LE DEUXIÈME ASPIRANT
L'animation de la ville grandissait d'instant en instant. Un courrier venait d'arriver, annonçant que le souverain Pontife ferait, le 13 novembre, son entrée dans la ville. Sur quoi chacun se mit à redoubler d'empressement pour achever la partie des apprêts qui pouvait le concerner. Dans toutes les rues, dans tous les quartiers de Lyon, ce n'étaient que gens affairés ; ici , on enlevait tout ce qui pouvait encombrer ou
déparer les voies publiques; là, on nivelait le sol ; ailleurs, on construisait des arcs-de-triomphe, ou l'on ornait les frontispices des maisons. Les ateliers des fourbisseurs retentissaient du cliquetis des armes que les jeunes chevaliers faisaient remettre en bon état. A l'étal des armuriers, on pouvait voir des casques de cuivre poli , des piques à hampes luisantes, des cuirasses à lames d'acier, des brassarts même et des cuissarts, au service de ceux que le travestissement en chevalier pouvait tenter ; des banderoUes aux armes du Pape flottaient en divers lieux. Malgré la saison avancée, de grands amas de buis et d'autres espèces de verdure avaient été faits aux coins des places ; on pouvait à bon compte se procurer de quoi former une guirlande, une couronne, une bordure, un écusson. Sur le Rhône et la Saône des barques nombreuses s'agitaient : les unes amenant des étrangers avides de prendre part à la fête, les autres les divers objets qui pouvaient contribuer à l'ornement de la cité. On entendait mémo dans les airs des sons de cloches : Saint-Jean, Saint- Just, Saint-Paul, Saint- Martin d'Ainay, Saint-Nizier, et bien d'autres répétaient leurs carillons particuliers ou jouaient des morceaux d'ensemble. Et le mouvement de cette ruche ouvrière était dirigé ici par un dignitaire du chapitre, là par le cérémoniaire de la cathédrale, plus loin par un moine, et ailleurs, c'est-à-dire partout, par les échevins et les conseillers de la ville.
L'un de ceux-ci pourtant. Bernardin de Varey, le meurtrier même du fils de de "Ville , ne prenait qu'une part apparente à l'activité empressée de ses collègues. Ayant aperçu près de Saint-Pierre de Vaise un religieux dominicain, il s'avança ■vers lui et le tira à l'écart.
— Si chacun y met le même zèle que vous, révérend Père, Lyon se surpassera certainement en cette circonstance.
— jamais occasion plus belle, Messire. Une cité, qui reçoit un tel honneur, doit s'en montrer digne. U me semble qu'elle n'en saurait trop faire, pour rendre homojage au vicaire de Jésus-Christ.
— Même quand ce vicaire de Jésus-Christ a été un sin nie chanoine-comte (1) de Lyon et archidiacre de Liège?
— Pourquoi non? La haute dignité qu'il a revêtue depuis n'éclipsc-t-elle pas toutes les dignités du monde ? Nous devons faire pour lui ce que nous aurions fait pour le Sauveur luimême. N'est-ce pas aussi votre opinion, Messire de Varoy?
— Si, par saint Cosme! certainement si! J'ai moi-même donné des ordres pour que le devant de ma maison soit ornée de tentures de velours et de damas. Je veux qu'à chacune de mes fenêtres pende un des attributs du souverain Pontificat, comme les deux clés, par exemple , la double crosse et la tiare : le tout en or. J'y ajouterai les armes du chapitre, symbole de son autorité sur la ville. A propos, on dit que le roi Philippe vient soutenir les intérêts des citoyens.
— C'est-à-dire les discuter. On ne saurait trancher d'avance une question qui va se débattre entre si grands personnagts. Vous avez épousé la cause des chanoines avec une grande ardeur, Messire; je sais cela.
— Je me suis rangé du côté du droit.
— C'est-à-dire de ce qui vous a paru le droit. Car, eu ces affaires litigieuses, il n'est pas toujours facile de voir clair, surtout quand elles sont embrouillées par les passions. Espéroiis qu'enfin tout s'arrangera une bonne fois, et que les grandes autorités qui vont se réunir établiront la paix sur des bases solides.
— Je l'espère, mais n'y compte pas. Au fond, personne ne désire plus ardemment que moi une pacification complète, l'entier oubli du passé. Je suis prêt à déposer toutes mes plaintes, tous mes griefs, sur l'autel de la concorde; à oublier même que mon malheureux frère , le chanoine procureur de Saint-Jean (2) a été cruellement insulté, pillé et blessé par une
(1) Les chanoines de Saint-Jean avaient le titre de comtes.
(2) Guillaume de Varey était procureur du chapitre en 1272. (Mencslrier, Ilist. consulaire, etc., p. 383.)
populace furieuse sous les murs du monastère Saint-Just. Oui, j'oublierai tout, tout... même la mort de ce pauvre frère; mais à condition que chacun en fera autant.
— Que le ciel vous exauce! Cest l'intérêt de chacun. Assez de deuil, assez de sang versé, assez de haines et d'inimitiés. Ah ! puisse le messager du Roi de douceur, le vicaire de l'Ange de paix nous apporter enfin le rameau d'olivier! Tous nos vœux, toutes nos prières tendent à ce but.
— On me dit que cette pensée sera vivement exprimée par le frère Hilarius dans son mystère. J'ai fortement appuyé l'Entrée de Jésiis-Christ à Jérusalem. J'ai même prié le frère d'insérer dans la pièce un intermède oîi tous les corps de métiers, qui seront là présents avec leurs bannières, paissent pousser en chœur, un Uosanna! Benedictus qui venit in nomine Domini, tel que les murs de Saint-Just en soient ébranlés. J'ai ajouté qu'il me semblait bon que l'exclamation se produisît dans toutes les langues que l'on pourra trouver à Lyon : Allemand, Italien, Espagnol, Portugais, etc.... pour mieux figurer les divers dialectes de l'Idumée, de la Galilée,
de la Trachonite, de la Samarie, ctc qui ont dû se
mêler, en ce temps de Pâques , au langage de la Judée proprement dite. Je dois dire que le Père Hilarius a goûté ma pensée.
— Elle est juste. Mais qu'importe que les bouches poussent des exclamations, si ces exclamations ne partent pas du cœur? Ce n'est pas au dehors que Dieu regarde, dit l'Ecriture, mais au dedans.
— Eh ! oui , cher Père : voilà ce que je ne cesse de répéter. Que chacun fasse le sacrifice de ses ressentiments et de ses haines. Nous avons tous péché, nous avons tous plus ou moins excédé les bornes : car, dans ces grandes agitations, qui peut se flatter de s'être toujours tenu dans les limites de ta justice et de la charité ? Le torrent emporte les meilleurs, et ce n'est que quand il s'arrête, qu'on mesure bien l'espace qu'il a fait parcourir. Revenons donc une bonne fois à des pensées plus
calmes. Oublions, pardonnons, embrassons-nous, et que tout soit fini.
— Paroles dorées que celles-là, Messire! Que ne sont-elles gravées sur toutes les portes !
— Ce sont précisément celles que je vais faire figurer audessus de la mienne, à l'entrée de ma maison : Lona nobis pacem.
— Que ne sont-elles surtout gravées dans tous les cœurs ! Mais l'intérêt, le fatal intérêt divise tout. Il est si difficile d'obtenir de lui un sacrifice !
— C'est vrai. Père. Mais qu'au moins ceux qui doivent donner l'exemple, le donnent. Que les chefs de la ville, par exemple , présentent le spectacle de l'accord et de l'union ; et bientôt le peuple les imitera. Dans le temps des troubles , les citoyens s'étaient choisi cinquante conseillers, dans l'espoir d'avoir un plus grand nombre de défenseurs : la discorde seule y a gagné j on a eu cinquante soufflets, ou à peu près, pour allumer et entretenir le feu ; on sait quel incendie en est résulté. Il était impossible de s'entendre. J'ai dû donner ma démission et garder ma liberté. Après l'acte d'apaisement, voyant la difficulté d'avoir l'unité dans un si grand nombre de chefs, la ville a réduit à douze le nombre de ses conseillers (1). Le parti de l'Eglise m'a poussé là, et j'y suis. Mais, cher Père, pour vous ouvrir mon coeur, la position n'est ims tenable. C'est une guerre continue, du moins pour moi. J'y suis perpétuellement l'objet des contradictions, et, je pourrais dire, des injures de mes collègues. Voilà, par exemple, Pierre de Ville, le gros commerçant à l'enseigne du Doge de Gcncs : eh bien! il ne manque jamais l'occasion de combattre mes opinions ou de me décocher un trait de malice.
— Il en a quelque raison , SIessire; laissez-moi vous le dire. C'est vous qui avez tué son fils.
(1) En 1271, le nombre des conseillers fut réduit de cinquante à douze. (PouUin de Lumina, p. 98.)
— A la guerre comme à la guerre, non morne. Tout soldat sait fort bien où est le manche de sa lance ; il ne sait pas toujours ou en est la pointe. J'ai tue son fils : c'est vrai , je ne le nie pas; mais on avait blessé mon frère, un chanoine! un prêtre î Et par saint Nizier ! vous comprenez , Père , qu'après un malheur pareil on ne mesure plus ses coups. Emporté par la fureur, je frappais à gauche et à droite , sans trop savoir sur qui. Un étourdi, le feu dans les yeux et la menace à la bouche, était déjà sur le mur du cloître Saint-Just : toute une bande le suivait ; que son audace fût restée impunie, c'en était fait du monastère, et du doyen, et des chanoines de Saint-Jean qui s'y étaient réfugiés. Je lançais un coup de pique alors : qu'auriez-vous fait à ma place? Il se trouva que le furieux n'était autre que le fils de Lutou.
— Le père soutient que vous l'aviez parfaitement reconnu , et que vous l'avez tué à bon escient".
— L'ai-je reconnu? ne l'ai-je pas reconnu? Dieu seul pourrait le dire aujourd'hui. La montée du Gourguillon était pleine de ces misérables : ils venaient de forcer et de saccager le cloître Saint-Jean , de renverser les maisons des chanoines , de piller, de repousser ceux qui se défendaient; j'avais vu mon frère entrer sanglant à Saint-Just ; des cris de mort retentissaient de tous côtés; la torche brillait déjà dans la main de plusieurs d'entre eux : tout, enfin, annonçait une destruction complète du plus grand, du plus respectable de nos monastères. Je vous avoue que j'étais hors de moi-même, et décidé à tout plutôt que de ne pas résister jusqu'à la mort. Les moines m'avaient confié le soin de leur défense : pouvaisje ne pas tout faire pour justifier leur confiance? Maintenant appelez cela zèle ou emportement, fureur ou légitime résistance; je ne discuterai pas. Je commandais, je hurlais, je frémissais, je frappais, c'est la vérité; le fils de de Ville s'est trouvé sous ma lance; il est tombé mort, c'est encore la vérité. Après?
— Cet enfant était le fils d'un de vos amis.
— Le chanoine de Varey était mon frère.
— Ce n'était pas ce jeune homme qui lui avait ôté la vie.
— Je veux le croire. Mais, cher moine, dans une pareille bagarre tout le monde est solidaire. Un homme qui commande (et cet étourdi, malgré sa jeunesse, était bien réellement un des chefs de l'émeute : son père s'en est vanté) ; un commandant, dis-je, est responsable de tout ce que fait la troupe sous ses ordres. Votre grand théologien, frère Thomas, le dit luimême quelque part.
— Ne vous est-il pas arrivé de prononcer une parole qui prouvait que vous aviez la conscience de votre action? Le père, qui n'était pas loin, atteste l'avoir entendue. Kt cette parole aurait été une injure sanglante à la famille de Ville.
— Je sais qu'il m'accuse de l'avoir traité de roturier. A-t-il entendu ce mot, ne l' a-t-il pas entendu? C'est encore ce que sait seul Celui qui sait tout. Si j'ai lâché cette parole, j'ai eu tout à la fois raison et tort : raison, puisque le nom de de Ville n'est qu'un surnom populaire, dont le père de Pierre Lutou a fait son nom ; tort, puisqu'on ne doit pas faire reproche à un homme de la bassesse de sa naissance. A.u reste , il y a un moyen de tout arranger. Père moine, vous avez quelque ascendant sur cette famille : au fond, j'ai regret de lui avoir fait de la peine et ne demande pas mieux que de réparer le mal; voulez-vous m'aider à dissiper ce nuage entre lui et moi?
— Messire , j'écoute : prêt à faire tout ce que ma position me permet.
— Vous connaissez la fille de Pierre?
— Oui.
— Qu'en dites-vous ?
— Ce que tout le monde en dit : c'est un modèle de gracieuses qualités et de douces vertus.
— Depuis ces tristes événements (et il y a quatre ans passes) je n'ai pas vu Pierre en particulier ni aucun des siens. La petite était enfant, alors. Si l'on voyait déjà poindre eu elle un brillant avenir, ce n'était encore qu'une espérance. Mais le
bonton est devenu fleur, à ce qu'il paraît. De tout côté , du moins, j'entends dire ce que vous venez d'exprimer : la petite Lutou est douce comme un agneau et belle comme un ange.
— Sa principale beauté est tout intérieure , comme dit le Psalmiste : Omnis gloria ejiis filiœ Régis ah intus (1).
— C'est le principal, la vertu. Pourtant, père moine, certains attraits ne sont point itiutiies à une jeune fille pour faire son chemin.
— C'est-à-dire, Messire, pour manquer son chemin. Si je redoute quelque chose pour cette pauvre enfant, c'est précisément sa beauté qu'on vante trop. Jusqu'ici, grâces à sa simplicité, elle n'a encore rien compris des compliments qu'on lui adresse, et c'est certainement fort heureux. Mais combien de temps cela durera- t-il? Son père, il faut l'avouer, y met une grande précaution ; il la laisse peu sortir, reçoit peu de monde chez lui , et sans violenter en rien son enfant, a su lui créer des goûts simples et modestes. Voilà la sauve-garde de sa vertu.
— On remarque, en effet, qu'elle est mise fort simplement : ce qui étonne beaucoup de monde , car on connaît la grande fortune du père. On la dit aussi fort généreuse.
— Très-généreuse. Elle n'a pas hésité à vendre ses bijoux pour subvenir aux pauvTCS.
— Et les bijoux de sa mère, qui plus est. C'est une bassesse do la part de Lutou d'avoir permis cela.
— Pourquoi? D'abord, comme il aime aie dire, il avait donné à sa fille plein pouvoir sur tous ces objets. Ensuite il n'était point fâché de la voir faire à la fois deux sacrifices : un d'argent, et l'autre de vanité.
— C'est bien beau. Mais malgré l'absence de ces parures, elle est encore la plus jolie enfant de la ville.
— Ha ! ha ! c'est que Dieu sait bien payer et remplacer tout ce qu'on lui donne. Comme il est dit de Judith : Cui etiam
(1) Ps. xuv.
Dominus contuHt splendorem... ideo Dominus hanc in illam pulchritudi7iem ampliavit, ut incomparabili décore omnium oculis appareret (1).
— Lutou n'a pas de naissance, malgré ses prétentions; il a ie la f(»rtune, mais acquise par le commerce; et cependant dIus d'un chevalier pourra bien courtiser sa fille.
— J'ignore quelles peuvent être les prétentions de Pierre de Ville. Ce que je sais c'est qu'il ne paraît nullement pressé de sortir de sa condition. 11 pourrait certainement se retirer et vivre à l'aise; et vous le voyez encore aussi appliqué aux affaires que s'il n'avait rien. Ne trouvez-vous pas que c'est là une vraie preuve de modestie ?
— Pourtant on dit qu'il aspire à un nom pour sa fille.
— C'est possible , et je ne crois pas que cela soit défendu.
— Assurément. Rien de plus légitime que l'orgueil paternel, surtout quand il est aussi bien placé. Or, Père moine, ce que Pierre de Ville désire, ambitionne pour sa fille, je puis, moi, le lui donner. Me comprenez-vous ?
— Pas tout à fait, Messire; veuillez vous en expliquer davantage.
— En deux mots, mon fils aime sa fille, et en est, je crois, aimé. Comment cela s'est fait, je ne saurais vous le dire. D'abord ils ont été amis d'enfance, et vous savez combien ces affections sont quelquefois durables. Ensuite il paraît que depuis ils se sont vus et... se sont plu...
— Voilà qui m'étonne , Messire de Varey. Je croyais être sûr que cette enfant n'a encore songé à rien, ni à personne.
— Et peut-être avez -vous raison. Mais vous savez comme une jeune imagination est facile à tromper. Enfin, à tort ou à raison, mon fils qui aime beaucoup cette jeune fille, est persuadé qu'elle le paie de retour. Dans tous les cas, s'ils pou-
(1) Le Seigneur lui donna de l'éclat... Pour cela, le Seigneur augmenta tellement sa beauté , qu'elle semblait incomparable aux yeux de tous. (Judllh, x, 4.)
valent se voir librement , je suis convaincu qu'ils se conviendraient bientôt. Vous avez l'air d'en douter. Père ?
— Oui, et beaucoup. Vous oubliez, Messire, qu'il y a là un obstacle insurmontable , comme un mur d'airain entre vous et Pierre de Ville. Comment donnerait-il sa fille à celui dont le père fut le meurtrier de son fils ?
— Eh ! pourquoi non ? Si Lutou veut oublier sa sensibilité pour n'écouter que sa raison , il ne tardera pas à reconnaître que cette union serait pour lui la chose du monde la plus désirable.
— C'est ce dont on ne le convaincra certainement jamais. Tout son être se révolterait à cette seule proposition.
— Et pourtant ne faut-il pas qu'il oublie tôt ou tard le coup qu'il a reçu ? Un jour ne viendra-t-il pas où il devra tout pardonner? Et quel regret alors, si, pour une fausse susceptibilité, il avait manque le bonheur de sa fille !
— Oh ! ce regret , je suis bien sûr qu'il ne l'éprouvera jamais. Il suffit de l'entendre parler une seule fois de la perte de son cher Irénée pour mesurer la profondeur de sa blessure, et rester bien convaincu qu'il aimerait mieux tout souffrir, même la mort, plutôt que de se rapprocher du meurtrier de son fils. C'est un grand malheur, hélas ! mais c'est comme cela.
— Voilà ses dispositions du moment; je le crois sans peine. C'est un malade qui se retourne sous la douleur de sa plaie. Oui, mais il y a des médecins, il y a des remèdes; le temps, d'abord; et puis vous, cher Père, si vous vouliez vous en mêler.
— Moi? Vous savez assez combien mon état m'impose de circonspection et de réserve en pareille matière. Ce n'est point à un religieux à se mêler d'intrigues.
— A moins que la charité ne l'y invite. Mettons de côté un moment toute autre considération : n'est-il pas vrai qu'il serait extrêmement désirable qu'une paix sincère et durable s'établît entre tous les citoyens, et particulièrement entre Lutou et
moi ? Ne trouvez-vous pas déplorable qu'il me garde une rancune aussi profonde? Appelés tous les deux par le suffrage public au rang de conseillers, nous voilà divisés par position, suspects l'un à l'autre , et donnant l'exemple de la discorde , quand il est si urgent de donner celui de l'union. Ajoutez à tout ceci le côté spirituel, le point de vue du salut éternel. Ne vous semble-t-il pas bien triste que ce pauvre homme (je le plains. Père moine, soyez-en sûr, et de tout mon cœur), que ce pauvre homme, dis-je, s'en aille vers l'éternité avec une haine mortelle dans le cœur ? Oui , vous sentez cela , vous le lui avez dit vous-même.
— Plus de cent fois certainement.
— Je n'en pouvais douter. Eh bien ! voici le moment et le moyen de sortir de cette situation aussi pénible que coupable. Le mariage de mon fils et de sa fille serait comme le ciment, comme le nœud qui rapprocherait les deux familles; autour de ce jeune couple, heureux de son mutuel amour, les pères oublieraient leurs vieilles dissensions, se tendraient la main, et en reviendraient bientôt à ne faire qu'un cœur et qu'une âme, comme dans les jours d'autrefois. Que vous en semble?
— C'est bien beau, mais cela me semble impossible.
— Pourquoi impossible ? •
— Parce que, encore une fois, la plaie est si profonde, si licérée, qu'il n'est pas permis d'y porter la main.
— Que risqueriez-vous d'essayer encore? Qu'en résulterait-il de fâcheux ?
— Une démarche inutile, une explosion de colère, un fond d'aigreur entre lui et nous. Pensez-vous que nous ayons été jusqu'ici, les uns et les autres, sans chercher à le ramener tout doucement à la raison, c'est-à-dire à la charité? Une main bien plus douce que la nôtre s'y était employée, et l'essaie peut-être encore ; il est douteux qu'elle y réussisse. Je veux parler de sa fille.
— J'ai appris, en effet, qu'elle lui en parle souvent, qu'elle désire vivement voir la réconciliation s'opérer, surtout en ce
— S8 — moment où tout tourne à la paix. Je lui sais gré, la chère entant, des efforts qu'elle fait dans ce but. C'est bien sûrement par esprit de charité qu'elle me fait si belle mine, qu'elle répond si agréablement à mes saluts, chaque fois que je la rencontre. J'ajouterai que c'est probablement cet air de candeur, ce sourire bienveillant qui a séduit mon fils et lui a fait croire que cette petite lui voulait du bien. Vous me pardonnerez, bon moine, si j'entre dans ces détails. Mais Robert est tellement épris d'elle que la tète lui en tourne. S'il ne l'obtient pas, je ne sais comment il s'en consolera; nous pourrons nous attendre à quelque malheur. S'il vous plait donc...
— Messire, il est, je crois, inutile d'insister davantage sur ce point. Vous ne pouvez douter de l'intérêt que nous mettrions à faire cette conquête; gagner une àme à Jésus-Christ, et surtout une âme aussi droite, aussi loyale que celle-là, c'est une œuvre pour laquelle chacun de nous donnerait sa vie. Mais le zèle doit avoir sa mesure, sous peine de manquer son but. Appliquer un remède à contre-temps, c'est quelquefois augmenter le mal, au lieu de le guérir. Laissons donc le temps et la grâce de Dieu agir peu à peu. Il n'est point douteux pour moi que la conversion ne s'opère; mais, après l'inutilité de tant d'efforts, je croirais contrevenir aux desseins de Dieu j même , si je portais de nouveau la main sur cette blessure.
— Alors... que va faire mon fils? Fougueux, entêté comme il l'est, il se portera peut-être à quelque extrémité. Père, je ne réponds plus de rien. Malgré moi, de sinistres pressentiments assiègent mon esprit. Il reste pourtant un moyen. N'attendez-vous pas votre illustre confrère, Thomas d'Aquin?
— Il doit venir, ainsi que frère Bonaventure : le souverain Pontife n'ayant pas voulu (c'est sa propre parole) priver le concile de ses deux lumières.
— Or, je sais que cette petite fille attend ces deux saints avec impatience. On m'a raconté qu'elle en parlait l'autre jour à une de ses amies. Thaïs Fabri, avec une sorte d'enthousiasme. Aucun des personnages que Lyon va recevoir dans ses
nurSj ne lui tient au cœur, dit-elle, comme ces merveilleux nodèles de sainteté monastique. Père, croyez-vous que ce ne .erait pas le cas de profiter de cette foi naïve pour venir à jout de notre entreprise ?
— Il est certain que si frère Thomas voulait entrer lans /os vues, et consentir à influencer cette enfant, elle céderait «ins difficulté à son autorité. Mais le voudra-t-il ?
— Comment ne le voudrait-il pas ? Ne brùle-t-il pas du feu le la charité ? Négligera-t-il le salut d'une âme ?
— Les saints, comme frère Thomas, ont des vues bien élefées au-dessus des nôtres. Ils agissent souvent d'après les illuninations dont Dieu les honore. Comment un pauvre mortel ;omme moi pourrait-il présumer la conduite de cet illustre religieux? Messire, vous posez là des questions auxquelles personne ne peut répondre. D'ailleurs, la fille une fois gagnée, resterait toujours le père.
— Je le' sens, et c'est là le difficile. Mais je ne crois pas trop hasarder en disant que l'àme aigrie de Lutou ne résistera point à l'éloquence persuasive de frère Thomas. Du reste, en tout ceci, je ne vous demande qu'une chose : c'est de vouloir bien m'appuyer près de votre saint confrèi'e. Encore une fois, mettez de côté ma personne et celle de mon fils ; n'envisagez que le côté spirituel, le salut d'une âme; c'est là en effet tout ce qui vous touche. Eh bien ! promettez-moi de vous intéresser à cette affaire. C'est de la réunion de deux familles divisées, c'est d'un exemple de réconciliation, d'un gage de concorde qu'il s'agit ; j'aime à croire que vous voudrez bien vous y prêter.
— Dans ces conditions, j'y consens. Si notre illustre frère loge dans notre maison (ce que nous espérons, sans trop y compter : le Pape désirant peut-être le garder près de sa personne) je vous promets de ne rien négliger dans votre intérêt.
— Père, je vous reçuercie. Je puis alors espérer le succès.
RETRBCI.
Entre les nombreux hospices que possédait alors la ville de Lyon , il y en avait un qui portait le nom des Contracts ou Rétrécis {l). On appelait ainsi les personnes estropiées par la contraction des muscles et des nerfs : sorte de maladie fort commune en ces temps parmi le peuple (2). C'était un spectacle piteux que celui de ces malheureux , chez qui la taille et la forme humaine subissaient les plus étranges déviations. L'iiôpital portait le nom de Saint-André, et était desservi par les frères hospitaliers de Saint-Antoine, à qui il fut réuni plus tard (3). C'était là que quelques personnes, mues pat la charité, venaient exercer leur amour pour les membres souffrants de Jésus-Christ. Car, en ces siècles de foi, la piété des particuliers aimait à se mettre en contact avec les misères qui affligent la nature humaine ; les rangs même les plus élevés ne connaissaient point cette délicatesse sensuelle, propre à nos âges de relâchement, et qui nous rend si odieux l'aspect de la maladie et de l'indigence. Il n'était pas rare de voir de grandes dames condescendre, non-seulement à visiter les hôpitaux, mais à servir les malades, à panser les plaies les plus dégoûtantes de leurs mains délicates : témoins les deux princesse* du nom d'Elisabeth, la reine Marguerite d'Ecosse et bien d'au-
(1) Nouvel éloge de la ville de Lyon, p. 101.
(2) Multi nervorum rontractione distorti tormentantur. (Sigcb. Chronic. ad ann. 1089 ibid.).
(3) Sous l'arclievêquc Aymar de Roussillon, en 1279.
très. Loin de fuir l'aspect de la souffrance, on le recherchait alors; et ces actes de charité relevaient singulièrement la vertu. Chacun alors semblait affectionner un genre particulier de douleur ou d'infirmité : les uns bravant plus volontiers la peste, les autres la lèpre ou toute autre maladie contagieuse. Une âme pieuse ne croyait pas avoir accompli sa tâche, si elle n'avait consacré une partie de son temps à cette œuvre sublime.
Or c'était vers les Rétrécis que la fille de Pierre de Ville se sentait attirée. Et la raison en était simple : c'est qu'elle éprouvait une horreur particulière pour ce genre de souffrance. Etant toute petite, elle avait vu un jour un de ces malheureux tomber sur la porte d'une église et s'y tordre d'une manière horrible. Ses bras et ses jambes se recourbaient en sens divers, avec les mouvements lents d'une branche d'arbre soumise à l'action du feu. Ses lèvres se contournaient aussi de manière à former une grimace effrayante ; pendant que ses yeux allaient incessamment de gauche à droite , et de droite à gauche, mais en sens contraire. Ce qui la frappa surtout, c'est que sa tête se mit à battre le pavé avec bruit, absolument comme un marteau qui retombe sur l'enclume. En même temps il poussait des cris à fendre le cœur. La pauvre enfant fut si touchée de ce spectacle qu'elle en tomba malade. Elle croyait toujours voir cette image hideuse se dresser devant elle, et pendant plusieurs années elle eut peine àeffacer cette impression. Qui aurait pu deviner alors que ce genre de maladie serait un jour l'objet de son affection ? Mais la religion était venue à bonne heure saisir cette jeune âme et l'affermir contre les vaines terreurs de la nature. Vers l'époque de sa première communion , elle fut un jour inspirée de la pensée de braver sa propre faiblesse, et d'aller visiter l'hospice des Contracts. Cette inspiration était le fruit d'une instruction touchante que venait de lui adresser son confesseur, un père dominicain (1), le jour même du Ven-
(1) Lyon posséda un couvent de Domiaicaios du vivant même
dredi- Saint. Plus l'acte lui coûtait, plus le désir de le faire était vif. Elle se transporta donc à l'hospice des Contracts , et se trouva tellement saisie, qu'elle tomba sans connaissance. Mais rendue à elle-même, elle ne recula pas pour autant : les âmes fortes grandissent devant les obstacles. Cette faiblesse de la nature n'avait été qu'une épreuve; depuis lors, nonseulement sa répugnance cessa, mais elle ressentait une véritable satisfaction à se trouver au milieu de ses chers malades.
Pierre de Ville ne s'opposait en aucune façon au goût de sa fille. Il avait lui-même une trop haute idée de la vertu de charité, il était d'ailleurs trop dominé par l'esprit de son siècle, pour ne pas comprendre et respecter le dévouement qui faisait agir Iréna. La bonne renommée qui s'attachait à elle le flattait encore ; il jouissait des éloges que les pauvres lui adressaient , et voyait sans peine les aumônes que ses mains généreuses distribuaient aux mallieureux. Il était peu de jours où la pieuse enfant ne visitât l'hospice des Rétrécis.
Elle s'y rendait, ce soir là, quand elle aperçut à l'angle d'une rue voisine un homme étendu à terre. Il était tourné contre le pavé et paraissait sans mouvement. Deux ou trois personnes le regardaient, sans autre motif apparent que la curiosité. Le cœur de la jeune vierge s'émut, et elle demanda pourquoi on ne le portait pas à l'hospice. Un vieillard qui était là, appuyé sur son bâton , se contenta pour toute réponse de pousser ce malade du pied , et de dire :
— Je te croyais mort , brigand maudit !
Puis faisant un geste de mépris, ou peut-être de colère, il s'éloigna. Un certain murmure passa alors dans la foule qui se rassemblait, et qui avait entendu les paroles du vieillard. Un nom propre courait de bouche en bouche, les voisins parlaient bas aux voisins, on se regardait, on chuchotait, quelques
de saint Dooiini(jue. Ils portaient le nom de Jacobios ou Frèrei Prêcheurs.
figures se froncèrent ; il paraissait évident que la présence de cet homme était désagréable au quartier.
— On me rendrait service de porter ce malheureux à l'hospice , dit alors Iréna.
Personne ne répondit , ni ne bougea.
— Voilà une pièce d'argent pour qui voudra bien le prendre sur ses épaules et me suivre, ajouta-t-elle.
On ne fit pas le moindre mouvement. Le malade se mit alors à battre le sol d'une manière convulsive , comme le fléau fait dans l'aire.
— Deux pièces d'argent à qui emportera cet infortuné jusqu'aux Rétrécis ! cria alors Iréna , en se retournant de tous les côtés , et cherchant si elle trouverait quelque part un signe d'assentiment.
Même silence. La répugnance de la fouie semblait au contraire se manifester plus vivement.
— Trois pièces d'argent ! cria la jeune fille. Personne ne se laissera-t-il tenter ?
— Quand vous donneriez toute la fortune de votre père , on ne ferait pas ce que vous dites, répondit un artisan en habit de travail.
— Quand Monsieur Philippe de France verserait devant moi ses trésors, je ne le toucherais pas du doigt, murmura un autre.
— La malédiction de Dieu ne pouvait tomber plus juste, reprit un troisième.
Et chacun de faire une réponse équivalente , ou d'appuyer ce qui venait de se dire : en sorte que ce fut bientôt un tumulte général dont le caractère visible était l'improbation et le mécontentement. Par là-dessus planaient encore certains cris :
— Nous ne voulons point de souliers fendus !
— Nous détestons les traîtres !
— Que les assassins du peuple se fassent soigner par les chanoines !
Une âme moins novice que celle d'Iréna dans les affaires de la cité aurait vite compris le sens de ces exclamations. Mais vraiment elle s'était si bien bornée jusque-là à servir Dieu et son prochain qu'elle n'avait rien appris autre chose. Eùt-elle su d'ailleurs la portée de ces reproches, sa charité ne s'en serait pas ralentie ; au contraire , peut-être eùt-elle puisé dans cette réprobation populaire un motif de plus pour exercer sa compassion envers ce malheureux. Se voyant donc seule avec lui, elle fit effort pour le soulever, lui parla avec bonté, et, le voyant se retourner, put enfin s'assurer qu'il n'était pas mort.
Mais l'aspect de cette figure était effrayant. Elle reproduisait si bien celle dont l'image avait frappé Iréna enfant, que sa première pensée fut qu'elle revoyait réellement le vieux pauvre de la porte de l'église. Seulement son visage était balafré de plusieurs blessures ; et les raies et les cavités et les différences de couleurs qui en résultaient se confondaient avec les contorsions, pi'oduits du mal, de manière à former un désordre indescriptible. Ceci semblait justifier l'aversion des gens du quartier ; car la scélératesse était vraiment le seul type que portât cette face déformée. De plus , en heurtant la terre , il s'était ouvert une veine au front ; et le sang qui en avait découlé s'était figé en caillots noirs dans ses rides et dans ses cicatrices , comme pour rendre plus hideuse l'expression de sa physionomie. Ajoutons que la largeur de son buste et le volume de ses membres semblaient dénoter une force athlétique , en rapport marqué avec la dure férocité de ses traits.
Oui, l'antipathie populaire s'expliquait; c'était moins un homme qu'un monstre. Une âme vulgaire eût reculé d'épouvante , tout au moins eût hésité à se mettre en rapport avec ce Rétréci. Mais le spectacle des misères humaines, et surtout de ce genre de souffrance, avait mis la jeune fille audessus de toutes les répugnances de la nature : bien que , si elle eût voulu s'en rendre compte, elle aurait avoué qu'une aversion involontaire la portait à s'éloigner de ce malheureux, non à raison de ses douleurs, mais à cause de cet aii" dé scé-
lérat et de cette odeur de crime qu'il semblait porter avec lui. Aux premières paroles qu'elle lui adressa, il essaya de fixer ses yeux errants ; mais il lutta longtemps en vain contre cette force étrange qui les faisait tourner comme des billes dans tous les sens , et paraissait leur avoir ôté la faculté de voir. Pareillement quand il voulait essayer de répondre, ses lèvres se tordaient en grimaces bizarres, ridicules ou atroces; ses dents claquaient, ses mâchoires se contournaient comme celles des animaux ruminants , et les efforts qu'il faisait pour produire des paroles n'aboutissaient qu'à des sons rauques et inarticulés , assez semblables aux mugissements du taureau.
Mais plus l'affreuse maladie s'accusait, plus la pitié de la jeune vierge croissait. Attristée de n'avoir pas la force de porter cet infortuné, elle mendiait des regards le secours des passants; tous les passants s'éloignaient avec horreur. A la fin, un homme couvert d'un manteau qui lui enveloppait la figure, comme c'était l'usage chez les membres des confréries laïques, s'arrêta, prit le Rétréci sur ses épaules avec autant de facilité que si c'eût été un enfant de dix ans, et s'achemina vers l'hospice. Iréna suivait par derrière. Quand ils furent arrivés , le charitable personnage dit un mot tout bas à la jeune fille , lui fit un gracieux salut et s'éloigna. Mais dans le mouvement qu'il fit pour se débarrasser de son fardeau , la partie du vêtement qui couvrait sa figure se détourna, et laissa voir une belle et intéressante figure, où l'éclat de la jeunesse se mariait à la noblesse et à la dignité des traits. Toutefois cette apparition fut très-courte, et échappa même à Iréna ; car il rajusta immédiatement son manteau, comme s'il elît été fâché d'être découvert.
Le lecteur doit savoir qu'il existait au moyen âge des associations laïques formées dans un but charitable , par exemple pour le soulagement des indigents , pour le service des malades, l'assistance des mourants, l'enseveUsseraent des morts, etc.. Pieuses institutions, inspirées par la foi vive de ces siècles, et plus utiles peut-être à leurs propres membres qu'aux objets
mêmes de leurs soins charitables. Les confrères étaient assujétis à un règlement, portaient, dans l'exercice de leur charge, un vêtement particulier, qui les voilait ordinairement tout entiers : sans doute, afin de les dérober aux pièges de la vaine gloire et leur faire pratiquer ce précepte de l'Evangile : Quand vous faites l'aumône , que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite. Les plus grands personnages se faisaient un honneur d'appartenir à l'une, et quelquefois à plusieurs de ces confréries. Dans les processions, chacune d'elles se rangeait en son costume propre sous sa bannière. Souvent, et surtout dans les calamités^ publiques, on eiît vu les rues de Lyon sillonnées par ces dis(^ples de la charité, allant chacun à leur office, et promenant silencieusement leurs longues robes brunes, blanches ou noires. Le peuple avait pour eux le plus grand respect, parce qu'il savait quel motif guidait leurs pas(l).
Iréna, heureuse de l'acte de charité qui venait de se faire, demanda à un des frères de Saint-Antoine s'il en connaissait l'auteur ?
— Non, répondit-il. L'hospice des Rétrécis voit de temps en temps des confrères du Crucifix , des Pénitents et de la Passion. IMais le mystère dont ils s'enveloppent les dérobe à nos regards. Que le ciel leur rende tout le bien qu'ils font !
—J'ai vu, ily apeu de joiu^, unjeunechevalierdu Temple (2) descendre de cheval, y mettre un vieillard tombé dans la rue, prendre sa monture par la bride et conduire ce malheureux à l'hôpital. Ne serait-ce point le même que nous venons de voir?
— Ordinairement le Templier ne quitte pas ses vêtements. Du reste, qui peut savoir ce qui se cache sous ces longues robes
(1) L'Italie et quelques villes du Midi ont encore des restes de ces coniréries.
(2) Les Templiers qui donnèrent leur nom au Port du Temple, occupaient le terrain où furent plus tard les Céleslins. ( Nouv. éloge, etc., p. 102.)
de pénitence ? Et il est bien convenable qu'il en soit ainsi, La \raie charité est humble, autant qu'elle est patiente; elle ne cherche point sa gloire, mais celle de Celui qui l'a envoyée. Le bon Maître que nous servons saura bien tout retrouver au jour des comptes : le bien qui se fait sous le voile de la modestie , comme le mal qui se commet dans les ténèbres.
Cependant le Rétréci venait de fixer son regard errant , et le premier objet qu'il découvrit fut la douce figure d'Iréna. Il tressaillit de surprise. Peu à peu le tremblement de ses membres cessa et il tomba dans un état soporeux , résultat naturel du relâchement de l'accès. Le frère hospitalier le considéra alors plus attentivement et fit un mouvement de sourcils , qui indiquait aussi l'étonnement. Ce geste n'échappa point à Iréna. Ayant pris le religieux à part , elle lui demanda s'il avait quelque répugnance à recevoir ce malade à l'hospice ?
— Et pourquoi cette question ? répondit le frère. VoiJà longtemps que vous visitez l'hospice des Contracts, et vous n'avez jamais vu qu'on en ait refusé un seul. La charité ne fait acception de personne; comme le divin Maître, elle ouvre à tous son cœur et ses bras. D'ailleurs, si celui-ci...
— Eh bien ! voilà que vous hésitez ? Vous avez beau faire : je m'aperçois que vous voyez ce malade de mauvais œil.
— Moi ? Oh ! à Dieu ne plaise ! répliqua le frère, en promenant son regard inquiet sur toute la salle. Mais...
— Mais quoi ? J'ai pris sur moi de le faire apporter ici, présumant de votre charité. Si vous avez quelque raison de le refuser, veuillez me le dire : je tâcherai de le placer ailleurs.
— Vous avez droit de le placer ici même, charitable vierge : car vous y avez fondé trois lits, et il y en a un de vide. C'est une question qui ne se discute pas.
— A la bonne heure ! Mais je ne prétends cependant point vous faire violence. Si je prends la liberté d'inii'oduire ici un malade, c'est sous la réserve des règlements de l'hospice. Je serais affligée d'y contrevenir le moins du monde. Eh bien ! pourquoi ce mouvement inusité dans toute la salle?
— Que Dieu les garde ! répondit l'hospitalier. Mes frères, mes frères, ne vous en allez pas... Attendez que le Père supérieur s'explique... Pas tant de bruit, pas tant d'elTorts, inutiles pour la plupart. Où irez -vous? Mes frères! mes frères !
Toute la salle était en mouvement. On ne voyait que membres tordus s'agitant, que corps contournés s' ébranlant, qui d'un côté, qui de l'autre, et généralement dans un sens opposé à celui où chacun tendait. Ceux qui avaient un bras libre s'en servaient pour faire des signes de croix. Plusieurs abandonnés du support de leurs jambes étaient tombes à terre , et rampaient avec effort dans la direction de la porte. Et pendant ce temps là des sons rauques ou criards se croisaient dans l'air : ceux qui pouvaient piirler, parlaient; ceux qui ne pouvaient articuler se contentaient d'imiter un grognement quelconque; enfin ceux qui ne pouvaient ni l'un ni l'autre y suppléaient par des contorsions. Mais parmi les exclamations intelligibles, on remarquait les suivantes :
— Pas avec lui ! — Plutôt mourir ! — Ne perdas mm impiis, Deiis, animam mcam, et mm viris sanguinum vitammcam. — Le démon ! le démon ! — Qu'il attende le Pape ! — 0 grand saint Nizier ! — Miséricorde, Seigneur! — Kyrie eleison! Christe eleison! — Oh ! les souliers fendus !...
La surprise d'Iréna ne faisait que croître. Elle tend la main à un malheureux, qui faisait d'inutiles efforts pour se retirer; elle en aide un autre à s'asseoir; elle court ici et là prêter appui à ces déshérités de la nature , qui veulent tous ce qu'ils ne peuvent pas. De son côté, l'hospitalier en fait autant. Un, deux, trois autres frères arrivent au bruit, et entreprennent la même opération ; mais ce n'était vraiment pas chose facile que de mettre un peu d'ordre dans ce pèle-mèle. A l'aide de je ne sais quelle énergie inconnue, on en voyait faire des efforts qu'ils n'avaient jamais pu faire; chez d'autres, au contraire, la force de la volonté n'aboutissait qu'à rendre les tremble menls plus forts et les contractions plus violentes. Mais pas un
qui n'exprimât d'une façon ou de l'autre cette pensée : Je veui sortir.
La jeune fille comprit enfin que la présence de son client était la cause de tout ce tumulte. Se rapprochant du frère, elle lui dit ;
— Ne serait-ce point ce nouveau venu qui serait l'occasion de ce singulier désordre ? 11 me semble que jamais je n'ai vu chez vous agitation semblable, et que tous les yeux disponibles se tournent de ce côtc-ci.
— A coup siir, c'est ce que vous dites. Un loup ne ferait pas un autre effet en tombant subitement au milieu d'un troupeau de brebis.
— Et pourquoi donc cela? Il est bien difforme, il est vrai ; mais j'aurais cru qu'on ne doit pas être difficile ici sous le rapport de la beauté.
— La charité est patiente, dit le grand Apôtre, elle supporte tout. Laissons le voile sous lequel ce malheureux cherche à se cacher. Mais... peut-être sa place n'est-elle pas chez nous.
— Je l'ai trouvé au miheu de la rue , abandonné , couché à terre, privé de sentiment; personne même n'a voulu me prêter aide pour l'apporter ici...
— Et pour cause Oui, ils s'obstinent tous, ils partiront
tous... La terreur augmente, plutôt que de diminuer. Pourvu qu'elle ne gagne pas les autres salles ! Tout l'hospice déguerpirait... Frères! frères! ne craignez donc rien... Vous savez bien que Monseigneur d'Autun a levé l'anathème pour quiconque entre dans cet asile... Mes frères!... C'est inutile. Jeune fille, nous allons emporter ce malheureux; mais dans un autre coin de l'hospice.
Cela dit, le religieux saisit le rétréci, le jette sur ses épaules et s'enfuit. Iréna le suit, étonnée et inquiète tout à la fois de ces étranges incidents. Us arrivent dans une pièce basse, sombre et humide , placée sous une des ailes du bâtiment.
— Que le ciel lui soit propice ! dit le frère, en déchargeant son fardeau. J'ai déjà eu l'honneur de porter plus d'un de ces
pauvres contracts; mais je n'en ai jamais senti du poids de celui-ci. On devine qu'il y a un surpoids, et ce ne peut guère être que...
— Eh bien ! vous vous arrêtez encore ? Est-ce une folle idée, ou si je vous ai compris? Ce malheureux.. . Eh! le \oilà qui revient à lui.
Le contract ouvrait effectivement les yeux, qu'il tenait hermétiquement fermés tout à l'heure. Le sens lui revint en même temps, aussi bien que la parole.
— Le Pape est-il arrivé? murmura-t-il d'une voix sourde. Faites-le venir.
Ce début parut si singulier à Iréna, qu'elle le prit pour un trait de folie. Comme le frère ne répondait rien, elle se hasarda à dire :
— Mon frère , le Pape est un bien grand personnage pour que vous puissiez espérer le voir venir jusqu'à vous
— Il a donc bien dégénéré , reprit le malade ; car Pierre ne dédaignait pas de guérir le boiteux à la porte du Temple. Il est vrai qu'il n'avait ni or ni argent. Que les fils d'Israël se gardent de ressembler à ceux de Babylone !
— Où avez -vous mal? où souffrez -vous? demanda la candide Iréna, en qui la charité dominait tout autre sentiment.
Le rétréci fit un geste d'insouciance; puis ses yeux se mirent ù tourner lentement dans tout l'espace que la nature leur accorde , en sorte que leurs prunelles disparaissaient sous les paupières en haut ou en bas, puis reparaissaient glacées et éteintes. Ce mouvement inusité avait quelque chose d'effrayant.
— Voilà bien des Rétrécis que je visite, bon frère, dit Iréna, et je n'en ai jamais vu tourner les yeux de celte façon. Je vous assure qu'il m'épouvante. Il faut qu'il y ait là-dessous quelque cause inconnue.
— Excommunié, murmura le contract. C'est ma main qui lance la foudre, et non la leur... Leur tonnerre est irapuis-
sant, et le mien brûle... C'est bien... Je suis excommunié dénoncé...
Ici un mouvement de lèvres, qui parut d'abord vouloir être un sourire railleur, mais cpii devint bientôt une grimace sataniquc, fut le prélude d'un nouvel accès. La tète recommença à battre le sol , et les pieds à se lever et à retomber l'un après l'autre, comme en cadence. Et toujours ce mot d'excommunié résonnait sourdement dans cette gorge étreinte ; on eût dit une note infernale avec accompagnement.
— Excommunié ! excommunié ! reprit Iréna tremblante. Faut-il l'en croire sur parole ?
— Je ne vous l'aurais pas dit, répondit l'hospitalier. Mais puisqu'il se trahit lui-même, il faut bien y ajouter foi. 11 est excommunié dénoncé; il ne peut être absous que parle Saint- Père.
— Oh! fuyons! fuyons! repartit la vierge, comme hors d'elle-même. Mon Dieu ! me voilà souillée par le souffle de ce malheureux. Mon Dieu ! mon Dieu ! voyez ma bonne foi ; ne m'imputez pas mon ignorance. J'agissais par charité, et non en mépris de vos lois. Ayez pitié de moi dans votre grande miséricorde !
Et des larmes abondantes mouillaient ses joues, pendant qu'elle cherchait, tremblante, la porte de ce sombre souterrain. Quand ils furent dehors, le religieux la rassura :
— Ne vous affligez pas, charitable amie des pauvres. D'abord, l'ignorance vous excusait. Ensuite il faut que vous sachiez la faveur dont nous jouissons dans cet asile : il nous a été expressément accordé de ne point participer aux anathèmes qui peuvent peser sur la ville de Lyon. Et cela était vraiment bien nécessaire, dans ces jours de guerre civile et d'entreprises sacrilèges. Qui prendrait soin des malades? Qui ouvrirait sa porte aux coupables atteints par la douleur, aux blessés , aux mourants? En vertu d'un induit spécial, les frères des hospices, et les personnes charitables qui visitent les malades dans une intention pieuse, n'encourent point l'excoraraunication;
elles font, au contraire, une bonne action et gagnent l'indulgence. Ainsi le porte le rescrit de Monseigneur Gérard, évêque d'Autan (1). Vous pouvez donc déposer toute inquiétude. Et s'il vous plaît de revenir encore apporter ici des consolations et des secours , ne nous en privez pas. Votre présence fait du bien. Vous savez vous-même avec quel plaisir beaucoup de ces malheureux vous voient et vous écoutent; la charité est la reine des vertus.
— Je vous remercie, bon frère , du soin que vous mettez à me rassurer. Ce mot d'excommunié dénoncé m'avait toute troublée. Mais du moment que vous m'assurez qu'on n'encourt pas l'anathème dans cet asile, j'y reviendrai avec sécurité. Soignez ce malade ; tâchez de faire accepter sa présence par les autres : car il serait trop mal dans ce caveau obscur. Voilà june pièce d'or pour ses besoins. Mais ne le laissez pas trop longtemps expose à cet air humide; vous n'ignorez pas combien cela nuit à ces sortes de maladies.
— Ah ! dit le frère en secouant la tète, il nous sera difficile de le loger ailleurs. Pas un de nos malades ne voudra rester dans la même salle que lui. Nous serons même obligés de cacher sa présence. Autrement nous aurions des accès jour et nuit.
— Mais en leur faisant bien comprendre qu'ils sont à l'abri de l'excommunication? En leur hsant le rescrit de Monseigneur d'Autun?
— Rien n'y ferait. Ils savent que c'est un soulier fendu, un assassin et un incendiaire.
— Un soulier fendu? Un pauvre de Lyon (2)? Je croyais cette secte éteinte.
(!) Nous rappelons que l'évêque d'Autun était de droît administrateur du diocèse de Lyon, pendant la vacance du siège.
(2) Les vaudois, ou pauvres de Lyon, affectaient de porter leuTf souliers fendus sur le devant. (De Goloaia, Hi$t. UUér. de Lyon, tom. il, p. 246).
— EtoufTée, oui, éteinte, non. Elle se cache, elle se traîne dans l'ombre, mais elle vit toujours. C'est à elle malheureusement que les émeutes de ces dernières années ont dû leur caractère sanglant. Cet homme est, à ce qu'il paraît, un de ses chefs les plus redoutés. Que le ci-:l le prenne en pitié !
— Et vous ajoutez qu'il a été assassin et incendiaire ? Ne croyez pas , mon frère , que je vous fasse ces questions par vaine curiosité. Mais les grandes misères me touchent plus particulièrement ; je me sens plus de courage pour les aborder, plus d'attrait à les consoler.
— Il menait la bande terrible qui commit les attentats d'Ecully et de Couzon. Il fut, sinon l'auteur, au moins l'instigateur, de ces forfaits sacrilèges. On l'avait déjà vu à l'attaque de Saint-Jean et de Saint-Just.
Iréna tressaillit, en entendant cette révélation. Elle se souvint de l'impression qu'avait faite sur elle le récit de ces horreurs, et elle s'effrayait de penser qu'elle venait de voir le monstre à qui il fallait les imputer. Mais à ce premier mouvement d'effroi succéda une idée plus gaie; car on la vit sourire, en levant les yeux vers le ciel.
— Je vous ai donné une pièce d'or, pour le malade, dit- elle; en voici une autre pour l'assassin et pour l'incendiaire. Soignez-le bien, cher frère; que les remèdes et la nourriture ne lui manquent pas; qu'il ait du feu dans son humide réduit. Je reviendrai le voir..,. J'y reviendrai certainement.... Que le Seigneur bénisse vos soins et prenne pitié de lui ! . J'espère beaucoup pour le salut de son âme. Je reviendrai; comptez-y
Cela dit, la douce enfant s'éloigna. Mais relevant de temps en temps ses beaux yeux vers le ciel , elle disait tout bas :
— Si je vous gagnais ce pauvre pécheur, mon Dieu! me rendriez-vous l'àme de mon père? Le gagner! ah! je sens que c'est bien au-dessus de mes forces. Que peut une misérable petite créature comme moi, un chétif ver de terre? Mais vous
êtes assez bon pour accepter même les plus humbles effort?. Agi"éez donc ma volonté , mes désirs ; et arrachez l'épine qui perce et déchire 'e cœur de mon pauvre père.
■u?;e entrée de ce temps -la.
Le jour de l'entrée du souverain Pontife était fixé au treize novembre. A mesure que ce moment approchait, l'activité redoublait dans toutes les maisons, dans tous les quartiers de la ville. Déjà depuis un mois, les évèques et les abbés arrivaient. Il n'était pas de jour, pas d'heure, pour ainsi dire, où n'entrât par l'une des six portes de Lyon quelque personnage auquel le public aurait fait attention dans toute autre circonstance, mais qui s'effaçait nécessairement dans l'attente <lu chef de l'Eglise universelle , à peu près comme les étoiles sont éclipsées par l'éclat de la pleine lune. A peine quelques costumes singuliers fixaient-ils une curiosité d'un instant sur des abbés ou des moines, appartenant à des ordres inconnus à Lyon. Les uns venaient à cheval , quelques-uns sur des mules; la plupart, surtout parmi les réguliers , marchaient à pied, le bâton ou la crosse à la main : car la crosse de ces abbés mitres n'était pas autre chose souvent qu'un bâton recourbé par le bout. Plusieurs arrivèrent les pieds nus. 11 en était sur qui la fatigue d'un long voyage avait imprimé je ne sais quel touchant aspect de pauvreté volontaire , qui édifiait singulièrement les âmes pieuses : l'opinion fut surtout émue en voyant entrer par la iwrte Saint-Sébastien une Utière portée par deux religieux, sur laquelle était étendu un vieillard à tète rase et à figure décharnée, en qui la mort paraissait bien près d'avoir achevé sa tâche. C'était l'abbé de nous ne savons quel couvent d'Allenwgne. A la réception de la lettre de convocation, il
avait tressailli sur son lit de douleur et manifesté combien il serait heureux d'assister à la grande assemblée qui se préparait, et de mourir ensuite dans la cité des Pothin, des Iréuée et des Nizier. Les religieux lui ayant fait observer que la vieillesse et !a maladie s'opposaient également à ce long voyage , il en conçut un amer chagrin. Ce que voyant, quatre frères de bonne volonté s'offrirent à l'apporter sur un brancard. Us se remplaçaient pour ménager leurs forces; et ce fut ainsi que se fit ce long voyage, malgré les intempéries de la saison. 3Iais h peine eut-on dit au vieillard qu'il entrait dans la noble cité, qu'un mouvemi.'iit de joie fit tressaillir ses membres glacés. Toute la ville put le voir entrer , les bras étendus au ciel et chantant les louanges de Dieu.
Toutefois cette simplicité anachorétique ne faisait que mieux ressortir la pompe et l'éclat qui brillait parmi les prélats séculiers. Des chevaux richement harnachés, des mules splendidement caparaçonnées, des vêtements somptueux, de nombreux suivants, des escortes armées même, et parfois des courriers en avant : tels étaient les signes auxquels on reconnaissait tel et tel archevêque ou évèque, en qui la dignité spirituelle n'excluait point l'appareil propre aux princes terrestres. Il en était qui se faisaient précéder de trompettes ou de crieurs, annonçant leurs noms et leurs titres j d'autres avaient des écuyers porteurs d'étendards ou de banderollcs, sur lesquels étaient gravées les armoiries de leur maison. L'un même (mais ce fut le seul) parut en guerrier armé de toutes pièces, rondache au bras, casque en tète, lance à la main, et monté sur un magnifique palefroi, son compagnon de guerre; car le prélat avait commandé bien des batailles et remporté plus d'une victoire. Mais à part ce caractère belliqueux ( qui , du reste , n'était point étranger aux moeurs de cette époque), ce pontife avait la réputation d'un homme austère, chaste, pieux et adonné aux devoirs de sa charge. On ajoutait qu'il n'avait revêtu son costume militaire que contraint par la nécessité, pour se frayer un chemin à travers un pays ennemi.
Ces spectacles si variés plaisaient aux habitants de la bonne ville (le Lyon. Iréna surtout y prenait un plaisir singulier. Volontiers làchait-elle la bride à son innocente curiosité. Son cœur s'épanouissait de joie à considérer que c'étaient comme autant de messagers que le ciel envoyait pour sonder et guérir les plaies de l'Eglise, et aussi, pensait-elle, celles de sa chère patrie. Volontiers s'arrètait-elle dans les rues et sur les quais pour assister au passage des uns et des autres. Mais si le spectacle de la pompe des séculiers piquait plus vivement sa curiosité , l'aspect de ces humbles abbés , de ces modestes religieux, parlait mieux à sa piété. Parfois elle était émue à les voir marcher nu-pieds dans la boue. Un jour, surtout, elle fut vivement impressionnée. Comme elle se rendait à un hospice, suivant son usage quotidien , elle vit un de ces austères anachorètes s'agenouiller en étendant les bras vers Notre-Dame de Fourvières, puis tout à coup chanceler et tomber en défaillance. Si l'émotion entrait pour quelque chose dans cet accident, la faim y était aussi pour beaucoup : le saint homme avait fait vœu de ne rien manger avant d'avoir aperçu et prié Notre- Dame de Fourvières, et il y avait cinq jours qu'il tenait son vœu. Une autre fois, elle en vit un qui marchait le dos en avant, en conséquence d'une promesse faite à Dieu, en vue d'obtenir les lumières du Saint-Esprit. Mais une sorte de mortification lui survint, à l'occasion d'un de ces solitaires. Le voyant couvert d'un froc en lambeaux, et mendiant son pain à une porte, elle crut bien faire de lui offrir une pièce d'argent. L'austère religieux la prit et la lança dans la rivière, en murmurant : Neque argentum, nequepecuniam (1).
Mais tous ces personnages, répétons-le, n'étaient que secondaires en comparaison de celui qu'on attendait, le souverain Pontife. La plus grande partie des Lyonnais se souvenaient encore du pieux chanoine Thébalde, un des ornements du chapitre de Saint-Jean, et la gloire de l'Eglise; mais tous
(1) (Matth. X, 9.)
étaient enchantés, et presque fiers, de revoir sous les habits pontificaux celui qu'ils avaient vu prier si modestement au chœur de la cathédrale. Les jeunes gens, à leur tour, attendaient avec impatience celui devant qui toute majesté s'inclinait, celui que leur foi candide considérait presque comme un être surhumain.
Enfin le treize novembre, un courrier vint annoncer que le Pontife n'était plus qu'à une demi-journée de la ville : il avait traversé toute l'Italie en très-peu de temps, disent les liistcriens : étant parti de Florence, le trois octobre, voyngcant tantôt à cheval, tantôt dans un chariot couvert, suivant Tuscige de ce temps, où l'on ne connaissait pas encore de véhicule plus commode (1). On voit que l'illustre Pontife tenait à présenter le modèle de la simplicité évangélique : car la modestie de son train contrastait avec la pompe dont certains prélats avaient cru devoir s'environner.
Aussitôt donc le clergé et les notables se mirent en marche. L'archevêque nommé, Pierre de Tarcntaise (2), et sa maison; le chapitre noble de Saint-Jean, avec ses soixante-douze chanoines, ses trente-deux officiers, et ses soixante habitués; !c chapitre de Saint-Just, avec son personnel à peine moins
nombreux; les abbés de Saint-Paul, d'Ainay, etc , avec
leurs religieux; les chanoines de Saint-Mzier ; ceux de Saint- Thomas de Fourvicres ; le clergé attaché aux églises paroissiales; les nombreux moines des divers ordres ascétiques, militaires et contemplatifs : tel était l'imposant contingent ecclésiastique que la ville de Lyon fournissait au cortège. Entre tous on remarquait les chevaliers du Temple, en grand costume, c'est-à-dire en manteau blanc avec la croix rouge, montés sur de superbes coursiers, tenant la lance au poing, et au bras un écu où, aux armes de l'ordre, s'entremêlaient les armoù-ies propres à chacun d'eux. Puis venaient les sept che-
(1) Poullin de Lumina. (Abr. chronoL, p. 100.)
(2) Plus tard élu pr,['e , sous le nom d'Innocent V,
valiers gradés, attachés au chapitre de la cathédrale (1). Puis les conseillers et échevins : conseil formé par le peuple, mais qui n'avait point encore d'existence légale, ni d'autres droits que ceux qu'il voulait bien s'arroger : espèce d'aréopage fort mal vu et contesté par l'autorité ecclésiastique, mais appuyé du peuple qui avait prétendu se créer en lui un avocat et un champion de sa cause. Puis tous les principaux citoyens : ceux que leur noblesse ou leur fortune élevaient au-dessus des autres, comme ceux que le commei^ce avait enrichis : tous confondus dans ce pêle-mêle fraternel, qui caractérisa la bourgeoisie naissante de toutes les grandes villes. Là un de Fuers se coudoyait avec un simple négociant , et un Chaponay avec un maître batelier; là le vieux commerçant de Léona (2) marchait côte à côte avec un Alamani de Florence ou un Spada de Lucques. Union qui reposait moins sur le vrai sentiment de l'égalité que sur la communauté d'intérêt et le besoin de se soutenir contre l'autorité ecclésiastique.
Les corps de métiers venaient ensuite. Cette précieuse institution, déjà ancienne dans les villes manufacturières, avait reçu naguères de saint Louis un règlement qui lui donnait une consistance tout à la fois civile et religieuse. Chacun d'eux choisissait deux maîtres en son sein, par voie de suffrage, et avait sa bannière et son patron. Heureuse inspiration de la religion de rattacher ainsi la terre au ciel, et d'offrir au plus hund^le artisan un patron, en même temps qu'un modèle, dans son état! On vit donc paraître les drapiers, les merciers , les toihers , les veloutiers , les teinturiers de drap, les teinturiers de fil, les teinturiers de soie, les moulinicrs de soie , les plieurs de soie , les ferratiers , les corroyeurs maroquiniers, lestaverniers, les pâtissiers, les confiscurs-ciergiers.
(1) Us a\aieiit place au conseil du chapitre, mais sans voix délibéralive. {Nonv. éloge, 1'^ partie, p. 83.)
(2) Nom cpu; portait la ville alors , ce qui fit don'.îcr le nom de LionisUs aux pauvres de Ljon. {Ilist. liiUr.)
ics guimpiers, les fripiers, les boutonniers, etc.. et oeaucoup a autres (1), qu'il serait trop long d'énuraérer. Sur quoi on peut remarquer que déjà le travail était très-divisé , et que de sages barrières empêchaient les empiétements d'un métier sur un autre : en sorte qu'on ne voyait pas alors, ce qui est trop commun aujourd'hui, le même homme exercer trois ou quatre professions à la fois, et une concurrence sans frein écraser le fdil)le au profit du fort.
Au milieu de cette multitude parée, réjouie, et pleine d'une vive allégresse , Pien'e de Ville et sa fille avaient leur place marquée. Le premier figurait parmi les douze conseillers de la ville, revêtu de son beau pourpoint de soie violette, brodé d'or rt d'argent. Le corps de la cite avait décidé d'adopter un habit uniforme, comme marque distinctive de l'office qu'il s'arrogeait. Et pour mieux flatter les yeux du peuple , on était convenu qu'il n'y entrerait que des étoffes précieuses. Aussi rien ne surpassait la richesse de ces manteaux , de ces rabats , de ces toques, de ces manchettes, où l'or, l'argent, la dentelle brillaient dans tout leur éclat. On eût dit que ce pouvoir municipal naissant voulait, dès le début, rivaliser avec les pompeux ornements des corps ecclésiastiques qu'il tendait à humilier, ou plutôt à remplacer. Nous n'hésitons pas à dire que nulle part les yeux du peuple ne se reposaient avec plus de complaisance que sur ses représentants. On remarqua que Pierre de Ville était un des deux chargés de porter les clés de la ville; et comme personne ne pouvait lui contester le titre du plus chaud défenseur de la cause populaire, cette distinction fit plaisir. On observa également que s'étant trouvé rapproché par le hasard de Bernardin de Varey , il se hâta de s'en éloigner.
Les abbés étrangers s'étaient mis à la suite des abbés de la ville; mais les simples moines, députés de leurs couvents,
(1) Le nombre de ces corps de métiers était de 60 , à Lyon, dans le sièc!? dernier. (Voy. Nouv. éloge, 3* partie, p. 19, 20.^
formaient une bande à part; soit que les lois de la pri^séancc l'exigeassent ainsi , soit que leur humilité se fût jugée indigne de prendre rang parmi d'honorables dignitaires. On observa parmi eux deux évèques, l'un de France, l'autre de Belgique, lesquels tirés tous deux de l'ordre monastique, n'avaient rien relâché de la rigueur cénobitique, et paraissaient mettre leur titre de moine au-dessus de celui d'évèque. Un gro-ipe d'hommes placés derrière ceux-ci mérite aussi une attention particulière : ils portaient les cheveux longs comme les laïques, une cape comme les religieux, et avaient leur chaussure fendue sur le devant. Les rares regards que les autres particularités du convoi n'absorbaient pas remarquèrent cette petite troupe, et y reconnurent facilement des pauvres de Lyon. Un vieillard à longue barbe les précédait. Ce que ces hérétiques avaient à faire là , personne n'aurait pu le dire ; mais comme il faut qu'on se fasse une opinion sur tout, les uns pensèrent que c'étaient des disciples de Vuldo repentants, qui désiraient déposer leurs erreurs aux pieds du souverain Pontife; les autres opinèrent que c'étaient des sectaires entêtés, qui venaient pour disputer avec les théologiens du concile, ou braver l'autorité même du chef de l'Eglise.
Nous ne devons point oublier les confréries. Toutes étaient là avec leurs costumes et leurs bannières. Et ce n'était pas mince sujet pour la curiosité, des femmes surtout, de reconnaître, sous ces longs manteaux qui masquaient la personne entière, les divers membres de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie. Chacun s'en montrait un du doigt, Amaury de Fuers , jeune homme de vingt ans , facile à reconnaître entre tous, paiTC qu'il boitait. Une blessure reçue pendant qu'il 3ombattait à côté d'IIumbert de la Tour, lui avait valu cette infirmité et le rendait cher au bourgeois et au peuple. L'étwidard qu'on lui avait confié portait ces mots : le vculx : expression assez vive de l'énergie populaire. Un autre étendard consistait en un crucifix orné d'une banderolle sur laquelle on lisait : Dona nobis pacem.
Nous avons dit qu'Iréna de Ville avait aussi sa place dans le cortège. En effet, au milieu de ce vaste ébranlement, les femmes n'avaient pu rester indifférentes. Elles aussi voulaient donner au Pontife une marque de leur vénération. On s'assembla bien des fois , on délibéra beaucoup , on jasa encore plus , et enfin on convint à peu près de la couleur du costume et de l'ordre de la marche. Et cet ordre, le voici. Au premier rang figuraient un chœur de jeunes vierges, choisies parmi les grandes familles et les notables. C'était là que brillait Iréna. Sa beauté, sa grâce, sa piété bien connue, sa grande charité pour les pauvres, et aussi l'affection que le peuple portait à son père : tout contribuait à la rehausser dans l'opinion publique. Au point que la résolution ayant été prise de faire un compliment au souverain Pontife, elle fut désignée, à l'unanimité moins une voix pour le prononcer. Combien sa modestie souffrait de cet honneur , c'est ce que nous ne saurions dire.
Puis venait une troupe de dames de distinction, c'est-à-dire celles que leur noblesse incontestée plaçait au premier rang : Gillette de Fuers, Odette de Varey, Sybille de Dorche, Manille de Roux, lline de Vaux, Guicharde de la Platière, Madeleine de Chaponay, Ondine de Cassard, et cent autres dont les familles sont depuis longtemps effacées de la terre des vivants. Ce qu'il y avait , là, de pierreries, d'or, d'argent, de richesses de toutes sortis , c'est chose plus aisée à imaginer qu'à dire. Seulement nous devons faire observer que les distinctions reparaissaient ici en toute liberté : la femme n'ayant point comme l'homme la facilité d'oublier son nom et sa fortune. Aussi les regards curieux distinguaient - ils parfaitement l'épouse du riche seigneur, en ce moment au sein de l'opulence, de la femme d'un chevalier, non moins noble peut-être, mais ruiné par ses prodigalités ou par la guerre.
A la suite d.î ces hauts personnages venaient les matrones de la ville. Assurément il en était plus d'une dont la fortune dépassait celle des puissantes' dames dont nous venons de
parler; mais il n'était venu en pensée à aucune de leur disputer le pas , ou seulement de rivaliser avec elles pour la forme ou la qualité des vêtements. En ces temps-là, la hiérarchie des rangs était respectée : personne ne songeait à sortir de sa condition; l'opinion publique elle-même eût puni par le ridicule toute femme de marchand ou de bourgeois qui eût affiché des prétentions au-dessus de sa naissance ou de son état. Il n'a fallu rien moins qu'une révolution pour détruire ces sages barrières, et ouvTir au luxe une carrière indéfinie, où tous les rangs se confondent, où la femme de la condition la plus médiocre peut, si ses écus le lui permettent, égaler la toilette d'une princesse.
Les ordi'es rehgieux de femmes payaient aussi leur tribut à la circonstance. L'archevêque, Pierre de Tarentaise, avait fait savoir dans les monastères que la clôture serait levée pour qui voudrait, à partir du moment où sonnerait le bourdon de la cathédrale jusqu'à ce que le souverain Pontife serait entré au palais archiépiscopal. Si toutes les saintes âmes qui vivaient au fond des cloîtres n'avaient point voulu profiter de cette permission, tous les ordres, du moins, avaient envoyé là des représentants. Aussi n'était-ce pas une médiocre curiosité pour la foule de voir ces costumes à peu près inconnus : car il était telle et telle de ces communautés religieuses dont on ne savait guères que le nom : tant était sévère la loi qui les dérobait au monde. Plusieurs allaient nu-pieds ; quelques-unes étaient si mal et si pan VTement vêtues qu'on eût dit des sacs en marche; toutes étaient strictement voilées. On en vit une que deux sœurs soutenaient; c'était une recluse, celle de Sainte-Marguerite. Enfermée depuis quarante ans dans sa cellule, elle avait perdu l'usage des jambes. Et, pourtant, à la nouvelle que le Saint- Père arrivait (nouvelle qu'elle avait apprise d'un ange, disaient les uns, de son confesseur, disaient les autres), elle voulut, elle aussi , rendre hommage au chef de l'Eglise, et couronner sa vie de pénitence par un acte de foi.
Tels étaient les principaux éléments de l'immense cortège
qui se déroulait sur la route i>ar où le Pontife devait arriver. Quant à la foule qui raccompagnait , nous ne saurions évaluer à qiiel nombre elle se montait. Jamais, non-seulement Lyon, mais peut-être aucune ville, n'avait vu ses portes vomir une toile quantité de monde. Il est vrai que la population de Lyon était doublée et triplée par la masse des habitants des campagnes et dos villes voisines. Nous doutons que jamais souverain Pontife ait vu un peuple plus nombreux et plus empressé accourir à sa rencontre.
Ce fut donc un frémissement de joie, quand on annonça que le bon Pape était en vue. Ceux qui étaient à cheval se dressèrent sur leurs étriers pour le découvrir, et poussèrent une acclamation qui fut aussitôt répétée par la foule. Tous les échos d'alentour en furent ébranlés. Aussitôt les chevaliers du Temple se mirent en avant : l'obéancier de Saint-Just et les municipaux suivirent : ceux-ci malgré les réclamations des maître de cérémonies et les œillades irritées des chanoines. Mais déjà l'audace de la bourgeoisie osait se permettre ces licences. Le Pape était sur une mule, suivi de quelques officiers domestiques et de plusieurs cardinaux et prélats ita liens qui l'avaient accompagné pendant la route. Du plus loin qu'il découvrit la cité lyonnaise, il éleva les mains pour la bénir. Son cœur s'était ému à revoir les lieux où il avait pass une partie de sa vie et dont il gardait un si doux souvenir. La pensée des troubles qui les avaient désolés affligeait aussi son âme paternelle ; mais il nourrissait l'espoir d'y mettre un terme. A mesure qu'il approchait, les cris de la foule augmentaient. Une grande partie des spectateurs s'étaient élancés à sa rencontre et arrivèrent aussitôt que les TerapUers. Le temps était pur et doux : une de ces belles soirées d'automi.c qui s'harmoni sent si bien avec des fêtes de ce genre. Déjà tous s'étaient jetés à genoux; les chevaliers du Temple eux-mêmes, descendant de cheval, se prosternèrent devant le Père commun des fidèles, qui multipliait ses bénédictions. Puis chacun se pressant autour de lui, ce fut à qui baiserait ses pieds, le bord
— Rifle ses vêtements , à qui toucherait sa monture. En un instant, il se trouva entouré et comme assiégé d'une multitude avide de contempler ses traits et d'entendre sa voix. — Le Saint- Père ! le Saint-Père ! Vive le Saint-Père ! criaient les uns. — Le saint chanoine Thcbalde! criaient les autres. — Le saint de la cathédrale! — L'ami des pauvres ! — Le bienfaiteur de tous. — Le Père universel! — Le messager de douceur et de paix l
Et lui souriait à ces naïves démonstrations de l'afiection populaire. On voyait que la joie débordait, pour ainsi dire, de son cœur paternel. Bientôt la tète du convoi arriva. Inutilement le maître des cérémonies avait-il cherché à mettre un peu d'ordre dans la réception : en vain avait-on publié trois jours de suite à son de trompe tout le règlement à observer : l'enthousiasme de la foule mettait tout à néant. Au lieu de paraître avec gravité entouré de son nombreux clergé, Pierre de Tarentaise se trouva au milieu d'un groupe d'artisans. Tous ses chanoines dispersés à travers la multitude ne pouvaient ni avancer ni se réunir. L'obéancier de Saint- Just faisait des efforts inouïs pour arriver jusqu'au Pape. C'était son droit, nous l'avons dit, de porter la parole à l'entrée des grands personnages, Pontifes ou rois. Son compliment en latin écrit sur parchemin et enluminé de lettres d'or flottait au-dessus des tètes; le pauvre homme criait à tue-tète : — Place ! place à l'Obéancier de Saint-Just! — la houle poussait, bourrait, étouffait l'obéancier de Saint-Just, qui reculait au lieu d'avancer. Et vraiment quel compliment en prose ou en vers eût valu ce naïf abandon d'un peuple ivre de joie?
Nous en pouvons dire autant du corps municipal. Inutilement chercha- t-il à percer cet épais obstacle; en vain Pierre de Ville, en particulier, agitait-B ses clés en l'air : le torrent emportait tout comme bûches de paille. Il est vrai que ces belles clés neuves, n'étaient point les légitimes clés de la ville , ayant été fabriquées pour la circonstance; les véritables devaient être seulement présentées à la porte par un des officiers du
chapitre, qui persistait à dénier à tout autre que lui l'adrainistration temporelle de la cité. Mais ni les neuves ni les vieilles n'eurent l'honneur d'être présentées : car le pèle-mèle devint général. Tout roulait, pour ainsi dire, comme les vagues d'une mer agitée en tous sens. Prélats, chanoines, abbés, artisans, bourgeois, sœurs, mendiants, femmes de rang ou du peuple : tout se confondait, tout se heurtait dans un inexprimable désordre. Le Pontife lui-même , enserré dans la foule, ne pouvait avancer. Bn vain quelques hallebardiers de sa suite essayèrent-ils de kii faire place ; il leur fit signe de ne faire violence à personne, voulant que sa bonne cité de Lyon usât de toute liberté avec lui. Une douzaine de jeunes gens des premières familles attendaient à la porte avec une litière sur laquelle ils prétendaient bien placer le Saint-Père et l'emporter dans la ville. C'était un honneur fort envié et qui avait dû être disputé au sort. Mais les pauvres jeunes gens et leur litière furent entraînés par l'irrésistible torrent.
La nuit tombait quand Grégoire X arriva. Aussitôt des lumières parurent à toutes les fenêtres, et il put jouir du spectacle des rues pavoisées et des arcs-dc-trioniphe dressés de distance en distance dans les rues qu'il devait traverser. Mais une fouie encore plus considérable l'attendait en ville. Ceux du dedans se mêlant à ceux du dehors , la cohue devint inextricable. L'étroitesse des rues augmentait l'embarras. Mille et mille cris recommencèrent, formant un concert à fendre la voûte du ciel. Car au mouvement de la ville se mêla celui de la rivière ; des barques sans nombre saluèrent l'arrivée du Pontife, dès qu'il parut sur les bords de la Saône. Les lampes qu'elles avaient allumées les faisait ressembler à des feux follets errants sur les eaux. Enfin quand on fut à l'entrée du pont, le Prœcentor ou grand-chantre de la cathédrale, trouva le moyen de mettre un peu d'ordre dans ce désordre. Il entonna le Vent Creator de sa voix de tonnerre; huit ou dix chantres, qu'il avait pu recueillir autour de lui, l'appuyèrent. Peu à peu le silence se fit; puis les voix se multipliant dominèrent bientôt le»
cris de la foule. Insensiblement l'hymne sacrée absorba tout le bniit : la pensée religieuse saisissant à la fois tous les cœurs, diacun s'arrêta. Or, la difficulté était levée : il suffisait de s'arrêter pour détruire cet engorgement des rues et des places. Bientôt on vit l'ordre renaître; peu à peu les évèques, les moines se retrouvèrent ; la foule fit place aux gens d'église ; une procession se fonna; et le Pontife étant descendu de sa mule, suivit à pied et entra dans la cathédrale, pour v chanter un Te Deum d'actions de grâces.
Tjîst mot IXC0M5?RÏS.
Mais qu'étaient devenus nos personnages au milieu de ce tumulte ? D'abord le compliment et les clés avaient été de reste. Et ce n'était vraiment pas la peine d'ambitionner si fort des honneurs que le moindre accident pouvait réduire à rien. Disons cependant qu'Iréna fut plus soulagée que contrariée de cette circonstance. Car son cœur battait bien fort, toiites les fois qu'elle se figurait qu'elle aBait parler au Pontife de l'Eglise universelle. Sa timidité ne l'empècherait-elle pas , ne la troublerait-elle pas, jusqu'à lui ôter la parole? Mais bientôt elle fut tirée d'inquiétude; elle comprit que tous les règlements établis d'avance étaient perdus dans la confusion générale. Tout ce qu'elle eut à faire ce fut de se -défendre contre le torrent, c'està-dire de défendre sa vie : car en vérité, elle pouvait être foulée aux pieds, étouffée dans la bagarre.
Etant parvenue un instant à se retirer du mùicM de la foule, elle se trouva rapprochée d'un personnage enveloppé d'un sac de pénitence, et priant à l'écart. On l'eût facilement pris pour
une statue. Ses bras, mélancoliquement élevés vers le ciel, avaient la roidcur et la fixité du marbre; et pourtant rextrcmité des doigts tremblait. C'étaient des soupirs, et non dos paroles, qui s'échappaient de dessous ce vCveraent de deuil. Iréna, toujours émue de ce qui intéressait sa piété, admirait ce calme au milieu du bruit, ces paisibles aspirations vers le ciel, dans un moment où la multitude était en proie à une si grande agitation. Une vive curiosité l'attirant, elle s'approcha en bucnce et vit... Comment vit-elle? Car il y avait quarante ans que cette figure ne s'était montrée à aucun regard humain. Nul dans toute la ville de Lyon n'aurait su reconnaître ces traits totalement effacés de la terre , et seulement connus des anges de la prière et de la solitude. Mais le sac de deuil s^était ouvert, et la vierge put apercevoir cette face qui ne ressemblait à aucune autre qu'elle eût jamais vue, et à la description de laquelle toute plume doit renoncer. L'impression que fit cet aspect sur notre héroïne est aussi chose qui ne se peut dire. Ces yeux cloués, pour ainsi dire, sur la voûte céleste, voyaient -ils encore'^ Etaient-ils éteints pour les objets terrestres, et ouverts seulement pour les splendeurs de l'éternité? Et que murmuraient ces lèvres faiblement agitées? Connaissaient-elles encore la parole humaine? Le public disait que non. Quarante ans de solitude absolue, c'est plus qu'il n'en faut pour désapprendre le langage des hommes. Et que montraient , qu'appelaient ces doigts tremblants au bout de ces bras immobiles? 11 semblât à Iréna qu'ils touchaient je ne sais quel clavier invisible, produisant des harmonies inconnues à la terre. Volontiers auraitelle cru que cette àrae avait quitté son habitation terresti ', et que ces lèvres, ces doigts n'avaient gardé un reste de mouvement que par habitude.
Elle s'approcha encore davantage, prêta l'oreille, autant que le permettaient les clameurs de la foule, et n'entendit rien qu'un bruit sec et inarticulé. Mais les soupirs d'un sein oppressé, mais les sanglots arrêtés au passage, elle les entendait, elle les devinait, du moins. Evidemment une piété ar-
(lente, st^rnpliique, animait cette pauvre âme captive; et ces derniers restes de vie ne signifiaient autre chose que l'effort du prisonnier qui tâche de briser ses fers. La jeune fille crut qu'en adressant la parole à la Recluse, elle pourrait en tirer un mot, une pensée, dont le souvenir l'aiderait à ranimer sa foi dans les heures de sécheresse.
— Ma sœur, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, seriez-vous assez bonne pour me recommander à la miséricorde divine ?
Au mot de Jésus-Christ, mais à ce mot seulement, la Recluse tressaillit, puis retomba dans son immobilité. C'était comme le rapide coup de vent, qui passe sur l'eau ou sur les moissons, et s'efface aussitôt; ou comme l'impulsion du doigt qui fait jaillir une note du clavier, puis le laisse en silence. On n'aurait pu dire si cette secousse passagère était un effet nurement physique, ou une impression morale.
— Que si vous me croyez indigne de la bonté divine, reprit Iréna ( et je sais trop bien qu'il en est ainsi ), du moins permettez-moi de vous recommander une àrae qui m'est chère. Demandez au doux Sauveur qu'il daigne avoir pitié d'un pécheur, digne, à tous égards, de son indulgente charité.
Le nom de Sauveur opéra le même effet que celui de Jésus- Christ : comme si l'adorable Verbe incarné eût été seul en possession de cette âme étrangère à la terre.
— Vous m'entendez, bonne Recluse ? Oui, oui, vous m'entendez : car si vous êtes morte aux vains désirs d'ici-bas, vous ne l'êtes certainement pas au sentiment de la pitié : je veux dire de la pitié spirituelle, de la compassion pour les pauvres âmes que le Rédempteur est venu chercher de si loin.
Au mot de Rédempteur, la vierge remarqua qu'un sourire passait sur ces lèvres glacées. Elle aurait bien aimé à croire que ce signe se rattachait à l'objet de sa demande ; mais rien ne le lui prouvait. Et pourtant cet air de sainteté, cette extase céleste, cette insensibilité aux choses de la terre la charmaient, la touchaient de plus en plus. Oh ! qu'elle eût été heureuse
d'avoir une marque d'attention, une parole de l'illustre pénitente ! Mais une sorte de respect enchaînait sa langue ; elle n'osait plus troubler les douces communications établies, là, entre le ciel et la terre. Néanmoins elle se persuadait que la Recluse l'avait entendue et comprise. — L'Esprit de Uieu, songeait-elle, ne laisse pas ses privilégiés dans l'ignorance de ce qui touche aux besoins des âmes. Autrement, à quoi servirait l'intercession des saints ? En quoi leur présence nous seraitelle utile ? Oui, la sainte Recluse priera pour mon père. Je suis sûre qu'elle lit maintenant dans mon cœur. Je suis sûre qu'elle prend part à l'événement de ce jour. Je suis sûre qu'elle fait devant Dieu l'acte de foi et de dévouement au Saint-Siège qu'elle se proposait de faire en sortant de sa cellule. Nul doute pour moi que les acclamations dès Lyonnais n'aient un écho dans son sein, et qu'elle ne prie ardemment pour le succès de la démarche du Père des fidèles. Comment alors ne sauraitelle pas le souci qui me ronge? Pourquoi les anges, qui la mettent en communication avec le monde mortel, ne lui diraient-ils pas que je suis la pauvre orpheline qui me suis fait recommander à elle plusieurs fois, et qui compte le faire encore par l'entremise de frère Thomas et de frère Bonavcnture?
Pendant qu'elle s'entretenait ainsi avec ses pensées, un bruit lui fit détourner la tète. Elle aperçut alors, à trois pas derrière elle, un être plus étrange encore assurément que celui qui absorbait tout à l'heure son attention. C'était un homme âgé, à barbe blanche, aux longs cheveux flottants, à figure décharnée et austère, et enveloppé d'un long drap blanc. 11 se tenait debout, tète découverte, du côté du soleil couchant. L'astre du jour, qui touchait en ce moment à l'horizon, illuminait d'une singulière façon ses traits empreints de sévérité, de dureté même. Cet inconnu n'appartenait à aucun des ordres, à- aucune des confréries que connût la jeune fille, à en juger, du moins, d'après son costume et sa chevelure. De plus, il affectait de tourner le dos à la foule du peuple, comme
si ce spectacle lui eût été indillérent ou pénible; il Êcmbkut même qu'une sorte de sourire ironique courût sur ses lèvres. Mais tant de sentiments divers ou opposés peuvent se cacher sous le même signe qu'il serait téméraire d'interpréter trop vite ces légers indices de fàme. Après avoir longtemps laissé ses yeux eri'cr sur le point de l'horizon où le soleil descendait, et avoir même affronte résolument l'éclat de l'astre, il les abaissa enfin sur la jeune fille.
— Que ces pensées ne te tourmentent point trop, vierge bénie, dit-il, comme faisant allusion aux soucis qui préoccupaient tout à l'heure Iréna , et comme s'il eût réellement lu dans son cœur. Laisse, laisse les fleurs mortelles se fl(;trir; elles ne sont point dignes de toi. Le Maître que tu sers a jeté sur toi un regard de miséricorde; ta prière est montée jusqu'à son trône ; espère.
— Que le Seigneur vous exauce ! répondit la naïve enfant. Quoique bien jeune encore, j'ai déjà de grands chagrins. Mais si la Bonté divine daignait jeter sur moi un regard de pilié, ces nuages seraient vile dissipés, et je vouerais au ciel une éternelle reconnaissance.
— La vie de l'homme est une ombre qui passe devant le soleil, reprit l'austère vieillard. Ce que nous avons vu hier, nous ne le voyons plus aujourd'hui. Regarde ce suaire (il montrait le linceul dont il était enveloppé) ; je l'ai pris dans un tombeau ; et bien que celui qu'il couvrait eût été grand et lionoré sur la terre , pourtant ce vêtement funèbre ne contenait plus que de la pourriture et des vers. Ainsi périssent les espérances des hommes, ainsi meurent les richesses et les honneurs. ETst-ce là ce que tu cherches ? Est-ce là ce que tu veux ?
— Non, Le Seigneur m'est témoin que je n'ambitionne qu'une faveur, une seule. Mais tant qu'elle ne me sera pas accordée, je ne me croirai point satisiaite.
— Eh ! quelle âme n'a une ambition au cœur, une idée fixe dans la tète? Demande à cette créature pourquoi elle tend
amsi les bras vers le ciel. La crois-tu heureuse ? La crois-tu satisfaite ? Tu te tromperais, alors. Elle a pourtant pris le vrai chemin, celui du détachement. Bien peu le connaissent, bien peu le suivent; et si ceux qui ne s'en écartent pas ont encore l'àmc inquiète, que sera-ce de ceux qui lui tournent le dos? Jeune fille, ne te laisse pas prendre aux amorces des faux biens , à l'altrait des vains plaisirs ; car tout cela n'engendre que l'amertume et la damnation éternelle. Aime, aime le Dieu des pauvres, et sois-lui toujours fidèle...
— Je vous remercie de ce sage avis. Je tâche et tikherai de plus en plus d'en faire la règle de ma conduite. Si celle sainte femme avait jugé à propos de me donner quelque bonne maxime spirituelle, j'aurais cherché à en profiter. Pour(]noi faut-il que ceux qui possèdent les trésors de la vie éternelle en soient si avares ? Pourquoi ceux qui connaissent les secrets de Dieu les cachent-ils à la terre ?
— Il n'y a qu'un secret, il n'y a qu'un trésor, s'écria l'homme au suaire : c'est de renoncer à tous ses biens, c'est d'être pauvre. Le Seigneur n'est pas dans le bruit, c'est-à-dire dans le cliquetis de l'or et de l'argent. C'est le diaV)le qui se loge dans le coffre- fort du riche, et dans le comptoir du marchand; c'est lui qui a inventé ces funestes hochets, à l'aide desquels les hommes se trompent mutuellement.
Cette voix éclatante parut arracher la Recluse à son état extatique. Ses bras, qu'elle avait constamment tenus élevés vers le ciel, retombèrent tout à coup, et elle poussa comme un cri douloureux.
— Elève ta voix, fille de Sion, reprit le vieillard, pousse des lamentations et des gémissements; car la terre d'Israël est désolée. Les hommes épris de folie courent après les vanités et s'attachent à des ombres. Ils ambitionnent l'or et l'argent de l'Egypte, ne se souvenant plus que la corruption doit s'en emparer. Que pense le Seigneur de tout ce bruit qui frappe nos oreille?? Comment jugc-til ce luxe et cette pompe? De que) œil voit-il la soie et la puurpre, l'hermine et la pierre
précieuse briller sur le dos de ses ministres ? Que la lumière se fasse des hauteurs de Sion ! Seigneur, tonne , frappe et éclaire les yeux ; car les ténèbres sont grandes.
Agitant alors son suaire, il découvrit deux bras décharnés qu'il éleva vers le ciel. Les éclats de sa voix avaient attiré quelques personnes autour de lui ; la singularité du spectacle les détournait du sujet qui occupait la multitude,
— Je le croyais mort, dit une voix.
— 11 l'a été : voilà son suaire.
— C'était lui qui nous prêchait avant l'attaque du cloître Saint-Just.
— Je puis assurer que je l'ai vu rouler sous la muraille, baigné dans son sang.
Pendant que les spectateurs débitaient ainsi leurs suppositions, la Recluse poussait toujours ses soupirs douloureux et ses exclamations vers le ciel. Elle paraissait en proie à un malaise intérieur, qui n'avait point d'autres signes pour s'exprimer. Une sueur d'agonie mouillait sa figure plus pâle que le marbre. Ainsi quelquefois le timide oiseau bat des ailes, tremble , s'épouvante , bien qu'il ne voie pas le vautour qui le menace. La pieuse solitaire souffrait-elle de la présence de ce prédicateur? ou n'était-ce qu'une des phases de son état? Mais, d'agenouillée qu'elle était, on la vit tomber le front contre terre, en poussant un cri d'angoisse. Cet incident émut vivement Iréna , qui s'empressa de courir à elle et de la relever. Nous avons déjà dit que la Recluse de Sainte-^Muvgucrite, enfermée depuis quarante ans, avait perdu l'usage de ses jambes. Et pendant que la jeune fille fait ses efforts pour la remettre à genoux, l'homme au linceul crie d'une voix de tonnerre :
— Haine aux pompes du siècle, vain habit de l'orgueil humain ! Que le souftle de Dieu emporte ces pailles légères et ces ordures ! Pourquoi demandez-vous la paix , enfants des hommes, et comment l'espérez- vous ? La paix n'habite point dans le luxe. Dépouillez des pompes inutiles, si vous voulez
que la concorde règne parmi vous. Là où est l'Esprit de Dieu, là règne la pauvreté ; et là où est la pauvreté, la lumière d'en haut descend, et avec elle l'union, la longanimité, la patience, la fraternité. Est-il un homme qui ne soit sorti de terre et ne retourne à la terre? Mémento, homo, quia puîvis es et in pidverem reverteris. L'ambition naît de l'orgueil, et tous les maux naissent de l'ambition. Badix, radix omnium malorum cupiditas. Mais ils sont aveugles ! mais ik sont sourds ! Usquequà gravi corde?...
Ces déclamations, appuyées d'une voix sonore, attiraient la foule ; les uns étant mus par la curiosité, qui aime fort la variété dans les spectacles, les autres cherchant simplement à s'arracher à la presse. Mais on ne manqua pas d'observer q .j le prédicateur avait haussé la voix au moment où le Pape passait entouré des quelques prélats, chanoines et chevaliers du Temple qui avaient pu se réunir autour de lui. En attendant, Iréna attentive à la Recluse, tout à la fois heureuse et effrayée de toucher ce corps vénéré, vit enfin ce regard inspiré s'abaisser sur elle. Non, rien ne pourrait dire ce qu'il y avait de tendre, de pénétrant dans ce simple coup d'œil; une flamme divine semblait y avoir passé, et s'introduire comme un dard dans le cœur de la jeune fille. Et de peur qu'elle ne s'y méprît, un sourire l'accompagna, et même un petit mouvement de tète, signe d'intelligence et d'amitié.
— 0 ma sœur ! répéta Iréna transportée, n'est-il pas vrai que vous prierez pour moi ? Vous m'avez entendue , et vous irous en souviendrez.
Nouveau coup d'œil plus tendre, s'il était possible, que le premier; nouveau sourire, nouveau signe de tète; les lèvres même se remuèrent, et un mot parut s'en échapper ; mais la vierge ne le comprit pas. Désireuse de le posséder, elle insista sur sa demande.
— Vous prierez pour moi, bonne Recluse, n'est-il pas vrai ? Je vous ai déjà fait recommander plus d'une fois une âme qui m'est bien chère. J'aime à espérer que l'on vous a fait
raa commission, et que vous en avez parlé au bon Dieu. Une troisième fois, la sainte répéta les signes que nous avons dits; puis elle parla, mais si bas qu'Iréna dût approcher son oreille pour entendre.
— Personne , disait cette voix céleste, n'a une plus grande charité que celui qui donne sa vie pour ceux qu'il aime.
Sen:€nce dorée, sortie de la bouche du Sauveur, et devenue le point de départ de tous les grands sacrifices. Mais que signifiait-elle en ce cas-ci ? L'âme pieuse d'Iréna ne doutait point que la Recluse n'y attachât un sens particulier. Quel était ce sens ? L'au;tère religieuse avait-elle bien entendu, bien compris ce qu'on lui demandait ? La pauvre enfant était à se questionner là-dessus, quand survinrent les deux sœurs qui avaient amené la Recluse. Pour avoir voulu satisfaire leur pieuse curiosité et voir le Pape, elles avaient été entraînées au loin par la foule, en sorte qu'elles s'en revenaient tout affligées et presque honteuses d'avoir si longtemps laissé là leur compagne. La reprenant donc sous les bras, elles se mirent en marche; pendant que la Recluse , fixant encore une fois le même regard plein de douceur sur la figure de la vierge, y faisait naître •une vive rougeur et les larmes.
— Elle est heureuse , songeait la jeune fille , d'être toujours en communication avec le ciel. Le difficile n'est pas d'accompUr la volonté du Seigneur, mais de la connaître. Oui, le joug du bon Dieu est doux; oui, il y a un grand bonheur à courir dans la voie de ses commandements ; mais encore faut-il qu'elle soit ouverte. Les âmes privilégiées n'ont jamais le moindre doute; une lumière nette, précise, leur fait voir ce que Dieu veut : oh ! comment ne s'empresseraient-elles pas de l'accomplir ? Ce ne sont pas les douceurs de l'extase que je leur envie, mais les clartés dont le ciel les illumine. Que je sache comment ramener au sentiment de la charité l'âme de mon bon père, et je n'en négligerai certainement pas les moyens. Mais il me reste encore plus d'une ressource à employer; le Pape, le frère Thomas, le frère Bonaventure, et puis aussi les prières
de cette pieuse Recluse, qui ne ine feron. ceria.nement pas défaut, et auxquelles Dieu résistera difficilement.