‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 30 sur 40 · INTERVENTION D'UN PAPE · texte numérisé non relu

INTERVENTION D'UN PAPE

Nous avons dit que Grégoire X avait devancé l'époque de Fouverture du concile, afin de travailler à rétablir la paix à Lyon. Depuis son arrivée, il n'avait cessé de s'occuper de ce grand objet. Indépendamment de cette question gàiérale, il se prêtait volontiers à pacifier les diflerends entre particuliers. Les bons souvenirs qu'il avait laissés dans la ville se réveillaient de tous côtés ; chacun oubliait le Pape pour ne plus se souvenir que du chanoine Thébalde. Les nombreuses familles avec lesquelles il avait eu des rapports , s'empressaient de les renouer : et lui , avec une bonté toute paternelle , accueillait ces vieilles connaissances, s'informait de leurs familles, écoutait tous les détails qu'on se plaisait à lui donner. A le voir ainei parcourir le passé avec une mémoire si précise , qui aurait pu deviner qu'il portait la sollicitude de toutes les églises? On ne saurait dire combien de querelles il apaisa de la sorte, combien d'ennemis il réconcilia, que de bons avis il donna ! Sa vaste tête et son excellent cœur suffisaient à tout.

Robert de Varey avait aussi tourné ses vues de ce côté là. L'idée lui était venue que, le Pape montrant tant de zèle pour la paix, il ne saurait manquer de s'intéresser à un événement qui pouvait tant y contribuer; qu'il ne refuserait point conséquemment d'influencer cette jeune fille ; et qu'elle , si pieuse , si dévouée à l'autorité , ferait aussitôt céder toutes ces répugnances , au moins ses scrupules, devant la majesté du Pontife. Oui, il tressaillit la première fois que cette pensée traversa son esprit.

n forma donc le projet d'aller lui-même trouver Grégoire X. Tout petit enfant , il avait vu le chanoine Thébalde ; il avait reçu ses caresses plus d'une fois, un jour surtout qu'il était chez son oncle le chanoine de Varey, lorsque Thébalde y vint. Peut-être en rappelant cet incident au Saint-Père réveillera-t-il ses souvenirs. Vingt fois donc il prend la résolution de se rendre au cloître Saint-Jean, et de lui demander une audience. Mais bientôt la honte le saisit ; il se demande comment il s'y prendra, comment il entrera en matière, quelle figure il fera? De quoi aura-t-il l'air, sinon d'un écervelé? Est-il convenable d'aller occuper un Pape d'amourettes ? Le Saint-Père n'a-t-il pas autre chose à faire qu'à écouter les raisons d'un amant désappointé? Cette grande question de la pacification générale peut -elle raisonnablement se rattacher à un nœud aussi mince ? Ne disparaîtra-t-elle pas aux yeux du Pontife , pour ne plus laisser voir que le désespoir d'un fou ?

Poser ces questions, c'était les résoudre; il ne restait à Robert que la honte de s'y être arrêté. Et cependant il tenait à son idée de faire intervenir le Souverain Pontife; d'autant plus que sa sœur, devenue sa confidente, la goûtait beaucoup. En effet, Mechtilde de plus en plus éprise de l'écuyer du roi, avait imaginé que le mariage de son frère avec Iréna de Ville lui laisserait le champ libre. L'amour l'emportait ainsi chez elle sur l'orgueil ; elle ne rougissait plus d'avoir la fille de Lutou pour belle-sœur, dès qu'elle espérait avoir Godefroi de la Mure pour époux. Avec la facilité d'illusion qui est le propre de la passion , elle avait donc bâti tout un édifice de calculs et de raisonnements dans lequel nous n'avons garde d'entrer. Nous nous contentons de dire que son but , en renonçant à jouer un rôle dans le mystère, avait été précisément d'éviter une comparaison avec Iréna : comparaison dont elle sentait secrètement qu'elle ne serait point sortie avec avantage. Car l' amourpropre a beau se flatter ; il est parfois forcé de se faire certains aveux pénibles. En second lieu, elle comptait un peu

sur le bruit que causerait cet incident : moyen comme un autre d'attirer l'attention du public, et en particulier celle de l'homme dont elle convoitait les hommages.

Ce fut donc elle qui entra le plus avant dans l'idée de recourir au Pape, pour influencer Iréna. Alors que son frère abattu désespérait de réaliser ce projet, elle le soutenait, elle l'encourageait, avec une chaleur et un zèle dont il était loin de deviner la cause. Voyant qu'il ne pouvait se décider à se présenter lui-même , elle se mit en tète de le remplacer. Déjà elle avait préparé tout un discours dont elle admirait elle-même la solidité et l'éloquence, quand elle apprit que le Pape ne recevait point les femmes, ou ne les recevait qu'en présence de quelqu'un de ses officiers. Elle songea alors à son père.

— La liberté que tu n'as pas, disait-elle à Robert, notre père l'aura. C'est à lui, soutien du parti ecclésiastique, défenseur du droit, frère d'un chanoine martyr de la bonne cause : c'est à lui qu'il convient plus particulièrement de parler de réconciliation. Il a connu le chanoine Thcbalde ; il pourra au besoin se couvrir de la protection du prévôt de Saint-Jean et de l'obéancier de Saint-Just : peut-être même l'accompagneront-ils chez le Saint-Père et plaideront-ils sa cause. Car s'ils aiment peu Pierre Lutou, ils le redoutent, ils le regardent comme l'âme du parti adverse ; trop heureux seront-ils de le désarmer par ce moyen. Oui, frère , tout ton espoir est là. Je ne connais pas Iréna ( il y a dix ans que je ne l'ai vue ) ; mais si je crois ce que l'on en dit, ce que tu me dis toi-même, il n'y a pas le moindre doute qu'elle cédera à la moindre volonté, au plus simple désir du Souverain Pontife. Et d'autre part, je n'hésite pas à dire que, dans le vif désir qu'a Grégoire X de terminer nos longues querelles, il pourra bien approuver le moyen proposé.

Mechtilde n'eut point de peine à décider son père à la démarche projetée. Au fond Bernardin de Varey eût été enchanté de se réconcilier avec de Ville, qu'il ne haïssait point du reste,

mais aux provocations duquel il avait trop souvent réponJu- Le moyen de se contenir devant des paroles piquantes , des allusions sanglantes, des reproches amers et sans cesse répétés ! Presque toujours de Varey se repentait de n'avoir pas laissé le torrent couler librement ; cent fois il en avait formé la résolution : mais après un quart d'heure d'efforts et de luttes contre lui-même, il finissait ordinairement par succomber; et le duel de paroles devenait alors terrible. Toutefois si \x haine de Pierre de Ville s'en augmentait, il n'en était pas de même de son adversaire : à peine sorti de la bataille. Bernardin laissait tomber son émotion et se reprochait sa vivacité.

Le saint Pontife l'accueillit avec sa bonté accoutumée, le reconnut même et l'embrassa avec la tendresse d'un vieil ami. Bernardin entra dans le plus grand détail sur les malheureuses dissensions qui déchiraient la ville, et expliqua le rôle qu'il y avait joué. Le Pape l'approuva sur certains points, le blâma sur d'autres , avec la douce autorité qui convient au Père de tous les fidèles. De Varey accepta ces reproches avec toute la soumission d'un fils dévoué.

— Si j'ai péché par excès de zèle, Saint-Père, dit-il, je n'ai point été jusqu'ici sans m'en repentir. Surtout rien n'égale le désir que j'ai de mettre un terme à ce misérable état de choses il n'est pas de sacrifice qui ne me fût agréable pour atteind celte fin. Il est un moyen même que j'ose proposer à Votre Sainteté, et qui me semble propre à hâter cette conclusion.

— Voyons, dit le Pontife. J'ai le plus grand désir de pacifier ma bonne ville de Lyon ; j'embrasserai certainement tous les moyens qui pourront m'y conduire.

— Votre Sainteté a connu la famille de Ville ?

— Parlez- vous de Georges Lutou , dit de Ville ? Je me sou« viens fort bien de lui. C'était un marchand enrichi honnêtement, et dont la réputation était bonne.

— Georges de Ville est mort, et c'est de son fils que je veux parler à Votre Sainteté. Pierre Lutou, dit de Ville, est en effet

fort riche , et n'a point démenti la réputation de son père sous le rapport de la probité. Mais il a pris une part trcs-activc à nos dissensions , et s'est rangé du côté des citoyens contre l'archevêché. Déjà si votre Paternité s'en souvient, Georges Lutou avait pris ce parti. C'est même l'activité qu'il y déploya qui lui valut le surnom de de Ville, dont son fils se pare comme d'un titre de noblesse.

— Je me souviens en effet que Georges Lutou montra une cei'taine opposition au chapitre en plusieurs circonstances.

— Eh bien ! son fils a exagéré cette opposition , et l'a portée à ses dernières hmites : jusque-là qu'il s'est constitué le chef du parti , s'est mis à la tète de l'émeute, a conduit le peuple au sac de Saint-Jean , à l'assaut de Saint-Just, n'a point été étranger à l'incendie d'Ecully, aux ravages de Couzon et se fait gloire enfin d'être comme l'incarnation des intérêts des citoyens.

— Nous espérons réparer ces dommages par une juste indemnité , et rendre de tels excès impossibles à l'avenir.

— Que Votre Sainteté me permette de lui dire qu'EUe aura de la peine à en venir à bout. L'influence que Pierre Lutou a acquise est immense. Il la doit à sa graiide fortune, au noble usage qu'il en fait ( car il est généreux, on ne le saurait nier) et surtout au dévouement sans bornes qu'il déploie au service de sa cause. Il a bien raison de dire qu'il est l'incarnation du peuple : il serait difficile de trouver un tribun plus ardent, plus audacieux , et même plus éloquent que lui. Une raison personnelle sert encore à attiser son zèle , et le porte jusqu'à la fureur : il a perdu son fils , un fils unique , enfant plein d'espérance , tué à l'attaque du cloître Saint-Just. Et pour dire la vérité jusqu'au bout, Saint-Père, c'est moi qu'il accuse de l'avoir tué.

— Et qu'y a-t-il de vrai dans cette accusation î

— Je ne saurais bien le préciser. Partisan avoué du droit, j'avais pris rang parmi les soldats et les citoyens qui défen-

daient le cloître Saint-Jean. Ayant appris qu'après l'avoir démantelé et saccagé, les insurgés songeaient à se jeter sur Saint- Just pour y poursuivre les chanoines qui s'y étaient réfugiés , je me transportai sur le point menacé , résolu à faire une résistance désespérée. Mon frère le chanoine était blessé; on demandait sa vie ; des cris de mort retentissaient du milieu de cette populace furieuse ; une ardeur immense s'était emparée de moi. M'étant saisi du commandement, je fus assez heureux pour repousser les assaillants conduits par Humbcrt de la Tour. De Ville était aux premiers rangs. Je le vois encore jetant feu et flammes, animant le peuple de la voix et de l'exemple. Au moment où il encourageait son fils déjà grimpant sur le mur, ma pique alla, assure-t-on, frapper ce jeune homme à la gorge et il en mourut quelques instants après. J'ai dit, assure-t-on : parce que je ne saurais moi-même affirmer qu'il en ait été ainsi. Il faisait nuit, le groupe des assaillants était épais, la fureur m'emportait; et vraiment en tel cas on ne peut gucrcs mesurer ses coups. De Ville m'accuse de la mort de son fils : je n'ai aucun moyen de m'en disculper ; mais sa haine contre moi est montée à un point qui ne saurait s'exprimer. Il ne manque aucune occasion de la manifester. Les suffrages des citoyens nous ayant rapprochés au corps de ville...

— A ce propos , dit le Pape , qu'est-ce que cette nouvelle autorité qui s'est constituée de son plein droit en face de l'autorité ecclésiastique ?

— Je serais embarrassé d'en rendre raison à votre Paternité. Depuis l'exemple donné à Paris sous le règne de Philippe- Auguste , notre cité de Lyon a voulu se donner aussi des représentants. Seulement les sept échevins de Paris avaient été nommés par le roi et pour le temps de son absence pendant la guerre de Normandie ; tandis que les nôtres se sont nommés eux-mêmes ou fait nommer par le peuple, et paraissent ne wuloir plus quitter le poste. Lors dfî nos graq^d^ tj-oybles, on

en avait cinquante; mais comme on s'aperçut que l'accord était difficile entre tant de têtes, on en a réduit le nombre à douze. Ce sont de vrais tribuns du peuple, et de Ville s'y distingue entre tous. Que Votre Sainteté ne s'étonne pas si je lui dis que j'en suis membre. Personne ne sent mieux que moi l'illégalité de ce prétendu corps de la ville; je le considère comme une simple usurpation sur les droits de l'autorité ecclésiastique. Mais puisque le torrent populaire devient irrésistible et qu'il serait même dangereux de s'y opposer, le chapitre a jugé plus sage de chercher à le diriger ; c'est donc par sa volonté et par son influence que j'ai été nommé membre de cette assemblée.

« Mais cette circonstance , en me rapprochant de Pierre de Ville, n'a fait qu'augmenter sa haine contre moi. Je ne sais ce qu'il déteste le plus en moi du représentant du chapitre ou du meurtrier de son fils. Je crois plutôt que ces deux motifs se confondent. Cependant c'est ordinairement le zèle du bien public qui se met en avant : de Ville couvre volontiers ses griefs personnels sous le masque du citoyen. Aussi ai-je de terribles orages à subir. La dernière fois , par exemple , que nous nous sommes rencontrés au conseil, sa colère est montée à un tel point qu'elle a faillile suffoquer. Il est sorti brusquement, pâle et tremblant d'émotion.

— Voilà qui est fâcheux. De tels exemples ne peuvent produire que de funestes effets.

— D'autant plus funestes que les deux personnages que cette haine sépare sont considérés comme les chefs de leurs partis. De Ville est sans contredit le représentant le plus cher à la ville de Lyon ; et ma chétive personne est devenue, par le choix du chapitre , la plus pure expression du droit ecclésiastique. Et voilà pourquoi, Très-Saint-Père, je me permets d'attacher tjmt de valeur à ma réconciliation avec Lutou.

— Et quel moyen avisez-vous ?

— Un très-simple, si votre bonté veut bien s'y prêter. De

Ville a une fille, une fille unique, une en.ant vertueuse et vraiment charmante.

— J'en ai ouï parler, dit le Pontife. 11 paraît qu'elle est de l'étoffe dont Dieu fait ses saints. Que le ciel la bénisse !

— 11 est certain qu'on trouverait difficilement une plus belle personne et une âme meilleure. Sa piété souffre singulièrement de la haine que son père nourrit contre moi. Je sais qu'elle en est fort inquiète, et que le but constant de ses efforts, de ses prières surtout, est d'obtenir du ciel la grâce de cette conversion.

« Or j'ai un fils qui est épris de cette vierge. Il a vingt-un ans, elle en a seize. Ils ont été amis d'enfance, et j'aime à croire que la vive affection de mon Robert serait facilement payée de retour. Lutou ne voit que par sa fille , il l'aime au delà de tout ce qui se peut imaginer ; et cela est bien naturel , puisqu'il n'a plus qu'elle au monde. Nous sommes donc convaincus que ce mariage deviendrait le point de rapprochement, et comme le trait d'union entre les deux familles. De mon côté il n'y aurait Doint d'obstacles ; car je ne hais point de Ville, je ne l'ai jamais haï même , quoique souvent ses reproches et ses violentes invectives m'aient irrité. Le public verrait cet événement d'un bon œil ; on comprendrait qu'en laissant mon fils épouser une personne si au-dessous de son rang, je ferais un sacrifice à la paix générale. Et comme les partis suivent ordinairement l'exemple de leurs chefs, il est à croire que les fatales discordes qui déchirent Lyon ne seraient pas loin d'avoir leur terme.

— Ce serait peut-être trop présumer que d'attendre d'un événement aussi simple des effets aussi extraordinaires. Mais' enfin rien de ce qui peut, même de loin, même à un faible degré, contribuer à rétablir la paix dans les âmes, ne doit être négligé. Eh bien ! qui s'oppose à cette union?

— D'abord, Très- Saint-Père, l'aversion même de Lutou pour moi. Il est assez difficile d'aborder un pareil sujet avec lui.

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— Si vous ne lîOLivcz agir vous-môme , faites agir un tiers. Il ne manque pas dans Lyon de personnes prudentes et sages qui pourront sonder le père là-dessus, et la fille avant tout ; car enfin c'est d'elle principalement qu'il s'agit.

— Et c'est là qu'est la difficulté. Cette jeune fille, par une idée singulière, s'est engagée par vœu à ne point songer au mariage d'ici à la fin du concile. Son but a été de demander à Dieu la réunion des deux églises, selon les uns, la conversion de son père suivant les autres, et, selon moi, ces deux grâces ensemble.

— Cette idée n'est point du tout singulière ; elle est raisonnable et pieuse, au contraire. 11 n'est pas rare que des âmes saintes s'engagent ainsi, dans le but d'obtenir de Dieu quelque faveur particulière. Et le mérite est d'autant plus grand ici que la grâce sollicitée par cette jeune fille ne lui est point personnelle.

— Sans doute, Très-Saint-Père, et je suis loin de la blâmer. Mais votre Paternité comprendra quel obstacle ce vœu oppose à notre projet. Un événement particulier a mis mon fils à même de sauver cette enfant ; le jour même de votre entrée à Lyon, il l'a arrachée de dessous les pieds des chevaux qui allaient la broyer.

— Nous avons ouï parler de cet accident , que l'on avait môme exagéré, puisqu'on disait qu'elle était morte : ce qui nous affligeait d'autant plus que nous en avions été l'occasion involontaire.

— C'était cette jeune fille qui devait complimenter Votre Sainteté. Enfin... mon fils a eu l'avantage de la sauver, et elle le sait : ce qui me donne quelque espoir que la reconnaissance préparera les voies à un sentiment plus doux. Mais, encore une fois, la difficulté est d'obtenir d'elle quelque assentiment, quelques mots d'espérance. Il est bien entendu que Robert attendrait l'expiration de son vœu pour le mariage. Si donc Votre Sainteté avait la bonté de partager nos vues, si elle

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attachait la même importance que nous à la réconciliation des deux partis, si...

—Vous ne pouvez douter, mon fils, que je n'accueille avec empressement tout ce qui pourra tendre au rétablissement de la paix. Mais je ne vois pas ce que je pourrais faire dans le sens de vos désirs particuliers.

— Un mot, Saint-Pcre, un seul mot à cette jeune fille, et tout serait décidé.

— Et dans quel sens, ce mot ?

— L'expression d'un simple désir de la voir épouser Robert de Vavey. Comme nous la connaissons, nous savons que son âme pieuse, candide et profondément soumise à votre autorité, considérerait cette invitation comme un ordre.

— Et c'est précisément parce qu'elle est candide et soumise que nous ne devons point abuser de notre autorité sur elle. Nous sommes le gardien des droits de la conscience , sire de Varey ; à Dieu ne plaise que nous en devenions jamais le violateur. Si cette jeune fille a contracté un vœu ( et certainement en cela elle a fait une action méritoire), ce vœu doit être respecté. Nulle puissance au monde n'a le droit de la contrarier sur ce point.

— Votre Sainteté a le pouvoir de dispenser de tous les vœux.

— Entendons-nous : si cette pieuse enfant venait librement, sans violence aucune , nous dire que ce vœu lui pèse et qu'elle demande à en être déliée, ce serait à notre sagesse à examiner ses raisons, et à accorder ou à rejeter sa demande. Mais la dispenser sans elle, et peut-être malgré elle, d'une obligation qu'elle s'est volontairement imposée : le simple bon sens , à défaut de la théologie, doit vous dire, sire de Varey, que cela ne se peut ni ne se doit, surtout de la part du chef de l'Eglise universelle , protecteur né de tous les droits de la conscience.

— Très-Saint-Père, je m'incline devant votre décision. Mais répugnerait-il à Votre Sainteté d'user de son ascendant sur le père?

— Cette question est délicate. Cependant le rétablissement de la paix est chose si désirable que j'insinuerais volontiers un mot à Pierre de Ville sur cet objet. Mais ce serait un simple conseil, moins encore : l'expression d'un désir, et sous la condition très-expresse que la volonté de sa fille, et ses vues à lui n'en seraient point contrariées. Car il n'est aucune matière où la liberté soit plus nécessaire que dans le mariage.

— Après demain , le corps de la ville est admis en présence de Votre Sainteté. Pierre de Ville en fait partie ; ce sera une occasion de lui parler. Encore une fois. Très- Saint-Père, je proteste qu'en tout cela mes intentions sont pures ; que si je désire le bonheur de mon fils, je désire encore plus la paix, et que je serais trop heureux d'y contribuer.

— C'est à ce titre aussi que je m'intéresserais à l'objet de votre demande. Nous pourrons sondera ce sujet Pierre de Ville. Mais il serait imprudent de rien promettre, et de compter sur le résultat d'une telle démarche.

Bernardin sortit de cette entrevue, incertain s'il devait espérer ou craindrai

T:N ressort l'OLITIQtJE.

— Oui, l'Amer, je crois que tu as raison; il nous faut revenir à ta première idée : une émeute.

— Considérez, Messire, qu'il importe de faire comprendre au Pape et au rd que le peuple est quelque chose, que les chanoines ne sont pas tout. Vous allez demain chez Monsieur de France, après-demain chez le Pontife; auparavant il serait utile de faire un peu gronder le lion populaire, afin de prouver que, s'il dort, il peut se réveiller. Car on dit que le Saint-Père est mal disposé à l'égard de la ville.

— Je le sais. Cependant il a lu notre mémoire, où certes les raisons ne manquent yas. J'espère toujours qu'elles auront fait quelque impression sur son esprit. D est impossible qu'il ne reconnaisse pas nos droits.

— Oui, mais ces ravages au cloître Saint-Jean, ces massacres d'EcuUy et de Couzon ! On assure qu'il n'a entendu cela qu'avec indignation.

— C'est bien à croire. Peut-être avons-nous poussé les choses un peu loin. Mais ils m'avaient tué mon fils.

— Vous l'oublierez. Quand une fois vos deux jeunes gêna seront unis , tout se raccommodera.

— Ne me parle pas de cela, l'Amer. Revenons à notre sujet. Es-tu assez maître du terrain pour fixer des bornes au mouvement ?

— Je le crois. Pavollas mènerait une bande et moi l'a.'jlre» Peut-être, si une troisième était nécessaire.. ,

— Non. Nous n'avons besoin que de bruit, et de bruit paci fique, si ces deux mots peuvent s'arranger. Je veux une simple démonstration. Combien as- tu de monde?

— Trois cents personnes, environ. Je ne choisis que les voix hurlantes; je néglige les autres.

— Trois cents ? en deux bandes ? Cela ne montera guères.

— Ce n'est là que le noyau , Messirc. Mais ce noyau grossira. Les mécontents s'y rallieront, puis les oisifs, puis les curieux; et cela fera bientôt plusieurs milliers.

— Je ne voudrais point un trop grand bruit. Je ne voudrais même pas de bruit, de peur d'épouvanter les membres du concile. Le Saint-Père serait dans le cas de transporter l'assemblée ailleurs.

— Si vous le désirez, on ne poussera pas un cri. Ce sera une simple promenade, une démonstration pacifique.

— Aloi-s cela ne ferait point d'effet; on ne s'en apercevrait pas.

— Comment quelques milliers d'hommes s'engagera ient-iis dans vos rues étroites sans qu'on s'en aperçut ? La troupe se grossirait d'autant plus que l'émeute n'ayant rien de hurlant, rien de menaçant, la curiosité serait plus vivement excitée, et que chacun se mettrait à la suite... pour voir.

— Tu as peut-être raison. J'admire ton bon sens. Et aurastu tes souliers fendus ?

— n est difficile de s'en passer. Eux seuls sont vraiment I mécontents, sérieusement aigris. La difficulté est de les contenir. Ils en veulent au Pape, ils en veulent au roi, ils en \eulent aux chanoines, ils en veulent... à quoi n'en veulent-ils pas ? Us sont si à plaindre !

— C'est leur faute; ils devaient se soumettre et rentrer dans la vie commune.

— C'est facile à dire. On ne commande pas ainsi à des opinions religieuses.

— Mais ne pourrais-tu leur faire quitter leur costume et

leurs souliers fendus ? Cela donnera à la démarche une tournure hérétique.

— Le leur proposer, ce serait refuser leur service : car pas un d'eux n'y consentirait. Du reste, ces incidents disparaissent vite dans la foule, surtout la nuit. Est-ce la nuit que vous choisissez ?

— Nous irons chez le roi demain au soir. J'ai obtenu que le prince descendit de Saint-Just, autrement je n'y serais pas allé; tu sais pourquoi : ce lieu a été teint du sang de mon fils. Mais comme il ne m'était pas possible de faire valoir une pareille raison, j'ai eu recours à l'expédient que tu m'as soufflé l'autre jour.

— Et vous avez réussi ?

— Le roi descendra à la chapelle Saint- Jacques. Je ne puis m' empêcher de reconnaître combien tes vues sont profondes : ceci est vraiment un tour de maître. En venant là, le roi rend hommage au corps de ville, admet son existence, constate ses droits, lui donne en quelque sorte un sceau de légitimité et une consécration légale. Au fond, cette idée doit lui sourire; avide de pouvoir comme il l'est, comme le sont tous les rois, il sera enchanté de voir une puissance se dresser contre une puissance, dans l'espoir de passer entre les deux pour dominer l'une et l'autre. 11 viendra donc le soir à Saint-Jacques, et le conseil se tiendra au flambeau. Quant à la réunion chez le Pape, elle aura lieu après none, à une heure. Cela sera plus contrariant.

— Et pourquoi , Messire ?

— Parce que les émeutes en plein jour ne sont pas aussi faciles, ni aussi imposantes.

— Nous n'avons pas besoin d'émeutes pour le Pape. Ce serait une grande folie, une gi-ande imprudence que vous comme ttriez-là. Il supposerait qu'on veut porter atteinte à son indépendance, et cela tournerait mal. Voyez, Messire : la crainte peut faire plier un roi, un seigneur, une ville, un peuple; un

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Pape, jamais. Quoi ! vous apprendrai-je des choses aussi connues? Vous savez cependant bien que depuis douze cents ans pas un souverain Pontife n'a plié.

— Tu as encore raison. Mais nous avons beaucoup moins besoin du roi que du Pape. C'est le Pape surtout qu'il faudrait... je n'ose dire intimider; je ne sais de quel terme me servir.

— Avertir, éclairer. Un simple avertissement suffit. Or la démonstration partira de l'extrémité de la ville , suivra la rive droite de la Saône, tournera le cloître Saint-Jean, se divisera, se repliera , se rejoindra , stationnera au besoin sous les fe-

j nêtres au. Pontife, de manière à appeler son attention et exciter sa curiosité. Il demandera ce que c'est; on lui dira : — C'est le peuple qui va réclamer ses droits, c'est un opprimé qui lève la tête, c'est un inconnu qui veut prouver qu'il existe; — et alors l'efFet sera produit. Quant à troubler par la moindre manifestation votre séance chez le Souverain Pontife, ce serait impolitique au plus haut point, ce serait la plus insigne des maladresses.

— Tout ce que tu dis là est marqué au coin de la prudence. Il faut simplement avertir le Pape, et non lui manquer de respect. Et encore aurons-nous bien de la peine à réussir. Les chanoines et leurs adhérents l'ont déjà circonvenu; sans aucun doute nous serons condamnés à retomber sous le joug du chapitre.

— C'est fort possible. En tout cas, faites ce que vous pourrez, et abandonnez le reste au cours des événements.

— Oui , faisons notre devoir et ne nous occupons pas des suites. Eh bien ! combien te faut-il pour mettre tes trois cents hommes en branle ?

— Les pauvres de Lyon sont désintéressés. Le plaisir de se plaindre leur est d'ailleurs un salaire. Je consulterai les chefs et vous rendrai réponse.

— Va donc, et ne perds point de temps. Ce que cela coOi-

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tera, je te le remeltrai. Mais point de cris, point de menaces : une démonstration paisible et pacifique.

On voit que les ressorts de la politique moderne ne sont pas tout à fait nouveaux. Cependant de Ville croyait n'avoir ici aucune mauvaise intention; il arrangeait parfaitement ces procédés avec sa conscience. Le dévouement aux intérêts de ses concitoyens l'aveuglait jusqu'au point de ne pas lui laisser voir combien sa conduite était peu convenable. Aucun lecteur n'ignore comment la passion la plus louable dans son principe peut devenir dangereuse dans ses conséquences.

Tout arriva comme il avait été prévu. Le lendemain Philippe descendit accompagné de ses écuyers, notamment de Godefroi de la Mure, et se rendit à la chapelle Saint- Jacques. Le corps de la ville en habits d'ordonnance vint au-devant de lui à mi-chemin, escorté de quelques chevaliers du Temple. Le prince était à cheval. A l'entrée du Pont -de-Saône, il mit pied à terre, et s'avança jusqu'à la chapelle, entouré des municipaux et d'une grande foule de peuple. Pendant ce temps, l'Amer revêtu de son linceul partait de l'extrémité du faubourg appelé encore aujourd'hui de Vaise, et descendait lentement avec ses trois cents vaudois, déjà grossis de quelques citoyens. A chaque instant, il s'arrêtait et de sa voix tonnante lançait une phrase ou deux dans les airs : — Cité de Lyon , réveille-toi de ton sommeil. — Saisis l'occasion qui se présente ; car elle ne reviendra plus. — Un jour, une heure peuvent receler les destinées d'un homme ; un jour, une heure peuvent décider du sort d'un peuple. — Parfois d'autres sentences plus vives remplaçaient ces banaUtés : — Subisse qui voudra le sort d'Amadiris ; l'Amer désire vivTe et mourir libre. — Un homme, une ville ne peuvent servir deux maîtres : le camail ou le pourpoint violet. — Saint-Jean ou Saint-Jacques ! choisissez !

Ces interpeflations, cette foule grossissante attiraient nécessairement l'attention publique. Les curieux suivaient, les oisifs s'approchaient, les turbulents s'agitaient. \Jui ne sait .vec

quelle facilité se remuent les bas-fonds d'une grande ville ? Il lestall à Lyon un assez grand nombre de gens du peuple qui avaient pris une part active aux désordres des années précédentes. Ces sortes de querelles s'oublient difficilement ; et la populace qui s'y est mêlée en éprouve rarement du repentir. Aussi vit-on les ouvTiers , les marins du port s'adjoindre à la troupe ; tous reconnaissaient l'Amer, ce déclamateur original, au style bizarre, aux tournures populaires, qui savait remuer les fibres les plus secrètes de leur cœur, et leur avait montré jadis le cbcmin de Saint-Just et d'Ecully. On eût dit que cette voix retentissante avait le pouvoir de les multiplier : tant le nombre en était grand !

On arriva ainsi près de la cathédrale. Le hasard (n'étaitce point un hasard prévu ? nous ne saurions le dire ) le hasard voulut que le Pape sortit en ce moment des Compiles, suivi d'une quantité d'abbés et de prélats. L'Amer, par une de ces manœuvres dont il possédait le secret, avait arrêté la foule sur ce point; sans doute ses trois cents vauduis habilement disséminés dans les groupes avaient l'art de les fixer, comme certains obstacles entravent le cours des eaux. Le chef ayant aperçu du coin de l'œil le Pontife, se mit à entonner d'une voix hurlante une certaine quantité de textes tirés des Ecritures, notamment ceux sur les huit Béatitudes, au chapitre V de saint Mi'.tthieu: — Heureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. — Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre ! — Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés, etc. — Et les trois cents voix dispersées à tous les coins répondaient amen ! amen ! à chaque sentence, avec un merveilleux ensemble. On ne saurait dire quel effet produisait cet étrange concert. Le Pape s'informa de ce que c'était, et un citoyen ami de de Ville qui se trouvait là par hasard, répondit que c'était le peuple de Lyon se levant pour réclamer ses droits.

Grégoire envoya d'abord un des cardinaux de sa suite de-

— loi —

mander au prédicateur à quel titre il haranguait cette multitude. On dit que ce cardinal fut précisément le saint évèque d'Albano , et qu'en approchant de l'Amer il reconnut le loup caché sous la peau de brebis. La lumière divine lui avait montré à nu cet esprit pervers. — Sépulcre blanchi et rempli de pourriture, lui dit-il, cesse d'usurper la parole divine qui sied mal à ta bouche, vrai cratère de pestilence. La doctrine que tu enseignes n'est point celle de Jésus-Christ, bien que tu usurpasses paroles. Retire-toi et fais pénitence, si tu neveux encourir les justes jugements de Dieu. — Le séditieux sentit la force de cette voix inspirée et cessa ses déclamations , au moins pour un moment. Mais comme l'entourage immédiat de l'Amer, au moment oîi Bonaventure parlait, n'était composé que de vaudois qui s'étaient resserrés autour de leur maître , il en résulta que la foule ne sut pas ce que le saint avait dit. La manifestation continua donc et arriva enfin devant la chapelle Saint-Jacques. Là, excitée par Pa voilas, elle ne craignit point de faire du tumulte. — Nos droits ! nos droits ! criait-on de toutes parts. Justice ! justice ! — Quelques voix même firent retentir ces mots : — Plus de chapitre ! A bas les chanoines ! — Pierre de Ville, entendant cela, se prit à sourire ; son cœur se remplissait de joie à mesure que son oreille lui indiquait l'augmentation du flot populaire. Il sortit même pour voir, et témoigna par un clin d'oeil sa satisfaction à l'Amer, qui vêtu de son grand Unceul avait repris ses déclamations emphatiques. Le roi demanda ce que c'était; de Ville qui venait de rentrer, lui l'épondit que c'était le peuple de Lyon qui osait supplier sa Majesté de prendre en main sa cause, en le débarrassant des exactions du chapitre. Le prince fut frappé de ce fait, et en conclut qu'il fallait que le mécontentement fût grand, puisqu'il se manifestait d'une manière aussi insolite. De Ville n'ayant pas hésité à dire que c'était un appel à l'intervention royale, une manière d'exprimer la confiance qu'on avait dans le fils du saint roi Louis, Philippe s'en trouva flatté , et promit éi

ne rien négliger de ce qui pourrait favoriser les intérêts du peuple. De Ville alors sortit une seconde fois, et, sur un signe qu'il fit, l'Amer emmena sa suite plus loin et tout rentra dans l'ordre.

Mais l'effet était produit. Le roi resta convaincu que la paix ne se rétablirait à Lyon qu'autant que l'autorité ecclésiastique relâcherait de ses droits. De plus il se trouva flatté delà confiance que le peuple lui témoignait. Comme la plupart des lecteurs se soucieraient peu que nous leur expliquassions la nature des démêlés qui existaient alors au sein de la cité lyonnaise, nous nous abstiendrons d'entrer dans ces détails, et de marquer la mesure dans laquelle un roi étranger (Lyon, avons-nous dit, ne faisait point encore partie du royaume de France) pouvait intervenir dans des questions de ce genre. La plupart des termes alors usités pour désigner les emplois, les offices, les impôts, les droits, etc., sont aujourd'hui tellement étrangers à notre langue, que chacun d'eux demanderait de longues explications. Nous nous bornons donc à dire que le roi de France écouta avec une très-grande bienveillance les réclamations des municipaux, et promit de prendre vivement leur cause en main près du Souverain Pontife. Ce fut, comme toujours, de Ville qui se montra le champion le plus ardent des intérêts de la cité, et Bernardin de Varey le défenseur des droits ecclésiastiques. Mais la querelle ne s'échauffa point entre eux ; on remarqua même qu'ils s'étaient montrés polis et presque bienveillants l'un envers l'autre. Ce qui devait s'attribuer, chez de Ville, à la présence du roi ; et, chez Bernardin, au désir de ménager l'exécution de son projet favori,

— loG —

BO^fTE ROYALE.

Pendant que le notaire faisait lecture au roi de Yade d'apaisement et de diverses autres longues pièces, Godcfroi de laMure quitta le côte du prince, pour se rapprocher de Pierre de "Ville. Depuis qu'il sait qu'il a un rival dans la personne de Robert de Varey , il est inquiet, tourmenté, soupçonneux ; il n'a plus de repos ni jour ni nuit ; à mesure qu'il voit approcher le moment du départ du roi, sa tristesse augmente. Dans cette disposition d'esprit, il avait dû nécessairement être frappé du char>gement de ton que nous signalions tout à l'heure entre de Ville et le père de Robert. — Est-ce donc là, s'était-il dit, l'antagonisme furieux dont on m'a tant parlé? Est-ce lace langage acerbe, piquant, insolent, que les deux conseillers avaient coutume d'échanger? Non, non: évidemment il y a un rapprochement ; on se réconcilie , on se pardonne , et le trait d'union sera le mariage. Ce n'est donc plus le cas de tenir le front trop haut; décidons-nous à faire le premier pas ; humilions-nous jusqu'à offrir des excuses à ce grossier parvenu. Aussi bien n'est-ce pas pour lui, mais pour elle. Certes ! s'il ne s'agissait que de Pierre Lutou, le marchand de soieries, il attendrait longtemps avant que je ne lui adressasse la parole. Mais le trésor qu'il possède chez lui vaut bien la peine d'une démarche, tant coûteuse qu'elle soit.

Ce fut ainsi que le fier jeune homme se ghssant secrètement derrière le groupe , alla saisir de Ville par le bras, le tira à l'écart et lui dit :

— Eh bien ! Pierre , votre colère s'est-elle un peu calmée ? Comment va Iréna?

— Iréna va parfaitement : douce , gentille, sage comme iamiis. Quanta ma colère, je ne sais trop ce qu'elle est devenue.

— Un mauvais rêve, un simple souvenir, je l'espère. Je vous demande pardon, de Ville, de vous avoir parlé un peu vivement. J'aime à croire que vous m'avez compris et excusé.

— Sans doute , Godefroi , j'ai supposé que votre attachement pour ma fille était la cause de l'étrange langage que vous me teniez. Mais j'ai pensé aussi que si ce langage était sincère, vous ne deviez plus avoir grande estime pour elle. Car, après tout, vous la traitiez tout bonnement ( au moins c'était le sens de votre parole ) de capricieuse, de sotte et même d'infidèle.

— Allons, de Ville, vous savez bien qu'un amant contrarié ne mesure pas toujours ses paroles. Je suis persuade ([ue vous-même en auriez dit davantage, si vous vous étiez trouvé à ma place.

— C'est possible. Et vous, à votre tour, vous auriez probablement supporté moins longtemps que moi les paroles... déplacées ( c'est le moins que je puisse dire ) que vous avez laissé tomber de votre bouche.

— J'en conviendrai aussi, Pierre, et je vous en demandai pardun. Il est inutile d'ajouter que quelque vives qu'elles aient pu être, ces paroles n'impliquaient aucune injure ni pour vous ni pour votre fille. En ètes-vous bien convaincu ?

— Je vous crois bon et loyal chevalier, Godefroi ; vous avez les qualités et les... défauts du rang auquel vous appartenez. Le mot est tombé ; le voilà ; ne m'en voulez pas : c'est la vérité.

Il y avait bien encore de l'orgueil du parvenu blessé dans ce peu de paroles. Pierre de Ville sentait qu'il tenait toujours le haut bout, et il ne voulait point le lâcher. Godefroi tressaillit sous la pointe du dard ; mais comme il était résolu à s'humilier , il n'osa donner à sa réponse toute la Bftf^içe qu'il QÙt dcsiré. Il se contenta de dire :

— La race des chevaliers a ses défauts , j'en conviens ; les autres classes en sont-elles exemptes ? Je crois, Pierre , que personne ici-bas n'est en droit de jeter la pierre à son voisin. Le plus sage est donc de se pardonner et de se supporter mutuellement. Encore une fois, je vous invite à faire la paix. Jetons toutes ces petites querelles dans le grand sac qu'on appelle Foubli. Y consentez-vous ?

— Par saint Nizicr ! Godefroi, je ne demande pas mieux. Permettez-moi même de vous dire que je ne vous en ai jamais voulu... sérieusement.

Là dessus, ils se tendirent la main et se la serrèrent cordialement.

— Maintenant, cher de Ville, à notre affaire. Que pense Iréna ? Quelles sont ses dispositions actuelles?

— Je n'en sais pas plus que vous, Godefroi. L'âme de ma fille, laissez-moi le répéter, est un livre scellé de sept sceaux pour moi, comme pour vous, comme pour tout le monde. Vous avez eu l'air de douter que je disse la vérité , quand je vous parlais d'un vœu qui lui ferme la bouche : et pourtant c'est ce qu'il y a de plus certain.

— Je n'en suis que trop convaincu maintenant. Pardonnezmoi l'élan de ma vivacité... Mais c'était chose si singulière, si extraordinaire , que je n'y pouvais croire. Et quand ce vœu expire-t-il ?

— Je crois que c'est à la clôture du concile ; mais je n'en voudrais pas répondre. Franchement, c'est le dernier de mes soucis maintenant. Ma petite Iréna a voulu se procurer un peu de repos et de tranquillité , elle a bien fait. Avez-vdUs vu quelquefois, sire de la Mure, un oisillon lassé de bruit et de poussière, et quelquefois même de soleil et de printemps, se fourrer la tête sous l'aile et s'endormir ? Eh bien ! c'est ce qu'a fait cette chère enfant. Elle a un peu plus de seize ans : rien ne presse. Dans six mois, dans un an, il sera encore temps pour elle de se demander : Veux-je me marier, et qui veux-je prendre?

— Vous en parlez fort à votre aise, Pierre; ou voit que, comme un père content de sa fille, vous n'êtes point fâché de la garder le plus longtemps possible près de vous. Vous avez raison dans votre sens; mais je ne saurais partager votre quiétude. Il me tarde, à moi, de savoir ce qu'elle pense... de ma personne , et si je puis espérer l'avoir pour femme. Je suis bien sûr qu'à ma place vous seriez aussi impatient que moi.

— 11 est bien vrai que j'ai un peu éprouvé ce genre de tourment. Ma pauvre femme me tint quinze jours dans une incertitude cruelle, et ces quinze jours ont été les plus longs de ma vie. Il me semblait que le soleil était décidé à ne plus secoucher , à ne plus se lever : tant je le trouvais lent dans son cours.

— Quinze jours ! Et si c'eût été six mois? un an *?

— Oh ! alors, je lui aurais tourné le dos. Je n'eusse pas été homme à rôtir ainsi sur un gril pendant des mois , ou des années entières. Je lui aurais dit : — jla chère Désirée, je vous aime beaucoup et serais fort content de m'unir à vous ; mais puisque vous faites la difficile, passez vos petites huiucurs et laissez-moi chercher ailleurs. De cette façon, tout s'arrangera parfaitement.

— Cruel! est-ce un avis, est-ce une leçon que vous prétendez me donner là?

— Non, vraiment, cher Godefroi; mais je dis les choses comme elles sont. Tous les hommes ne se ressemblent pas, non plus que les oiseaux. Voyez les grues, par exemple : elles passent des journées entières juchées sur une patte, immobiles comme des pieux, ne songeant à rien , sans plaisir comme sans peine ; tandis que le pinson et la fauvette sont dans un mouvement perpétuel, et ne sauraient rester en place deux instants de suite.

— Barbare ! entendez-vous insulter à mon malheur ? Que signifient ces comparaisons, ces allusions?

— Rien, vous dis-je, si ce n'est qu'il faut vous résigner à attendre que la bouche de ma fille soit ouverte.

— Et son cœur descellé. Vous a-t-elle dit quelque chose enfin ? Mon message l'a-t-il touchée, émue?

— Elle a fort admiré les bijoux que le page Méry a bien voulu lui présenter. Et, en réalité, cela en valait la peine.

— Pourquoi ne les a-t-elle pas acceptés ?

— Parce que c'eût été prendre un engagement qu'elle ne veut ni ne peut prench-e dans ce moment.

— Elle en a pourtant accepte d'autres, bien qu'ils ne fussent pas de la valeur de ceux-ci. Vous me les avez renvoyés dans un moment de mauvaise humeur ; mais elle les avait reçus.

— Oui, comme un enfant accepte un joujou , sans réflexion, sans portée ; car avec toute sa maturité, Iréna est un enfant dans toute la force du terme ; elle badinait et jouait avec cela, comme l'oisillon avec ses plumes. Et je suis convaincu que si elle avait prévu que ces cadeaux eussent le sens que vous y

ttachiez, elle eût hésité à les recevoir. En tout cas, les circonstances ne sont plus les mêmes : cette naïveté enfantine a fait place à quelque chose de plus calme et de plus sérieux ; alors elle ne voyait en vous qu'un ami d'enfance , le petit paladin d'autrefois, qui la défendait si bien contre les félons.

— Contre le félon de Varey, dit Godefroi en pâlissant. Robert est-il encore un félon pour elle, ou...

Il s'arrêta; mais cette interruption subite ne faisait que mieux ressortir la pensée qu'il n'osait exprimer. De Ville le comprit parfaitement; et de plus en plus à l'aise parce qu'il était maître du terrain , il reprit avec sa franchise naturelle :

— Je ne pourrais vous le dire. Robert de Varey lui a aussi adressé ses vœux; il est inutile que je vous le cache, puisque vous me laissez voir que vous le savez. Il s'en est même, je crois, exphqué avec elle. Danttous les cas, elle n'ignore point que ce jeune homme soupire après sa main. Maintenant, qu'en pense-t-elle? qu'en fera-t-elle? c'est ce que personne, pas même le Pape, ne saurait savoir pour le moment. Bouche

close, vous dis-je, bouche scellée et scellée de sept sceaux. Si Robert de Varey tient à avoir d'elle une parole, il aura la patience d'attendre , de. . .

— De se jucher comme une grue, repai'tit Godefroi avec amertume.

— Si cela vous plaît. Position très-drôle, en vérité; mais à laquelle je ne puis rien. Je ne doute pas que vous n'en soyez convaincu.

— Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée chez le roi ? Sa Majesté, qui a la bonté de s'intéresser à cette affaire, aurait peutêtre été plus heureuse que moi , c'est-à-dire plus habile à la faire parler,

— Pourquoi elle n'est pas allée chez le roi ? Parce qu'elle a une horreur naturelle pour tout ce qui est honneur et distinction; parce qu'elle est timide et n'a déjà plus ce naïf abandon de l'enfance qu'elle avait encore il y a quelques mois ; parce que (il faut bien que je vous le dise, puisque je le pense) eHe a soupçonné un petit piège là-dessous, et qu'eUe n'a pas voulu se mettre dans l'emJïai'ras. Du reste, soyez persuadé que le roi n'aurait rien obtenu d'elle. Sans doute, elle eût été flattée de l'attention que sa Majesté aurait bien voulu lui témoigner; mais je ne pense pas que Monsieur Philippe de France eût eu la vertu de lui arracher un mot contraire à sa conscience. Le Pape lui-même, je vous le répète, n'en viendrait pas à bout.

— C'est curieux! c'est étrange! murmurait Godefroi, visiblement contrarié; il me faudra partir d'ici sans avoir eu un mot, un seul mot de celle que j'y suis venu chercher. Nonseulement je ne serai pas marié, mais je ne saurai pas môme si je pourrai jamais l'être. Je vous avoue, Pierre, que cette position n'est pas tenable.

— Elle est au fait très-peu aimable , répondit une voix par derrière.

Cette voix était celle du roi qui, soupçonnant de quoi son écuyer s'entretenait, s'était approché de lui sans qu'il s'en

aperçût. De la Mure rougit d'abord; mais comme le prince n'ignorait rien de sa position, il n'éprouva aucune répugnance à en parler devant lui.

— Allons ! allons ! Pierre de Ville, reprit le roi, il paraît que vous avez chez vous une petite fille qui est bien fière.

— Je suis confus, Sire, répond Pierre sans se troubler, que votre Majesté veuille bien prononcer le nom de ma fille; mais je la prie de croire qu'Iréna n'est point fière du tout. Au contraire, c'est l'enfant la plus simple, la moins occupée de sa personne qu'il soit possible de trouver. J'en appelle à votre écuyer lui-même.

— Je crois, répliqua le roi en souriant, que mon écuyer serait un peu embarrassé d'en rien dire : car il y a... i.n peu de temps qu'il ne l'a vue.

— C'est \Tai, et j'en suis fâché. Mais il en sait bien la raison. Messhe de la Mure est assez raisonnable pour n'en pas vouloir à ma petite Iréua. Elle ne prévoyait point qu'il dût venir.

— Néanmoins, répliqua le roi, toujours avec un malicieux sourh'e, le cas de Godefroi est assez singuUer. Si sa belle était dans une tour, prisonnière de quelque oppresseur, il aurait la chance de faire un sicge en règle, d'appeler des amis à la rescousse, et, en attendant, d'avoir au moins un signe de vie de la captive, par exemple, un geste, un cri, un mouchoir blanc agité à une fenêtre ; tandis qu'ici toutes les consolations lui sont refusées. C'est pourquoi il est le plus à plaindre des chevaliers. Mais non : il nourrit resi)éranco, le dernier bien des malheureux.

— Et sur quoi. Sire, la fonderais-je, cette espérance? repartit de la Mure, dont la douleur se réveillait sous les plaisanteries du roi. Assurément je m'en irais gaiement, quoique désappointé par le délai de mon mariage, si j'avais la certitude qu'il se fera plus tard. Mais cette certitude, cet espoir m'est refusé. D'autant plus que..... les absents ont toujom's tjit.

— Hé ! hé ! craindriez-\ous que quelqu'un ne vînt sur vos brisées?

— Je n'ai que trop lieu de le craindre. Sire, puisque, à l'heure qu'il est, j'ai un rival, des rivaux même...

— Ceci alors contredit ce que je vous ai entendu dire, à savoir que vos paroles étaient engagées de part et d'autre.

— De mon côté, je le pensais et le pense encore. De ce côtéci, il paraît qu'il n'en était pas de même. Iréna a cru pouvoir retirer son engagement, ou au moins...

— Son engagement? répliqua de Ville avec vivacité. Vous savez bien, Godefroi de la Mure, qu'Iréna ne s'est jamais engagée ni avec vous ni avec personne. Je ne saurais assez m'étonner que vous employiez encore cette expression, quand on vous a prouvé qu'elle n'est pas juste. Moi seul avais contracté avec vous une sorte d'engagement, en vous manifestant avec quelle joie je verrais ma fille vous épouser. Je vais même plus loin : j'y comptais; c'était mon espoir, ma douce certitude. En voyant Iréna sourire à votre nom , aux compliments que vous lui adressiez, aux souvenirs de vos jeux d'enfants, je supposais (et qui donc ne l'eût supposé à ma place? ) qu'elle acceptait aussi l'hypothèse, qu'elle serait heureuse et fière de porter votre nom. Il paraît que je me trompais : son âme, sérieuse sous l'enfantillage, réfléchie sous une apparence de gaieté, restait maîtresse d'elle-même, se réservait, ne s'engageait point. Doit-on la blâmer? Je ne sais. Faut-il la traiter d'infidèle? On ne le peut. Comme elle n'a point engagé sa parole, elle ne la retire point. Je crois assez connaître ma fille pour affirmer que si elle croyait avoir contracté un engagement, elle y resterait fidèle jusqu'à la mort.

— Alors, cher Godefroi, reprit Philippe, vous vous êtes un peu trop pressé d'aller en besogne, et voilà tout. Mais n'y at-il pas moyen de tout réparer? Cette jeune fille est-elle promise à un autre i

— IGl —

— Sire, répond de Ville, elle est courtisée par plus d'un, mais elle n'est promise à personne.

— Et vous ne présumez point à qui elle donnera la préférence?

— En aucune façon. L'âme de ma fille est, pour six mois encore, fermée, hermétiquement fermée. Je la compare volontiers au livre de l'Apocalypse.

— En ce cas, Godefroi, dit le prince, tout ce que vous avez à faire c'est d'attendre que l'ange vienne briser les sept sceaux, et alors vous saurez le contenu du livre.

— Sire, répondit de la Mure piqué, d'autres seront plus heureux que moi et, sans être des anges, sauront bien lever les sceaux. B y a par là un certain ciranger... un certain prince tartare... qui poun^ait bien avoir cette chance.

— Quoi ! Saphiz? C'est difficile à croire. Votre fille épouserait un tartare, de Ville?

— Je n'en sais rien du tout, Sire. Ce que je puis assurer, c'est que si elle m'en manifestait la volonté ferme , résolue, je ne m'y opposerais point.

— Et ( pardonnez si cette question est indiscrète ) a-t-elle donné quelque signe d'affection à cet étranger? A-t-U des raisons de croire qu'elle réponde à ses vœux ?

— C'est encore ce que je ne saurais dire. Ce jeune prince s'est avisé de lui envoyer de magnifiques bijoux, qu'elle a regardés et admirés comme moi. Puis certain billet s'étant trouvé au fond, Iréna a simplement détourné la tète, et les bijoux sont retournés à leur source. Voilà la vérité.

— Voilà la vérité jusqu'ici, reprit de la Mure; ou plutôt voilà l'appai'enl: mais le réel? Un étranger! un beau jeune homme ! un prince ! un roi en perspective ! un néophyte fervent! puis un converti! puis un apôtre! puis être reine et évangéliste ! vous conviendi'ez, Cire, qu'il y a là de quoi tenter.

— En vérité , ce serait quelque chose de mieux que d'être la femme de Godefroi l'écuyer. Cependant si la jeune vierge

— 16>" — avait consenti à être votre femme , la cour de France aurait pu lui offrir une place qui n'eût point été tout à fait indigne d'elle. Et quand une nouvelle reine... Mais il est peut-être inutile d'insister là-dessus.

— Sire, répond de Ville en s'inclinant, je suis profondément touché de la bienveillance que votre Majesté témoigne à r la fille, d'autant plus que ni elle ni moi n'avons rien fait pour la mériter. Je suis bien convaincu qu'Iréna en serait vivement émue, s'il lui était donné d'en avoir connaissance. A coup sûr, je lui en parlerai; et elle en délibérera dans sa sagesse. Je ne puis dire si cUe profitera d'une offre aussi honorable; mais je serais au désespoir d'affirmer qu'elle la dédaignera. Si de la Mure se plaint de la situation étrange que lui fait la résolution de ma fille, je puis dire aussi que la mienne nest pas beaucoup plus belle : n'eût-elle d'autre inconvénient que celui de ne pouvoir répondre aux bontés de votre Majesté.

Chacune des phrases , et peut-être des paroles de Pierre de Ville, était accompagnée d'une respectueuse inclination; et de peur de perdre le fil de son discours, il avait été obligé de fermer les yeux; en sorte que la dernière courbette fut pour la muraille : car le prince venait de retourner à son siège, pour entendre la lecture d'un procès-verbal dressé par le notaire. De Ville revint aussi prendre sa place parmi les conseillers; et quoique ébloui, transporté de la bonté du roi, il perdit cependant bientôt de vue l'objet de la conversation , pour se livrer de nouveau tout entier aux intérêts de sa chèr^ cité. Le prince se montra bienveillant au plus haut point, et promit de voir encore le Saint-Père avant l'audience accordée au conseil, afin d'influencer favorablement la décision qui devait intervenir. Aussi quand, après la séance levée, de Ville s'en retourna chez lui souriant de bonheur, on n'aurait pu dire si c'était la bienveillance du roi pour sa fille , ou la bnnté de ce prince pour sa patrie qui l'avait le plus charmé.

Quant à Godefroi de la Mure , le mystère ne faisait que s'é-

— !66 — paissir pour lui. Il s'en allait derrière le roi, tête baissée, se laissant aller au mouvement de son cheval, et évitant soigneusement le regard du monarque, dont le demi -sourire et l'œil pétillant semblaient presque une insulte à sa douleur. Vingt fois, dans le trajet seulement, il se promit de ne plus penser à Iréna, de partir tranquillement pour Paris, sans laisser le moindre souci en arrière ; vingt fois ce beau projet fit place à un sentiment d'une tout autre nature , et le paladin leva les yeux pour voir s'il ne découvrirait point la dame de ses pensées ^ revenant de quelque hôpital ou de quelque église.

MANE, THECEL, PHAJRÈS.

Sapbiz avançait rapidement dans l'œuvre de sa conversion. « Le Seigneur, dit l'Ecriture, est bien près de ceux qui le cherchent dans la sincérité de leur cœur, » Sans Joute, c'était le cas ici. Mais par une grâce particulière. Dieu avait ménagé au jeune prince le secours d'un saint. Quelques entretiens avec frère Bonaventure avaient suffi ponr porter la lumière dans un esprit droit, et allumer le feu de l'amour divin dans un cœur resté pur. L'exemple du prince gagna aussi sa suite : on disait qu'un certain nombre de ses gens se faisaient instruire dans la religion catholique. La suite prouva que ce bruit était fondé. Mais il y en avait un qui, bien loin de partager ce mouvement, le maudissait et en souffrait au contraire. Nous le retrouvons dans la chaumière du couple abandonné , et l'Amer est encore avec eux.

— Je me sens dépérir sur ce sol maudit, mes frères. La malédiction qui y fut prononcée contre nous y est vivace encore; l'air en est infecté. Ah! pourquoi ai-je consenti à suivre Sapbiz sur ces terres lointaines? Pourquoi ne suis-je pas resté? Ou plutôt pourquoi la mer ne m'a-t-elle pas englouti, quand l'orage ballota tant de fois notre barque sur ses flots ?

— D'oii te viennent donc ces pensées d'amertume , Nadab ? dit le vieux Sidrach. Tu semblés jaloux de répéter les plaintes que le saint homme de Hus fit entendre autrefois , ou les lamentations que le prophète d'Anatoth répandait sur les ruines de Jérusalem.

— Leur douleur était moins profonde que la mienne, Sidrach. Non-seulement je pleure comme Job sur la perte de tous mes biens, et comme Jérémie sur les ruines de ma patrie ; mais je ressens les déchirements du zèle, le feu de la jalousie, la sainte colère qui transportait Moyse quand il brisa les tables de la loi. Oh ! il vaut mieux pour moi mourir que de vivre.

— Je te comprends, frère, dit l'Amer, et j'excuse ton chagrin. Oui, tu es atteint au plus profond de l'àme. Tu as semé, un autre recueille; tu as planté, une main cruelle arrache ; tu avais greffé, un vent froid glace et détruit la greffe.. . Oui, une mer d'amertume doit inonder ton cœur. Pourtant ne désesiière pas : le mal n'est pas encore consommé. Ton prince a mordu aux pommes de la Mer Morte ; il n'en a pas encore avalé la cendre,

— Le poison a envahi ses veines, au contraire; il y exerce ses ravages. En l'accompagnant sur ces terres étrangères, mon intention était de lui montrer les traces de la persécution exercée contre nos pères, et de lui inspirer une vive horreur contre le nom chrétien.

— Et pourtant, Nadab, tu venais demander le secours des chrétiens.

— Oui, Ooliab , parce qu'un ennemi puissant, la race de Mahomet , menace nos frontières. Comme un torrent envahisseur, ce peuple barbare s'apprête à tout emporter dans sa marche impétueuse. En ce cas tous les moyens de défense sont bons ; on peut s'aider de Moab contre Amalec. Souvienstoi que Salomon , le sage par excellence , fit alliance avec le roi d'Egypte ; que Josaphat, le saint roi, combattit avec l'impie Achab. J'entendais employer le bras puissant de \a. race du Nazaréen , mais pour l'écarter et même le maudire ensuite. Mais que peut la sagesse humaine contre la colère divine? Nous sommes maudits!... Je suis maudit !...

En prononçant ces mots d'une voix altérée , le vieillard dé-

chira ses habits, suivant la mode qu'avaient les Juifs demanifoster ainsi leur douleur.

— Les décrets de Jéhovah sont immuables, dit Déborah; il ne sert à rien de se roidir contre eux. Nos pères ont péché, et nous portons la peine de leurs iniquités. Combien de fois les prophètes n'avaient-ils pas annoncé les châtiments du ciel ? Hélas ! Jérusalem fermait ses oreilles; les prévarications continuaient leur cours, et les désastres arrivaient au temps prédit.

— Et c'était assez, ô fiUe de Juda, que les fléaux du Tout- Puissant eussent accable notre race ; était-il besoin qu'ils nous poursuivissent chacun en particulier ? Tobie ne trouva-t-il pas la richesse et le bonheur sur la terre étrangère ? Et Esther, quoique exilée, ne s'assit-elle pas sur le trône ? Ah ! ma Gdélité méritait une autre récompense.

— Ne blasphème pas, Nadab, reprit l'Amer; défends à ta bouche aucune parole injurieuse envers le souverain Aibitre de nos destinées. N'oublie point ce qu'a dit le fils de la terre de Hus : Qu'est-ce que l'homme pour entrer en discussion avec Dieu ? et encore ce qu'a écrit le fils d'Isaï : Voilà que j'ai été conçu dans l'iniquité, et ma mère m'a mis au moude dans le péché.

Le juif tartare resta un moment abîmé sous le poids de ces sentences et de sa douleur. On devinait qu'il était atteint au plus profond de l'âme.

— Du reste, console- toi , reprit l'Amer, et crois à la parole d'un ami : le mal n'est point encore consommé, le mal n'est pas sans remède.

— Saphiz est infecté du poison , te dis-je ; la doctrine du Nazaréen a coulé comme un feu secret dans ses veines , et lui a rongé la moelle des os. C'est en vain que je lui ai représenté la fausseté de cette religion ; que je lui ai fait sentir combien il était insensé d'abandonner le culte d'Adonaïpourlafoi d'un criminel pendu par nos pères : il est resté sourd ma voix a perdu

sur lui son empire ; il m'a dédaigné et repoussé , moi son maître, moi son plus fidèle serviteur ! Il a préféré la parole d'une tête tondue à celle du serviteur de son enfance !

— Tu parles de ce frère Bonaventure. Que Jéhovah le poursuive de sa colère ! Moi aussi j'ai senti son regard brûlant et le dard de sa parole ; il m'a appelé sépulcre blanchi , rempli d'ossements et de pourriture. C'est ainsi que le crucifié traitait déjà nos pères ; mais le courroux de Jéhovah est tombé sur lui; il a expié ses blasphèmes en mourant, sur la montagne de Sion entre deux voleurs. Puisse Bonaventure être traité de la sorte !

— A quoi sert de maudire , quand on est impuissant ? Nos anathèmes retombent sur nos têtes. Ah ! la race d'Abraham doit s'éteindre dans l'oppression et dans les larmes.

— Oui, frère, mais que ce ne soit pas avant d'avoir tiré quelque vengeance. L'arrêt qui nous hvra jadis les sept peuples maudits n'est pas révoqué , il ne le sera jamais. Usons donc du pouvoir que nous accorda Adonaï. Vengeons-nous, Nadab, vengeons-nous ; goûtons le plaisir d'exterminer, autant qu'il aous sera possible, les fils du Nazaréen. Cette joie, je l'ai déjà éprouvée, et je l'éprouverai encore. Ma main s'est déjà baignée dans le sang de plus d'un infidèle ; s'il plaît à Adonaï, elle n'a point fini ses exploits. Je te l'offre... J'ai surtout ressenti une satisfaction plus profonde encore : celle d'armer ces maudits les uns contre les autres. Jamais je n'aurais remis le pied dans cette Babylone, et je l'aurais depuis longtemps quittée une seconde fois, sans ce lien secret qui m'y retient et m'y enchaîne, pour ainsi dire : je vois ces hommes égarés et pervers se haïr les uns les autres ; Babylone se déchire de ses propres mains; comme autrefois les Syriens s'entre-tuèrent, par la permission du Dieu de Sabaoth, les citoyens de cette ville impure nourris-» sent des inimitiés mortelles; ils se détestent mutuellement, et c« levain de dissension doit fermenter encore. En vain leur Pontife essaiera-t-il de rétabhr la paix : point de paix pour les impies,

dit le Seigneur. Nadab , reste ici pour être témoin de ce doux spectacle ; unissons-nous , aidons-nous pour exécuter les desseins du Très-Haut. Tu te souviens de la récompense qu'obtint Phinéès pour avoir percé l'impudique Zarabri ?

— J'ai la mort dans le cœur, Ooliab. Ce coup funeste /i brisé la force de ma volonté et le nerf de mes bras. Je sens que je ne me relèverai pas de cette atteinte. La vie chez moi est tarie dans sa source.

— Non, mon frère, tu peux renaître encore. Ezéchias, le saint roi, se plaignait que sa trame eût été brisée au milieu de sa course ; et le ciel, touché de sa plainte, lui accorda encore quinze ans de vie et la victoire sur ses ennemis. Jonas accablé de soif voulait aussi mourir sous son arbre desséché ; et Adonaï fit jaiUir une source et l'obligea à vivre. Ainsi en serat-il de toi , fils d'Israël , si tu ne t'abandonnes pas au découragement.

— Il était tout pour moi. Mon âme était collée à la sienne, comme l'âme de Jonathas à celle de David. Je me mirais en lui , comme un père dans son enfant unique, comme un maître dans son disciple chéri. Et voilà qu'il m'est enlevé ! L'ingrat fuit le sein paternel, il se tourne contre son père; il me dédaigne et me rejette. Comme Rachel, j'ai perdu mon fils ; je le pleurerai tous les jours de ma vie , et ne me consolerai jamais, car mon fils n'est plus.

— L'amour, l'amour d'une femme a tourné sa tête et séduit son cœur. L'infidèle Dalilah a trompé Sarason. Mais... puis-je te le dire? dois-je te le dire? Oui, car ce sera un premier baume sur ta blessure. Ecoute-moi donc, Nadab : cette femme, il ne l'aura point.

Ici le vieux serviteur releva la tête , et fixa sur l'Amer un regard où la surprise se mêlait à un éclair de joie.

— Es-tu l'arbitre du sort de cette vierge , OoUab ? répliquat-il. Je sais que ton pouvoir est grand parmi ces infidèles. Nouveau Samson (puisque ce nom est sorti de ta bouche ) tu exerces

de notables ravages dans les champs de ces Philistins. Toi aussi tu as lâché tes renards dans les champs de Getli et d'Ascalon, je veux dire de Couzon et d'EcuUy; et ils y ont porté l'incendie. J'ai entendu raconter ces merveilles; sois-en béni : tu es le consolateur d'Israël. Mais en quoi ton pouvoir s'étend-il jusqu'à cette jeune fille? et quelle vertu peut éteindre la puissance de l'amour ?

— Elle est à moi, te dis -je. Retiens cette parole d'une bouche sincère : Saphiz n'aura point cette jeune fille pour épouse.

— Eh ! que m'importe, à moi ? Mon fils, mon unique m'est enlevé ; son cœur s'est éloigné de moi ; il a foulé aux pieds les enseignements de sa jeunesse; il a renié le Dieu que je lui avais appris à connaître ; il est passé chez les infidèles ; après cela , il ne me reste plus qu'à mourir.

— Tu vivras, tu dois vivre. C'est lui, c'est lui qui doit mourir. Ecoute ce que dit le Seigneur par la voix de Moïse : Je suis le Seigneur votre Dieu, qui vous ai tirés de la terre d'Egypte... Vous n'aurez point d'autre Dieu que moi... Vous ne vous ferez point des dieux d'or, d'argent ou de bois, comme les nations... Que celui qui adorera un autre Dieu que moi disparaisse du milieu de son peuple : qu'il meure de mort. Voilà la sentence : la connais-tu ? est-elle révoquée?

Le tartare pâlit, comme si ces paroles lui eussent révélé quelque mystère effrayant, comme s'il eût vu un arrêt de mort écrit par les doigts invisibles qui tracèrent les destins de l'impie Balthasar. L'âme d'Ooliab paraissait avoir laissé échapper une secrète pensée , capable de troubler l'amour paternel que le pauvre Nadab portait à son disciple. Mâchant lentement ces paroles encore ambiguës, il y trouvait une saveur amère, et ne savait qu'y répondre. Si l'idée de la vengeance flattait son cœur ulcéré, d'autre part la seule pensée qu'elle pût s'exercer sur son enfant chéri le remuait jusqu'au fond des entrailles. 11 gardait donc le silence, n'osant ui encouragerai condamner

ce qui le blessait et lu» souriait tout à la fois. Ce fut Déborah •qui reprit la conversation la première.

— 0 Dieu de l'Hermon ! quel ouvrage ce serait de l'appliquer, cette sentence! Il faudrait l'ange qui tua en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes au camp de Sennachérib: car un bras humain n'y suffirait pas. Oh ! quand le Messie viendra-t-il, ce Schiloh tant promis à nos pères et qui doit détruire tous les ennemis de son peuple ! Cieux ! laissez tomber votre rosée , et que les nues fassent pleuvoir le juste, le sainte le fort d'Israël , celui qui doit exterminer l'impie du souffle de sa bouche.

En disant cela, elle levait au ciel ses mains décharnées. Sidrach l'imita et ajouta :

— Lève-toi, Seigneur, et juge ta cause qui est celle de ton peuple; lance tes foudres et dissipe-les; envoie tes flèches, et jette le trouble parmi eux. Les entends-tu se glorifier contre toi? Ne souffre pas que les nations disent : Où est leur Dieu? Où est celui qu'ils appellent leur vengeur ? Dort-il? ou la puissance de son bras est-elle raccourcie ?

— Qu'appelez-vous? qu'invoquez-vous? repartit Oolia'j avec une sorte de colère. Comment le Tout -Puissant exaucerait-il ces vœux? Est-ce à un lâche qu'il a promis la victoire ? A-t-il dit : Reposez- vous et j'agirai, dormez et je veillerai sur vous? Ah ! on a mauvaise grâce à se plaindre, quand on vit dans une indigne torpeur. Que tous les enfants d'Israël fassent comme moi , et bientôt les rangs de nos ennemis s'éclairciront. Le Seigneur est le Dieu des vengeances, a dit le roi David; le Seigneur est le Dieu des vengeances, et il a agi en toute liberté. Pourquoi son peuple ne prend-il pas sa cause en main ?

— Jéhovah abat ceux qu'il veut punir, répondit Miriaz d'un ton de tristesse : il ôte les forces à ceux qu'il destine à l'huœiliation. Il fut un temps où mon bras eût été comme celui de Jesbaam le fort de David, lequel abattit trois cents ennemis dans un combat et vit ses doigts se roidir dans la poignée de

son épëe. Mais ces jours sont loin de moi. Je me sens mourir comme l'olivier chargé d'années, dont chaque coup de vent emporte les feuilles et brise les rameaux. Je relis souvent les paroles d'Osée : Appelle son nom Loruchamah, c'est-à-dire sans miséricorde ; parce que je n'aurai plus pitié de la maison d'Israël, mais que je l'ensevelirai dans l'oubli... Appelle son nom loami, c'est-à-dire non mon peuple; parce que vous n'êtes plus mon peuple, et que je ne suis plus votre Dieu (1). C'est aujourd'hui que ces prophéties semblent s'accomplir.

— 0 enfants de peu de foi ! s'écria Ooliab. Pourquoi avezvous désespéré de la bonté de Dieu ? Vos pères ont souffert quatre cent trente ans en Egypte, et avaient perdu tout espoir , quand Jéhovah les délivra dans la puissance de son bras. Plus tard , le peuple saint avait vécu soixante-dix ans en captivité et ne comptait plus revoir les ruines de Jérusalem, quand le Seigneur suscita son serviteur Cyrus pour leur rendre la liberté. Et ils revinrent, et ils relevèrent les murs de la ville et du temple , et la paix refleurit encore dans les tentes de Jacob. Pensez-vous donc qu'Adonaï soit devenu comme les simulacres des nations, qui sont de l'or ou de l'argent, œuvTes des mains des hommes, et ont des yeux sans voir, des oreilles sans entendre ? 0 serviteurs de Bélial plutôt qu'enfants de Dieu! jusqu'à quand aurez-vous le cœur si lourd, comme dit le Psalmiste?

— Ne nous lance point l'anathème, lui dit Sidrach; car nous sommes restés fidèles à la loi de Sinaï. Le grand législateur lui-même reconnaîtrait en nous ses disciples. Les préceptes de notre enfance, nous les avons gardés; les Uvres sacrés, nous les avons portés sur notre bras, sur notre front, dans notre coeur; nous n'avons pas passé un jour, Déborah et moi, sans réciter les prières saintes, en nous tournant vers Jérusalem : que pouvions-nous de plus? Quand beaucoup d'autres allaient

(1) Osée, I, 6, 9.

aux faux dieux, nous restions comme Tobie de la tribu de Nephtali, les adorateurs du Dieu de Sion. Que sa miséricorde nous soit propice ! Le lis de Saron n'a point la hauteur du cèdre du Liban , l'hysope de la muraille n'égale point le palmier de Cadès, et le moineau solitaire ne peut le disputer à l'aigle de la montagne.

— Cela est vrai, Sidrach. Le juste juge se tiendra pour satisfait de ta modeste offrande. Il assure lui-môme qu'il regarde le pauvre et l'humble de cœur, pendant qu'il dédaigne l'orgueilleux et le riche enflé de sa fortune. Mais il demande plus à celui qui peut donner plus. Tu sais que Saûl fut rejeté pour avoir épargné Agag, roi d'Amalec, tandis que le peuple obtint pardon. Adonaï n'exige pas l'impossible j mais le possible, il le demande, on le lui doit.

— Ta parole est acerbe, reprit ici Miriaz avec un profond soupir. Ce n'est pas sans raison qu'ils t'ont surnommé l'Amer. Ta langue est comme celle de l'aspic , qui infuse dans chaque blessure un poison mortel. Voilà que tu as soulevé dans mon cœur une vase inconnue; je ne sais quel sentiment douleureux, cuisant, m'envahit; le venin de ta malice coule dans mes veines et y allume un feu éte-ange. 0 perfide !

— Est-ce un feu profane, est-ce un feu sacré, Nadab, fils de Misaël? Dois-tu le nourrir? dois -tu l'éteindre? PicuJs garde de consulter la chair plutôt que l'esprit. Saûl épargna Agag, Phinéès tua Zambri : lequel fit le mieux? lequel voudrais-tu avoir imité? 11 y a une miséricorde qui est cruelle, il y a une cruauté qui est miséricordieuse; c'est à la sagesse à les distinguer. 0 mon frère ! si tes yeux n'étaient point aveuglés par les affections de la chair, tu Urais les mots écrits par le doigt mystérieux : Mane, Thecel, Phares.

— Le Dieu qui nous a créés condamne- t-il toute affection humaine ? Défend-il à un père d'aimer son fils ?

— Non , quand l'amour naturel ne contredit point l'amour universel qui lui est dû comme au premier Auteur de toute

créature. Il a ordonné, il est vrai, au fils d'honorer son père et au père d'aimer ses enfants : mais il a dit aussi : — Je suis le Seigneur; vous n'adorerez point d'autres dieux que moi. Que celui qui adore une divinité étrangère soit exterminé du milieu de son peuple. — Réfléchis sur ce plus grand des commandements, et tu verras quelles conséquences il entraîne. Mais quoi ! je parle à un docteur de la loi, à un homme versé dans la connaissance de nos saints livres. Ton père Misaël fut l'ornement de nos assemblées; on l'écoutait avec plaisir expliquant les textes sacrés , comme Esdras, ce scribe instruit et fidèle. On le consultait comme un oracle; il n'était pas de difficulté qu'il ne pût lever, d'obscurité qu'il ne sîit éclaircii'; il t'instruisit dès le bas âge, il te forma à tous les enseignements divins : que te disait-il? que te dirait-il? Ecoute-le: car, ainsi que le prophète Elisée, quoique mort il prophétise encore.

— Il tomba victime de leur rage, murmura Nadab. Les disciples du Nazaréen l'ont proscrit en haine de sa foi. Et déjà ils avaient failli le tuer... Je montrerais encore l'endroit qui fut rougi de son sang.

— Et ce sang crie vengeance, mon frère. Comme celui d'Abel, il accuse ces Gains étrangers, ces infidèles acharnés à notre perte. Je n'en dis pas plus. C'est à ta conscience à décider. Mais ton élève n'aura point cette jeune fille ; un autre sort lui est réservé.

— Ah ! épargnez-la, cette fleur d'innocence ! s'écria Déborah. Ne la regardez point comme une infidèle. Souvenez-vous que Ruth, la Moabitc, trouva grâce aux yeux du Seigneur à cause <le sa charité pour Noémi. Souvenez-vous que Rahab mérita d'être aggrégée au peuple de Dieu, parce qu'elle se montra bonne envers les envoyés de Josué. Oh ! ayez égard aux aumônes que cette belle enfant a faites à vos frères malheureux. Ne lui faites aucun mal, car ce mal retomberait sur vous.

Ces exclamations d'un cœur reconnaissant ne parurent pas

faire grande impression sur ceux à qui elles s'adressaient. As continuèrent à délibérer sur le même sujet , mais tout bas , comme s'ils eussent craint de rendre les deux vieillards plus longtemps confidents de leurs sinistres projets. On entendit seulement plusieurs fois les mots 3Iane, Thecel, Phares, mur-

• murés par l'un ou par l'autre, d'un ton significatif. Pendant ce temps-là, Déborah, les mains jointes, répétait de dévotes prières à Adonaï ; et le vieux Sidrach se joignait à elle dans

, toute la ferveur d'une âme reconnaissante.

JiXyDIEUCE DU PAPE.

L'audience du Pape eut lieu. C'était ici le nœud de l'affaire; car si Philippe avait promis son appui , il ne lui appartenait cependant pas de trancher une question qui dépendait de l'autorité ecclésiastique. Quelque jaloux que fût le pouvoir civil de s'arroger le droit de régler de tels différends, il n'osait aller jusqu'à méconnaître les limites qui lui étaient imposées.

— Je me défie fort de ton Pape, disait Pierre de Ville à sa fille. J'ai peine à croire que sa sentence nous sera favorable.

— Quelle qu'elle soit, mon père, vous l'accepterez. Sa Sainteté est seule juge en ces matières; sa décision doit faire loi. Mais il serait bien déraisonnable de supposer qu'elle se soit laissé influencer par des motifs étrangers.

— On a vu Varey entrer à l'audience ; on l'en a vu sortir : elle a été assez longue; le fait est certain. Qu'allait-il faire là? Tu ne me feras pas croire qu'il n'a rien dit de nos débats avec le chapitre.

— Je ne me permettrai pas de parler de ce que j'ignore. Cependant il me semble qu'on peut bien aller voir le Souverain Pontife pour lui offrir de respectueux hommages, par exemple.

— Et il faut une heure pour cela ? Offrir ses hommages au Saint-Père c'est entrer, baiser sa mule, lui débiter deux phrases, en recevoir une, s'incliner et sortir. Je te demande si tout cela peut se faire en moins d'une heure ?

— Assurément, avec un inconnu. Mais veuillez vous souve-

nir que le chanoine Thébalde était l'ami de la fanvUe de Varey, et particulièrement du chanoine, frère de sire Bernardin. Or toutes les personnes qui approchent le Saint-Père s'accordent à dire qu'il n'a rien oublié de ses anciennes connaissances, qu'il a gardé la mémoire la plus précise des détails concernant les familles , et qu'il s'en informe avec une bonté qui cliarme et flatte tout le monde.

— Tant que tu voudras. Eh bien ! ces mêmes personnes seront unanimes à te dire que tous ces beaux détails tiennent un quart d'heure au plus. Et Bernardin est resté une heure ! Enfin nous verrons.

Le soir vint; grand débat d'abord au sein du conseil réuni à Saint-Jacques : il s'agissait de savoir si l'on revêtirait le costume d'ordonnance pour se rendre chez le Saint-Père.

— Pourquoi non ? s'écria Pierre de Ville. Avons -nous à cacher qui nous sommes ? N'est-ce pas le corps de la ville que le Pape demande ?

— Distinguons , répondit Bernardin de Varey : c'est comme délégués du peuple, comme mandataires choisis par les citoyens, que Sa Sainteté veut bien nous recevoir, mais non comme membres d'un corps constitué, régulier, légitime. 11 est inutile de nous dissimuler que si nous sommes honorés de la confiance de la ville, nous ne sommes cependant revêtus d'aucune autorité.

— Et quelle autorité plus grande que celle-là ? repartit de Ville. Quand des miUiers d'intéressés se réunissent pour confier à quelques hommes le soin de protéger et de défendre leurs droits, ces mandataires ne sont-ils pas à l'instant même investis de ces droits ?

— De quels droits parlez-vous, Pierre ? Ce sont précisément eux qui sont en question. On ne donne que ce qu'on a; les Lyonnais ne peuvent donc vous donner comme certain ce qui est tout au moins incertain. En deux mots, nous sommes des avocats. Or l'avocat a pour mission d'établir les droits de son

client. Si ces droits étaient hors de conteste, l'avocat so^aîl inutile.

— Voilà pourquoi il n'y a ici d'avocat légitime que Bernard ir deVarey, repartit Pierre. Lui seul, en efiet, en qualité d'organe du chapitre, représente le droit. J'opine donc à ce qu'il revête l'habit de chanoine. Quant à moi, je me contente dej mon pourpoint violet.

Bernardin répondit, Pierre répliqua; la question s'échauffait; et malgré les efforts que faisait de Varey pour se contenir, il était fort à craindre de voir se renouveler une de ces scènes dont le conseil avait été si souvent témoin , quand Guy de la Mure prit la parole et dit :

— Le temps nous presse ; laissons de côté les questions irritantes. De Varey soutient que le chapitre seul a des droits; de Ville prétend que la ville en a aussi ; il ne s'agit point de savoir lequel des deux a raison ou tort. Pourquoi sommes • nous ici ? Et dans quoi but nous rendons-nous auprès de Sa Sainteté ? Pour soutenir une cause. Or le bon sens dit qu'il faut prendre tous les moyens pour la faire valoir, et écarter tout ce qui pourrait lui nuire. En partant de là, il est certain que la vue de notre habit officiel blesserait les yeux du Pape; nous paraîtrions devant lui, non plus comme des gens qui ont une cause à défendre, mais comme des gens qui croient leur cause jugée. Ce costume semblerait dire au Saint-Père : — N '"î sommes installés, nous sommes un corps, nous formons ui.o autorité : voyez notre habit ! Quoi que vous décidiez , nous maintenons nos droits; nous ne dépc lillerons plus ce pourpoint violet. — Et qu'arriverait-il si Sa Sainteté exigeait que nous laissassions ce vêtement à la porte ?

— Je sortirais et ne rentrerais plus, s'écria Pierre de Ville.

— A merveille ! mais la cause n'en souffrirait-elle pas? Cette vivacité qui pourrait satisfaire l'amour- propre, préviendraitelle le juge en notre faveur? Ici, il faut mettre de côté toute considération personnelle. Nous sommes les représentants de

Lyon ; eh bien ! nous trahirions notre mandat, si noub compromettions le succès de notre démarche par une puérile vanité. Pierre, vous vous glorifiez d'être, et voue êtes en effet, le plus zélé défenseur des intérêts populaires; piouvez-le donc en sacrifiant vos goûts personnels aux besoins du parti (jue vous avez embrassé.

Ce rai sonnemen t étai t trop j uste pour ne pas con vaincre môme Pierre de Ville. On se résolut à laisser là le pourpoint violet,

Grégoire X reçut le corps de la ville avec bonté. Tous furent saisis d'une sorte de terreur respectueuse, en présence de cette autorité, la plus grande que l'on reconnût alors sur la terre. Chose éti'ange ! ceux mêmes qui avaient vécu dans une certaine familiarité avec le chanoine Thébalde n'étaient pas les moins étonnes de l'air de majesté qui régnait sur sa figure et de la dignité de toute sa personne. Le front le plus décidé se sentit forcé de s'incliner. Pierre perdit toute l'assurance qu'il avait apportée ; il lui semblait que tous ses arguments étaient fauchés par la racine. — Coupé comme des asperges ! se disaitil à lui-même. Coupé entre deux terres ! Je ne saurai tout à l'heure dire un mot.

Le Saint-Père fît lui-même l'exposé de la question avec une clarté, une netteté qui prouvait avec quel soin il l'avait étudiée. Jamais rapporteur n'analysa mieux les pièces d'un procès. Mais précisément ce résumé si lucide, si complet, faisait ressortir la force du droit et la faiblesse de l'opposition. Le corps de la ville écoutait ébahi, interdit. Le Saint-Père fit particulièrement voir ce qu'avaient présenté d'atroce les événements de Saint-Jean, de Saint-Just, d'Ecully, de Couzon et de Genay; il démontra qu'une telle conduite, loin de fortifier une mauvaise cause, en déshonorerait, en gâterait même une bonne. Entrant ensuite au fond de la question, il posa les principes d'une main ferme et en déduisit les conséquences. Le lecteur n'attend pas que nous donnions de longues explications Jù-dessus : car, encore une fois, ces débats ne seraient plus

compris aujourd'hui. Le Pontife parlait sans aigreur; son langage, au contraire, respirait une bonté paternelle; il reprochait moins qu'il n'avertissait; il grondait moins qu'il n'exhortait; mais la conclusion en devenait peut-êtr? plus évidente, puisque la modération même de la parole faisu. i mieux ressortir la force des raisons.

Après son discours , le Pape demanda à connaître les observations que chacun pouvait avoir à faire. Tous 'hésitèrent à répondre : soit que la majesté du Sakit-Père leur imposât, soit qu'ils ne trouvassent rien de convenable à opposer à son argumentation. A la fin Pierre de Ville pensant qu'il serait peu digne de lui d'abandonner la cause qui lui était si chère, essaya de revenir sur l'exposé que le Pape venait de faire , et de du'e tout ce qu'il croyait propre à soutenir les intérêts du peuple. n ne nia point les excès auxquels on s'était porté ; mais il les expliqua ( nous n'osons dire les excusa ) par les duretés et les procédés irritants des officiers et employés chargés de percevoir les impôts au nom du chapitre ; il cita plusieurs traits de sévérité impitoyable , l'arrestation de quelques retardataires, la détention d'Amadoris, et quelques autres faits de cette nature , très-propres , selon lui , à mettre une population en colère. Et son zèle s'échauffant peu à peu, surtout l'image de son cher enfant se présentant devant ses yeux, il s'éleva bientôt jusqu'à cette sorte d'éloquence qu'inspirent la nature et le dévouement à une cause. Le Saint-Père l' écouta avec là plus grande attention , et parut même prendre intérêt à l'entendre. Et cette placide indulgence encourageant l'orateur, il sut enfin retrouver le plaidoyer complet dont il avait préparé de loin Ici éléments.

Au moment où il finissait, entraîné par le sentiment, remi.é par le souvenir de son bien-aimé Irénée, tout à coup il sentif son cœur se serrer, et des larmes s'échappèrent de ses yeux. Le Saint-Père s'en aperçut; et, comme il connaissait la position particulière de de Ville, il en eut aussi l'àme touchée.

Reprenant la parole , il exhorta à la paix, convint que les employés du chapitre avaient pu excéder les bornes , promit de ne rien négliger pour en empêcher le retour, et conclut par la nécessité de l'oubli du passé et d'une sincère réconciliation pour l'avenir. Enfin il dit qu'il aviserait de nouveau, et remit à quelques jours le prononcé de l'arrêt. Sur quoi les députés se retirèrent, moins de Ville, à qui le Pontife avait fait signe de rester. Quand ils furent seuls , après quelques questions bienveillantes qui prouvèrent à de Ville que le Pape n'avait rien oublié de ce qu'avait su le chanoine Thébakle , Grégoire entra plus spécialement en matière sur le point délicat.

— J'ai vu vos larmes, et j'ai compris votre douleur : vous avez perdu un fils dans ces tristes événements ?

— Un fiis, un fils unique, Très-Saint-Père; et c'est pour moi une source intarissable de pleurs.

— Cela se comprend. Mais Dieu qui ne frappe qu'en père, a voulu vous affliger pour votre plus grand bien. C'est ainsi que tout chrétien doit penser, quand l'adversité l'accable. Vous saurez vous résigner, ou plutôt vous l'avez déjà fait. Votre estimable père que j'ai conim et aimé vous a élevé dans les principes de la foi ; vous tiendrez à ne point vous en écarter. Vous pardonnerez aux auteurs de ce coup fatal, qui vous prive d'une si grande consolation et d'un si doux appui. Nous sommes arrivés à un temps de paix générale.

— Ah! Saint- Père, pardonner est bien difficile, surtout quand on a vu tomber un enfant chéri sous la main d'un homme qui se disait ami , avec lequel on n'avait jamais eu que des relations agréables ; quand on a entendu ce meurtrier s'applaudir de cet exploit funeste ; quand on l'a vu sourire en considérant la victime tombée dans les bras de son père.

— Triste efiet des discordes publiques ! Mais ne vous exagérez-vous point les circonstances du fait ? Etes-vous sûr d'avoir bien vu , à travers le trouble qui agitait vos puissances ? Vous savez combien l'illusion est facile en pareil cas.

— Je ne me suis point trompé, Saint-Père ; et d'autres témoignages pourraient vous confirmer le mien. Bernardin de Varcy a tué mon fils ( car c'est lui qui est l'auteur de ce crime, et i siégeait tout à l'heure en présence de Votre Sainteté ) ; il l'a tue sciemment ; il le connaissait parfaitement ; il a insulté à l'infortune de ce pamTe enfant ; il a insulté à la mienne ; il a ri, il a joui, il a triomphé... Et cette image funeste est restée gravée dans ma mémoire, et n'en saurait plus sortir. Elle est le tourment de mes jours et de mes nuits.

— Motif de plus pour en faire le sacrifice. La gravité même de l'offense est un stimulant à pardonner. Les âmes généreuses ( et la vôtre l'est ) aiment à étouffer les plus vifs sentiments de la nature sous la charité chrétienne : elles se plaise a dans les sacrifices héroïques. Vous remettrez au sire de Varey les torts qu'il a pu avoir à votre égard ; ainsi vous donnerez le bon exemple dans un temps où il est si nécessaire. La position que vous occupez tous les deux dans la ville à des titres divers , vous impose le devoir de cette réconciliation ; elle imprimera à votre rapprochement une haute valeur; personne n'hésitera plus à oublier ses griefs, quand les chefs des partis auront sacrifié les leurs à l'intérêt de la patrie. Vous aurez ainsi puissamment contribué au rétabUssement de la concorde, et ce sera un résultat dont votre cœur chrétien ne cessera de s'applaudir. Etes-vous décidé, Pierre de Ville ?

— Ah ! Très-Saint-Père, répondit Pierre ému du ton bienveillant du Pontife ; le sacrifice que vous demandez de moi est bien grand. La haine ( il faut bien que j'appelle les choses par leur nom), la haine que la conduite de de Varey m'a inspirée, a jeté des racines si profondes qu'elle ne saurait être extirpée du premier coup. Elle est comme ces plantes qu'on ne peut arracher sans déchirer le sol tout autour. Si vous saviez combien je souffre !

— Je n'en doute pas un instant. Une âme comme la vôtre n'est point faite pour haïr ; la haine est pour elle une torture

insupportable. Le pardon , l'oubli sincère et complet sera le remède à sa blessure. Et si vous craignez de ne pouvoir l'appliquer immédiatement, laissez peu à peu la charité opérer en vous. Du reste, un moyen plus simple, plus naturel se présente à vous. Devinez-vous ce que je veux dire ?

— J'attendrai que Votre Paternité s'explique plus clairement.

— Vous me pardonnerez alors d'entrer dans des détails qui devraient me rester étrangers , si rien de ce qui regarde le plus humble de ses enfants pouvait être étranger à un père. Et puis la pacification de cette chère cité de Lyon me tient tant au cœur que rien de ce qui peut y contribuer ne saurait m'ètre indifTéreot. Je sais donc que vous avez une fille , pleine de douceur et de piété, votre consolation et votre joie. Je sais d'autre part que le fils de Bernardin de Varey aspire à sa main. On ignore si l'aflection de votre enfant répond à celle de ce jeune homme ; mais il l'a connue dès le berceau , il l'a sauvée de la mort , il lui a exprimé son désir, et peut-être votre fille n'aurait-elle aucune répugnance à l'accepter pour époux : d'autant plus que , pieuse et douce , elle serait sans doute très-heureuse de contribuer à la paix générale.

— Saint-Père, Iréna ma fille a le plus grand désir de voir cesser nos querelles. Nous sommes , je dois en convenir, continuellement en guerre là-dessus. 11 est bien entendu que cette guerre ne va jamais jusqu'à troubler nos bons rapports. Elle est si douce ! liais quant à la question dont Votre Sainteté daigne s'occuper, il est bien difficile de la résoudre. Iréna, courtisée de plusieurs côtés , s'est engagée par vœu à ne point penser au mariage, à ne point permettre qu'on lui en parle d'ici à la fin du concile. En prenant cette étrange détermination, elle a eu, je pense, en vue d'obtenir l'heureux succès de vos efforts , surtout en ce qui regarde la réunion des deux églises.

— Je bénis cette bonne àme , et j'ai quelque espoir que le

— 18G — ciel exaucera ses vœux. Iréna , c'est-à-dire paix : ce mot est de bon augure.

— Je lui ai donné ce nom , reprit naïvement de Ville , par dévotion pour l'illustre évêque de cette ville. Mon fils portait aussi le nom d'Irénée. J'ai même construit à mes frais les deux grandes portes de l'église dédiée à ce glorieux patron , notre père dans la foi.

— Saint Irénée s'en souviendra , et vous aidera à devenir comme kii le Pacifique. Admettons donc que votre enfant ait maintenant la bouche close sur la question de son mariage, et que vous ne puissiez présumer quels sont ses sentiments ; ce que je vous demande , c'est que , quand la liberté lui sera rendue , vous ne vous opposiez point à ce qu'elle accepte le fils de Varey pour époux , si elle jugeait à propos de le préférer à tout autre. Avez-vous aussi de l'aversion pour ce jeune chevalier ?

— Personnellement aucune. Robert a des qualités que j'apprécie. Mais le sang de mon Irénée me semble ruisseler des mains du père à celles du fils. Un voile sanglant couvre pour moi toute cette famille.

— Et c'est ce voile qu'il s'agit de déchirer. Cette union serait précisément le remède sûr, facile et doux, dont je vous parlais tout à l'heure. La tendre affection que vous portez à votre fille se reporterait naturellement sur son époux, et remonterait de là au malheureux père , auteur du coup qui vous fait gémir.

Ici Pierre de Ville tressaillit comme un serpent à qui on marche sur la queue. L'endroit sensible était touché. Il n'osa cependant manifester sa peine , mais le Pontife s'en aperçut.

— C'est un sacrifice que je demande, reprit le Pape, et tout sacrifice coûte. Voyons, Pierre de Ville, soyez chrétien, soyez lyonnais. Oui, soyez lyonnais; et persuadez-vous que vous ferez plus pour votre patrie en lui donnant l'exemple de la réconciliation qu'en plaidant ses inlcrèls d'une manière quel-

conque. Remarquez bien que je ne vous demande point de forcer le consentement de votre fille ; mais simplement de ne point vous y opposer, de favoriser même ses intentions , si elles se tournaient de ce côté-là. Entendu ainsi, le sacrifice ne serait pas énorme. Et certainement Dieu , sensible à votre générosité, répandrait sur vous ses bénédictions et vous aiderait à arracher jusqu'à la dernière racine de cette plante amère, dont votre vie est empoisonnée. C'est le conseil que vous donne un ■ami , c'est la grâce que vous demande un père. La lui accor- <ierez-vous ?

Subjugué par ce ton paternel, Pierre de Ville fit un signe d'assentiment. Le Saint-Père ajouta encore beaucoup de bonnes choses, beaucoup de considérations touchantes, en sorte que quand notre municipal sortit de l'audience, il était tout étonné et tout confus de la bienveillance qu'on lui avait témoignée.

— En vérité, dit-il à sa fille, ton Pape est un aimable homme. Je t'avoue qu'il est difficile 4e résister à sa parole. Pourtant j'ai bien soutenu les intérêts de la ville ; il me semble que je me surpassais moi-même, et je crois avoir vu aux clins d'oeil de Guy de la Mure , de Fabri et de plusieurs autres, qu'ils étaient fort contents de mon plaidoyer. J'ai espoir que la sentence nous sera favorable. Et puis... et puis... dois-je te dire cela? Oui , ce qui vient d'une bouche si respectée ne peut te rester inconnu ; le Pape m'a d'ailleurs insinué qu'il désbait que tu fusses instruite de sa volonté, ou plutôt de son désir (car c'est un conseil qu'il donne, et non un ordre ). Eh bien ! donc, il te connaît; il sait ton histoire; comment tu as failli être foulée aux pieds des chevaux , et as été sauvée presque miraculeusement; enfin il est persuadé que tu ferais bien de prendre Robert pour ton époux. Remarque bien : je ne te demande pas <ie réponse, je ne t'ordonne rien non plus, je ne te conseille même pas. Mais le Saint-Père a exigé que je te fisse connaître sa pensée, qui est une pensée de réconciliation. Je ne vais pas plus loin : et je suis bien convaincu que, si le Pape dit tout

cela, lui qui coonaît ton vœu, c'est qu'il ne le regarde point comme contraire à ton vœu, et que son intention est que tu le pèses dans ta conscience.

Iréna leva les yeux au ciel et sourit sans rien dire. Assurément si Robert de Varey eût pu être témoin de ce simple incident, il en aurait tiré les conclusions les plus favorables. Pierre de Ville lui-même fut sur le point dé croire que dès ce moment le choix de sa fille était fixé. — Un désir tombant àv. si haut, se disait-il, ne peut manquer d'être regardé comme une loi par cette âme si timide et si soumise. Mais il est évident que le souffle de Bernardin a passé par là. Oh ! ce nom me fait toujours tressaillir. N'importe : j'ai promis de faire la commission , et la voilà faite ; j'ai promis de ne point mettre d'obstacle à la volonté de ma fille , et je tiendrai parole. Mais c'est tout.

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