir le lieu de son berceau, il rentra dans la cité marâtre, mais sous un autre nom , sous un autre vêtement , et qui pis est , avec une foi étrangère. Que le Dieu de Jacob juge s'il a bien fait d'abjurer la religion de ses pères !
— Il ne l'a point abjurée, Sidrach, non plus que moi. C'est Kii qui m'a appris que tu vivais encore; c'est à lui que nous devons de nous revoir avant de mourir. Je lui serai reconnaissant à jamais de m' avoir procm'é la joie de t'embrasser, ainsi que la sœur de ma pauvre Dina. Puisse Adonaï lui être propice ! Et mon bonheur est d'autant plus grand que je puis adoucir vos derniers instants, et vous offrir le moyen de venir achever vos jours sous un meilleur soleil.
— Oh ! ne parle pas ainsi , Nadab ; ne tiens point ce langage désagréable à nos cœurs. Ni ma vieille compagne ni moi ne consentirons jamais à déserter ainsi les sépulcres de nos aïeux. Souviens-toi que quand l'impie Nabuchodonosor détruisit le temple du Seigneur, qu'il enleva les vases d'or et d'argent dont l'avaient enrichi la piété de nos pères ; quand il rasa la ville sainte et en emmena le roi et tous les habitants : souviens-toi, dis-je, qu'il resta pourtant quelques fidèles avec le grand prophète Jérémie, pour pleurer sur les ruines, et garder en quelque sorte les ossements des ancêtres. Eh bien ! nous sommes, ma vieille et moi, ces débris oubliés par les persécuteurs, pour verser quelques larmes sur des souvenirs et des tombeaux. Parle, Déborah : voudrais-tu suivre ton frère sur
les fleuves de Babylone ? Transporterais-tu ta tente , ta pauvre existence sur les bords du Chobar ?
— Voici ma demeure à jamais, répondit la vieille femme, en citant le verset hébreu d'un psaume de David ; c'est ici que j'habiterai : car je l'ai choisie (1). Non, Nadab, ces troncs usés et flétris ne se transplanteront pas sur une terre lointaine. Laisse-les périr oîi ils sont nés, où ils ont vécu ; c'est la volonté de Jéhovah.
— Qu'il en soit ainsi, puisque cela vous paraît bon et juste. Votre piété m'édifie, bien qu'une autre destinée m'ait été donnée par le Saint de Jacob. A lui seul la gloire dans les siècles des siècles !
— Amen! Amen! répondirent les vieillards. Maintenant, mon frère , raconte-nous comment ta vie s'est passée ; quels événements étranges t'ont conduit au point de grandeur où te voilà placé ?
— Appelez-vous cela grandeur ? répondit Miriaz avec amertume. Ah ! quelle grandeur, quelle joie peut-il y avoir pour le fils d'Israël exilé et proscrit ? Quelle félicité un enfant d'Abraham goùtera-t-il jamais, tant qu'il sera séparé de ses frères? Que ma droite se dessèche, si jamais je t'oublie, ô race sacrée des patriarches , ô peuple béni de Jéhovah ! Cependant mon sort porte une apparence de bénédiction que je dois vous expliquer : car la main du Seigneur s'est signalée sur moi.
« Quand le fatal arrêt qui nous bannissait eût été publié ( nous l'avions mérité , Sidrach : un grand nombre des nôtres avaient prévariqué contre les lois du genre humain ) (2), mon père délibéra aussi, tu t'en souviens, pour savoir s'il voulait fuir ou rester. Si comme toi, si comme vous, il eût été privé d'enfants, peut-être aurait-il suivi votre exemple, et nous
(1) Ps. 131.
(2) L'arrêt de l'archevêque Philippe de Savoie mentionne que les Juifs étaient convaincus de crimes horribles, (de la Mure, ibid.
tous avec lui. Mais cinq enfants dont plusieurs jeunes encore ( j'étais alors le seul marié ) semblaient lui imposer le devoir de se soustraire à la perséciitinn. 11 s'arracha donc à son pays, à ses foyers, à un commerce Wonorable et sûr, pour courir les chances de l'exil. Nous descendîmes le Rhône jusqu'à Marseille , dissimulant sous le nom et la fonction de matelots notre qualité d'enfants d'Israël. Je vis alors, et la larme m'en vient encore à l'œil, ce vénérable vieillard, sa femme, la mienne, ma pauvre Dina, mes jeunes frères, mes jeunes sœurs, manier la rame, lutter péniblement contre les flots pour gagner le pain qui devait soutenir leur existence. A Marseille, nous nous engageâmes au service d'un négociant qui trafiquait avec les côtes du Maroc. Pendant un an, nous exerçâmes notre rude métier sans autre salaire qu'une chétive nourriture et les haillons qui nous couvraient. Une nuit, dans une horrible tempête , je vis mon père défaillir soudain à la tâche ; ses soixante-quinze ans n'avaient pu tenir contre vingt heures de travail sans relâche. Il mourut en prononçant ces mots : — Béni soit le nom de Jéhovah, et puisse-t-il se souvenir un jour de son peuple ! — On jeta son corps à la mer, et ce fut ainsi que disparurent à mes yeux les restes d'un père chéri , d'un véritable fils d'Israël.
» Sa noble femme le suivit de près : elle mourut consumée par le chagrin et le brûlant soleil d'Afrique. Mais du moins ses restes furent déposés dans une terre sacrée, à côté des Israélites du pays. Là aussi la plus jeune de mes sœurs, la belle Thersa, expira à la fleur de l'âge et prit place près de sa mère.
— 0 fleur d'Israël ! s'écria ici Sidrach ; ô vierge , lis de Saron ! ô choisie entre les filles de Jacob , depuis les jours de Judith et d'Esther! étais-tu donc destinée à mourir ainsi avant l'heure? On vantait à si juste titre tes charmes ! Tu semblais si bien faite pour rendre un époux heureux ! Comment es-tu tombée au milieu de ton printemps ?
— Un mal affreux , un mal que nos pères n'ont point connu.
mais venu avec les barbares Sarrasins , la petite vérole , emporta cette belle enfant après l'avoir horriblement défigurée. Ma Dina en fut atteinte aussi , en mourut aussi , et alla rejoindre les deux femmes bien-aimces à qui nos frères avaient donné place parmi leurs morts. Oh ! que le puissant Adonaï me pardonne les cris de désespoir que je poussai alors, en me roulant le front dans la poussière ! Le délire s'était emparé de mon esprit. J'errais comme un insensé à travers les tombeaux ; je grattais le sol avec mes ongles, lui redemandant celle que j'avais perdue , qui formait plus de la moitié de ma vie , sans laquelle l'existence me devenait si horriblement amère. Le sol ne me la rendit pas : il me prit au contraire une nouvelle victime, mon frère Abiathar. Nous étions partis huit; nous restions trois...
— Ah ! pauvre Dina ! murmura ici la vieille femme , qui pourrait dire combien de fois j'ai songé à toi et combien de larmes ton souvenir m'a arrachées ! Nous avions été si unies dans nos jeunes années que nous n'aurions jamais du nous séparer. Toi du moins tu savais où me trouver par la periSée; mais moi où pouvais-je, où devais-je te chercher, li-vrée que tu étais aux quatre vents du ciel ? Et pourtant je me figurais souvent que tu étais heureuse : tant de vertu, me disais-je, doit assurer la félicité ici-bas. D'autres fois au contraire je pensais que trop souvent c'est le méchant qui triomphe , pendant que le juste est persécuté. 0 chère moitié de mon cœur! mes larmes eussent coulé avec plus d'abondance, si j'avais connu ton triste sort. Je me consolerai pom-tant en songeant que ton corps repose parmi ceux de nos frères, tandis f^e ton esprit est dans le sein d'Abraham. Amen!
Mais des pleurs abondantes mouillaient ses joues flétries, pendant qu'elle exhalait ainsi ses plaintes; et Miriaz lui-iucuie s'était laissé attendrir par des souvenirs qui le touchaient de si près. Il y eut un assez long temps de douloureux silence, après quoi il reprit :
— Si quelque chose est propre à adoucir la perte d'un être chéri , c'est la pensée que la mort lui épargne de grandes infortunes. Souvent je fis cette réflexion pendant les années qui suivirent la mort de ma femme : car l'adversité versa sur moi sa coupe. En revenant du Maroc à Marseille, nous fûmes pris par un pirate^ conduits à Alger et vendus sur la place publique. Ma sœur, la pauvre Ruth, fut achetée; elle était jeune, elle était belle encore , malgré le chagrin, la captivité et la misère. Nous nous dîmes adieu pour ne plus nous revoir. Oh ! comme nos cœurs étaient serrés et nos yeux pleins de larmes ! Ce qu'elle est devenue, je ne l'ai jamais su ; mais sans doute le Dieu de nos pères aura eu pitié d'elle : car elle disait tout haut qu'elle aurait mieux aimé mourir que de subir de pareils outrages. Quant à mon frère, le dernier de la famille, Joakin, il tomba aux mains d'un ri he laboureur qui l'emmena à la campagne. Je n'ai eu qu'une fois de ses nouvelles : il n'était point trop malheureux : ses bonnes qualités, son habileté au travail avaient gagné les bonnes grâces de son propriétaire.
« Pour moi, j'éprouvai des fortunes diverses. D serait long de les raconter; aussi vous en épargnerai-je le récit. J'espère que le Dieu qui compta les soupirs de nos pères captifs, aura aussi compté les pleurs que je versai dans ces jours de deuil. Sa Providence voulut bien qu'après sept ou huit maîtres plus ou moins cruels, j'en rencontrai enfin un plus miséricordieux. C'était un ambassadeur de Tartarie qui, apprenant que je possédais la langue des Francs et plusieurs connaissances auxquelles il attachait du prix, m'acheta fort cher des mains d'un teinturier en pourpre, dont mon art faisait la fortune. Cet ambassadeur me destinait à l'éducation d'un prince, neveu du roi et son héritier présomptif. L'enfant sortait du berceau. Je l'instruisis dans la langue et dans les sciences de notre pays ; il répondit à mes soins , non-seulement par son aptitude et sa docilité, mais aussi par son affection et sa reconnaissance, 11 me rendit ma liberté, me combla de biens et d'hon-
neurs; et, son éducation achevée, m'attr.cna à son service personnel.
— Le Dieu qui conduisit Eliczer chez Bathuel, et Jacob chez Laban a daigné te bénir, reprit Déborah. Mais, mon frère, n'as-tu point trempé dans les abominations des Gentils ? Ne t'es-tu point prosterné devant les idoles d'or et d'argent ?
— Loin de moi cette coupable faiblesse ! Mon âme est restée ferme dans la tentation, et n'a point succombé aux pièges tendus autour d'elle. En quittant notre patrie, nous n'emportions qu'un trésor, le culte du Dieu de Moïse : et ce trésor nous ne l'avons point perdu. Au milieu des fatigues de la navigation, nous savions encore trouver un moment pour offrir chaque jour à Dieu l'hommage de nos prières. Que de fois pendant la nuit , quand la mer tranquille et le ciel pur nous accordaient du relâche, nous nous retirâmes à l'écart pour réciter les versets sacrés ! Sur le sol brûlant de l'Afrique, nous payions encore à Jéhovah cet hommage de nos cœurs. Hélas ! le nombre des voix diminuait; mais notre ferveur ne faisait que s'accroître de la tristesse même qui nous inondait. Une dernière fois , nous nous unîmes encore , Joakin , Ruth et moi , avant de nous séparer pour toujours. Non, jamais Tobie à Ninive, jamais nos pères sur les bords de l'Euphrate ne mouillèrent les pages saintes de larmes plus amères. Resté seul sur cette terre d'exil , je ne m'en rattachai que plus étroitement au Dieu qui faisait toute ma consolation. A travers les misères de ma captivité, j'avais conservé mon livre de prières; je ne saurais dire quels soins je mettais à le soustraire à la rapacité de mes tyrans. Je le serrais contre mon cœur, je le collais contre mes lèvres; je le lisais, je le dévorais plutôt, chaque fois que je le pouvais sans danger; il avait pour moi ces douceurs amères que le grand prophète Ezéchiel trouvait au volume que l'ange lui fit manger. (Ezéchiel, m, 3. ) Et aujourd'hui... Mais vois plutôt, ma sœur.
Il tira de dessous son riche manteau un rouleau de parche-
min , dont une couverture de soie dissimulait autant que possible l'usure et la vétusté.
— Le voilà , le fidèle compagnon de ma vie, le guide de mes pas, le consolateur de mon exil, le pain de ma détresse. S'il pouvait prendre la parole, que ne te raconterait-il pas? Mais il vaut mieux que les tribulations ne soient connues que de Dieu seul. Qu'il dépose de mes peines et de ma fidélité devant Celui qui sonde les reins, et le cœur du vieux Nadab est satisfait.
— Et jusques dans les délices de la cour, tu restas fidèle ? dit la vieille femme, qui semblait ne se rassurer qu'avec peine sur la foi de son beau-frère.
— Béni soit Adonaï ! on me laissa libre de pratiquer le culte de mes ancêtres. Ah ! ne parle pas des délices de la cour ; il n'y a point de délices pour le pauvre exilé. Daniel , Sidrach , Misach , Abdénago vivaient au milieu de la cour, et jamais ils ne participèrent aux mets des Gentils. La pieuse Esther sacrifiait-elle aux idoles, dans le palais d'Assuérus ? Va , ma sœur, on est fort quand on veut. Le khan ne fut point pour moi un cruel Antiochus; mais eùt-il tenté ma fidélité, j'aurais eu le courage du vieil Eléazar. Non, non : ma foi ne subit point cette épreuve; j'obtins toute liberté de garder mon culte; je pus même en instruire mon élève , lui raconter l'histoire de notre peuple, lui révéler les grandeurs de Jéhovah, les merveilles de l'Horeb, lui apprendre notre langue sacrée et lui faire, jusqu'à un certain point, goûter les douceurs de notre loi. Son âme naturellement religieuse s'empara volontiers de ces sujets d'étude. 11 n'appartient point encore à la foi de Moïse ; mais peut-être n'en est-il pas bien éloigné. La rosée d'Hermon est descendue en lui; ayons la patience d'attendre ses fruits.
— Gloire à toi, gloire à toi, docteur des Patriarches et maître des Prophètes ! s'écria Sidrach, en levant au ciel ses mains tremblantes. Je te remercie d'avoir conservé ce fils d'Israël au milieu de la fournaise.
— Je te rends grâces aussi, Dieu des affligés! ''it !a vieille femme à son tour, de l'avoir dédommage, coname autrefois Tobie, des rigueurs de sa captivité. Donne-lui encore de longs jours pour te servir, et de longues nuits pour te lou^r ! Tu e3 toujours le Dieu des miséricordes.
— Et moi , mon frère, ma sœur, je le bénis de m'avoir procuré la consolation de vous revoir et d'alléger le poids de votre infortune. Je suis heureux de mettre à votre disposition ce qui peut vous être nécessaire pour vivTC. J'ai de l'or et de l'argent ; j'ai des étoffes précieuses ; votre dénuement aura enfin son terme. Mais puisque un même sentiment de reconnaissance nous anime à cette heure, exprimons -le ensemble et chantons une hymne au Seigneur. Avez-vous encore vos livres sacrés ?
— 0 amertume de mon cœur ! s'écria la vieille , pourquoi n'avons-nous gardé si longtemps ce trésor que pour le voir périr si misérablement ! Qu'ils soient à jamais maudits, ces rats d'Egypte, qui ne trouvant rien à ronger dans notre pauvre chaumière ont porté leurs dents cruelles sur l'héritage de nos pères. Regarde, mon frère, et prends pitié de nos malheurs.
Elle alla chercher dans une armoire pourrie et délabrée un \olume, ou plutôt les débris d'un volume rongé par les rats. A peine en restait-il quelques lignes intactes.
— Ne t'afflige point, la vieille, lui dit son mari. H est quelque chose que les rats ne rongeront pas : c'est le cœur où ces textes sacrés sont gravés. Grâces au ciel! soixante-dix ans d'exercice nous les ont rendus assez familiers pour que nous n'ayons plus besoin du secours de l'écriture. Commence Nadab, et que nos âmes s'unissent comme nos voix '^'ans célébration des divines louanges.
Les trois vieillards s'agenouillèrent et commencèrent une série de prières hébraïques, telles qu'elles sont encore aujourd'hui en usage dans les synagogues.
Il y avait quelque chose de touchant dans cet acte religieux
des proscrits, dérobant à la persécution l'expression de leur foi, et se retrouvant ensemble après trente ans d'absence. Leurs voix étaient tremblantes et leurs cœurs émus. Ainsi sans doute, devaient prier les vieillards Israélites, transportés à Ninive ou à Babylone. Une partie de la nuit se passa pour eux dans ces exercices. Bien plus, Nadab, sans craindre de trahir le profond secret dans lequel les deux époux avaient enseveli leur vie, osa entonner d'une voix forte et sonore le psaume même qui exprimait le mieux leurs communs sentiments, celui qui arrachait jadis tant de larmes aux exilés des bords de l'Euphrate : Super flumina Babylonis. Sidrach et Déborah alternèrent l'hymne plaintif, oubliant aussi qu'ils s'exposaient à révéler le secret de leur existence. Mais la joie de retrouver cette harmonie si longtemps désapprise, les faisait passer sur toute autre considération. Une heureuse circonstance avait ménagé cette consolation à leur vieillesse. Mais pendant qu'ils s'abandonnaient ainsi aux élans du bonheur, une quatrième voix était venue s'ajouter aux leurs ; ils furent assez longtemps sans s'en apercevoir, jusqu'à ce qu'un éclat plus retentissant que les autres leur ayant fait tourner la tète, ils virent un vieillard à barbe blanche, à genoux sur le seuil de leur porte entr'ouverte, et cUantant les maio» et les yeux élevés vers le cieL
TROIS REQUETES.
Le jour de la représentation du mystère approchait; et les répétitions devenant plus fréquentes, Iréna de Ville et Mechtilde de Varey se trouvaient plus souvent ensemble. C'était chose laborieuse que de coordonner les rôles, vu la quantité des personnages qui avaient voulu y figurer : car comme un certain nombre d'hommes y devaient paraître, au heu d'un il s'en était présenté dix : chaque chevalier, chaque archer, et môme chaque bourgeois ou notable tenant à honneur d'y jouer un rôle ou de le faire jouer par quelqu'un des siens. Il est bien entendu que la scène et la mise en scène, les acteurs et les actrices, la musique et les décors, la déclamation et le style, la pantomime et les costumes, que tout cela, dis-je, n'avait aucune ressemblance avec ce qui porte le même nom dans notre théâtre moderne ; qu'on serait par conséquent mal reçu à établir la moindre comparaison entre ces innocentes récréations où l'esprit public cherchait un amusement , la piété même ime édification , et les productions de l'art moderne qui ne sont que trop souvent un scandale pour l'innocence et une apologie pour le vice. La preuve que les mystères n'ofli'aient pas la moindre analogie avec le drame ou la comédie de nos jours, c'est qu'ils étaient tous pris dans des sujets reUgieux, qu'ils avaient le plus souvent des moines ou des nonnes pour auteurs, que des prêtres y jouaient ordinairement un rôle actif, et qu'ils avaient pour spectateurs des pontifes et pour théâtre des églises.
Or, les deux jeunes chevaliei's Godefroi de la Mure et Robert
de Varey avaient simultanément conçu le projet de paraître sur la scène et qui, plus est, tous les deux ambitionnaient le même rôle. Le lecteur se rappelle qu'Iréna devait, sous le nom et ie costume de la reine de Saba, adresser un compliment à Notre-Scigneur entrant à Jérusalem. Douze jeunes filles vêtues à l'orientale étaient désignées pour lui faire cortège; plus sii chevaliers armés à l'antique devaient être ses gardes-du-corps. On devine que c'était précisément ce poste de garde-du-corps qui excitait le désir des deux rivaux. Mais comme la représentation avait une sorte d'importance politique en cette circonstance, puisqu'elle avait été décidée et débattue dans le corps de ville, qu'elle avait pour objet la réconciliation des partis et devait être honorée de la présence d'un Pape et de deux rois, sans compter une innombrable quantité de prélats et d'abbés : il est aisé d'en conclure que les rôles étaient distribués avec poids et mesure, qu'ils devenaient une question majeure, et que beaucoup de démarches, voire même de protections, étaient nécessaires pour les obtenir. Mais en figurant comme gardes de la reine de Saba , les deux jeunes gens auraient au moins le plaisir d'approcher celle dont ils ambitionnent si vivement la main, de la voir, de lui parler, et sans doute de lui glisser un mot, une question..., qui sait? de lui arracher peut-être une parole, un signe, un geste qui pût fixer leurs pénijjles incertitudes.
Un saint moine Augustin , du nom de Théotime , avait été désigné unanimement pour représenter Jésus-Christ. Sa belle figure empreinte de majesté et de douceur avait semblé la plus propre à rappeler les traits de Celui qui fut appelé le Roi de douceur et de paix. Son humilité avait longtemps résisté; mais 8 fallut céder aux instances du corps de la ville et à la voix publique. Son agi», il est vrai, ne s'accommodait guères à celui de Sauveur; mais cette difficulté était de peu d'importance. Il avait été décidé que deux chevaliers d'honneur l'accompagneraient de la part du sanliédiin : ce qui portait à huit le
— 8o — nombre des gardes qui assisteraient au compliment de la reine de Saba. Par une nouvelle coïncidence nos deux jeunes gentilshommes portèrent leurs vues sur ce nouveau poste, dans le cas où l'autre leur ferait défaut. Leur rang semblait créer en leur faveur un véritable droit : car les de la Mure et les de Varey avaient peu de supérieurs dans la cité de Lyon. Mais on sait qu'en pareil cas l'intrigue est ordinairement la véritable distributrice des rôles. Je ne sais quels habiles industriels (pour employer le langage d'aujourd'hui ) avaient si bien jeté leurs mesures, que ces postes d'honneur étaient déjà assignés à eux ou à quelqu'un des leurs. D'une part, de la Mure était arrivé trop tard; de l'autre, de Varey n'y avait pas songé à temps : en sorte que, quand l'idée leur en vint, les places étaient prises.
Ils firent néanmoins des démarches pour se faire donner un de ces emplois. Le frère Hilarius, auteur du Mystère, les vit venir l'un après l'autre. De la Mure parut d'abord. Son titre d'écuyer du roi fut le premier qu'il mit en avant.
— Je viens un peu tard, frère Hilarius ; mais il n'eût guère été possible de faire autrement, puisque nous ne sommes arrivés que depuis peu à Lyon. Je compte cependant sur votre indulgence, et aussi sur le crédit du roi. Qui est plus digne de figurer dans cette représentation qu'un écuyer de sa Majesté? Vous pensez bien que je ne parle ici que de mon titre, et non de ma personne.
— Il est regrettable, en effet, que vous vous présentiez si tard. Votre nom et votre rang eussent sans doute fait pencher la balance en votre faveur.
— Mais ne serait- il pas encore possible de trouver place ?
— Cela serait bien difficile. Tous les rôles sont fixés, distribués, composés et même appris. Personne assurément ne serait disposé à se démettre du sien en votre faveur. Celui que vous ambitionnez a été fort recherché ; à peine la nouvelle s'était-elle répandue qu'un mystère devait être représenté, que
plu de cent demandes nous furent adressées de la ville et de la province. Un des hallebardiers du Souverain Pontife a eu bien de la peine à y être admis; il a fallu le désir formellement exprimé de Sa Sainteté pour lui obtenir celte préférence.
— Et que vous en coùterait-il d'augmenter le nombre des écuyers de la reine de Saba ?
— La chose eût été fort possible au commencement. Les six gardes-du-corps et le porte-queue figurent les sept branches du chandelier du tabernacle ; nous aurions aussi bien pu y substituer les dix préceptes du décalogue ou les douze petits prophètes. Mais ces emblèmes seront représentés ailleurs; en sorte que le changement n'est plus possible sans entraîner le bouleversement de la pièce entière.
— Et les huit béatitudes, par exemple, n'auraient- elles pas fait votre affaire ?
— Ah ! faites attention. Les huit béatitudes qui ont aussi leur place dans la pièce sous la figure de huit jeunes filles , appartiennent à l'ordre évangélique et ne peuvent se grouper qu'autour de Notre-Seigneur.
— Et pourquoi avez-vous placé seulement deux personnages près de Jésus-Christ ?
— Ce sont les deux Testaments. Il était impossible d'en augmenter le nombre. L'un figuré par le Sire Bernardin de Varey, doit porter une longue barbe blanche, être cassé et voûté, et s'appuyer sur un bâton : image de l'ancien Testament, qui devient caduc par l'arrivée du Verbe incarné. L'autre a pour symbole un jeune homme encore sans barbe, et ce rôle est échu après de longues discussions à Thiébaud de Dorchia. Aucun personnage n'a été plus envié , sauf celui de la reine de Saba.
A ce nom l'écuyer tressaillit.
— Et celle à qui il échoit ne le briguait probablement pas?
— Non, certainement non : tout au contraire, elle le redoutait, elle le redoute encore. Elle est venue trois ou quatre foi s
me trouver en pleurant pour me prier de l'en décharger. !Mais son heureuse mémoire, sa grâce, sa dignité et l'aisance de ses façons, surtout la volonté du corps de la ville et les ordres formels de son père ne l'ont pas permis. Comme ce rôle est le plus important et le plus difficile, il ne serait plus possible maintenant de faire droit à sa prière.
— Et en quoi consiste la difficulté de ce rôle?
— En ce qu'il exige une mémoire siire et solide. Le prévôt de Saint-Jean a jugé bon de faire exposer à la reine de Saba la joie qu'elle éprouve à voir le fils de Salomon selon la chair réaliser les magnifiques prophéties qu'elle a connues sur son compte. Elle doit donc rappeler tous les textes de l'ancien Testament, et notamment des Psaumes, qui ont trait au futur Messie. Nous n'en avons excepté que ceux qui se rapportent à la passion et qui seront mis dans la bouche d'un vieux pharisien représenté par un vaudois. Or vous comprenez quelle mémoire il faut pour ne point trébucher dans ces longues citations. Mais cette charmante enfant s'en tire avec une faciUté et une grâce qui m'étonne moi-même. En cela la modestie et la simplicité de son caractère l'aident merveilleusement.
De la Mure écoutait avec attention l'éloge que cette bouche impartiale faisait de celle qu'il voudrait encore appeler sa fiancée, et ces louanges même doublaient ses regrets.
— Point d'espoir donc? reprit-il avec impatience. Impossible d'avoir une place ?
— Cela me parait impossible , à moins que vous ne vouliez aller vous mêler à la foule des guerriers romanis qui sortiront du Prétoire pour s'avancer sur la scène.
— Beau poste vraiment ! Est-ce là la place d'un écuyer du roi de France? Ce serait dégrader mon nom et mon rang que d'aller me mêler à cette tourbe inutile.
— J'en conviens. Et pourtant, là même il n'y a pas encore eu place pour tout le monde. Les corps de métiers se sont vivement
disputé ces postes. Mais on pourrait... peut-être... ( car je n'en saurais répondre) vous donner une fonction decentenier: ce qui conviendrait mieux à votre rang de chevalier.
Mais si ce poste convenait au rang du chevalier, il ne convenait point au désir de l'amant. De la Mure rejeta brusquement l'offre.
— Je ne vois plus alors qu'une ressource, dit le frère vraiment afQigé de la tristesse du jeune écuyer , c'est que vous vous entendiez vous-même avec quelqu'un des figurants. 11 y en a un surtout que vous pourriez peut-être tenter : c'est le fils de l'ancien conseiller Fabry. Non qu'il ne tienne beaucoup à sa place qu'il a si longuement briguée et si péniblement obtenue. Mais il manque de mémoire; et comme il a une part considérable dans un dialogue, il est fort à craindre qu'il ne reste court. Ce qu'il y a de certain c'est qu'il n'a pas encore pu réciter convenablement son rôle : ce qui parait vivement le contrarier.
— Et quelle place occupe-t-il?
— Il est la première branche du chandelier, par conséquent le plus proche de la reine de Saba.
— Cela m' irait assez, dit de la Mure, qui avait peine à cacher son émotion. Mais le porte-queue ? N'avez-vous pas parlé d'un porte-queue? Quel est son rôle?
— Oui , il y a un porte-queue , et c'est un rôle entièrement muet. Car je ne compte pas un mot ou deux qu'il doit dire à la reine.
— Eh bien ! voilà qui pourrait m' aller, à moi qui viens tard et n'ai pu assister aux répétitions. Cela convient d'ailleurs à un chevalier : car il n'y avait que des officiers d'un rang élevé, des courtisans en faveur qui eussent l'honneur de porter l'extrémité du manteau royal chez les monarques de l'Orient.
— Vous avez raison. Mais la modeste jeune fille qui fera notre reme de Saba, n'a pas voulu souffrir qu'aucun chevalier de la ville jouât ce rôle vis-à-vis d'elle. Il s'en est présenté
cinquante peut-être : elle les a tous refusés. Elle n'a même accepté de paraître qu'à condition d'être libre de choisir pour porte-queue qui elle voudrait.
— Et qui a-t-elle choisi? dit Godefroi , soudain troublé jusqu'au fond de l'âme.
Car l'image de de Varey ou de tout autre rival était passée devant lui.
— Son vieux serviteur du nom de Jonas, répondit le moine. Elle n'a point voulu entendre parler d'autre personne. Bien des noms honorables pourtant lui avaient été offerts; mais toujours elle a répété : — Je ne veux que mon vieux domestique. — Et son père a promis de le vêtir avec une splendeur digne de figurer à côté de la reine de Saba.
Cette explication calma Godefroi.
— Ainsi, frère Hilarius, il n'y a pas moyen d'espérer une place dans le Mystère ?
- Je vous l'ai dit : à moins que le jeune Fabry ne consente à vous céder son rôle.
Après de la Mure , vint Robert de Varey. Mêmes questions , même insistance; mais aussi mêmes réponses.
— J'ai déjà été obligé d'éconduire un jeune chevalier, messire Godefroi de la Mure, qui avait cependant plus d'un titre à être exaucé , lui dit le moine.
Ce fut au tour de Robert de pâlir. Le serpent de la jalousie le mordait au cœur. C'est à peine s'il croyait que le religieux fût sincère, en disant qu'il n'avait point fait droit à sa requête.
— Godefroi de la Mure est écuyer du roi , reprit-il , il a la faveur de son prince ; il est élégant , habile parleur, insinuant, intrigant : sans nul doute, il saura se fourrer dan<5 le Mystère, s'il se l'est mis en tête. Pour un tel homme, toutes les portes sont ouvertes.
— Pas celle-ci, noble sh-e. Je vous répète et vous assure qu'il n'a pas plus que vous obtenu l'objet de sa demande. Il m'en a coûté pour lui , comme il m'en coûte pour vous
mais la Mose est impossible : toutes les places sont prises il n'y a pas moyen de rien déranger dans l'ordre de la pièce sans tout renverser à la fois. Encore le jeune écuyer est-il excusable , lui qui n'était point ici quand les rôles se distribuaient. Mais vous , Robert , comment se fait-il que vous ne vous soyez pas présenté, quand il en était temps? Personne n'avait plus de chances que vous d'être élu.
— Vous vous trompez , frère Hilarius : mon père est le seul repi'ésentant du parti de l'ordre dans le corps de la ville ; il a eu bien de la peine à se faire élire lui-même.
— Il est vrai qu'il joue le rôle de l'Ancien Testament, et qu'il serait difficile d'admettre deux personnes de la même famille. Vous savez que le Souverain Pontife honore la représentation de sa présence , ainsi que leurs Majestés les rois de F'rance et d'Arragon et l'ambassadeur du roi de Tartarie. Jamais Mystère n'aura été plus solennel. On conçoit donc l'ardeur avec laquelle les rôle« sont ambitionnés.
— Ce sei'ait bien en vain que j'aurais présenté ma requête. Vous savez, Père, quels efforts le corps de la ville fait pour repousser le parti ecclésiastique. L'espoir de tous nos bourgeois est d'anéantir définitivement l'autorité de l'archevêque et du chapitre. Ils comptent, à ce qu'il parait, sur l'appui du roi et sur la condescendance du Pape.
— En ce cas ils comptent au moins sans un de leurs hôtes. Je ne sais ce qu'il en sera de Monsieur Philippe de France; mais quant au Pape, il ne cédera point. Vous pouvez être sur de ce que je vous dis , messire Robert.
— Je n'en doute pas. Père. Mais alors la guerre recommencera : et quelle guerre ! Lyon reverra peut-être des horreurs pires que celles dont nous avons été témoins. Et cependant!... Et pourtant!...
Il prit soudain un air rêveur qui fit comprendre au moine la pensée qu'il n'osait achever.
— Je sais ce que voulez dire, reprit frère Hilarius ; puisque
Messire votre père nous a communiqué votre projet; il n'y a point d'indiscrétion à en parler.
— Oui, parlons-en, parlons-en. Et d'abord Frère Thomas arrive-t-il?
— Nous l'attendons toujours , et avec impatience. Mais je ne sais quels sombres pressentiments font croire à notre Père supérieur qu'il n'arrivera pas.
— Voilà qui est étrange. Et sur quelles données le Père Hieronymus augure-t-il ainsi ?
— Il ne nous le dit pas. Mais vous le savez : ces saintes âmes ont une manière de connaître l'avenir qui nous échappe à nous autres pauvres mortels.
— Mais enfin , vous n'avez pas appris qu'il fût malade ?
— Non pas précisément, bien que les austérités dont ce grand homme afflige son corps minent sensiblement ses forces. En vain lui recommande-t-on d'user de modération : l'obéissance lui fait une loi de se conformer à ces avis ; mais, la piété est si ingénieuse ! elle sait si bien trouver de nouveaux moyens de se macérer, sans contrevenir aux ordres d'un supérieur ! Et puis une àme comme celle de Thomas se croit prisonnière et exilée sur cette terre; elle s'élance vers son but, vers le ciel sa patrie , avec une vivacité , avec une ardeur qui brise peu à peu les ressorts de la vie. Au fait, je ne sais si c'est là dessus que le Père supérieur fonde ses conjectures ; mais il est certain qu'il n'en rabat rien et qu'il nous attriste.
— Ce que vous dites là m'attriste aussi. Je ne sais pourquoi je me persuadais qu'il me serait favorable. Mon père a dû vous dire quelles sont mes intentions.
— Oui, et nous y avons tous applaudi. La communauté entière a prié pour que votre projet réussisse : car il nous a semblé qu'il contribuerait fort à rétablir enfin la paix , qui est un bien si désirable pour tous.
— Je vous remercie, mon Père, de votre bienveillance. Mais il est peu probable que je vienne à bout de mes fins. 11 en est
ici comme pour les prévisions de votre bon Père supérieur ; je ne sais pourquoi : un secret pressentiment me fait craindre d'être dédaigné d'Iréna de Ville.
— Vous l'avez sauvée de la mort ; ne s'en souvient-elle pas?
— Oh ! c'est peu de chose que cela. Tout passant en eût fait autant. Si je n'ai point d'autre titre à son affection , je me considère comme repoussé. Vous comprenez, mon Père, que l'amour ne se fonde pas sur un accident fortuit.
— Lui avez- vous parlé , enfin ?
— J'en ai eu , j'en ai saisi , j'en ai acheté une fois l'occasion, et à quel prix ! je n'oserais vous le dire. Mais je lui ai parlé, enfin ; je lui ai avoué mon affection , et demandé sa main ; la seule raison que j'aie fait valoir, parce que c'est la seule que sa piété dût goûter, était précisément celle que vous venez de dire : l'espoir de contribuer par notre union à l'établissement de la paix.
— Eh bien ! qu'a-t-elle répondu ?
— Elle s'est obligée par vœu à ne point parler, à ne pas même s'occuper de mariage , jusqu'après la célébration du concile. On donne pour motifs à cette résolution le désir de hâter la réunion des deux églises et la conversion de son père.
— Cela ne m'étonne point. Ces âmes pures comprennent la valeur du sacrifice • aussi le besoin de s'immoler elles-mêmes les tourmente-t-il à bonne heure. N'en doutez pas, jeune homme : ces humbles offrandes ont un grand prix aux yeux du Seigneur. C'est à elles qu'il faut attribuer la plupart des événements heureux dont nous cherchons souvent la cause ailleurs. Ainsi vous n avez rien obtenu ?
— Un mot, un soupir, qu'il ne m'est pas possible d'interpréter.
— Cela se comprend encore. Il serait inutile, et même coupable, de lui faire violer son v(eu.
— Ce n'était point là mon but. Mais je tenais à ce qu'elle connût mes désirs, mon motif surtout, afin qu'elle en délibérât avec Dieu , dans les loisirs que lui fait la retraite. Si donc j'ambitionnais un rôle, c'était particulièrement, c'étaî uniquement pour avoir occasion de la voir encore une fois et de lui dire un mot.
— Je m'en suis douté. Mais je ne vous engagerais pas à tendre un piège à la bonne foi de cette enfant, et si je vous créais un rôle... Du reste , cela n'est pas nécessaire.
— Quoi ! mon Père, il vous serait possible de créer encore un rôle? S'il vous plaît, faites-le. Vous avez assez de ressources dans l'esprit pour inventer un nouveau personnage. Quel qu'il soit, je le prends, je l'adopte, pourvu qu'il me mette à même d'approcher d'Iréna et de lui glisser une phrase à l'oreille.
— Je ne saurais consentir à devenir complice de la violation d'un vœu. Une telle prévarication me convient moins qu'à tout autre, à cause de ma qualité de religieux. Oui, à la rigueur on pourrait créer un nouveau personnage, mais autour de Jésus-Christ. J'y avais songé d'abord , puis j'y ai renoncé, pour ne point trop compUquer la pièce. Outre l'Ancien et le Nouveau Testament, j'avais envie de représenter le Paganisme se présentant, enchaîné aux pieds et aux mains, pour abjurer ses erreurs. Dans un discours il aurait pu renoncer en particulier aux principaux points de la superstition polythéiste ; peutêtre même eût-il été possible d'y insérer quelque chose à l'adresse des hérésies modernes.
— A merveille ! à merveille ! mon Père, s'écria Robert de Varey; voilà qui eût été magnifique. J'ajouterai même que cela est indispensable. Evidemment votre œuvre sera incomplète si vous n'y ajoutez pas ce que vous ditcs-là. Très-volontiers acccpterai-je le rôle du Paganisme , enchaîné aux pieds et aux mains j et je vous promets d'apprendre parfaitement le discours que vous voudrez bien composer pour ce person-
nage , malgré le peu de temps qui nous sépare de la représentation.
Le moine était un peu embarrassé ; il sentait qu'il s'était trop avancé, en parlant de cette création d'un nouveau rôle. D'autre part, il désirait sincèrement aider à l'accomplis^ ment du vœu de ce jeune homme , parce qu'il pensait comme beaucoup d'autres, qu'un grand bien résulterait de la réconciliation des deux familles de Varey et de Ville. Après avoir un moment réfléchi :
— Il serait pénible pour moi de penser que par ma faute , du moins par ma connivence, la jeune fille a violé le vœu qu'elle s'est imposé. Et vous-même, j'en suis sûr, vous ne vous pardonneriez pas d'avoir ainsi abusé de l'occasion que je vous aurais offerte de lui arracher un mot désavoué par sa conscience.
— Mon Père, je n'ai ni besoin ni envie d'arracher à Iréna un mot, un signe seulement qui puisse compromettre sa résolution. J'ajoute que vous la connaissez bien mal, si vous supposez que la moindre tentation fera succomber sa vertu. Ah! certes ! sa discrétion est à l'épreuve. Pendant une demi-heure, je lui ai parlé, je l'ai pressée, suppliée, conjurée en présence de frère Porphyrien ; et pas un mot n'est sorti de sa bouche qui fût de nature à violer le vœu qu'elle a fait.
— Pourquoi donc alors sollicitez- vous l'avantage de lui parler ?
— Pour lui dire : Iréna, tous les bons citoyens désirent notre union : la paix est pour ainsi dire d'entre vos mains : songez -y.
— Voilà qui peut s'admettre. Mais ces expressions jetées à cette jeune fille , comme au hasard , pourront suffire à la troubler. Or elle a besoin de toute sa présence d'esprit, pour bien jouer son rôle qui est assez compliqué.
— 0 mon Père ! ici encore vous montrez que vous la connaissez mal. Sa simplicité passe à travers les obstacles, comme
la lumière à travers le verre. Elle ne s émeut de rien ; on dirait qu'elle sent qu'il n'y a au monde que Dieu et elle.
— Je l'avais déjà remarqué, reprit le Père; je la vois se démêler admirablement dans tout le labyrinthe des apostrophes et des réponses qu'elle doit faire, sans jamais se tromper, sans jamais trébucher d'une syllabe. C'est une des mémoires les plus heureuses qui puisse s'imaginer. Vous promettez donc de Ine rien dire qui puisse contrarier sa conscience ?
— Je vous promets et m'engage devant Dieu à ne rien dire de plus que les paroles que j'ai exprimées tout à l'heure.
— En ce cas-là, Robert de Varey, je vais composer cette nuit le rôle du Paganisme ; demain dans la soirée vous viendrez le chercher, et vous vous hâterez de l'apprendre, de manière à pouvoir figurer dans la première répétition.
— Mon Père, je vous suis reconnaissant, et j'userai de toute la diligence possible.
Robert se retira ravi de joie.
Moins d'une heure après, une jeune fille se présentait à la grille du monastère et demandait à parler à frère Hilarius. C'était Mechtilde. Depuis quelque temps elle avait l'imagination occupée du bel et brillant écuyer du roi Philippe. Bien que les familles de la Mure et de Varey ne fussent pas en trèsbons termes (ces déplorables dissensions civiles avaient gâté les meilleures relations ), cependant la jeune fille avait eu l'occasion de voir Godefroi de la Mure en plusieurs rencontres. L'éclat qui s'attachait à sa personne, et surtout à sa charge; l'honneur d'être le favori du roi ; sa position à la cour , et cette élégance de langage et de formes qui ne se puise guères que dans la compagnie des princes : tout cela joint à quelques 'paroles gracieuses que le jeune officier crut devoir lui adresser, avait fait une vive impression sur cette âme passionnée et avide d'encens. Mechtilde s'était persuadé qu'elle n'était point indifiërente au bel écuyer. Ils avaient été amis d'enfance; mais à peine était-elle âgée de cinq ou six ans quand elle quitta
— no —
Lyon, pour n'y rentrer que longtemps après. Convaincue que personne ne l'égalait en grâce et en beauté, elle se croyait le perpétuel objet de l'admiration publique : on le remarquait à sa démarche haute et fière , à la réserve qu'elle affectait en tout, et à je ne sais quelle politesse empesée qui semblait beaucoup moins un effet de la bonté du cœur, qu'un sacrifice calculé pour obtenir la bienveillance.
Dans cette disposition d'esprit, Mechtilde s'estimait naturellement digne des hommages des jeunes seigneurs les plus distingués de la ville. Jamais elle n'avait douté un instant que tous viendraient tour à tour déposer leurs vœux à ses pieds. Le nom et la fortune de son père ne pouvaient que fortifier ces magnifiques espérances. Nous avons dit plus haut quel fut son désappointement, et en même temps son dépit, quand elle vit en arrivant une jeune fille sans naissance, la fille d'un marchand, en possession de la place qu'elle croyait prendre dans l'opinion publique. De là son amère jalousie contre Iréna : jalousie qui ne faisait que croître à mesure que, rapprochée de la jeune vierge , elle avait pu mieux apprécier cette beauté, ces qualités, ces vertus, objets de l'estime universelle. Pour comble de malheur, elle venait d'apprendre que Godefroi de la Mure était éperdu de sa rivale. Cette nouvelle la jeta dans une sorte de dépit; mais dépit concentré, qui, se confondant avec la jalousie, menaçait de se porter à de véritables excès. Dès ce moment , elle ne put supporter davantage la présence d'Iréna. A la dernière répétition, comme elle était toute entière sous l'impression de cette nouvelle découverte , elle en fut si troublée , si irritée qu'elle perdit le fil de son dibcours, et resta muette. Cet incident, en la couvrant de contusion devant toute l'assemblée, blessa profondément son orgueil. Le contraste de la facilité paisible avec laquelle Iréna s'acquittait de son rôle élargit encore la plaie. A l'instant même Mechtilde jura qu'elle donnerait sa démission , et c'était ce qu'elle venait faire.
— Il est bien tard , jeune fille , dit le moine tout surpris. Si vous y aviez songé plus tôt, nous aurions pu prendre nos précautions; mais maintenant ! mais à la veille de la représentation !
— Je sens que c'est un peu tard, vraiment. Mais , mon Père, je suis décidée à ne point paraître sur le tliéatre, et je vous préviens d'avoir à confier mon rôle à une autre.
— Quoi ! serait-ce le petit accident de l'autre jour qui vous aurait découragée ? C'est une misère à laquelle tout le monde est sujet.
— Moins pourtant Iréna de Ville, reprit Mechtilde en se pinçant les lèvres.
— Oh ! pour celle-là , il y a une exception à faire. Il est vrai qu'elle est heureusement dotée. On trouverait difficilement une mémoire plus facile, et en même temps plus ferme. C'est vraiment une chose extraordinaire. Mais elle est si simple ! si confiante ! si naïve dans sa modestie !
Autant de charbons brillants que le pauvre moine faisait tomber sur l'àme jalouse de Mechtilde de Varey.
— C'est pour cela, mon Père, qu'il ne faut pas s'aviser de se montrer à côté d'elle. Le meilleur est de s'effacer devant ce beau soleil de grâce et de majesté.
— Point d'exagération cependant. Chacun a un rôle à remplir, et si la jeune de Ville a le plus important, c'est à la volonté expresse du corps de la ville qu'elle le doit. Néanmoins il en est d'autres qui ne sont point sans valeur et sans gloire comme celui qui vous est attribué...
— Mon Père , je n'en veux point. Je vous demande pardon de l'embarras où je vous place. Mais je vous déclare que je ne reparaîtrai pas sur la scène.
Là-dessus elle se retira , ne pouvant même prendre sur elle de dissimuler sa mauvaise humeur.
— Amour-propre ! amour-propre ! murmura le moine, quel empire tu peux exercer sur une àme !
Mais le bon religieux était loin de soupçonner toute l'étendue du mal qui ravageait ce cœur de jeune fille. 11 ne se doutait pas qu'en faisant un si bel éloge d'Iréna de Ville , il avait distillé lui-même comme des gouttes d'un poison brûlant sur cet orgueil blessé