‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 28 sur 40 · TROISIEME PRÉTENDANT · texte numérisé non relu

TROISIEME PRÉTENDANT

— Approche-toi, dit Miriaz au personnage qui avait chanté sur la porte. Que nos cœurs longtemps séparés par l'exil se rapprochent par l'amitié. Viens renouer des liens que l'absence a pu affaiblir, mais non détruire; restons unis jusqu'à la mort.

— Elle ne saurait tarder, répondit l'Amer ( car c'était lui). Toi, du moins, tu as pu goûter quelque consolation dans cette vallée de deuil. Mais nous... nous n'avons bu que le fiel et l'absinthe. Est- il vrai, Sidrach? est-il vrai, Déborah?

Les deux vieillards ne lui répondirent point ; ils firent même comme un geste d'indifférence, peut-être de mépris. Ils voyaient cet homme de mauvais œil; à leurs yeux il passait pour un renégat.

— Si le bœuf trace son sillon pour d'autres que pour lui , reprit l'Amer, du moins on ne lui refuse pas la nourriture. Et nous nous avons tracé un long et pénible sillon sur cette terre, et souvent nous avons manqué de pain et d'abri. Que ce couple infortuné me démente !

— Ta part fut encore trop belle, répondit Sidrach avec amertume. Que doit le Seigneur à celui qui l'abandonne ?

— Quelle peut être la portion de l'infidèle ? s'écria à son tour Déborah. Je ne m'assoùrai point avec les impies, dit le prophète.

L'Amer écouta ces reproches , tête basse et sans répondre ; on eût dit qu'il en sentait la vérité.

— Qu'on ne lui jette pas la pierre, reprit Miriaz ; il reconnaît et confesse ses torts. La misère, la dispersion de ses frèies.

la crainte de la persécution ont égaré ses sens. Mais au fond il n'oubliait point le Dieu de Jacob.

— Ecoutez-moi , enfants d'Israël, reprit l'Amer, à qui ces paroles bienveillantes ou^Taient le cœur, et ne me condamnez pas sans m' entendre. Je sais le blâme qui s'est attaché sur moi parmi mes frères; mais Dieu qui voit le dedans et non le dehors, Dieu qui délivra l'innocente Suzanne d'une lâche calomnie, saura rendre justice à mes intentions. J'ai pu dissimuler ma foi , mais non la renier ; j'ai pu prendre la peau d'Esaû, mais sans cesser d'être Jacob; c'était le zèle du Dieu des armées qui inspirait ma conduite.

— Ne te vante pas, ne te justifie pas, s'écria Déborah ; car la voix de nos frères est unanime à te condamner. Je ne t'ai pas vu depuis le temps où tu courtisais cette pauvre petite Ruth. Mais je sais que tu as pris le sentier des Gentils ; les prévarications de Mpab et d'Ammon ont séduit ton cœur. Sois donc maudit avec ceux qui nous ont maudits ! Que de fois j'ai béni le ciel que cette aimable vierge ne soit point devenue ta proie, ô cruel vautour! Elle est morte malheureuse , pauvre, sur la terre étrangère ; mais comme Matathias , elle est morte dans sa foi. C'est toi, Nadab, qui lui as fermé les yeux; c'était ta sœur ; dis-nous : n'a-t-elle pas prononcé le nom de Jéhovah jusque dans les bras de la mort ?

— Que mon âme meure de la mort des justes ! répondit Nadab. Que le Dieu du Sinaï m'accorde la fin douce et résignée de ma sœur Ruth! Ses paroles ne furent point amères; elle ne lança aucune malédiction contre les incirconcis; son cœur était aimant et pur; elle ne sut jamais haïr. Que l'ange du peuple d'Israël, l'ange qui bénit notre père Jacob, daigne la tenir sous ses ailes ! Elle mérite de ressusciter un jour comme le saint homme de Hus, et de voir son Créateur de ses propres yeux.

En entendant cet éloge, le cœur de Y Amer s'attendrit : des larmes même coulèrent sur ses joues. Il avait beaucoup aimé

cette jeune femme ; et ce simple souvenir triomphait encore de son apparente insensibilité.

— Ce fut là ma douleur, ce fut là ma mort, reprit-il d'une voix émue. Si cette vierge aimable fût devenue ma compagne, mon existence eût été joie et lumières , au lieu d'être tristesse et obscurité. Je l'aimais, tu le sais, Nadab; elle était mon espoir, mon avenir, mon bonheur; c'était sur elle que j'avais fondé mon existence. Elle aussi m'aimait ; tu me l'as dit cent fois, elle me l'a dit elle-même; nos cœurs semblaient faits pour être unis. Nous aurions pu supporter ensemble les peines de la vie, les menaces de la persécution ; on est si fort quand on est deux ! Pourquoi cela ne s'est-il pas fait? Quel fatal oU stacle s'est opposé à l'accomplissement de nos vœux ? Tu le sais, Nadab, et tu pourrais en rendre raison.

— L'arrêt qui nous proscrivait en fut la seule cause, Oohao. N'accuse personne que les événements. Ruth t'aimait; son cœur t'est resté fidèle jusque dans les terres lointaines. Peu de moments avant d' expier, elle prononça encore ton nom. Oui, à en juger d'après les vues humaines, vous auriez pu être heureux ; car le malheur p rtagé devient quelquefois une douceur. Mais, encore une fois, qui accuseras- tu ?

— On m'a appelé VAmer, s'écria Ooliab avec tristesse : tant il est vrai que l'amertume dont mon cœur était plein se distillait dans toutes mes paroles et se répandait sur toute ma vie. Jamais nom ne fut mieux mérité. Depuis le jour où cette douce étoile s'éteignit à mes yeux, l'horizon devint noir et sombre. Longtemps je délibérai sije n'irais point la chercher par terre et par mer; car sans elle je ne pouvais plus vivre. Mais où était-elle? Quelle direction aviez-vous prise? Les incirconcis ne me découvriraient-ils point? Etait-il prudent, si je venais à la retrouver , de la ramener au sein du péril ? Ah ! Nadab, combien de fois j'ai remué ces pensées dans ma tête ! Combien de fois je les ai ruminées le jour et la nuit ! Mais plus je réfléchissais, plus je m'embrouillais dans mes propres réflexions ;

c'était à en perdre l'esprit. Bien des fois le sombre désespoir m'envahit; je ne songeais à rien moins qu'à me débarrasser du poids de la vie.

— Rends grâces à Elohim de t' avoir retenu sur cette pente. Ta misère n'égala jamais celle de Job. Et vois quelle patience il montra dans l'adversité.

— Je le sais , et ce fut ce souvenir qui me sauva de l'abîme creusé sous mes pas.

— Sauva ! sauva ! reprit le vieux Sidrach. Estimes-tu avoir échappé à l'abîme, toi qui as déserté la loi de Moïse ? Quelle plus grande perte pouvais-tu encourir que d'être infidèle à ton Dieu ? Va ! tu es bien malheureux d'avoir renoncé au culte de tes pères , et bien plus malheureux encore , si tu ne sens pas ton état.

— Mets moins d'amertume dans tes paroles , Sidrach ; car cette désertion ne fut qu'apparente. Mon cœur n'a jamais renoncé , entièrement du moins , à la loi de Moïse et des Prophètes. Il est vrai que je fis semblant d'appartenir à un autre culte. Je trouvai sur ma route une secte dont la tristesse égalait la mienne ; une secte rejetée et maudite comme la nôtre , persécutée comme la nôtre, et nourrissant une haine profonde contre la ville marâtre qui l'a repoussée de son sein. Ses douleurs me touchèrent parce qu'elles ressemblaient aux miennes ; sa haine m'envahit parce qu'elle germait déjà au fond de mon cœur; je m'associai à elle pour murmurer comme elle, agir et combattre avec elle. J'éprouvais un besoin de décharger sur les infidèles le courroux qui me dévorait. Demande , Sidrach , aux ennemis de l'archevêque et des chapitres, qui les excita le mieux et par la parole et par l'exemple à l'attaque de Saint- Jean et de Saint-Just. Cherche dans tous ces émeutiers celui dont le bras a mieux manié la pique ou lancé la torche.

— Haine aux fils de Jébus ! murmura la vieille. Que le Tout- Puissant les traite comme autrefois il traita Madian et Sisara , comme il traita Jabin sur le torrent de Cisson ; comme il traita

Oreb et Zeb, Zebée et Salmana ! Que mon aversion et la colère d'Elohim les poursuivent jusqu'à la centième génération !

— Ce que tu dis-là, femme, je le disais, je le pensais et je l'exécutais. Le sang de ces chiens maudits a coulé sous ma main , et peut-être y coulera-t-il encore. As-tu lavé comme moi tes mains dans leur sang ?

— Je ne l'ai pu, répondit Déborah, en grinçant les dents et en fermant les poings. L'Eternel a refusé cette faveur âmes bras débiles. Ah ! que n'ai-je eu la force de la vaillante femme dont je porte le nom ! Que n'ai-je eu l'occasion qui s'offrit à Jahel pour clouer à terre un nouveau Sisara ! Que n'ai-je pu , comme Judith, couper la tète à un autre Holopher

— Pourquoi maudis-tu alors celui qui fit ce que tu ne sus faire? Avant de porter un jugement si dur sht le compte d'un frère, tu devais examiner quel fut le vrai mobile de sa conduite.

— On t'a entendu, Ooliab, reprit Sidrach, on t'a entendu prêcher au coin des rues, couvert d'un Unceul blanc, enlevé, disais-tu ,au cercueil d'un mort.

— C'est vrai. Et comme des reproches sévères tombaient habituellement de ma bouche, les incirconcis m'ont donné le surnom d'Amer.

— On dit que dans ces prédications bizarres tu usurpais le langage des disciples du Nazaréen.

— C'est vrai encore. Mais le nom de ce crucifié n'est jamais sorti de mes lèvres. Je parlais du Dieu des pauvres : ne le reconnais-tu pas? Et ce nom te blesse-t-il? Personne, ce me semble , n'a plus de raisons que toi de le réclamer. Je criais contre l'abus des richesses j je faisais allusion à ces biens entassés dans les monastères; je citais le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome , les Prophètes, maudissant celui qui ferme son oreille aui cris de l'indigent. Oui, ma voix amère ( ils ont eu raison de l'appeler ainsi ) a fait plus d'une fois baisser les yeux au chanoine emrichi, au négociant parvenu ; et peut-être

ces mains avares sont-elles devenues moins serrées en lâchant l'aumône.

— On dit, répliqua la vieille femme, que tu avais adopté un costume que n'ont point connu nos pères.

— C'est vrai encore. La loi cruelle qui pèse sur nous m'a forcé a déguiser ma qualité de fils d'Abraham. A quoi m'aurait servi de braver la colère des infidèles? Qu'aurait gagné la loi de Moïse à ce que mon sang fût versé en haine d'elle ? La sagesse le défend, et Elohim ne me permet point de disposer de ma vie.

- Tu devais alors t'enfuir sur une terre plus libre, ou te cacher comme nous dans une retraite profonde.

- Je le fis d'abord. Je pourrais te nommer les grottes , les forêts, les lieux obscurs où j'essayai d'ensevelir ma vie. Mais la haine est un levain qui fermente et ne laisse point de repos à l'àme. Les infidèles m'avaient tout pris : un commerce heureux, une existence honorable, une amante chérie, tout un avenir de bonheur ; ces souvenirs m'agitaient et me torturaient sans cesse ; toujours ma pensée se reportait vers celte ville cruelle où tout cela s'était englouti à jamais. Je brûlais de me venger un jour. Combien de fois je me suis rêvé la torche à la main , promenant l'incendie sur ces temples d'idoles , sur ces somptueuses demeures , sur ces boutiques brillantes ! Je voyais un immense brasier dévorer cette nouvelle Babylone ; et je tressaillais d'aise ! et je mourais de bonheur! Puis, au réveil, je m'apercevais que ce n'était qu'un songe; que l'impure Léona était toujours debout , et que jamais je n'aurais le plaisir d'exercer sur elle la moindre vengeance.

« Enfin un jour un inconnu vint me voir. 11 était pauvre et aigri comme moi , proscrit et exilé comme moi. il me raconta son histoire, je lui racontai la mienne. C'était un disciple de Valdo. Branche séparée de la religion du Galiléen, cette secte n'a guère moins de haine que nous contre la société qui l'a expulsée de son sein. Leur doctrine est bonne, du reste; ils maudissent

les richesses du clergé, ils prêchent la fraternité et la charité; ils font une guerre acharnée, incessante, aux distinctions sociales, et rêvent de rétablir cette divine égalité que Moïse avait établie parmi nous. Mon âme s'ouvrit à la voix de cet homme. Je l'écoutai avec intérêt , puis bientôt avec plaisir ; je lui offris un asile dans ma grotte, il accepta et nous vécûmes en frères. Peu à peu nos âmes se pénétrèrent mutuellement, sans que je puisse dire si ce fut lui qui se rapprocha de moi , ou moi qui me rapprochai de lui. Mais bientôt notre manière de voir fut la môme ; le feu qui brûlait son sein passa dans le mien, et nous sortîmes pour prêcher ce que nous croyions la vérité.

» Mais un autre motif encore ramenait nos pas vers Léona. Nous avions appris que la discorde fermentait dans ses murs, et qu'une guerre civile ne manquerait pas d'y éclater. 0 déplorable amour des richesses ! c'était encore toi qui allumais cette flamme dévorante ; c'était toi qui armais les frères contre les frères, les enfants d'une môme patrie les uns contre les autres. Nous éprouvâmes tous les deux une vive sensation de joie, non pas précisément parce que le sang devait couler ( ce sentiment serait indigne d'un véritable israélite), mais parce que la cité persécutrice allait être punie de ses méfaits et la mort des justes vengée. J'endossai alors la livrée des fils de Valdo, et nous nous acheminâmes vers la cité maudite. Elle put revoir ainsi les hommes qu'elle avait proscrits sous le nom de sectaires, entendre la doctrine que ses chefs avaient condamnée. Pour mon compte je ne lui épargnai point le reproche amer, la violente diatribe ; chacune de ses rues et de ses places a retenti de mes prédications. Ainsi les prophètes des anciens jours remplissaient des accents de leur voix Jérusalem, Tyr ou Ninive. Et je dois le dire : j'ai souvent vu le peuple s'amasser autour de moi , écouter mes enseignements , applaudir même quand je lançais la malédiction aux engraissés du sanctuaire. Aujourd'hui encore, l'Amer peut captiver

l'attention de cette plèbe mécontente et aigrie contre ses chefs. )) Puis \int l'heure des vengeances. Répandus dans la foule, les disciples de Valdo attisaient la haine populaire ; comme des soufQets cachés , ils excitaient la flamme et propageaient l'incendie. Va demander qui parla le plus haut, qui tonna le plus vigoureusement au moment de l'attaque des cloîtres, qui anima le mieux la populace; et chacun te nommera Y Amer. Informetoi qui montra le plus d'énergie dans l'action , et chacun te désignera les fils de Valdo. Ecully, Couzon te répéteront que deux pauvres de Lyon guidaient les bandes furieuses qui les désolèrent. Ooliab et PavoUas jouèrent le principal rôle dans ces exécutions terribles ; et , je te l'avoue , mon àme éprouva une joie profonde, ineffable, amère pourtant, à voir les ravages qu'Adonaï exerçait par ma main. Maintenant, comprends-tu ma conduite, Sidrach? Me jetteras-tu encore l'anathème, Déborah ?

— Moi je ne te maudirai pas, frère, répondit Nadab, qui voyait les deux vieillards silencieux. Ton cœur resta pur devant Elohim. Tu voulais venger l'ignominie de ta nation , laver les outrages infligés au peuple saint. Qu'importent, après cela, les moyens ? Le cœur d'un Israélite peut battre sous la cape grise d'un vaudois comme sous l'habit propre du proscrit de Jacob. Sois béni pour avoir pris à cœur le malheur de ton peuple. Nos hvres sacrés sont remphs d'éloges pour tous ceux qui ont tenté de délivrer la nation du joug des oppresseurs , même quand ils n'ont pas réussi. Le jeune Eléazar en est-il moins g" 'çux, parce qu'il fut écrasé sous l'éléphant royal et ne procura point la mort du tyran ? Ooliab , mon cœur reste uni à ton cœur et ma main est dans ta main.

— Je te remercie, Nadab, d'avoir su apprécier mes motifs. Je proteste devant le Dieu d'Horeb que je n'ai point prévariqué contre sa loi. Je veux mourir comme j'ai vécu, en digne fils d'Abraham. Sans doute il m'est dur de voir ma conduite mal interprétée par mes frères ; mais je sais que Job ne fut pas

compris de Baldad, d'Eliphaz et de Sophar... Le suffrage des hommes importe peu à celui qui a le témoignage de sa conscience.

— Assez sur ce chapitre. Nos frères ne seront point assez injustes pour conserver leurs préjugés. Je t'ai fait venir pour te voir d'abord , et ensuite pour te consulter. Peut-être aurais-je besoin aussi d'apologie : moi qu'un sort étrange a attaché au service d'un infidèle. Mais je ne prends point la peine de me justifier : me contentant de laver mes mains parmi les innocents , comme le roi prophète , et de remettre ma cause au Dieu de justice. Cependant j'ai besoin de t'ouvrir mon cœur. Le jeune prince que je sers, âme douce et bonne, s'il en fut, s'est épris d'une infidèle; ses yeux, sur lesquels il n'a point su veiller comme Job, ont \u une vierge et l'amour est entré par là dans son cœur. Au premier mouvement de cette passion naissante, il pouvait, il devait peut-être l'étouffer; une étincelle est sitôt éteinte ! Mais il n'a point suivi ce conseil de la Sagesse ; il a de nouveau ouvert les yeux et contemplé cette figure virginale , et il l'a trouvée belle , et il l'a aimée encore davantage. Cependant Saphiz est sage et vertueux ; chez lui la raison a devancé l'âge ; grâce à mes conseils , aux enseignements de nos saints livres que je lui ai fait connaître , il cherche le bien avant tout et n'est point épris des folies de la terre. Chose étrange , et qui prouve que l'homme n'est qu'un frêle roseau ! pourtant ce caractère si droit a fléchi , cette âme si réservée est sortie de son assiette. Saphiz est consumé, tourmenté par cette flamme dévorante qui me semble croître chaque jour. Dans le commencement il conserva ce secret pour lui ; il rougissait peut-être de me faire l'aveu de sa faiblesse ; mais le perfide poison étendait ses ravages. Je ne pouvais tarder à m'en apercevoir ; car rien ne peut tromper l'œil vigilant et exercé d'un serviteur fidèle. Saphiz mangeait peu , ne dormait plus; la sérénité de son front avait disparu; son regard devenait sombre , sa parole aigre ; évidemment un mal intime le

dévorait. Lui qui n'eut jamais rien de secret pour moi serablart éviter ma présence ; "il souffrait enfin , et il souffrait sans remède , puisqu'il s'obstinait à cacher sa douleur.

« J'obtins cependant de lui l'aveu de son chagrin. Il aime, il aime une vierge de cette ville, non point, m'a-t-il dit, parce qu'elle est belle entre toutes, mais parce qu'elle est vertueuse, parce qu'il a cru voir la grâce d'en haut resplendir sur sa figure. La jeunesse en elle ne nuit point à la maturité, la beauté à lagrâce, la richesse à la bienfaisance, le...

— Arrête , Nadab, dit Y Amer en l'interrompant ; il est inutile que tu pousses plus loin ces détails. Tout le monde peut y reconnaître la fille de Pierre de Ville.

— 0 Dieu d'Israël ! s'écria Déborah, en joignant les mains et les levant vers le ciel ; veille sur cette tète bénie, et répands sur elle la rosée de ta bénédiction !

- Père de nos pères ! s'écria Sidrach à son tour, sauve , sauve cette innocente du milieu de cette ville infidèle, comme tu tiras Loth du sein de Sodome ! Quand tous périraient, elle doit point périr.

— Donne-lui , donne-lui , Sauveur de Jacob ! la douceur de Raehel , la simplicité de Ruth , la beauté d'Esther et la piété de Judith; ses vertus méritent ces récompenses.

- Donne-lui la force de Jahel, le dévouement de Rahab, h splendeur de Bethsabée et les richesses de la reine de Saba. Elle a fait du bien à ton peuple ; elle n'a point écouté la haine, m us l'amour ; témoigne-lui notre reconnaissance.

Pendant cette espèce d'hymne à deux voix , le vieux Nadab avait baissé la tète, comme sous le poids d'une pensée douloureuse ; on eiit dit que cet hommage rendu à la vertu d'une jeune fille lui était désagréable. Il resta assez longtemps dans cette attitude et reprit enfin :

— Mon cœur est partagé et mon esprit agité d'inquiétude. De quel côté me tournerai-je ? Ecouterai-je la bénédiction ou la malédiction ?

— Nul ne l'a maudite , répondit l'Amer : nulle ne la maudira jamais. Satan lui-même serait forcé de s'incliner devant sa vertu.

— Que le protecteur de Sion punisse ceux qui diront du mal d'elle ! reprit Déborah. Que la langue de ces méchants se glace dans leur bouche !

— Que la maladie l'épargne toujours ! que sa beauté ne se flétrisse point ! dit à son tour Sidrach ; que la ronce et l'épine n'embarrasse jamais son sentier ! qu'elle jouisse toujours de la rosée du ciel et de la graisse de Jacob !

— Donne-lui , Roi d'Israël , la richesse du Carmel, les vignes d'Engaddi et les troupeaux de Basan !

— Qu'elle croisse comme le palmier de Cadès, comme la rose de Saron et l'olivier de Jéricho !

Ce nouvel élan de tendre reconnaissance convainquit enfin Nadab que la vierge dont il parlait avait bien mérité de son peuple ; puisque ces trois bouches si habituées à maudire les infidèles étaient unanimes à faire son éloge.

— Je voulais emprunter vos voix pour la maudire, frères, reprit-il après un nouveau silence ; et voilà que vous n'ouvrez la bouche que pour la bénir.

— Ainsi ensera-t-il, repartit l'Amer, quelque soit l'Israélite qu'il te plaise d'interroger. Ses bienfaits sont si généreux, si grands, qu'ils forcent la reconnaissance. Quand je considère qu'elle est issue d'un peuple ennemi du nôtre ; quand je sais que son grand-père fut un de ceux qui montrèrent le plus de zèle à accuser les enfants d'Israël et à provoquer contre eux de cruels châtiments ; oui , je sens bouillonner la haine au fond de mon cœur, et volontiers l'envelopperais-je dans la malédiction commune. Sa beauté même , sa grâce , ses vertus m'irritent ; je m'indigne de ne pouvoir détester ce que le ciel nous défend de haïr. Mais quand je contemple d'autre part cette bonté naturelle et sans apprêt, cette générosité d'amour qui lui fait vaincre les préjugés de son peuple et de sa famille ;

quand je compte l'or, l'argent , les pierres précieuses , les bijoux qu'elle a sacrifiés pour le soulagement des pauvres, sans distinction de race ni de croyance ; quand j'apprends, Nadab, que ces deux vieillards n'ont dû qu'à ses bienfaits de pouvoir conserver leur existence : oh ! alors mes répugnances tombent, mon aversion fait place à l'admiration et à la reconnaissance , et je joins ma voix au concert universel pour la célébrer et la bénir. Tu le sais : Balac, roi de Ségor, avait fait venir Balaam pour maudire Israël ; mais Balaam n'ou^Tait pas plutôt la bouche , que les bénédictions la remplissaient.

— Je te remercie, Ooliab , de m'avoir dit la vérité. Ces éloges avaient déjà frappé mes oreilles ; mais comme ils venaient de bouches suspectes, je m'en défiais. Me venant de ta part, ils lèvent mes doutes et font cesser mes inquiétudes. Je déplorais le penchant du prince ; peut-être aujourd'hui dois-je y applaudir. Il ne rêvait donc point quand il croyait voir le cachet de la vertu reluire sur cette physionomie vh-ginale. Mais crois-tu qu'une telle alliance soit possible ? Un citoyen de Lyon donnera-t-il sa fille à un païen , ce païen fùt-il prince ?

— La question serait moins entre les mains du père qu'entre celles de la fille, répondit l'Amer. Ne va pas croire que, comme dans les régions que tu habites, la volonté d'un père soit ici la règle absolue, que la femme ne soit qu'une humble esclave toujours prête à obéir. Non ; la nation chrétienne proclame l'affranchissement de la femme ; elle a des lois sévères contre quiconque force une jeune fille à se marier contre son gré. Si donc Saphiz a envie d'obtenir la main de cette autre Esther, qu'il gagne sa volonté, qu'il séduise son cœur. Mais...

— Tu hésites. Connais-tu quelque obstacle à la ré; lisation du désir de mon maître ? La vierge serait-elle déjà engagée par quelque promesse ?

— Le cœur de l'homme est un abîme, frère; celui de la femme est peut-être plus inscrutable encore. Qui peut sonder jusqu'où vont ses caprices ? Qui sait quelle direction prendront

ses sympathies ? Plusieurs nobles chevaliers ont déjà frappé à la porte de cette belle enfant : ils ont exprimé des vœux bien ardents, bien sincères; et ils attendent encore la réponse.

— Tant mieux. Donc elle n'a point encore engagé sa parole, et Saphiz aura des chances de réussite. Il faut que l'impression faite sur son âme ait été bien vive pour qu'il oubUe les nobles créatures que lui offre son pays. 11 en est de race, royale ; il en est dont la vertu égale la beauté ; une d'entre elles même, sa parente Thirza-Bath-Minah, compte sur lui. Quelle étrange imagination a soudain troublé son cerveau? Mais qu'il aille où le pousse sa destinée ! Je lui dois des avis ; rien de plus. Je ne les lui ai point ménagés, je les lui répéterai encore ; il suivra ensuite le parti qui sourira à sa sagesse. Lui dois-je quelque chose de plus , Ooliab ?

— Je ne le pense pas. Mais ne crois point qu'une fille de chrétiens soit aisée à séduire.

' — Les chevaliers dont tu parles , frère , peuvent avoir des attraits, de la naissance, de la fortune, de la grâce, tout ce qui charme et ravit une femme. Mais ils s'effaceront tous devant Saphiz, comme les astres devant le soleil. Saphiz est beau comme l'aurore ; son regard est tour à tour plein de douceur et de feu ; ses dents sont plus blanches que l'ivoire ; ses cheveux plus noirs que l'ébène ; son sourire est comme celui du printemps ; toute sa personne respire l'élégance et la majesté. Et puis il est prince et il a des trésors à sa disposition ; chez mi les perles et les diamants sont aussi communs que les cailloux sur le bord de la mer ; il habite un palais entouré de jardins splendides ; de nombreux serviteurs sont attentifs à ses ordres : il a des droits au trône, enfin, et peut dire à la femme qu'il épousera : — Je te ferai reine. — Que t'en semble maintenant? Crois-tu qu'il y ait de quoi fasciner une jeune âme ?

— Il y a plus qu'il ne faut pour séduire une âme vulgaire. Mais tu te tromperais , Nadab , si tu pensais que de tels attraits suffisent à éblouir cette vierge. Elle ne jettera là-dessus

qu'un coup d'œil de dédain. C'est à d'autres biens, à d'autres splendeurs que son cœur aspire. La piété qui la domine lui apprend que toutes les grandeurs humaines ne sont que poussière. Non-seulement elle ne place point le bonheur dans leur possession ; mais elle met sa gloire et sa force à les mépriser.

— Je t' écoute et ne puis croire qu'il en soit ainsi. Aucune femme n'est insensible au plaisir de briller et de commander.

— Détrompe-toi. Dans ta longue absence, tu as trop perdu de vue cette religion qui fait un devoir du renoncement et une vertu de la pau'STCté.

— Et pourquoi alors, reprit Miriaz avec un sourire railleur, pourquoi cette hvrée que tu portes ? pourquoi ces souliers fendus ? pourquoi la secte à laquelle tu appartiens existe-t-elle ? quelle est sa raison d'être ? Si la pauvreté est une vertu chez ics Nazaréens , il est inulQe que tu la prêches ; elle est leur loi, leur doctrine; il n'est besoin que tu affiches sous leurs yeux le mépris des richesses.

— N'exagérons rien, Nadab. Le renoncement est le fond de leur religion ; mais sa pratique dans un degré parfait est le lot du petit nombre. Tous nos pères, ni même tous nos prophètes ne furent point des Elie vivant dans le désert. La perfection ne sera jamais la part du vulgaire, pas plus que l'héroïsme n'est la vertu de tous les guerriers. Ils ne sont donc pas nombreux ceux qui se détachant entièrement du siècle, foulent aux pieds ses richesses et ses honneurs; il y en a pourtant, et les monastères t'en montreraient par milliers. Or je dis que cette jeune fille est de la trempe de ceux-là. Elle a pour la parure, pour l'éclat mondain une indifférence qui touche de près au mépris. Si tu l'as vue , tu as pu remarquer que sa mise est des plus simples , qu'elle dédaigne les vains ornements, quoique la fortune de son père soit grande et qu'il ne refuse rien à ses désirs. Bien plus, les bijoux qu'elle a hérités de sa mère, ceux que son père ou ses prétendants ont pu lui donner, ont été vendus par elle, et le prix en a été distribué

aux pauvres. Tu vois donc que, pour gagner son cœur, il faut d'autres attraits que ceux de la richesse.

— Saphiz en a d'autres. Son caractère est aussi aimable qu'élevé; il a de l'intelligence et de la modestie, des connaissances variées et une grande douceur de mœurs. D'autre part, sa bravoure est bien connue : les fils de Mahomet te diraient combien de fois il a signale sa valeur contre eux. La Tartane n'aura jamais eu un roi pareil, si sa destinée lui permet de monter sur le trône.

— J'admettrai tout ce que tu dis, bien qfte je me défie des exagérations de la tendresse. A supposer donc qu'à l'éclat de la fortune et du rang ton jeune prince ajoute les vertus et le mérite personnel, ta cause ne serait point encore gagnée. Des vues plus hautes peuvent guider Iréna dans le choix d'un époux. Et ce que j'avance n'est point une vaine supposition. Moi-même, moi qui te parle, j'ai été chargé de lui exprimer les vœux d'un noble chevalier, et j'ai quelque espoir que ma démarche n'a point été inutile. Et si tu veux en savoir la raison, je vais te la dire : c'est que le motif de cette union serait plus haut, plus élevé que tous ceux que tu mentionnais tout à l'heure.

— Quoi! plus que la richesse? plus que l'or, l'argent, les diamants, la pourpre?

— Oui.

Plus que l'éclat du rang? plus que la puissance? plus que le trône ?

— Oui.

— Plus que le mérite personnel ? plus que la beauté? l'élégance? la majesté? la grâce? plus même que la bravoure à toute épreuve ?

— Oui encore.

— Plus que la vertu , ce premier des biens ? plus que la , douceur, la modestie, la bienfaisance?

— Oui, oui, toujours.

— Nomme - moi donc alors ce bien au-dessus de tous les biens, ce trésor préférable à tous les trésors.

— La charité, cette vertu qu'ils appellent la plus grande des vertus , qu'ils croient descendue du ciel par leur Dieu incarne, et qui doit seule subsister dans l'éternel séjour qu'ils attendent.

— C'est une grande chose que tu me nommes là. Mais dismoi donc comment cette vierge peut être dirigée par la charité dans le choix d'un époux ?

— Tu sais déjà peut-être que Léona, la ville cruelle, est déchirée par des factions; que des mains fratricides se sont armées les unes contre les autres? Oui, tu le sais, puisque je t'ai dit la part que j'ai prise à ces débats. Eh bien ! tu sauras de plus que le père d'Iréna est le chef du parti populaire, qu'il est l'àme de l'opposition à l'autorité des prêtres, et que la haine, la haine terrible a envahi son cœur : il en veut à mort à l'un des chefs du parti opposé, qui lui a tué son fils. Or ce meurtrier a lui-même un fils, qui n'est pas loin de ressembler au portrait que tu traces de ton élève. Et c'est ce jeune et aimable chevalier qui demande la main de la fille de l'ennemi de son père. Comprends-tu maintenant ? L'inimitié des pères s'éteindrait dans l'afTection des enfants; une alliance scellerait la réconciliation des deux familles, et par suite celle des deux camps; peut-être la paix universelle serait-elle le fruit de ceti heureux mariage. "Voilà comment la charité l'emporterait surj toute autre considération et sauverait, par une jeune fille, toute une grande cité.

Nadab, le front penché, écoutait cet exposé avec recueillement. Evidemment de graves pensées occupaient son esprit.

— Ce motif est noble, reprit-il enfin; je me plais à le reconnaître. J'ai vu Saphiz lui-même s'interposer ainsi entre deux partis ennemis, et les réconcilier par la douceur de sort éloquence. Jamais il ne me parut plus gi'and que dans cette occasion. L'homme alors est comme l'envoyé de la Divinité

— Hb —

<ïui a fait tous les hommes frères. Mais dis-moi : ta proposition a-t-elle été accueillie ? La vierge a-t-elle souri à l'expression 4e ces vœux ?

— Sa modestie le lui défendait, Nadab : car cette aimable enfant ne se croit digne que de mépris. Non, elle n'a point souri , elle n'a point froncé le sourcil; sa douce figure a conservé son inaltérable sérénité.

— Comment sais-lu alors si le chevalier dont tu parles obtiendra sa main ?

— La grandeur même du but m'en répond. 11 est difficile, il est impossible que cette âme pieuse ne cède pas à un motif aussi élevé.

— Le ciel en décidera. En attendant sa parole n'est point engagée, et cela me suffit pour agir.

— Encore un mot, Nadab. Si la jeune fille n'a point répondu , c'est parce qu'elle est dans une situation particulière que je dois t'expliquer. Elle s'est engagée par vœu à ne point songer au mariage pendant un an, et à ne point permettre qu'on lui en parle.

— Que le Dieu de Jacob la bénisse ! Ce vœu n'est point illégitime , et il est écrit : Rendez au Seigneur les vœux que vous lui avez faits. Je le crois comme toi, Ooliab, elle réfléchira en son temps, à son heure, à la proposition que tu lui as faite; elle réfléchira aussi à la mienne. Il me suffit qu'elle n'ait point engjigé sa parole : autrement je ne me serais point permis de lui porter les propositions du prince. Ce que tu m'as dit de sa vertu ne fait que m'inspirer le désir de la voir appartenir à mon jeune maître.

— Voilà une chose étrange, Nadab : nous nous rencontrons à agir sur le même terrain. Tu coures sur mes brisées, comme moi sur les tiennes; à qui la victoire appartiendra-t-elle?

— A qui Jéhovah voudra la donner. Son doigt dirige tout avec sagesse; et que peuvent les desseins de l'homme contre lui?

' — Que le Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob ne nous prive point de notre appui ! s'écrièrent les deux vieux pauvres. Ou s'il est dans sa volonté de nous l'ôter, qu'il daigne l'accorder au plus digne ! Il n'est point d'époux trop beau , trop grand , trop riche pour la vierge amie des pauvres.

Nadab sortit alors , non sans avoir laissé dans la chaumière des preuves de sa générosité. Il eut ensuite une longue conférence avec l'Amer; nous ne pourrions que hasarder des conjectures sur ce qui en fut l'objet. Mais l'avenir se chargera peut-être de nous l'apprendre.

BEVE ORIENTAL.

n était bien vrai que le prince tarlare était éperdument épris d'Iréna de Ville. Au premier aspect de cette jeune Glle, il avait été frappé de sa beauté, et plus encore de sa modestie, au point de s'imaginer que quelque être surnaturel avait pris celte forme humaine pour communiquer avec les mortels. Mais ce sentiment n'était pas le seul qui s'agitât dans son cœur : il avait été aussi tellement impressionné des cérémonies du culte chrétien, surtout si charmé de la dignité et de la condescendance du Souverain Pontife, qui l'avait reçu dans une première audience, qu'un grand bouleversement s'était opéré dans son esprit, au point de vue religieux. Naturellement porté à la piété, intelligent, aimant, sensible, Saphiz avait encore puisé dans son éducation des connaissances particulières sur la religion , qui ne contribuèrent pas peu à développer son penchant à l'ascétisme. En effet Nadab lui avait mis en main les Livres Sacrés, lui en avait appris la langue , lui avait expliqué les vérités qu'ils contiennent; et bien que le maître n'eût d'autre vue que d'exposer la loi mosaïque, cependant les dogmes de l'unité de Dieu, de la chute originelle, de la promesse d'un Rédempteur; les élans de piété, les sublimes inspirations, la morale si pure que renferment ces pages; le caractère même de leur poésie, si empreinte de la couleur orientale : tout avait laissé son impression dans cette intelligence lucide, servie par un cœur droit. Il était tout simple que ces notions reçussent comme leur complément dans le spectacle

qui se déroulait maintenant sous les yeux du jeune prince. Les ^'^ prophéties contenues dans l'ancien Testament, les figures qui annonçaient Jésus-Christ, tous ces rites symboliques qu'on lui avait représentés comme ne devant avoir leur signification que j dans la personne du Messie , lui paraissaient maintenant avoir leur terme. Il ne doutait plus que le peuple chrétien ne possédât réellement ce Libérateur promis au monde ; et il se demandait pourquoi son maître ne lui avait point révélé l'existence de ce peuple.

Telles étaient les pensées qui tourmentaient l'esprit de Sapbiz. Chaque jour ses doutes prenaient plus de gravité, ou plutôt tendaient à s'éclaircir. La coïncidence des signes de la loi antique avec les réalités de la loi nouvelle le frappait de plus en plus. Il ne pouvait s'imaginer que tant d'hommes, parmi lesquels des gens si éclairés et si vertueux, se fussent grossièrement trompés, en prenant des chimères pour des faits. La Providence, lui semblait-il, n'eût pas permis que la nation juive, dépositaire de la vérité, eût été dispersée aux quatre vents du ciel et privée de temple et de sacrifices , si quelque grande prévarication ne l'eût fait déchoir de son rang de peuple de Dieu, c'est-à-dire si elle n'eût véritablement, comme la chrétienne l'en accusait, mis à mort son propre Rédempteur. Dès lors la loi de ce peuple maudit n'existait plus; «lie n'avait plus de raison d'être; ou plutôt elle était absorbée dans la loi nouvelle, comme l'imparfait dans le parfait, comme le moins dans le plus, comme la prophétie dans l'accomplissement.

Le lecteur ne manquera pas de supposer qu'un rapport dut vite s'établir, dans l'esprit du jeune Tartare, entre les deux affections qui naissaient simultanément dans son cœur. L'image d'Iréna se reliait pour lui à la pensée chrétienne ; cette belle enfant était, à ses yeux, comme l'incarnation, comme le type vivant du nouveau culte qui l'attirait. Il sent qu'il ne pourra jamais l'obtenir, s'il reste dans les ténèbres de l'erreur; mais

pourtant son âme délicate répugne à l'idée d'acheter une fetnme au prix d'un changement de religion. Ces deux intérêts se rap- <)rochent pour lui, mais ne se confondent point; il sait qu'il iie pourra avoir Iréna s'il ne se fait catholique; mais il sent qu'il doit se faire catholique, quand même il n'aurait point iréna : les droits de la conscience avant tout.

On comprend quelle curiosité avide et inquiète une telle disposition d'esprit doit engendrer. Saphiz observe tout, remarque tout, étudie tout; les personnages marquants que le concile attire, appellent successivement ses regards; ii. veut savoir qui ils sont, quel rôle ils jouent dans l'Eglise; il visite les temples, il parcourt les monastères ; les monastères surtout excitent son étonnement; ces figures pâles, ce régime austère, cette clôture sévère lui révèlent un côté de la vertu jusque-là inconnue pour lui. De quel regard surpris et scrutateur il analyse l'intérieur de ces sombres solitudes ! Avec quel intérêt il s'informe des règles ! Avec quelle avidité il écoute ces moines ! C'est tout un monde nouveau qui s'ouvre à ses yeux; c'est un horizon à la fois agréable et triste, attrayant et repoussant; c'est le champ clos oîi la nature se débat avec la grâce, où se livre le terrible combat de l'esprit contre la chair : ce duel incessant, qui est l'explication de tout ici-bas.

Or entre ces faces amaigries par le jeûne, transformées par la prière, nous n'aurons pas de peine à faire croire que celle de Bonarenture avait surtout attiré l'attention de Saphiz. Celui que l'Eglise a appelé le Docteur séraphique, celui dont les écrits respirent une piété si tendre, ne pouvait manquer d'offrir ce type transfiguré, cette transparence de teint, cette physionomie céleste qui sont comme les rayons de la flamme d'amour. Je ne sais quoi de mystérieux s'attacha immédiatement pour le jeune étranger à ce pieux solitaire; où il lui semblait voir une nature supérieure à la nôtre. Un attrait particulier lui faisait goûter sa vue et sa présence : il aurait beaucoup désire vivre en sa société, converser avec lui ; mais

il s'en sentait indigne, et se contentait de chercher à le voir le plus possible. Il n'était pas rare d'apercevoir Saphiz prosterné dans un coin de l'église des Cordeliers, et contemplant d'un œil avide l'illustre religieux adonné à la contemplation. Ce seul aspect réjouissait, consolait le pauvre jeune homme, et en même temps l'attristait : car toujours il sortait de ce spectacle l'àme troublée et le cœur chagrin. Mais comme ce charme était puissant ! Quelle éloquente prédication que l'aspect du docteur séraphique, immobile, radieux, la bouche souriante, le regard perdu dans les profondeurs de la Divinité

C'était là aussi qu'Iréna cherchait ses joies les plus pures. Il était bien rare qu'elle n'assistât point à la messe de frère Bonaventure. Elle aussi s'imbibait, pour ainsi dire, de ce doux spectacle ; elle lisait dans ce miroir divin les secrètes opérations de la grâce; elle tâchait d'admirer la puissance qui transformait si visiblement le grand serviteur de Dieu. Toujours elle attendait l'entretien qu'on lui avait promis; elle s'étonnait et s'attristait de ces longs retards : c'était là ( un secret instinct le lui disait) qu'elle trouverait la solution de ses doutes, le trait de lumière dont elle avait besoin. Hélas ! ses embarras ne faisaient que croître ; chaque jour elle voyait l'âme de son père résister à la voix de la charité, et s'affermir dans ses sentiments de haine. Hier encore, à propos du plus mince incident, il exhalait sa colère contre le meurtrier de son fils : protestant et jurant que cette haine le suivrait au tombeau : sur quoi la pauvre enfant avait pleuré , en renouvelant encore à Dieu le sacrifice d'elle-même, déclarant qu'elle était prête à tout vouloir, à tout souffrir, pour arracher ce père infortuné à son triste état.

Souvent elle montait à Notre-Dame de Fourvières, pour confier ses peines à sa Mère. Mais elle avait beau lever les yeux vers la Consolatrice des affligés, il n'en descendait ni consolation ni lumière ; on eût dit que le cœur de Marie était insensible à sa peine. Il arrive ainsi que la plus tendre des mères

parait sourde à nos cris, afin d'exercer notre patience et d'entretenir notre ferveur. Iréna le sentait et se résignait; elle savait bien qu'à la fin ce cœur maternel se laisserait fléchir. Il lui sembla même un jour que la sainte Vierge lui indiquant du doigt frère Bonaventure, disait : — Celui-là sera pour toi l'interprète de la volonté de mon Fils. — Etait-ce un jeu de son imagination ? était-ce une vision réelle ? Iréna n'eût osé le décider; mais cette impression lui était restée comme un point d'appui , et elle hâtait de ses vœux le moment où elle pourrait consulter ce messager du ciel.

Un soir qu'elle était montée à Fourvières de l'hospice des Rétrécis, elle trouva le chœur de la chapelle rempli de monde et l'autel de la Vierge illuminé. Un grand nombre de prélats, d'abbés et de moines étaient agenouillés autour de l'image miraculeuse de Marie. Au milieu d'eux, prosterné à terre, était l'évoque d'Albano ; il récitait un verset de ce beau livre qu'il nous a laissé sous le nom de Psautier de Marie, et les assistants reprenaient le verset suivant. C'était ainsi un hymne à deux chœurs à l'honneur de la Reine des anges et des hommes, à l'effet d'obtenir sa protection spéciale pour le concile qui allait s'ouvrir, surtout pour la grande question qui devait s'y agiter : la réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise latine.

Le saisissement de la jeune fille fut grand. Elle aussi se prosterna le front contre terre pour unir sa voix à ces voix ferventes. Sa piété désirait vivement le succès de la grande œuvre qu'on méditait. Quand elle s'engageait par vœu à vivre dans la retraite jusqu'à la fin du concile , son intention était double : obtenir le salut de son père et la réunion des Eglises. ' Ces deux objets lui étaient également chers; pour l'un ou l'autre, elle se fût volontiers sacrifiée tout entière, à plus forte raison pour les deux. Mais combien elle se sentait petite! Que la victime était faible, en comparaison du but à atteindre! Cependant elle espérait que son humble prière, mêlée à ces prières ardentes, ne serait point désagréable à Dieu; qu'elle

passerait comme une étincelle perdue dans un grand foyer.

Mais dans un angle obscur de la chapelle priait aussi une autre voix. D'abord fixée sur la figure du solitaire, la vue de Saphiz s'était bientôt reportée sur celle d'iréna. 11 la voyait, elle ne le voyait pas. Le rêve qu'il avait formé revint alors caresser son imagination; plus que jamais il crut entendre une voix intérieure lui dire : — Voilà celle que le ciel te destine; efforce- toi de la mériter. — Et relevant ses yeux vers la Mère des chrétiens, vers celle qu'il n'ose encore, mais qu'il espère bientôt appeler aussi sa mère, il la prie tout bas, tout bas, de lui donner cette vierge, sa fidèle image sur la terre. U ne sait comment : mais il lui semble que Marie n'est pas insensible à sa prière. Dans une atmosphère de gloire, il voit cette Reine incomparable recueillir les hommages des saints «t les vœux des mortels; quoique absorbée dans les splendeurs divines, elle est pourtant attentive à ce qui se passe ici-bas; les douceurs de la vue de Dieu ne l'empêchent point de prêter l'oreille aux cris des exilés et de présenter leurs requêtes à son Fils. Oh ! qu'elle est grande ! oh ! qu'elle est belle, cette Mère du Rédempteur ! que de majesté dans sa personne ! que de douceur dans son regard ! quelle dignité, et en même temps quelle tendresse, dans ce geste maternel par lequel elle étend les bras, comme pour embrasser le monde entier !

Oui, l'âme du jeune Tartare s'épanouit devant ce spectacle; il se sent pressé de se jeter, lui aussi, dans les bras de Marie. La ferveur qui anime ce groupe pieux semble passer dans son sein ; il mêle sa voix aux voix qui célèbrent Marie. Puis bientôt ses yeux se rabattent sur la terre, sur cette autre image qu'il trouve si ressemblante à la première. Tout un avenir s'ouvre devant lui; mais une teinte religieuse le colore. Il s'imagine qu'il est chrétien, qu'il devient roi, et que la jeune vierge partage le trône avec lui. Il fait asseoir la croix sur ce même trône, comme ce premier empereur chrétien dont il a récemment entendu l'histoire. Tout le peuple tartare est

appelé à la connaissance de la vérité ; il devient lui-même prédicateur et apôtre ; chacun se convertit à sa voix ; sa femme donne à tous l'exemple d'une vie parfaite, et de la majesté unie à la douceur; partout des temples s'élèvent et, dans chaque temple , un autel à Marie ; l'empire enfin appartient tout entier à Jésus-Christ et à sa Mère, et l'Eglise compte un grand nombre d'enfants de plus.

Tel est le rêve que forme Saphiz; ces douces images se succèdent dans sa tète ; elles semblent s'enchaîner par des nœuds indissolubles. Il ne sait plus si c'est un songe ou une -prière, une supposition ou un espoir. 11 est des points où l'imagination ne se distingue plus de la raison , et où la réalité touche à la fantaisie.

XXXHI.

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