MESSAGE TARTARE
Le lendemain de ce jour Pierre de Ville conversait avec sa fille, suivant son habitude de chaque soir.
— Enfin, ma petite, la question va se décider.
— Parlez-vous du concile, mon père? Je sais qu'il va commencer.
— Non, ma fille, mais d'une question qui me tient singulièrement en agitation : je veux dire les affaires de la ville. Le Pape et le roi ont suffisamment examiné, pesé, délibéré, chacun par devers soi. Le corps de la ville est prévenu que demain il sera reçu chez le roi, et après-demain chez le Souverain Pontife. Tu le vois donc : tout tend à une solution prompte et définitive.
— Dieu soit loué ! nous aurons enfin la paix. Il ne sera plus permis alors d'en appeler de ces deux décisions; j'espère bien que personne ne sera assez osé pour cela.
— Je sais d'avance quelle sera l'opinion du roi. Les longues explications que je lui ai données ont éclairé sa conscience j il nous favorisera, cela est indubitable. Quant au Pontife, je doute un peu. Ces chanoines sont si habiles! ce prévôt si rusé! cet obéancier si éloquent !
— Dans tous les cas, mon père, vous vous soumettrez; c'est chose convenue : vous accepterez la décision du Saint-Père, comme venant de Dieu même.
— Nous verrons, nous verrons, répondit de Ville en hochant la tète. J'accepterais volontiers la sentence du Pape bien in-
formé et non prévenu. Mais tu sens que tous ces chanoines et officiers ecclésiastiques n'ont pas manqué de lui présenter les choses à leur façon. On m'assure même que les chauds partisans du chapitre ont circonvenu Sa Sainteté de leurs doléances verbales et écrites. Jonas me dit qu'il a vu sortir du cloître Varey lui-même. Je n'en doute pas : ce misérable est assez hardi pour cela. A-t-il dit au Pape qu'il a assassiné mon fils? Je gagerais bien que non.
— AUons, mon père; laissez là ce malheureux souvenir. Il faudra bien que tout rentre en paix; le Pape, qui ne s'en ira certainement pas d'ici sans avoir réconcilié l'Eglise grecque avec l'Eglise latine , aurait-il la douleur de laisser encore des germes de discorde dans sa chère cité de Lyon ?
— J'ai connu le pieux chanoine Thébalde, et j'ai songé plus d'une fois que s'il ne nous eût pas quittés, tant de malheurs n'auraient pas fondu sur nous. J'aurais peut-être encore mon fils... Mais ces regrets sont inutiles.
— Et même dangereux, mon père. La simple raison, à défaut de la foi, nous dit que quand les événements sont passés, et par conséquent irréparables, le plus sage est d'en prendre son parti et de se résigner à la volonté de Dieu.
— Oui , la raison , la foi disent cela , et je le dis avec elles. Mais si tu savais ce que ces sacrifices coûtent ! On rame quinze jours, un mois, contre ce torrent amer... puis, tout à coup, dans une heure, dans un instant, on perd tout le terrain gagné, et on se retrouve dans le gouflre de sa misère .. J'ai aimé, j'ai estimé le chanoine Thébalde ; et sans les circonstances où je me trouve, peut-être serais-je allé lui présenter mes hommages sous son titre de Souverain Pontife. Mais...
— Vous aunez hien fait, mon père. Je suis convaincue que sa conversation vous aurait fait du bien.
— 11 était pacifique et doux, porté à la conciliation. Tu m'as ouï parler du procès qu'eut mon père avec Le Roux, et que je continuai moi-même contre les héritiers de ce marchand. Je
crois que l'affaire durerait encore, si le bon chanoine ne s en était mêlé. Mais la lucidité d'esprit qu'il apporta là dedans eût bientôt fait raison du labyrinthe de chicanes oii nous étions engagés. En un clin d'oeil il mit tout au net, et régla le différend à la satisfaction des deux parties. On a toujours regardé sa décision comme un chef-d'œuvre de bon sens et de logique.
— Sans aucun doute ce bon esprit ne l'a point quitté, et doit même avoir trouvé son complément dans la haute dignité dont il est revêtu. Aussi les affaires de la ville seront-elles réglées comme l'a été votre procès, et la paix générale terminera toutes les querelles publiques et privées.
— Nous verrons, nous verrons, répéta Pierre, avec ce même hochement de tête ambigu. Le chanoine Thébalde avait étudié notre procès tout bonnement, tout simplement, pièces en mains et sans prévention. Ici... c'est tout autre chose. Cent voix ont corné à ses oreilles; mille préjugés sont entrés dans son esprit; et tout Pape qu'il est, il aura bien de la peine à s'en défendre.
-— C'était une raison de plus pour vous d'aller le trouver, et de lui exposer vos raisons. Peut-être l'auriez-vous éclairé sur plus d'un point et préparé le jugement qu'il doit rendre.
— Il est trop tard. Varey a passé par là ; le prévôt, l'obéancier aussi : je m'étonnerais fort que la décision nous fût favorable. L'homme qui a tué le fils de son meilleur ami, ne respectera point la vérité. Bernardin aura sali de sa bave tous les points de l'affaire , n'en doute pas; nous serons condamnés par le Pape.
— Si vous êtes condamnés, mon père, c'est que votre cause n'aura pas été jugée bonne. Vous ne pouvez pas supposer que le Souverain Pontife se laisse aller à des préjugés , ou séduire par de faux raisonnements : ce serait lui faire bien peu d'honneur. Pour moi je suis persuadée qu'il n'est pas possible de trouver un juge plus impartial et plus éclairé.
— Nous verrons, nous verrons, répéta encore de Ville, de phis en plus préoccupé de l'idée que le Pape prendrait parti contre lui.
En ce moment le vieux Jonas annonça un visiteur, quin'étah autre que Miriaz. Il entrait solennellement, revêtu avec une certaine pompe et suivi d'un autre serviteur.
— Je rends grâces à Dieu , dit-il après avoir fait un profond salut au père et à la fille , de vous rencontrer tous les deux , afin de pouvoir d'un seul coup vous exprimer les sentiments du prince mon maître.
— Et moi , Miriaz , je suis enchanté de vous voir, répond Pierre de Ville. Voyons , soyez franc : vous manque-t-il quelque chose ? Je n'ai pas la prétention de faire oublier au prince ses palais et ses richesses; mais je serais trop heureux do ne pas lui faire trop regretter les splendeurs de sa patrie.
— Vous y avez réussi , Messire : le prince est charmé de la beauté des appartements que vous lui avez destinés , et en particulier de leur ameublement qui est vraiment magnifique. Il prie le Tout-Puissant de vous rendre en retour toutes sortes de grâces et de bénédictions.
— Le prince est bien bon. Je suis trop payé de savoir que cela lui fait plaisir. Maintenant, comment va-t-il? J'espérais le voir de temps en temps ; mais il paraît que les usages de son pays ne lui permettent pas de communiquer avec les étrangers.
— Rien ne doit inquiéter la colombe dans son nid, répondit Miriaz, en jetant à la dérobée un coup d'oeil sur Iréna. Saphiz a appris dès le berceau à respecter la demeure de l'innocence. Il sait que le Tout-Puissant voit de mauvais œil celui qui trouble la paix d'une âme pure.
— Mon cher Miriaz ( puisque c'est ainsi qu'on vous appelle) !e prince n'aurait troublé personne en venant nous voir, non pas comme il l'a fait une fois, en grande cérémonie et en costume royal ; mais bonnement et simplement, sans façon ni
éclat. Taurais été fort aise de causer avec lui des usages de son pays, des beautés du climat ou de toute autre chose. Mais je suppose volontiers qu'il est trop occupé de ses affaires. On remarque , du reste , qu'Q a l'esprit soucieux , au moins à en juger par la mine. On ne lui trouve plus cet airt)uvert, serein et gai qu'il avait au commencement. Probablement ses négociations avec le Pape ne tournent pas à son gré.
— Le cœur de l'homme est une mer pleine d'orages et rarement tranquille, répondit Miriaz. Les vents qui peuvent souffler sur lui sont plus nombreux que ceux qui soulèvent les flots de l'Océan.
— C'est la vérité , mon brave. Et je suis sûr que la position de prince, la richesse, la grandeur, la vertu même (car Saphiz a l'air vertueux ) ne garantissent pas ce jeune homme des peines de la vie. C'est une loi de la Providence, Miriaz, que chaque condition de la société ait sa part de douleurs et de soucis. K'ètes-vous pas de mon avis ?
— Soixante-dix ans de vie m'ont convaincu de cette vérité. Quand le chagrin semble ménager l'homme, ce n'est que pour mieux prendre son temps. Saphiz eut une enfance heureuse, une adolescence plus heureuse encore. Pas un nuage ne s'élevait sur son horizon ; la joie et le bonheur habitaient dans son âme ; la piété lui faisait goûter ses charmes ; il semblait être exempt des maux ijui affligent l'humanité. Je sais cela et je puis le jurer, moi qui l'ai élevé depuis le berceau.
— Cela fait votre éloge, Miriaz ; il n'y a pas de doute que c'est à vous , après Dieu , qu'il a dû ce bonheur.
— L'homme n'est qu'un vermisseau impur, répendit Miriaz en se frappant la poitrine d'un air de componction ; il ne peut rien s'attribuer de bon : car il est par lui-même néant et péché. S'il a plu au Très-Haut de se servir d'un vil instrument pour accomplir ses desseins , cet instruirent n'en est pas moins de l'argile et de la boue, et doit rest: i dans son néant. Et si quelque chose était propre à me temr dans cette humiliation
profonde , ce serait assurément la fragilité même de l'édifice que j'avais construit. Un coup de vent a suffi pour le renverser par la base.
— Si je vous comprends bien, Miriaz ( car nous ne sommes pas faits, nous autres, à votre style figuré), vous voulez dire que ce jeune homme que vous avez cherché à rendre heureux, ne l'est déjà plus autant. C'est possible ; mais il n'y a pas de quoi vous étonner. L'enfance , et même l'adolescence , n'ont pas encore l'expérience des choses d'ici-bas; elles se bercent dans une douce ignorance, ne voient en tout que le beau côté, rient, jouent, chantent, folâtrent, sans songer au lendemain. Voilà comment elles jouissent du bonheur ; mais , ainsi que vous le disiez tout à l'heure , le chagrin et le souci font le guet pour bien choisir leur moment, et souvent ils n'ont un peu attendu que pour mieux regagner le temps. 11 en a été ainsi pour moi ; jamais enfance plus heureuse , jamais adolescence plus riante ; et puis... et puis... Mais, comme le prétend ma fille, il est au moins inutile de revenu- sur le passé. Vous pleurez, je crois, Miriaz ? Avez-vous aussi quelque chagrin , par hasard ?
Des larmes coulaient en efîet sur les joues ridées du vieux serviteur.
— Ne me faites point, répondit-il, l'injure de croire que mon propre sort m'afflige. Les longues infortunes endurcissent l'homme contre sa destinée ; il finit par devenir insensible aux coups qui le frappent. Et pourtant je dois cet hommage à la vérité : je sens qu'ici ma sensibilité se retrouve tout entière, bien qu'il ne s'agisse pas de moi, mais de celui à qui j'appartiens, et qui est plus pour moi que moi-même.
A ces mots , le cœur de Miriaz se serra encore ; il leva les yeux au ciel, et des larmes plus abondantes en découlèrent. De Ville n'osait plus interrompre cette douleur silencieuse
— Et elle est d'autant plus profonde , reprit le serviteur, elle est d'autant plus vive , cette peine, que personne ne la partage avec moi. Sa mère seule aurait pu prier, pleurer, suppher.
et peut-être détourner le coup ; mais elle n'est plus : il y a cinq ans qu'elle a quitté la vie. L'Eternel lui a du moins épargné ce chagrin ; elle a pu jusqu'au dernier soupir reposer un regard de complaisance sur son fils ; tandis qu'elle eût dii, si elle avait vécu, l'en détourner avec horreur.
— Voilà bien des mystères, Miriaz. Mais le petit mot que TOUS venez de dire lève pour moi un coin du voile. Je pense que vous faites allusion au bruit qui court que Saphiz va se convertir. Je sais de science positive qu'il se rend dans les monastères et à des conférences secrètes avec les moines.
— Oh ! tant mieux ! s'écria Iréna, par un mouvement spontané de joie. J'ai bien prié le bon Dieu de lui ouvrir les yeux ; je suis enchantée d'apprendre que mes vœux sont exaucés. Qui sait ce qui pourra en résulter pour son peuple ?
Ces expressions naïves échappées à une piété animée par le zèle parurent désagréables au serviteur de Saphiz. On vit une rougeur inaccoutumée colorer ses joues ; on ne pouvait douter qu'il ne fit un violent effort pour se contenir.
— Ne parle point quand la colère ou l'amour te remplissent de leur feu, reprit-il : voilà ce que nous dit un antique proverbe. Je défendrai à ma langue de laisser sortir une parole amère. La- jeunesse est inexpérimentée et parle au hasard; la vieillesse doit mâcher sept fois chaque syllabe avant de l'énoncer. Ben-Red , approche et parle pour moi : tu sais ce que je suis chargé de dire, et tu connais la langue des Francs.
Le domestique à qui cet ordre s'adressait, s'avança alors, tira un écrin de dessous son vêtement, l'ouvrit et faisant voir les bijoux qu'il contenait :
— Voilà , dit-il , les présents que mon maître , le noble Sur- Ber-Khana-Saphiz, le très-puissant et très-haut, le meilleur et le plus sage des hommes, le fils bien-aimé du Tout-Puissant, l'égal du soleil, le rival de la lune, envoie à l'astre brillant et doux , à la perle des vierges, à la plus sublime des beautés, à la plus aimable des roses, au plus éclatant des lis, à l'étoile
qui brille sur la cite magnifique de Léona. Qu'elle daigne les contempler de son regard plus pur que l'aurore, et la recevoir de sa main cent fois bénie.
Après ces phrases emphatiques , accompagnées de gestes non moins pompeux, le Tartare se prosterna devant Ircna, et toucha la terre de son front. On devine quel était l'embarras de celle-ci. Rouge comme un corail, elle ne savait que dire ni que penser.
— Relevez-vous , mon garçon , dit de Ville qui voulait venir en aide à sa fille. Ces formalités solennelles peuvent être en usage dans les pays que vous habitez ; mais parmi nous elles ne sont point reçues. Nous ne nous prosternons que devant Dieu, et ma fille est une simple mortelle. Voyons donc, Miriaz, quel est le sens de ce présent ? Expliquez-nous un peu pourquoi le prince s'avise de nous envoyer ces bijoux ?
— Le cœur de mon maître est sensible au bienfait. Il s'efforce d'imiter le Tout-Puissant qui rend toujours le décuple pour ce qu'on lui donne. Prenez, Mcssire, ces objets, sans craindre d'appauvrir celui qui les offre. Dans la maison de Saphiz , les pierres précieuses abondent. Il a pensé que votre fille pourrait relever ses attraits naturels par ces ornements empruntés. Que si elle dédaigne ces vaines parures ( elle a cette réputation , et je l'en loue ) , nous n'ignorons pas qu'elle peut tirer parti d'un bijou pour le soulagement des pauvres. Que le Tout-Puissant l'inspire ! Les dons de mon maître sont comme ceux de Dieu lui-même, sans repentir. Que la vierge dispose de tout selon son bon plaisir ! Elle pourra du reste trouver, ici même,... la pensée du prince : la colombe a l'œil perçant... Que le Tout-Puissant veille sur cette maison et en écarte les malheurs !
Ces phrases achevées du ton solennel que nous avons déjà signalé , Miriaz et son suivant firent une profonde révérence et se retirèrent : laissant de ViUe et sa fille dans une surprise qui tenait de la stupéfaction.
— Tu en conviendras , fillette , voici qui est original et bilarre au possible. J'appelle cela une prodigalité orientale... "Voilà des pierres précieuses pour orner une cour tout entière... En vérité les bijoux ne te manqueront pas. Pour peu que cela continue, chacun se croira obligé d'envoyer des perles et des diamants à Iréna... Te voilà émue, ce me semble, et toute prête à pleurer.
— Oui, mon père, je pleurerais volontiers, et de joie; non pas de voù" ces bijoux, quelque beaux, quelque admirables qu'ils soient ; mais de songer que ce jeune prince va se faire chrétien. La première fois que je l'ai vu, en remarquant sa douceur et son amabilité , je me disais : — Quel dommage que cette âme appartienne au démon ! — Je ne vous dissimule pas que dès lors je fis des vœux pour que la grâce l'éclairàt ; il me semblait que sa conversion serait le principe d'un grand nombre d'autres ; que puisqu'il doit s'asseoir un jour sur le trône , il deviendrait pour ses peuples un nouveau Constantin ; et déjà je voyais une foule innombrable de nouveaux enfants venir consoler l'Eglise dans ses douleurs. C'est ce que j'ai pris la liberté d'exposer à notre bonne Mère, Notre-Dame de Fourvières. Et quand j'ai vu moi-même ce pauvre jeune homme prier avec tant de dévotion aux Cordeliers , ma compassion pour lui a encore augmenté. Oh ! béni soit le ciel , si mon désir se trouve accomph. Et de qui savez-vous, mon père, que Saphiz songe à faire cette démarche ?
— Du frère Hilarius lui-même , qui m'a attesté que Saphiz a eu plusieurs entretiens avec frère Bonaventure.
— Plus de doute alors, s'écria Iréna. S'il a conversé avec frère Bonaventure , certainement il a dii en sortir chrétien. On ne saurait se trouver en rapport avec un si grand saint sans sentir quelque chose de divin passer en soi. Mon père... mon père... est-ce que nous ne verrons pas cet ami de Dieu? N'irezvous pas aussi converser avec l'illustre évêque d'Albano? Je sais bien qu'il est accablé d'ouvrage; mais encore pourrait-il
trouver un moment à vous donner. Le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes le brûle.
— Je ne me lasse pas d'admirer ces pierres, dit de "Ville, dans le but évident de changer le tour de la conversation, qui commençait à toucher l'endroit sensible. Celles de Godefroi étaient assurément bien belles ; mais je doute si celles-ci ne le sont pas encore davantage. Elles sont aussi agencées d'une façon originale, vraiment remarquable ; et sous ce rapport je ne sais lesquelles je préférerais : goût de Sarrasin , goût de Tartare : c'est à peu près la môme chose. Laquelle de ces deux manières te plairait davantage, petite?
— Je n'en sais rien. Vous me permettrez de ne pas me prononcer : car j'en .serais certainement fort embarrassée.
— Je devine l'intention de ce Saphiz. D'abord il veut te témoigner sa reconnaissance pour l'hospitalité que tu lui donnes, à lui et à sa suite ; car il ne cesse de vanter le bon goût des appartements que tu lui as préparés , et même la qualité des aliments que tu lui fais servir. On dit qu'il préfère ta cuisine à celle de son palais. C'est bien heureux que tu sois tombée si juste. Ensuite, ma fille, comme il sait que tu dois figurer dans le mystère qui va se représenter, et que tu y joues le rôle d'une reine d'Orient , il veut que tu paraisses véritablement ornée à l'orientale. On dit même ( mais je ne voudrais pas l'assurer ) qu'il a dessein de se montrer sur la scène. Il est certain que nul ne jouerait mieux que lui le personnage d'un écuyer de la reine de Saba ; personne en tout cas ne déploierait une magnificence plus semblable à celle qu'ont dû étaler les suivants de cette princesse. Ne te semble-t-il pas que cela serait convenable ?
— Je crois, mon père, que ce sont là de bien petites questions à côté de celle qui me réjouit le cœur. Ce jeune prince se fait chrétien ; il embrasse généreusement la vérité des qu'elle lui apparaît ; il portera le flambeau de la foi dans son pays ; peut-être toute la nation tartare se convertira ; le nom de Dieu
sera sanctifié , son règne arrivera , sa volonté s'accomplira , voilà le bien, voilà la gloire, voilà le triomphe ; le reste n'est rien.
— En attendant, petite, ceci est fort joli et je serais charmé de te le voir essayer. Me refuseras -tu cette satisfaction ?
— Non, bon père; elle est innocente, et votre fille désire toujours vous faire plaisir.
Comme elle tirait un collier de l'écrin, elle vit un billet suspendu à l'extrémité. Elle lut :
« Don du prince Saphiz à la Vierge de Fourviéres. Qu'une vierge le suspende de sa part à la statue de Marie. »
— Pour celui-ci, mon père, dit Iréna, vous me dispenserez de l'essayer. 11 est destiné à une fin plus haute qu'à orner une chétive créature. Dieu ! que ces diamants sont beaux ! avec quel art ils sont enchâssés ! comme ils sont brillants !
— Je ne sais si je me trompe : mais il me semble que tu ne les admires tant que parce que tu sais qu'ils ne sont pas pour toi.
— Certainement, mon père, ils seront bien mieux placés au cou de Notre-Dame de Fourviéres qu'au mien. C'est vraiment un cadeau digne de notre Mère. Je suis ravie que Saphiz ait d'abord songé à la Reine des anges. D'autant plus que cela me prouve évidemment que son intention est de se faire chrétien. C'est sans doute là le billet que son vieux serviteur nous avait annoncé.
— Passons donc aux autres. Hé ! hé ! ne vois-tu pas encore un petit bout de parchemin ? Il me semble qu'il y a là-dessus | quelques mots d'écrits.
Iréna lut, rougit, laissa tomber le billet, couvrit sa figure de ses deux mains et resta longtemps sans rien dire.
— Eh bien ! eh bien ! qu'y a-t-il donc ? Voilà qui est drôle, Iréna. Pourquoi ne lis-tu pas aussi celui-ci ?
La jeune fille émue, agitée, se leva et se retira daps s^n cabinet.
— Voici du nouveau, se dit Pierre de Ville, en prenant le billet et en le lisant.
Mais peu s'en fallut qu'il ne fût lui-même aussi étonné que sa ûUe. Le sentiment qui l'agitait était assez fort pour l'obliger à se lever et à marcher à gtands pas dans l'appartement, à la manière d'un homme qui a besoin de remuer vivement son corps pour soulager son âme. Cependant il n'y avait rien de triste dans cette émotion ; car la physionomie de Pierre de Ville resplendissait d'une joie inaccoutumée.
— Allons ! allons ! se dit-il à la Gn , c'est une déclaration d'amour. Je ne me serais guères douté , quand j'offrais l'hospitalité à ce Tartare, que les choses dussent prendre cette tournure. En vérité notre Iréna n'aura que l'embarras du choix. Tout compte fait, en voici déjà trois, et ce n'est peutêtre pas fini. Princesse! reine! hum ! voilà qui sonne terriblement. Commander à quelques millions d'hommes ! S'asseoir sur un trône ! c'est flatteur. Et si ces honneurs font peu d'impression sur elle, le plaisir d'étendre le règne de Dieu, comme elle dit, de travailler à la conversion de tout un empire : voilà assurément de quoi tenter son zèle. Elle y réfléchira, j'en suis sûr. Mais c'est étrange, la situation où elle s'est placée. Véritablement, on n'a jamais rien vu de pareil au monde. La voilà courtisée, demandée, pressée,' et hors d'état de répondre un mot, un seul mot à tous ces aspirants. Elle est forcée de rester bouche close, et de les renvoyer à... à quand? Personne n'en sait rien. Oui, je dis que c'est étrange, incroyable, unique. Cependant cette incertitude ne peut pas durer. Je crois que je ferais bien d'aller trouver le Saint-Père, et de le prier de la délier de son vœu. Mais voudra-t-elle ? Si douce , si souple et si obéissante en toute autre chose , elle est de fer et d'airain en tout ce qui tient à la conscience. Sa mère, sa mère toute faite ! Pauvre femme, quelle joie eût été la
tienne, si tu avais pu voir celte belle enfaiit et compter ses triomphes ! Reine ! reine des Tai^tares ! c'est prodigieux, c'est merveilleux, c'est incroyatile ! Comment cela finira-l-il ? comment se dccidera-t-el!e ! Je suis presque aussi pressé de le savoir que ces pau\Tes prétendants eux-mêmes.