‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 3 sur 40 · ATTENTE DU CONCILE · texte numérisé non relu

ATTENTE DU CONCILE

— Quand l'univers entier y serait, ma fille.

— Je ne puis le croire, mon père.

— H faudra bien que vous le croyiez , quand vous le verrez.

— Je ne le verrai pas : car vous finirez par céder. La religion vous en fait un devoir. Il n'est point permis de haïr. Vous savez que Jésus-Christ ne reconnaîtra point ceux qui auront nourri la haine dans leur cœur. Voudriez-vous mourir dans l'état où vous êtes maintenant ?

— Quand il plaira à saint Irénée, le protecteur de cette ville. Lorsque je vous donnai son nom au jour de votre baptême, je me mis, moi, ma famille et votre personne sous sa sauvegarde. Grâces à lui ! tout a assez bien réussi. Mon commerce s'est étendu , ma fortune s'est augmentée , et j'ai pu sans trop

me nuire , donner une porte neuve et une cloche à la cathédrale de Saint-Jean-Baptiste, et un autel i\ l'église Saint- Etienne (1).

— Oui , mon père , et je crois que le ciel a agréé ces offrandes de votre part : car je sais qu'elles partaient d'un zèle pur. Mais...

— Certainement très-pur. C'était d'ailleurs raccomphssement d'un vœu. Votre mère et moi avions promis ces offrandes à nos saints patrons, si elle ohtenait une heureuse déli\Tance. J'y ajoutai la promesse d'une lampe d'argent à saint Irénée. Vous vîntes au monde, vive , fraîche et bien portante ; on vous porta baptiser à l'autel du saint martjT, on vous donna le nom d'Irena, et dès lors nous nous empressâmes d'exécuter nos obligations. Ah ! pourquoi faut-il que votre mère ait si peu survécu, et qu'elle ait à peine eu le temps d'embrasser sa fille ?

— Ma bonne mère a encore porté un an sa fille dans ses bras. Croiriez-vous, mon père, que je me figure parfois lavoir? Serait-il possible qu'à un âge aussi tendre j'eusse réellement distingué son visage des objets qui m'entouraient? On me dit que c'est difficile, impossible.

— Ma fille , quand vous voudrez voir votre mère, il suffira de vous regarder au miroir. Hier encore , Guy de la Mure (2) me l'affirmait, et on peut l'en croire : car c'est un homme grave et qui ne dit rien hors de propos. Iréna , si quelqu'un vous aime et vous respecte, c'est Guy de la Mure. Je vous dirai plus tard ce que... ce qu'il... Mais c'est inutile de parler de cela trop tôt. Vous rougissez, je crois?

— Mon père, je voudrais encore revenir à ce que je vous disais tout à l'heure. Voici des circonstances bien solennelles

(1) La plus ancienne église de Lyon qui existât dans le siècle dernier (Nouv. éloge, etc., p. 84).

(2) Echevin de Lvon (Voy. Nouv. cloge de la ville de Lyon, 3* partie, p. 21).

pour la ville de Lyon . Vous savez que Sa Sainteté arrive ici le 1 3 novembre ?

— Je le sais parfaitement, ma fille ; et d'autant mieux que nous nous sommes déjà réunis, et nous réunissons demain, à la chapelle Saint-Jacques , pour aviser à lui faire une réceptio» convenable.

— 0 mon père ! faites-la digne et grande, s'il vous plaît. Jamais la ville de Lyon n'aura été aussi honorée qu'elle va l'être ; il faut qu'elle se surpasse aussi dans son amour et dans son respect pour le vicaire de Jésus-Christ.

— La viUe de Lyon n'en est point à son coup d'essai. Elle a logé six ans le Pape Innocent dans ses murs. Et plût au ciel qu'elle fût restée en possession des sages règlements de ce saint Pontife! Mais vous savez qu'il n'en est rien; la ruse et îa fraude...

— Toujours les mêmes plaintes ! toujours les mêmes souvenirs ! dit la jeune fille, en interrompant son père. Quelque soit le sujet dont on vous entretienne, vous ne pouvez vous rclenir de tourner de ce côté-là vos pensées et vos réflexions.

-- C'est vrai, Iréna ; en réalité, je porte continuellement ce poids sur mon cœur ; mon àme en est pleine ; et tu sais que de quelque façon qu'on remue un vase trop plein, soit du dessus, soit du dessous, soit de côté, il verse toujours et ne peut verser que ce qu'il contient. Changeons pourtant de sujet. Jeté dirai donc que le Pape Innocent n'eut qu'à se louer des habitants de cette ville. Quinze ou vingt de ses épîtres en font foi ; il n'est sorte d'éloges qu'il ne prodigue à sa chère cité de Lyon ; il ne sait plus quel nom lui donner, quel bien en dire ; jusque là qu'il ordonne à tous ses fidèles sujets d'Italie de traiter comme un des leurs, comme un frère, tout Lyonnais qui voyagera parmi eux. Et, au fait, mon père et mon beau-père, parcourant les terres de l'Eglise romaine, n'eurent besoin que de se nommer pour être accueillis à bras ouverts par tous les rangs de la société. Bien certainement cette protection leur fut utile pour leur commerce ; et si aujourd'hui je siège dans le corps de la ville;

si toi-même, ma chérie, ma fille unique, peux espérer à devenir...

— Et l'avez-vous vu, mon père? dit encore Iréna, dans l'intention bien visible de détourner de la conversation toute allusion à sa personne. Avez-vous eu l'honneur de voir l'illuslrc Pontife Innocent IV ?

— Si tu te souviens d'avoir vu ta mère à un an , reprit Pierre de Ville , en souriant légèrement , il sera moins étonnant que je me rappelle la noble figure de ce grand homme , dont le nom doit être gravé pour nous sur le marbre et l'airain. J'avais quatre ans quand le concile se célébra ; et le souvenir le plus frappant qui s'y rattache pour moi , c'est, le croiras-tu ? le son de nos cinq cents cloches se mariant dans les airs en une harmonie, ([ui ne doit avoir sa supérieure que dans le ciel. Au moment où, le concile terminé , et après la lecture des décrets, les acclamations se firent dans la cathédrale, tout à coup , à un signal donné , tout s'agita , tout s'ébranla , et je doute qu'aucune ville, pas même la ville éternelle, ait jamais entendu un cantique plus joyeux et plus solennel.

— C'est ce qui va se renouveler, mon père ; et vous pourrez jouir encore une fois de cette magnifique harmonie. Je ne pense pas que la ville de Lyon ait perdu une voix depuis ce temps là. Au contraire , elle en a gagné plus d'une , certainement plus d'une.

— Je le sais. Mais la musique a besoin d'échos pour être belle et douce. Malgré la joie causée par les grandes choses qui s'étaient dites et faites au concile , je ne doute pas que les heureux arrangements conclus par le Pape n'entrassent pour la plus grande part dans l'allégresse publique. 11 ne faut pas oublier qu'on acclamait le Saint-Père autant comme le sauveur de la ville que comme le défenseur des droits de l'Eglise.

— Il faut espérer qu'il en sera de même encore. Le souverain Pontife parait empressé de pacifier nos différends. Il ne saurait oublier que Lyon fut comme sa patrie , quand d'ailleurs ses entrailles de père universel ne seraient pas éjuucs en faveur

d'une ville qui a tant de droits à son affection comme chef de l'Eglise. Oui, mon père, je suis sûre que vous ferez votre possible pour bien accueillir un si glorieux compatriote.

— C'est notre intention. Demain nous nous réunissons encore pour traiter ce sujet. Mais je ne puis te le dissimuler : nos finances sont au plus bas. Messieurs les officiers du chapitre nous tondent et nous plument si bien que....

— Mon père, ce serait peu généreux de votre part de recourir ici à la caisse publique. Lyon compte assez de riches particu- Mecs, pour n'avoir pas besoin d'emprunter ni de lever des impôts sur le pauvre. J'espère que vous allez tous vous cotiser, et d'une manière convenable.

— Tu ne saurais croire, Iréna, comme la guerre civile épuise vite un peuple. Ces dernières années nous ont mis à sec. Un argent fou a été dépensé, sans qu'on puisse voir à qui il a pro-.té, si ce n'est à tous ces malotrus de soudarts qui se rassemblent toujours là oîi l'on se bat, comme les corbeaux où est la chair morte. De longtemps Lyon ne se relèvera de cet épuisement. C'est un malade atteint de langueur, et dont la convalescence sera longue et difficile.

— Mais s'il n'y a plus d'argent, mon père, il y a encore des bijoux, des vases précieux, de riches étoffes. Savez-vous à quoi nous avons songé, nous autres femmes? Il faut bien que je vous le dise, puisque rien ici ne doit se faire sans vous. Eh bien! nous avons eu, nous aussi, notre réunion, et nous sommes convenues de contribuer pour notre part aux frais de réception du souverain Pontife et des Pères des concile.

— Hum! l'idée est bonne. Mais que donnerez- vous?

— Tous nos bijoux, s'il faut, et même ceux de nos mères.

— Ce sera beau.... et généreux. Il est assez rare qu'une femme porte jusque-là le sacrifice. Mais je suppose , et non sans raison, qu'une telle idée n'a pu venir que d'une certaine petite tète de seize ans. Me suis-je trompé?

— Mon père , nous nous sommes souvenues que l'arche d'alliance avec tous ses accessoires fut faite de l'or, de l'argent

et des étoffes précieuses que fournirent les femmes israélitcs. L'écrivain sacré ajoute qu'elles y mirent un tel empressement, une telle générosité, que Moïse fut obligé, de la part de Dieu, de modérer leur zèle. J'espère que ce bel exemple ne sera pas perdu pour nous. Car c'est aussi pour Dieu que nous faisons ceci. Assurément si Jésus-Christ a dit : Je regarde comme fait à moi-même ce que vous faites au plus petit d'entre eux, assurément pouvons-nous croire qu'il prendra à plus forte raison pour hii tout ce que nous aurons fait pour son vicaire.

— Très-bien. Les bijoux de votre mère sont à vous. Je ne trouve point à redire que vous en disposiez à votre gré. Déjà vous en avez vendu une partie pour les pauvres; l'intention était bonne. Cependant j'aurais aimé à vous voir respecter cette belle chaîne d'or (jue la chère femme portait au jour de son mariage. Ne sentez-vous pas que la piété Gliale vous faisait un devoir de la garder, comme souvenir de votre mère? Il est vrai que vous avez sou portrait vivant dans votre mémoire.

— Mon père, l'année était si malheureuse et il y avait tant de pauvres !

— Oui, sans doute. Toujours à cause de messieurs les chanoines qui nous plument, nous tondent à plaisir. Et cette belle pierre précieuse enchâssée dans un écusson d'or... 0 ma fille! quel crève-cœur pour moi de la voir au cou de Mechtilde de Varey ! J'y tenais parce qu'elle me venait de ma digne mcre, qui l'avait reçue du riche Alamanni de Florence, dans un voyage qu'elle fit dans cette ville, en compagnie de mon père. Et qu'il m'en coûte surtout de la voir au cou de...

— Que voulez- vous, bon père? Le Lombard qui me l'acheta l'a payée cinq écus d'or, et l'a revendue dix. Mais vous pensez bien qu'on ne prévoit pas où l'objet qu'on vend à un Lombard prendra sa route.

— Et pourtant je dis que je consentirais volontiers à ce que ■vous l'eussiez perdue, plutôt que de la voir suspendue au cou de Mechtilde de Varey.

— Toujours vos rancunes ! toujours vos aigreurs ! Songez

donc , cher père , que nous voici dans un temps de paix et de réconciliation universelle. Certainement si Jésus-Christ, le Roi de douceur, l'Agneau de paix, venait parmi nous, il n'est personne qui crût pouvoir garder en son cœur le moindre levain d'amertume. Or, voici son représentant le plus immédiat, son vicaire sur terre , qui approche et vient de sa part, nous prêcher la concorde et le pardon des injures. Voyons! serait-il raisonnable de paraître devant lui avec la rancune dans l'âme ?

— Vous êtes fine et rusée comme une chatte , Iréna. Vous avez mis dans votre petite tête de seize ans que vous feriez la guerre à votre père , et vous y déployez un talent et une persévérance dignes d'un meilleur succès. Comme un général habile profite de tous les accidents du terrain, vous savez tirer parti des plus minces circonstances. De quel cote que je me tourne , je suis sûr de vous rencontrer avec vos remontrances, vos reproches, vos petits airs et vos charmantes bouderies. Je ne m'en fâche pas, vous le voyez; car vos intentions sont bonnes, et je sais toujours rendre justice à la droiture et à la sincérité. Mais... je vous engage à quitter ce terrain. Jusqu'ici vos stratagèmes n'ont pas réussi; tenez pour sûr qu'ils ne réussiront pas. Passons à autre chose. Je vous ai permis d'engager vos bijoux ; mais je n'ai pas besoin de faire mes réserves pour l'un d'eux. Vous me comprenez? Oui, car vous voilà rouge comme l'écarlate. Mais puisque ce sujet est délicat, je n'insisterai pas. Seulement puisque vous tenez à ce qu'on fasse une digne réception au Pontife qui va venir, je dois vous apprendre que nous avons déjà décidé quelque chose.

— Et quoi donc , mon père ?

— 11 y aura un mystère (1). Le frère Hilarius, des Auguslins, est chargé de composer la pièce. C'est, vous le savez, un

(1) On appelait ainsi ceîtaines "représentations pieuses , qu avaient pour sujet un des mystères de la religion, et qui étaient fort goûtées en ces jours do foi simple et naïve.

homme érudit, fort capable d'un ouvrage de ce genre. Une très-chaude discussion s'est établie pour le choix du sujet. Finalement , on a fini par se ranger à mon avis. Et je serais curieux de savoir, ma fille, si vous devineriez ma pensée. Voyons : supposez que l'on vous remet le choix du sujet : lequel choisiriez-vous ?

— Vous sentez parfaitement que je ne suis pas en état de répondre à une pareille question. Ce n'est pas à une jeune fille de mon âge à s'occuper de choses semblables.

— A la bonne heure ! Mais pourtant je serais bien aise d'avoir ton idée. Qui sait? C'est de la bouche des enfants que sort souvent la vérité. Rolat de Cassard (i) voulait l'Epiphanie : s'appuyant sur ce point que l'apparition du Pape dans nos murs sera la manifestation de la vérité en ce qui touche à nos différends. Giraud Amaury (2) opinait pour la Nativité du Sauveur, où il voyait un emblème de la nouvelle naissance que va prendre notre partie. En pai-tant de la même pensée, Bernard de Fuers (3) penchait pour la Résurrection : disant que l'ordr; et la paix allaient ressusciter avec la présence du Saint-Père. Raymond-Fillatre (4) avait une idée bien plus singulière, et, selon moi, plus juste : il proposait la Flagellalion, comme allégorie dès bons coups de fouet qui vont tomber, espère-t-il, sur le dos des chanoines de Saint-Jean , de Saint-Just, et des officiers de l'archevêché.

— Fi donc! dit la jeune file, avec un geste d'aversion. Voilà une pensée qui ne peut avoir eu que le démon pour père.

— C'est ta manière de voir ; ce n'est pas la nôtre. Il est certain que les citoyens que nous aurions chargés de l'office auraient frappé fort ; Fillatre s'offrait à être le centurion. Le piuvre malheureux qui aurait accepté le rôle de flagellé n'aurait guère moins souffert que Jésus-Christ lui-même. Mais on se

(1) Echevin et conseiller de Lyon (Brossettc, Nouv. éloge, etc., 8« partie, p. 21 ). — (2) Idem. — i^) Idem. — (4) Idem.

— 2(J — proposait de prendre un prisonnier. Enfin on y a renjmcé , et moi-même j'ai combattu ce projet, bien qu'il me sowît d'abord : par la raison très -simple que, puisque le Pape vient prêcher la paix, il serait inopportun de représenter la guerre.

— H est évident que le souverain Pontife aurait vu de bioii mauvais œil cette représentation, dont il n'aurait pas manqué de saisir la portée.

— Je l'ai pensé aussi. Mais , enfin , quel sujet aurais-tu choisi ?

— Puisque vous y tenez, mon père, il me semble qu'il y en a un tout indiqué par la circonstance.

— Et lequel?

— L'entrée de Notre-Seigneur à Jérusalem.

— Dieu soit loué ! nous voilà donc une fois d'accord. Eh bien! c'est justement celui que j'ai proposé, et qui a fini par être accepté. Tu ne saurais croire le plaisir que j'éprouve à voir que ton idée est la mienne. Ainsi la fille n'aurait pas autrement opiné que le père ?

— Je suis moi-même fort aise que vous ayez écarté tout sujet irritant, toute allusion blessante. Quand les choses paraissent tourner à la paix, à la réconcSiation, ce serait une imprudence , une cruauté (passez-moi le terme) de rouvrir les plaies et d'y verser du vinaigre.

— Ce n'est pas tout : le sujet une fois accepté , il fallait trouver un compositeur et des acteurs. Le compositeur, je te l'ai dit, c'est le frère Hilarius. Personne ne doute qu'il ne s'en tire très-habilement, comme il le fit il y a trois ans, au passage du roi Louis, après le traité d'apaisement. Mais les acteurs? mais les personnages?

— Vous ne manquerez pas d'en trouver dans Lyon. Cenf et cent personnes seront trop heureuses d'y jouer un rôle.

— Je n'en doute pas; mais encore, il y a du choix à faire, Les ambitions sont déjà fort en mouvement; et comme il n'est pas possible de les toutes satisfaire , il y aura nécessairement

des mécontents et des jaloux. En attendant, j'ai réservé un personnage pour toi.

— Pour moi, mon père?

— Pour toi-mcme. On te le fera connaître prochainement. J'ai envoyé dire à frère Hikrius de venir me lire la pièce, quand elle sera arrangée, et tu choisiras toi-même ton rôle... ou plutôt on te le choisira.

— 0 mon père! s'il vous plaît, dispensez-moi de cela. Vous savez combien j'aime peu à paraître en public ; quelle gène j'éprouve, dès que je sens quelques paires d'yeux fixés sur moi. Mon Dieu ! qu'est-ce que je deviendrai ? Je vous prie, mon bon père, de ne pas me soumettre à une telle épreuve.

— Certainement je serais fâché de te déplaire, et je n'entends point aller contre ta volonté. Mais je devais à mon nom, à mon rang et à mon titre de municipal de me faire ma part dans une circonstance aussi solennelle. Et j'y tiens tellement que, si tu n'acceptes point, Je prendrai moi-même un personnage, soit celui d'un apôtre, soit celui d'un des échevins de Jérusalem. Nous verrons. A propos : sais tu qiîe Monsieur le roi de France vient aussi à Lyon ?

— J'ai ouï parler du roi d'Aragon; mais je ne savais que Monsieur le roi Philippe dût venir.

— Il viendra. La nouvelle nous est arrivée par une voie certaine. Tu sens combien ce nouvel hôte va encore ajouter à l'éclat de la fête. Puisse-t-il être digne de son père, et prendre aussi notre malheureuse cité sous sa protection ! Nous ne négligerons certainement rien pour cela.

— Pensez-vous qu'il ne naîtra pas quelque discorde à cette occasion ? Il pourra fort bien réclamer la garde de la ville et le ressort de la justice; ce qui contrariera l'autorité ecclésiastique , à qui elle appartient de droit.

— De droit? Vous êtes bien jeune, ma fille, pour trancher des questions pareilles. 11 y a deux espèces de droit : le droit légitime et le droit usurpé. Duquel des deux voulez-vous parler ici? Vous savez ce qu'en a pensé Innocent IV, ce qu'en a dit

— sole bon roi Louis : estimez-vous que le fils se départira de la ligne tracée par son père? C'est peu probable , peu probable; le contraire est même assuré. Voyez-vous : ces chanoines ont si bien embrouillé les fils qu'il ne sera pas facile de les démêler. Néanmoins il reste toujours un moyen pour cela : le tranchant d'une bonne épée. Si par hasard on usait de quelque rigueur à l'égard du chapitre et des officiers ecclésiastiques, ce ne serait que justice. Car...

— Ne vous fâchez donc pas, mon père. Je n'entends point juger une pareille question; mais je répète ce que j'entendais dire l'autre jour à votre ami,Gaudemar Flamench (1), àvoti'e table même. A propos de table, je pense que nous ne serons pas ménages dansl a distribution des logements. Tant de monde ! tant de dignitaires ! et presque tant de rois !

— Oui , ma fille , reprit de Ville triomphant , j'aime à redire qu'aucune cité de l'univers n'aura jamais vu, qu'aucune ne verra peut-être jamais une réunion aussi nombreuse et aussi imposante. J'en bénis le ciel. Non, certainement, je ne serai pas chiche de logement ni de vivres. Iréna, ma maison est et restera ouverte : ou plutôt mes trois maisons sont disponibles; je vous prie de veiller à ce que tout soit prêt à recevoir des hôtes. Plus il y en aura, mieux cela vaudra. Prenez toute latitude et usez-en. Vous ai-je tout dit ? Mon Dieu ! non ; dans cette multitude de choses , il est difficile de n'en pas oublier une, et même deux. Eh bien ! je dois vous annoncer qu'outre les rois de France et d'Aragon , on attend encore l'empereur des Grecs , Michel Paléologue , ou tout au moins ses ambassadeurs. 11 y aura en tout cas plusieurs évoques du rit oriental. Vous savez combien le Pape tient à la réunion des deux églises.

— 0 mon père ! que je serais heureuse que ce grand événement eût lieu ! Le père Adrien, de Saint-Dominique, a prê-

1) Eclieviii et conseiller de Lyon (Brossette, Nouv. éloge, etc., 3"^ partie, p. 13).

ché l'aulre jour là-dessus ; il a tort ému son auditoire , et les larmes me sont venues aux yeux. Depuis ce temps , je ne cesse de diriger mes prières à cette intention. Ah : si je pouvais contribuer quelque peu à ce magnifique triomphe !

— Faites toujours : c'est une goutte d'eau dans IV céan ; cela vaudra ce que cela pourra.

— Mais vous, mon père, ne souhaitez-vous pas aussi que cette réunion ait lieu ? Ce serait le plus grand événement , a dit le père Adrien , que l'histoire ait eu à enregistrer depuis la descente du Saint-Esprit, au jour de la Pentecôte.

— Sans doute. Mais avant de porter mes yeux au dehors, je commence par regarder au dedans. La bonne justice, la vraie justice règle d'abord son entourage , puis porte son zèle au loin. Quand le Saint Père aura fustigé les exacteurs qui sucent , tondent et plument notre ville de Lyon , alors je le suivrai volontiers dans ses excursions en Orient. Jusque-là....

— Je suis convaincue que cet illustre Pontife prendra eu main le flambeau de l'équité, pour rendre à chacun selon son dû. Cependant permettez-moi de vous dire qu'il serait peu digne d'un chrétien ( et vous êtes chrétien , mou père ) de donner la préférence à des intérêts privés sur ceux de l'Eglise universelle. La gloire de Dieu doit passer avant tout. Maintenant, il est un point sur lequel je vous prierai de prendre des renseignements , parce que je m'y intéresse particulièrement : c'est de savoir s'il est vrai que frère Thomas d'Aquin et frère Bonaventure doivent venir au concile ?

— Je l'ai ouï dire au prieur de Saint-Paul , qui le tient pour certain. Quel intérêt mettez-vous donc à voir ces deux personnages ? Il y en aura tant d'autres aussi importants ^ et aussi élevés en dignité !

— Et pourtant , mon père , je les vois briller au fond de l'horizon comme deux splendides étoiles , dont rien n'égale l'éclat. La sainteté ! est-il rien de plus beau, rien d'aussi beau sur la terre ? C'est comme un rayon du ciel qui vient illuminer ce monde de ténèbres. Je vous l'atteste , mon père, aucun de

ces nombreux prélats, de ces puissants abbés, de ces arabassadeAirs, de ces rois mêmes, n'excitent mon intérêt et ma vive curiosité, comme ces deux humbles moines, si avancés dans les voies de Dieu. La grandeur passe , l'éclat s'obscurcit , la fortune s'évanouit , la valeur s'éteint , la science même doit disparaître : mais la piété , mais la sainteté , mais la vertu poussée à ce degré sublime : voilà ce qui l'emporte en solidité sur tout le reste, voilà ce qui doit durer toute l'éternité.

— Vous parlez comme un prédicateur, ma fille. Je ne sais si frère Thomas lui-même serait plus éloquent que vous.

— Ne me raillez pas , mon père , et laissez-moi encore vous exposer une requête. Puisque vous êtes disposé à ouvrir votre logement à tout venant, pour ainsi dire, me permettez-vous de faire mon choix ?

— Très-volontiers , Iréna. Et je vois que vos vues se porteraient volontiers sur ces deux frères.

— Oui, oui, certainement. Tl me vient en pensée que leur séjour à Lyon sera une des splendeurs de notre histoire, et qu'un jour on montrera avec orgueil , non pas le palais où aura logé le roi de France ou le roi d'Aragon ; mais l'heureuse maison où frère Thomas et frère Bonaventure auront séjourné. 0 mon père ! c'est une grande chose qu'un saint. Ils sont bienheureux ceux qui peuvent les voir, les entendre, toucher le bord de leurs vêtements. Je me regarderais comme privilégiée du ciel, si l'un de ces illustres soUtaires daignait accepter notre hospitalité.

— Vous ferez comme vous l'entendrez. On dit que frère Thomas est un grand théologien. Je l'ai vu à Paris , dans le voyage que j'y fis avec mon père. La curiosité nous avait poussés à entrer dans la salle du collège où Albert-le-Grand donnait ses leçons. Justement il interrogeait alors son disciple chéri, Thomas d'Aquin. Je ne compris pas pleinement l'objet de la question , ni la valeur de la réponse ; mais je sais que le maître fut fort content et que toute la salle applaudit.

— Et quelle mine avait l'élève ?

— Une mine d'ange. Je ne crois pas avoir rencontré de ma vie une figure plus belle, plus intéressante que la sienne. Il y avait dans toute sa personne une gravité , une décence , une modestie , je ne sais quoi de céleste qui enchantait et fascinait les yeux. On ne comprenait pas comment ses condisciples avaient pu le surnommer le Bœuf{[).

— C'est que la vertu est une chose trop inconnue au monde, mon père. Mais le frère Romain, de Saint-Dominique, nous a rapporté ce que le grand Albert dit lorsqu'il entendit cet étrange surnom : Oui , Thomas est un bœuf, mais un bœuf dont les doctes mugissements retentiront un jour dans VE- • glise (2). Et nous voyons que cette prophétie s'accomplit. Au dire de l'abbé de l'Ile-Barbe, l'Eglise ne possède pas maintenant de théologien plus profond que frère Thomas , ni d'écrivain plus onctueux que frère Bonaventure.

— Aussi serai-je bien aise de les voir pour les consulffr. Je serais fort surpris qu'ils ne jugeassent pas la question au point de vue théologique, comme nous la jugeons nous-mêmes au point de vue du bon sens. Oui, Iréna, tâchez d'avoir ces deux religieux , ou au moins l'un d'eux. Je veux leur proposer l'affaire telle qu'elle est, dans toute sa simplicité ; je prierai même Pierre Boyer, Jean Ogier et Jean de Dorches (3) d'assister à la consultation.

Telle est l'influence des passions qu'elles dominent l'homme tout entier, et le ramènent toujours à leur objet. Pierre de "Ville, bon citoyen, honnête négociant, chrétien sincère, administrateur probe et loyal, avait pris une part ardente au démêlé qui agitait depuis si longtemps la population lyonnaise. Porté au conseil municipal par le suffrage de ses concitoyens, il s'était cru obligé d'épouser plus vivement le parti populaire, et de renforcer, en quelque sorte , son opinion sm: le fond même

(1) Voyez la Vie de saint Thomas d'Aquin.

(i) Historique, ibid.

(3) Conseillers de la ville de Lyon (Voy. Brossette, ibiil.).

de la qp.c-stion. Pour son propre compte, il eût volontiers fait le sacrifice de la part que les impots prélevaient sur lui ; sa générosité naturelle et sa grande fortune l'y disposaient. Mais il s'agissait de soutenir les intérêts du peuple ; dès lors la cause commune devint tellement la sienne qu'il se rangea parmi les adversaires les plus obstinés de l'autorité ecclésiastique, jusquelà qu'il refusa plusieurs fois de payer un seul denier aux collecteurs de l'impôt. Bien plus, la querelle s'étant échauffée au point de devenir une guerre civile, il en fut un des chefs, prit les armes et se mêla aux troupes qui assaillirent les cloîtres Saint- Jean et Saint-Just. Le roi Louis ayant ensuite pacifié les esprits, Pierre de Ville rentra dans ses habitudes de négociant, aida à la paix , prêcha l'ordre ; mais il n'en demeura que pl-is convaincu de la justice de la cause populaire, et surtout ne perdit rien de son fond d'aigreur et d'animosité contre le parti ecclésiastique. Le peuple le regardait comme son plus dévoué et plus intrépide défenseur.

Jusque-lù, la colère de Pierre de Ville pouvait s'expliquer, et en un certain sens se justifier ; car elle n'avait point l'intérêt personnel pour mobile, 11 eût volontiers payé dix fois plus d'impôts , si les officiers du chapitre n'eussent été chargés de les percevoir. Mais malheureusement, il avait perdu son fils dans la mêlée, son fils unique, un beau jeune homme de dix-huit ans qui fut tué d'un coup de lance par un des amis du chapitre. Bernardin de Varey (i), dit le Grand. Cette perte lui causa une douleur profonde, une de ces plaies qui ne se ferment pas. Sa haine , de générale devint particulière ; elle se fixa sur le meurtrier de son Irénée, prit corps, pour ainsi dire, et absorba, dans cet élément principal , tous les griefs que la cause publique pouvait fournir. Pierre de Ville ne put se décider à pardonner. Toujours la vue de son ennemi troublait son àme, d'ailleurs si bonne et si honnête ; et la blessure s'aigrissant de jour en jour ne paraissait devoir plus se fermer qu'à la mort.

(1) Aussi conseiller (ibid.).

Iréna , sa fille , était une aimable et intéressante enfant, sur laquelle il avait reporté toute l'aflection que sa femme et son fils partagèrent un jour. 11 idolâtrait , en quelque sorte , cette douce \ierge, et il faut reconnaître qu'elle en était digne. Vertueuse autant que belle , intelligente autant que modeste, eUe devait à l'esprit religieux de l'époque une foi naïve et profonde et une merveilleuse candeur de caractère. Malgré tous les avantages que la position et la fortune de son père lui promettaient, elle restait humble et simple , paraissait fort peu se soucier de la place qu'elle pouvait tenir dans le monde ; elle ignorait jusqu'à sa beauté , jusqn*aux attraits dont la nature l'avaitdotée, et cette heureuse ignorance en relevait encore l'éclat. Elle avait eu le bonheur de trouver dès le bas âge la direction vigoureuse et éclairée d'un père dominicain , qui avait pris sur sa conscience un empire presque absolu. Grâces à cette main habile et ferme , elle avait su se préserver des périls auxquels on est toujours exposé dans de telles conditions. Le monde siirnaturel était son élément; en toute chose, elle savait saisir le côté sérieux et l'apprécier ; on s'étonnait souvent de voir tant de raison dans une enfant si jeune, tant de maturité à un âge que caractérise ordinairement la légèreté.

De tout ceci on peut conclure avec quelle douleur elle voyait son père nourrir en son cœur une passion condamnée par l'Evangile, c'est-à-dire vi^TC dans l'inimitié de Dieu. Depuis qu'elle était en âge de réfléchir, elle l'entendait exprimer son aniraosité contre Bernardin de Varey, en des termes et d'un ton qui révélaient la profondeur du mal . Sa naïve piété s'en alarmait, et à bon' droit. Bien des fois elle avait essayé de le fléchir sur ce point : lui représentant avec la liberté de l'enfance que le Bon Dieu ne l'aimerait pas, s'il ne pardonnait du fond du cœur. Pierre l'écoutait, ne se fâchait point, souriait même , mais ne cédait pas. Si parfois il se contenait pour ne pas contrarier sa fille, le trait n'en restait pas moins enfoncé dans son âme ulcérée ; et sitôt que l'occasion s'en présentait, il se dégonflait avec l'impétuosité de l'homme qui répare le temps

perdu. On a vu dans la conversation que nous venons de rapporter, comment la moindre circonstance suffisait à le ramener vers le thcmc favori de ses pensées.

Et pourtant la jeune fille avait formé le projet d'arracher cette épine du cœur de son père. Instruite dès le berceau de la puissance de la prière et de la valeur du sacrifice , elle priait , elle s'immolait autant que possible, dans ce but unique. Toutes les fois qu'elle croyait la conjoncture favorable , elle posait le doigt sur la plaie, mais avec tant de précaution et de douceur que le malade ne s'en irritait que rarement. Ses avis et ses instances tombaient à vide , au moins en appai'ence ; mais elle ne se décourageait pas. Elle savait que le cœur humain a ses côtés accessibles , comme la grâce a ses heures ; le Père lui avait recommandé de ne rien brusquer, de s'arrêter dès qu'elle verrait que ses observations seraient prises en mauvaise part; mais de revenir toujours à l'assaut, pareille à ces généraux habiles qui tournent sans cesse autour de la place, jusqu'à ce qu'ils trouvent l'occasion de surprendre l'ennemi.

Or la candide jeune fille s'était persuadée que la tenue du concile allait çtre cette conjoncture heureuse si impatiemment attendue. Ayant ouï dire que frère Thomas d'Aquin et frère Bonaventure, ces gloires de deux ordres nouvellement nés, devaient y apporter le poids de leur vertu et l'autorité de leur science, elle avait immédiatement basé son espoir sur la présence de ces saints. Dans sa simplicité , elle se figurait que l'un d'eux ne refuserait pas d'accepter l'hospitalité chez elle : vu l'encombrement qu'allait produire dans tous les hôtels , dans tous les palais, dans tous les monastères, l'arrivée de plus de deux mille personnages d'un rang élevé. Un saint! deux saints! Oh! sa jeune àme palpitait à cette seule pensée. Elle aurait désiré de voir, de loger, de servir à genoux, ces deux illustres amis de Dieu; ces deux astres brillants, comme elle les appelait , en comparaison desquels tout le reste pàhssait à ses yeux. Et pour son père, quelle bonne, quelle heureuse fortune! Comme son orgueil va se trouver abattu devant cette humilité!

Comme sa haine va disparaître devant cette douceur angélique ! Comme tous ses arguments vont tomber sons les traits de cette pénétrante éloquence, qui se puise dans la vertu beaucoup plus que dans le raisonnement! Non, il n'est pas possible que cette colore concentrée ne crève du premier coup. Si frère Thomas, si frère Bonaventure arrivent, parlent, son père est sauvé.

Telles sont les riantes espérances dans lesquelles cette âme naïve se berce. Et voilà justement la pensée qui l'occupe , au moment oii son père prononçait la dernière phrase rapportée plus haut.

— Oui, vraiment, mon père, reprend-elle avec gaîté, je veux aussi m'en rapporter à ce frère Thomas. Je sais que nos Pères de Saint-Dominique ont la plus grande estime de ses ouvrages, qu'ils lisent et étudient continuellement. Mon confesseur m'a affirmé que les souverains Pontifes mêmes y puisent leurs décisions, et que c'est comme lumière de l'Eglise que le Saint-Père l'amène avec lui. Oui, oui, serai je enchantée qu'il converse avec vous, et vous tire du cœur ce venin funeste qui empoisonne votre vie.

— Quand l'univers entier serait là, ma fille, je vous l'ai dit, je ne pardonnerai point à Bernardin de Varey le crime horrible qu'il a commis à mon égard. Pour ce qui regarde le chapitre, je pourrai en prendre mon parti : la haine en gros, la haine qui s'attaque à une corporation entière , peut se calmer d'autant plus aisément que ses objets sont plus nombreux. Un arrangement définitif sur la question de droit, un oubli complet du passé sont choses possibles ; je m'y prêterai. .. peut-être. Mais ce cruel, mais ce traître, mais ce monstre qui m'a tué mon fils î comment ne serait-il pas l'objet éternel de mon aversion?

— Il n'y a pas d'aversion qui tienne devant l'exemple de Jésus-Christ.

— Un homme, reprend Pierre de Ville, qui fut l'ami de ma famille, l'intime de mon père, percer d'un coujp Korud mon

cnùnt chéri ! Et cela, non par mégaide, non au hasard, non en secret; mais en public, mais en parfaite connaissance, mais sous les yeux de son père !... 0 ma fille! s'il est une horreur qui ne se pardonne pas, c'est celle-là. Crois-moi; ne cherche pas à voiler ce que ce forfait a d'odieux; tu n'y réussirais pas. Le fait est gravé dans ma mémoire, avec tous ses accessoires; rien n'en détruira le souvenir; je suis forcé de le tramer avec moi pendant la vie , et la main du fossoyeur le scellera dans ma tombe.

La jeune fille secoua la tète, et s'éloigna sans rien dire.

LE PREMIER ASPIRAKT.

Pour compléter ce que nous avons dit d'Iréna, nous ajouterons qu'elle était courtisée par un jeune chevalier de haute lignée : Godefroi de la Mure. Si Pierre de Ville, issu d'une famille enrichie par le commerce, et commerçant lui-même, n'égalait point le rang du prétendant à la main de sa fille, on pouvait assurer que cette inégalité était autant que possible compensée par sa fortune , et surtout par les qualités et l'admirable beauté de la jeune vierge. Godefroi de la Mure était un chevalier distingué par sa tournure, sa taille, sa bonne mine, comme par les qualités solides qui convenaient à sa naissance. Lors du passage à Lyon du roi Louis, il avait été si épris de la vertu et de l'attrayante bonté de ce grand prince, qu'il voulut l'accompagner en croisade. Le roi à son tour le prit en affection, et l'attacha en quaUlé d'écuycr au service de son fils aine Philippe. Apres le mallieureux succès de la croisade, Godefroi accompagna le jeune prince, devenu roi, à soq

retour en France ; repassa par Lyon , \it la douce enfant de Pierre de Ville , en devint épris , la demanda à son père , en obtint une réponse favorable et retourna à Paris attendre qu'Iréna eût atteint sa seizième année. Or le roi Philippe allait venir à Lyon conférer avec le Saint-Père : Godefroi devait l'accompagner, et c'était précisément cette attente qui faisait l'objet de la conversation entre les deux pères.

— La nouvelle de l'arrivée du roi est authentique , Pierre , disait Guy de la Mure. Un courrier l'a apportée hier et m'a remis le sceau de mon fils.

— Je m'en réjouis, Messire. Il est doux à un père de revoir un fils, surtout quand ce fils est si digne de l'afiection paternelle.

■ — Godefroi est vraiment un bon garçon, sur lequel j'aime à reposer mes yeux et l'espoir de ma famille. Mais il me deviendra doublement cher, quand l'événement que nous attendons tous les deux se sera accompli. Pierre, le temps fixé par votre fille ne doit pas être éloigné ?

— Elle avait demandé un an pour réfléchir.

— Et cet an doit toucher à son terme. Je ne pense pas que Godefroi s'en retourne à Paris , avant d'avoir uni son sort à cehii d'Iréna.

— C'est bien de l'honneur que vous me faites, Messire. Toutefois votre condescendance ne me dissimule point la distance qui nous sépare. Votre noble fils aurait pu, et peut-être dû, cherclier plus haut une compagne. Un de la Mure pouvait trouver à la cour même une épouse mieux assortie à son rang.

— La première noblesse est celle de la vertu. Le Us dressant fièrement sa tête au miheu des épines a pour lui la taille, l'éclat des couleurs et la réputation; mais quand on l'approche, son odeur flatte peu , déplaît même. La violette se cache à ses pieds, disparait souvent sous la mousse, au risque d'être inconnue et foulée aux pieds. Mais que son odeur est douce ! quel parfum elle exhale! De Ville, la violette est l'image de

votre fille. Laissez-nous préférer la aouce modestie à l'orgueil (le la naissance.

— Je vous remercie , illustre Sire , de ce que vous dites de flatteur pour Iréna. Je suis fort empressé de savoir si votre fils sera encore de votre avis.

— N'en doutez pas. Il a été à trop bonne école pour ne pas penser toujours sainement. Le roi Louis exerçait sur toute la jeunesse de la cour une influence ^Taiment céleste. Pourquoi ce grand prince est-il mort si tôt? Et Dieu, dans sa miséricorde, lui aura-t-il ménagé un digne successeur dans la personne de son fils?

— On l'espère. Si les jeunes chevaliers, qui ont joui en passant de la compagnie du saint roi , en ont gardé si bonne empreinte , que ne sera-ce pas de celui qui a reçu depuis le berceau l'impulsion de cette main bénie? Il serait étrange que le fils aîné d'un saint ne fût pas un roi modèle. Convenezvous de cela, Messire de la Mure?

— 11 n'est pas rare, Pierre, cpie les frelons occupent le nid des diligentes abeilles. Nous verrons... J'apprends toutefois avec plaisir que Philippe vient ici, moins pour visiter le Sainti'ère, que pour réserver les droits de notre cité. Il maintiendra les règlements de son père. Et Dieu veuille , de "Ville , que le tout se passe sans débat orageux !

— Nous soutiendrons notre cause. Pour moi j'aimerais cent fois mieux dépendre du bon plaisir d'un prince , que de l'arbitraire des officiers du chapitre. L'expérience nous a appris que le recours au roi est plus facile , en cas d'abus. Le roi ! le roi ! et point de chanoines ! Je ne sais si vous êtes de mon avis, Messire. Comme nous sommes tous les deux représentants de la cité ( circonstance à laquelle je dois l'honneur de siéger à côté d'un de la Mure ) , nos opinions tomberont - telles d'accord ?

— Sur le fond, sans doute; sur les détails, nous pourrons discuter. Mais, cher de Ville, dans des circonstances pareilles, l'avis des conseillers municipaux est la chose la moins impor-

tante. Entre ces deux grandes autorités qui vont se rapprocher, nous serons écrasés comme une mouche entre deux cylindres.

— Pas tout à fait. Maître Chargey, notaire apostolique (i), doit rédiger un mémoire pour constater nos droits. 11 part des règlements du pape Innocent et de l'acte d'apaisement, c'est-, à-dire de l'autorité d'un Pape et de l'autorité d'un roi; un pape et un roi y seront-ils insensibles ?

— Vous savez , Pierre , comme le chapitre a su éluder les règlements du Pape, et comment il prétend que nous avons abusé de ceux du roi. Vous voyez donc que la querelle subsiste tout entière... tout entière...

— Oui, sans doute, jusqu'à décision nouvelle. Et voilà pourquoi maître Chargey expose si amplement nos griefs. 11 est venu compulser ici mes papiers de famille; et par un bonheur singulier, il y a retrouvé l'original mên^ftde l'accord fait par le Pape, au bas duquel se trouve la signaturede mon beaupère et le sceau de votre père. Voilà qui sera d'un grand poids, d'une autorité écrasante.

— Soit. Mais qui en profitera? Sera-ce la ville, ou le roi Philippe? Je ne vous cache pas , de Ville , que je me défie autant des officiers royaux que des collecteurs du chapitre. Le nouveau roi n'a pas les habitudes d'économie de son père. Il est jeune, il aime le faste et la splendeur. Or, vous savez aux dépens de qui s'entretient le luxe des cours. Croyez-vous que nous gagnerions au change?

— Oui, Messire. Nous aurions alors la grande ressource, es émeutes.

— Eh! ne l'avions-nous pas déjà, sous les chanoines?

— Avec cette différence que les citoyens se partageaient; les uns prenant le parti du peuple , les autres le parti des gens d'église. Tandis que , si les officiers royaux essayaient de nous

(1) Humbert de Chargey avait rédigé l'acte de conciliation en 1272. {Uist. consul, de Lyon, p. 383).

plumer de trop près, nous crierions tous ensemnle, et les chanoines feraient chorus avec nous.

— Votre idée est juste ; il peut y avoir là dedans une bonne hase d'opération. Alors vous pencheriez volontiers du côté du

roi

— Je vous ai dit pourquoi , Messire. J'ai suggéré cette pensée à maître Chargey, et je puis assurer qu'elle lui a plu. En cas de déhat entre le roi et l'Eglise, il opine pour le roi. Son niéraoire sera rédigé en ce sens. 11 y tirera tout le parti possible de l'acte d'apaisement. Comme je vous l'ai dit : le nouveau roi est disposé à maintenir les réserves de son père, à les maintenir, dis-je, à tout prix. Je tiens cela de mon fils. Aussi attends-je son arrivée avec impatience , afin d'avoir de plus grands détails. Et vous pensez bien que si quelque appui nous est nécessaire, Godefroi... Mais je me flatte peut-être, en lui attribuant un crédit qu'il n'a point.

— Cette présomption vous est bien permise. Philippe tient certainement à honneur de conserver sa confiance à ceux qui méritèrent celle de son père. Plus je considère les choses , plus je suis fier du choix qu'un si noble chevalier a daigné faire de ma fille.

— Sans compliments , cher de Ville, je ne sais s'il n'est pas lui-même plus honoré du choix de votre fille. Mais ai-je employé le mot propre? Votre fille a-t-elle réellement fait son choix ?

— Ce serait lui supposer peu de bon sens que d'en douter. Iréna est jeune encore; sous sa gravité apparente, elle conserve la naïveté de l'enfance. Voilà deux ans qu'elle n'a vu celui que vous voulez bien appeler son fiancé : je ne pourrais trop dire ce qu'elle en pense. J'use sur ce point de la plus grande circonspection, de peur d'effaroucher une piété candide et inexpérimentée. Noble sire, Iréna est une enfant, je tiens à vous le répéter; elle a les innocentes gaucheries, les ignorances du premier âge; c'est littéralement un petit papillon qui essaie ses ailes, sans trop savoir de quel côté diriger son vol.

— C'est justement ce qui me plaît en elle. Sa mère ! sa mère •)ute faite ! J'ai peu vu de femmes réunir plus de qualités et de

vertus que votre pauvre défunte , à qui Dieu fasse paix ! Comme aussi je n'ai jamais vu une fille ressembler à sa mère , autant que cette petite à la sienne. C'est pour cela que je l'aime , Pierre; c'est ainsi que je serai heureux de la présenter à mon fils. J'aime à croire que le charmant papillon saura alors se fixer.

— Ne pressons rien , honorable sire. Une femme , croyezmoi , a toujours ses caprices ; et cette petite tète n'est sûrement pas sans avoir les siens. A l'heure qu'il est , toutes ses idées sont tournées vers le concile. Surtout, surtout... vous ne rirez pas, sire de la Mure... vers les deux saints qu'on nous annonce : frère Thomas le dominicain , et frère Bonaventure le franciscain. Oh ! elle n'a de pensée, de désir que pour eux; ce sont, dit-elle, deux astres qui se lèvent pour elle à l'horizon. Elle n'en parle plus sans pleurer.

— Eh bien ! j'aime cette piété naïve qui né voit rien ici-bas au-dessus de la sainteté.

— Et savez-vous de quoi elle se flatte ? c'est de les avoù* tous deux, ou l'un d'eux, au moins, pour hôtes. Eile espère que , vu l'innombrable quantité de dignitaires qui vont inonder la ville; vu, surtout, la modestie des deux frères qui ne seront certainement pas les plus pressés de se loger, ils se trouveront, comme jadis Joseph et Marie à Bethléem , plantés à la belle étoile. Cette espérance la ravit de joie. Aussi a-t-elle déjà préparé deux appartements, non pas, je vous prie, à la façon du monde; mais comme on le ferait pour des Hilarion et des Antoine. Vous y verriez pour meubles une tète de mort , des haires, des ciUces, des chaînes de fer, une Bible, un siège de bois, une discipline : et tout cela arrangé avec un soin, une coquetterie , devrais-je dire , qui donne presque envie de s'en servir.

— J'admire cela, de Ville. Il y a là dedans une preuve de bon sens que ces deux moines apprécieront. Je n'hésite pas à

(lire que voilà la vraie manière de les inviter à venir chez vous. En tout cas, vous aurez peu de concurrents. Quand douze ou quinze cents dignitaires, et quels dignitaires ! auront pris leurs quartiers , il restera peu de places vides. Innocent IV et toute sa cour logea au cloître Saint-Just, il est vrai ; mais cette cour était bien modeste : car c'était celle d'un exilé. Et puis les jnaisons des chanoines de Saint-Jean ont été bien ruinées par nos gens : Humbert de la Tour ne les a pas ménagées, il faut en convenir. Donc autant de logements de moins. J'en dis autant du cloître Saint-Just. Somme toute, il est fort possible que vous ayez l'honneur de recevoir frère Thomas et frère Bonaventure. Et alors... alors...

— Eh bien ! une pensée vous vient, je crois ?

— Oui, et je la dis naïvement. Je voudrais que cela fût, et qu'une de ces mains bénies se levât sur nos deux fiancée. Qu'en dites-vous ?

— Le tour serait bon. Je n'y avais pas pensé ; mais l'idée est excellente. Alors Iréna ne résisterait plus. Que frère Thomas ou frère Bonaventure dise un mot, et le petit papillon cédera. 0 Dieu ! un saint ! La voix de frère Bonaventure sera certainemciit la voix de Dieu.

— Frère Bonaventure ! Je vous admire dans cette expression , de Ville. Ne savcz-vous donc pas que ce frère Bonaventure est tout simplement évèque d'Albano et cardinal ?

— Je le sais parfaitement, et elle aussi. Et pourtant elle s'obstine à dire frère Bonaventure. C'est qu'elle a oui parler de l'admirable modestie de ce grand homme, qui préfère son humble habit de bure à la pourpre romaine. Elle a raison. Puissent nos chanoines être animés d'un même esprit !

— Oui. Mais espérons que tout se pacifiera. Cependant j'ai trouvé la lettre du Pape bien dure.

— Très-dure. On voit que Sa Sainteté a été prévenue contre nous. Mais un exposé lucide des choses lui ouvrira infailliblement les yeux. Maître Cliargey soignera la pièce, j'en suis sûr.

— On est allé bien loin. Cette affaire d'Ecully, c'est un peu fort , il faut en convenir.

— On m'a tué mon fils !... .

— Et cette affaire de Couzon !... Et celle de Genay !...

— On m'a tué mon fiis!...

— Et ces dégâts au cloître Saint-Jean ! au cloître Saint-Jean ! ce sont pourtant de terribles ravages. Je comprends que le Saint-Père, ancien chanoine de Lyon, sente vivement ces outrages et prenne fait et cause pour les ecclésiastiques.

— Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son. Il blâme de loin ces excès populaires , parce qu'il les juge sur la sentence de l'évèque d'Autun. Mais de près et mieux instruit, il se rendra raison de la colère du peuple. J'en appelle du pape trompé au pape éclairé. Je ne puis rien voir de trop pour venger le sang de mon fils.

— Allons ! ce sujet vous fait peine ; laissons-le. Occuponsnous d'objets plus doux. Vous savez que nous nous réunissons prochainement pour régler l'entrée du Pontife. Le bailli de Màcon se trouvera à notre réunion, et nous aidera à fixer le cérémonial. L'obéancier de Saint-Just doit s'y rencontrer aussi.

— Que tout soit pour le mieux , j'y consens. Mais je veux que les droits du peuple soient défendus, exposés et fixés. Trouvez-vous à redire à mon idée, Messire de la Mure ?

— Quelle idée, Pierre?

— Je voudrais qu'après chaque acclamation au Pape , on en fît entendre une autre, qui serait : Nos droits! nos droits! les droits du peuple! Cela ferait, j'imagine, un assez bon effet sur l'esprit du Saint-Père, surtout si l'on y mettait un peu d'ensemble. J'en ferai la motion au corps de la ville. Vous qui y avez tant d'autorité, Messire, ne m'appuierez-vous pas ?

— Pardonnez-moi. Mais peut-être cela donnerait-il un air d'émeute à une entrée triomphale. Je préiérerais qu'on attendît quelque autre occasion ( et il n'en manquera pas ) où le souverain Pontife se montrera dans la ville ; alors on pourrait

ainsi lui manifester l'espoir que l'on a dans sa justice. N'cstiniez-vous pas , par exemple , qu'il serait bon d'attendre l'arrivée du roi?

— Je m'en rapporte à votre sagesse, Messire. Mais j'étais bien aise de vous soumettre ma pensée , et je suis heureux de voir que vous l'approuvez. Vous savez aussi que frère Hilarius prépare un mystère ?

— Oui, et je n'en suis pas trop d'avis. Je n'assistais pas à l'assemblée où cette question fut décidée ; autrement je m'y serais opposé.

— Pourquoi donc , Messire ?

— A cause des rivalités que cela va faire naître. Depuis que cette nouvelle s'est répandue, toutes les tètes sont en l'air. 11 n'est pas une jeune fille, pas un chevalier qui n'aspirent à l'honneur d'y figurer. Toutes les bannières des corps de métiers sont en discussion. Pour avoir la paix, il faudra user d'autorité, et tirer au sort.

— Et pourquoi ne les y admettrait-on pas toutes? L'église Saint-Jean est assez vaste pour les recevoir.

— Nous ne'comptons pas sur l'église Saint-Jean, qui doitêire réservée au concile ; mais sur le cloitre Saint-Jiust,

— Alors je n'irai pas.

— Pourquoi donc ?

— C'est là qu'ils ont tué mon fils. Je ne puis plus supporter cette partie de la ville. Je n'y ai pas encore rerais les pieds , et ne les y remettrai jamais.

— Vous vous ferez violence, ce jour-là. Il est des circonstances où tout doit s'oublier. La présence du Pape sera le gage d'une paix universelle.

— J'y consens, Messire. Volontiers passerai-je l'éponge sur tout ce qui s'est fait. Mais vous comprenez que mon cœur de père ne saurait prendre son parti sur l'événement qui a empoisonné ma vie. Toute cette montagne me semble couveile d'un voile de deuil, d'un voile sanglant. Il n'y a pas plus de cinq nuits, je rêvais qu'un torrent de sang découlait le long du

Gourguillon (1) et que sur ce torrent nageait un cadavre : c'était celui de mon fils.

— Jeux de l'imagination, sur lesquels la raison doit prendre l'empire. Sans doute, le coup a été cruel; mais le temps en effacera le souvenir.

— 11 ne fait que le rendre plus vif, Messire de la Mure. C'est une plaie qui va s' élargissant , et surtout s'aigrissant. Elle me suivra certainement jusqu'au tombeau.

— Cela se conçoit. Perdre un fils à la fleur de l'âge, un fils unique , et de cette manière !

— De la main d'un ami , Messire !

— Oui, c'est cruel, c'est atroce. Mais pourtant il y a un terme à tout. Vous avez assez de raison, Pierre, pour dompter ces révoltes de la nature, et soumettre aux suggestions de la foi les murmures du cœur blessé. D'ailleurs, vous aurez nu bon motif pour monter là- haut; c'est que votre chère Iréna y jouera un rôle considérable.

— Le croyez- vous , Messire ? J'en serais heureux et fier. Mais les rivalités, dont vous parliez tout à l'heure, me font craindre qu'il n'en soit pas ainsi.

— Il en sera ainsi , à moins que je n'aie perdu toute autorité sur le conseil. J'ai déjà vu plusieurs de nos collègues , je leur ai exprimé ma pensée là-dessus, et tous m'en ont témoigné leur satisfaction. Iréna jouera le rôle principal. Je ne craindrais pour elle qu'une concurrence : celle de la fille de Bernardin de Varey, Mechtilde, qui nous est revenue depuis peu.

— L'assassin de mon fils 1 dit Pierre en tressaillant.

— 11 aura quelques voix dans le conseil ; mais j'espère que nous le débouterons.

— Le meurtrier de mon Irénée ! répéta de Ville, pâle de colère. Le sang de cet innocent doit rejaillir sur sa race... Cette jouvencelle doit en être toute rouge...

(1) Nom d'une rue de Lyon , sur la ponte de la montagne Saint-Just.

— On en dit du bien; elle a, à ce qu'il paraît, des qualités et des vertus , et même des charmes personnels.

— Son père fut l'ami de ma famille, et il a tué mon fils ! Je l'ai vu porter le coup ; j'ai vu la fureur peinte sur son visage ; j'ai vTi sa lance atteindre mon Ircnce à la gori^e ; j'ai vu ce pauvre innocent s'affaisser sur lui-même, et tomber dans mes bras!.., Messire, les larmes forcent mes paupières; pardonnez-moi ; ces affreuses images me troublent toujours le sens.

— Détournez-en votre pensée, cher de Ville. Si un accident fatal vous a privé d'un fils chéri, il vous reste une autre enfant sur qui reporter votre affection. Quand on possède un trésor comme Iréna, on peut se consoler de bien des choses.

— Je vous remercie, Messire, de l'intérêt que vous me portez , ainsi qu'à ma petite fille. Il est certain que cette enfant a de bonnes qualités, et je rends grâces à Dieu de me l'avoir laissée pour appui. Pour revenir à la question qui nous occupait, je doute fort qu'elle ait le courage d'accepter le rôle que vous voulez bien lui confier. Elle est si timide !

— Nous le savons. Et c'est précisément cette modestie qui nous charme en sa personne. Moins elle a l'ambition de paraître, plus nous tenons à ce qu'elle paraisse. Je suis sûr qu'elle sera couverte d'applaudissements, du moment qu'elle se montrera. Soyez assuré, de Ville, que je ne négligerai rien pour qu'elle soit préférée à toute autre. D'abord, ma propre estime m'en fait un devoir ; ensuite une tendresse particulière , que vous comprenez assez : car je la regarde déjà comme ma fille. Enfin mon Godefroi y assistera, je l'espère du moins; il peut même arriver qu'il revoie là, pour la première fois, celle qu'il doit avoir pour épouse. Vous devinez quel effet cela va lui faire. Sous un costume oriental , sous le damas et le velours , sous les perles et les rubis, oh ! oui, elle sera charmante, elle sera belle à ravir; jamais la reine de Saba, jamais Bethsabce, jamais Esther elle-même, n'auront brillé d'un plus vif éclat... Allons, allons, de Ville, vous serez trop heureux, ce jour là.

Je mesure à la joie que j'éprouve le bonheur dont votre âme paternelle sera inondée. Je vous quitte, et vais de ce pas préparer ce triomphe qui nous est commun. Au revoir !

Ces paroles avaient certainement produit une impression bien douce sur le cœur de Pierre de Ville. Il voyait s'affermir l'espérance ( encore incertaine jusque-là) du mariage de sa âfle avec un des plus grands seigneurs du Lyonnais. Ensuite les honneurs qui allaient pleuvoir sur cette chère enfant flattaient singulièrement son amour -propre. Mais, à ces gracieuses images, s'en mêlaient de plus sombres. Le souvenir de son fils s'était réveillé poignant, douloureux, aigu : tellement que, le sire de la Mure étant sorti, il laissa abondamment couler ses larmes. Ces larmes avaient peut-être commencé pour la joie ; elles finissaient certainement pour la douleur. Levant alors les yeux dans la direction de la montée de Saint-Just :

— Si le mystère se donne ailleurs, dit-il mélancoliquement. Je serai trop heureux d'y assister j mais si c'est là, sur ce mont de Gelboë,.., jamais!

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