DEUX TRISTESSES
Pierre de Ville, comme le lecteur l'a remarqué, était citoyea avant tout ; ses affaires domestiques ne l'empêchaient jamais de veiller à celles de sa patrie, et jusque dans ses chagrins il trouvait une distraction et une consolation à s'occuper des intérêts publics. Le parfum de contentement que lui avait laissé Taudience du Pape venait surtout de ce que le langage du Saint- IV-re lui avait paru s'adoucir dans l'entretien privé : en sorte ((ii'il espérait que la sentence serait favorable, que le droit de !.'i;rer ses intérêts serait conféré au peuple, et que les clés de la ville, ces chères clés auquel Pierre tenait comme à ses deux yeux, ne seraient point ôtées aux conseillers.
Grand fut donc son désappointement quand , au retour d'un voyage h Genève, la décision du Pape lui fut enfin communiquée. Elle avait été arrêtée entre Grégoire X et le roi Philippe, agréée par les chapitres de Saint- Jean et de Saint- Just; les représentants de la ville avaient eux-mêmes accepté les conditions; mais Pierre, seul absent pour affaires pendant huit jours, n'avait point assisté à la séance où le corps de la ville venait de donner sa signature. Voici, d'après un historien de Lyon , le résumé de cet acte.
« Il y est dit qu'après les guerres déplorables survenues entre les parties, elles ont bien voulu s'en rapporter au jugement du Pape , touchant les causes de leurs divisions : en conséquence il ordonne que les deux partis , oubliant tout ressentiment du passé, vivront à l'avenir en bonne intcUitrence; il lève
tous interdits et les absout de toutes les excommunications qu'ils avaient encourues ou pu encourir à ce sujet ; il veut qu'on lui remette entre les mains le sceau commun de la ville; que toutes les fortifications élevées par les citoyens pendant la guerre soient rasées et démolies (l). Il leur défend d'élire leurs conseillers , consuls et gouverneurs ou autres magistrats sous quelque dénomination que ce puisse être, sans le consentement exprès de l'archevêque et du chapitre. Il ordonne que les clés de la ville seront remises entre les mains de l'archevêque, pour en confier la garde à qui il jugera à propos ; il défend enfin aux habitants de faire aucune assemblée, ni d'établir aucune taxe pour les besoins de la communauté, que de son consentement. Il ordonne qu'il n'y aura qu'un seul tribunal de justice séculière où la justice se rendra au nom de l'archevêque et du chapitre.
» Passant ensuite aux dégâts qui avaient été faits sur les terres de l'Eglise , il condamne les citoyens à payer sept mille livres viennoises, par forme de réparation, applicables, savoir : sept cents livres à la paroisse d'Ecully, dont cent livres seraient employées à rebâtir l'église, cent autres pour acheter des Uvres et des ornements, et des cinq cents restantes qu'on en formerait un fonds pour l'entretien d'autant de prêtres que le revenu en pourrait nourrir, afin de desservir cette église et de prier Dieu , pour le curé et le peuple qui y avaient été brûlés ; le reste des sept mille livres devait être employé à la réparation des maisons du clergé , tant de Saint-Jean que de Saint- Just. Enfin le Pape se réserve d'ajouter ou de diminuer à ce que dessus, et de l'interpréter et de déclarer comme il le jugerait à propos (2). »
Oui , Pierre de Ville fut blessé au plus profond de l'âme en
(1) Ce fut à cette occasion qu'on abattit le fort du Gourguillon.
(2) PouUin de Lumina, Abrégé chronol. de l'hist. de Lyon, cliap. VIII.
— 19i — apprenant cet arrêt. Ses instincts de municipal étalent froissés, toutes ses vues déconcertées , tous ses projets anéantis. Il devait démentir sa conduite passée, abdiquer son rôle , descendre de son piédestal ! Il devait surtout remettre les clés de la ville, ces belles clés neuves , le symbole de sa puissance , le témoignage de la considération et du crédit dont il jouissait parmi ses concitoyens ! Il fallait de nouveau courber la tète sous le joug , voir disparaître le fruit de tant de dépenses et de tant de sacrifices ! De nouveau on verrait les officiers de l'archevêché et du chapitre reprendre le cours de leurs exactions et de leurs injustes procédés ! Plus de sceaux ! plus d'assemblées! plus de conseillers, ni de gouverneurs ni d'échevins que sous le bon plaisir du prélat et du chapitre ! Surtout plus de clés, encore une fois, plus de pouvoir, plus rien ! Et tous les membres du conseil ont signé ! Il n'y manque qu'une seule signature, et c'est la sienne ! Certes ! celle-là y manquera toujours. Que sa main droite se dessèche plutôt que de signer ainsi sa déchéance. Et personne n'a réclamé ! et pas une voix ne s'est élevée pour protester contre ! et le roi lui-même a consenti à ce traité , parce que l'archevêque a promis de lui faire hommage pour le temporel (1) ! Oh! que n'était -il là, lui du moins , pour faire entendre une plainte , pour faire valoir une dernière fois des droits méconnus ! Peut-être quelques lâches auraient-ils repris courage; peut-être en aurait-il déterminé quelques-uns à se joindre à lui et à s'épargner la honte d'une abdication. Ou s'il eût été seul, du monis aurait-il la consolation d'avoir protesté énergiquement en faveur des intérêts populaires foulés aux pieds.
Tel était le thème de ses amères réflexions ; et chacune d'elles était comme un coup de poignard enfoncé dans son cœur.
— Oui, disait- il à sa fille, je perds tout, j'ai tout perdu;
(1) PouUin de Lumina, Abrégé chronol. de l'hist. de Lyon, chap. vhi.
le rêve de ma vie s'évanouit. Us viendront quand ils voudront clierclier ces clés ; ce n'est pas moi qui les leur remettrai. Quelle trahison ! quelle lâcheté ! Et de la Mure ! et Fabry ! et Flamench ! et tous ! Pas un ne résiste ! 0 troupeau de moutons ! 0 indignes représentants d'une si belle cause !
— Mais, mon père, tout ne s'est-il pas arrangé d'un consentement commun ? Il est bien difficile de supposer que ce ne soit pas pour le bien.
— Ils m'avaient mieux prorais , reprit Pierre de Ville comme se parlant à lui-même ; je comptais sur eux , et ils m'ont abandonné ! Mais Varey est passé par là; je reconnais là son souffle pernicieux. C'est lui qui a prévenu le Pape , non pas devant moi (il n'a pas osé ouvrir la bouche en ma présence), mais en secret, en particulier, comme il convient à un esprit faux de son espèce. Je suis sur qu'il aura échafaudé un tas de mensonges , avee cette belle langue qui lui est propre ; qu'il aura dénaturé les faits, et jeté sur mon compte tous les embarras de la situation. Perfide! Et il faudrait te pardonner?
— Vous l'avez promis , mon père , et au Souverain Pontife lui-même. Comment pourriez-vous manquer de parole ? Ce serait une sorte de parjure dont vous ne pourriez guère vous justifier devant Dieu.
— Ce sont eux qui se sont parjurés, ce sont eux qui ont menti aux serments qu'ils avaient faits de maintenir nos droits. Va d'abord les tancer, avant de tourmenter ton père. Ils avaient juré de maintenir nos conquêtes , notre droit d'élection sans contrôle, l'exemption de tels et tels impôts et corvées, la diminution de tels autres, la possession des clés de la ville, le costume des représentants du peuple ; ils avaient juré de ne pas consentir à un sou de dédommagement , vu que la ville a plus souffert que les chapitres : et voilà qu'ils ont tout lâché, tout abandonné, tout ! Eh bien! va donc, encore une fois, ôter cette poutre de leur œil ; après cela tu viendras arracher la paille de l'œil de ton père.
— Tous les municipaux ont cru pouvoir agir ainsi en conscience, et certes! il me semble que le Souverain Pontife est un juge compétent en matière de...
— Lui ont-ils tout dit ? répliqua de Ville avec vivacité. Ontils parlé des serments par lequel ils se sont liés, en présence de tout le peuple ? Et crois-tu que le Pape aurait permis qu'ils les violassent? A-t-il même le pouvoir de délier d'une obligation contractée avec un tiers? J'en doute. Certainement s'il avait connu exactement leur position, il leur aurait dit : — Par délicatesse, allez-vous-en ; nous ferons aussi bien sans vous. Que le peuple nous envoie d'autres représentants qui ne soient engagés par aucun précédent; quant à vous, il ne convient pas que vous abusiez ou soyez censés abuser de votre mandat. — Oui, le Pontife aurait tenu ce langage, et j'y aurais applaudi. Et ils auraient eu la honte d'être rejetés comme des instruments de rebut. 0 Varey ! Varey ! misérable traître !
— Pardonnez-moi , dit Iréna tremblante ( car elle voyait la fureur envahir son père ), pardonnez-moi si je vous parle avec tant de liberté. Mais il me semble que les affaires de vos collègues ne vous regardent pas. Ils répondront pour eux devant Dieu et devant les hommes. S'ils ont agi de la sorte, c'est qu'ils ont cru le pouvoir. Et vous !... et vous ! qui sembliez avoir déposé votre haine , et qui maintenant y cédez de nouveau !
— n a tue mon fils ! murmura de Ville de sa voix la plus sourde. Il a souri , il a joui , il a triomphé en le voyant tomber I Oh! quand on a pu commettre un pareil crime, de quoi n'eston pas capable? Non, Varey, cela ne m'étonne pas. Si l'on n'avait nommé que toi parmi les signataires, je n'en eusse été aucunement surpris. Mandataire du chapitre , tu n'aurais fait que payer ton élection. Mais de la Mure! mais Fabry! mais Fillâtre ! mais tous ! tous ! Il faut vraiment que ta langue soit bien pendue. On me dit que tu les as tenus chacun en particulier; que, pendant une semaine, tu n'as eu de repos ni jour
ni nuit, volant d'une maison à l'autre, de Saint-Jean à Saint- Just, du Pape au roi ; et voilà que tu as réussi, selon tes vœux, au delà même de tous tes vœux : car certainement tu ne comptais pas sur un succès aussi complet. Moi seul je n'y étais pas... Tu ne serais pas venu chez moi, du moins : est-il vrai? Oh ! celui-là , ce Pierre de Ville , tu savais bien qu'ii n'aurait pas cédé , jamais , jamais ! N'as-tu pas même profité de mon absence pour tendre tes filets? L'occasion était belle. Probablement tu te défiais du chien vigilant qui aurait soupçonné tes démarches. Et au fait, Varey, nous nous serions retrouvés encore une fois en face... toujours, toujours ennemis, comme à Saint-Just... Et, encore une fois, tu aurais triomphé... peutêtre... de ton trop loyal adversaire.
Le soui'ire dont ces paroles étaient accompagnées ; le feu qui brillait dans les yeux de de Ville ; l'agitation de ses memlires, correspondant aux pensées tumultueuses de son esprit : tout indiquait à Iréna que son père était arrivé à un de ces moments d'exaltation colérique, où la passion le dominait entièrement. Tout elTort qu'elle eût fait pour le calmer n'eût abouti qu'à l'irriter davantage : pareil à ces gouttes d'huile , qui augmentent le feu au lieu de l'éteindre. Elle songeait donc à se retirer, elle fit même un mouvement pour cela ; mais ce petit remède qui , en circonstances ordinaires , mettait généralement un terme à ces incartades, produisit aujourd'hui un effet opposé. Hélas ! les douleurs du municipal avaient doublé, plus que doublé les douleurs du père.
— Et toi aussi , dit-il d'un ton acerbe qu'il ne prenait guère avec sa fille, et toi aussi, tu me fuis ? tu m'abandonnes ? Et toi aussi tu t'ennuies de m'entendre et tu me tournes le dos ? C'est bien. Je ne m'attendais pas à ce nouveau déboire, et pourtant je m'y résigne. Serait-ce que ton 'cœur soufire de quelques paroles désagréables sur le compte du père de ton sauveur, de ton amant, peut-être ?
— 0 mon père ! mon père !
— Ne parle pas. Ne trahis point ton secret. J'ai promis de respecter ton vœu , et je tiendrai parole : car je ne suis pas de ceux qui violent leurs serments. N'ouvre pas la bouche, te 'lis-je. J'ai engagé ma promesse au Pape de ne point te
ner, si par hasard ton choix se fixait sur... le fils de celui qui... a tué ton frère. Cette promesse, j'y serai fidèle. Mais... Je m'arrête. Je craindrais de dépasser la borne, et surtout de te la faire dépasser. Tu es hbre, tu seras hbre... Souffre au moins que ton père le soit.
Là-dessus il se retira lui-môme, laissant Iréna baignée de larmes. Peu après il reparut et dit :
— Un mot encore, et ne t'afflige pas : car ce n'est point à toi que ceci s'adresse, mais à eus. Ils ont désiré te voir paraître dans leur mystère; ils t'ont même confié le rôle principal. A te dire vrai, j'y ai tenu moi-même, moins pour la Lloriole de t'y voir figurer que pour ne pas laisser reprendre la llace à de jalouses créatures, et aussi pour maintenir le rang que je croyais occuper dans l'opinion publique. Maintenant que t ut a pris une autre tournure et que Pierre de Ville n'est plus lien, je ne veux plus que tu te montres dans cette représentation. Je ne le veux plus.
— 0 mon père, qu'allez-vous dire? A la veille même du jùur ! Comment voulez-vous qu'on me remplace ? Ce sera tout faire manquer. Et le Pape qui doit y assister ! Et Monsieur le roi de France ! Et Monsieur le roi d'Arragon ! Et tant de cardinaux et de prélats !
— Quand le monde entier y serait, ma fille, repartit de Ville d'un ton impérieux, je ne veux pas que tu y paraisses : je te l'ai dit, et ne reviendrai pas là-dessus. Trouve, invente un prétexte, si tu crois en avoir besoin; mais puisque la ville me rejette, elle te rejette également. Je te défends d'y aller : tu n'iras pas.
Si cette nouvelle sortie provoqua de nouvelles lafmes de la part d'Iréna, ce n'était point à cause de la honte qu'elle pour-
rait lui procurer, en la forçant à s'absenter d'une cérémonie où sa présence était d'une grande importance. On sait assez que tout ce qui tendait à la mettre en évidence était très-peu de son goût, et plus propre à blesser sa modestie qu'à flatter * son amour-propre. Mais ce lui était une preuve de plus de la profondeur de la blessure que son père venait de recevoir. Après l'audience du Pape , elle avait espéré que sa haine cesserait enfin; elle l'entendait parler de Robert de Varey sans aigreur, presque avec bienveillance; il n'avait pas une seule fois rappelé la mort de son fils; il écartait même les occasions qui auraient pu réveiller ces souvenirs douloureux; tout semblait faire croire qu'il verrait volontiers sa fille devenir la bru de celui qu'il ne qualifiait autrefois que du nom de meurtrier. Mais comme ces espérances s'évanouissent ! que leur base était fragile! Combien ces derniers événements vont rendre la plaie incurable !
Voilà ce qui fait couler les larmes d'Iréna. Ah! que toutes les autres questions sont petites pour elle à côté de celle-là ! Son pauvTe père s'enfonce de plus en plus dans le péché, fl s'en va, les yeux fermés, vers l'éternité. Déjà il a été menacé une fois de mort subite, et rien ne prouve que cet accident ne se renouvellera pas : son tempérament sanguin et irascible ne le fait que trop craindre. Et alors que deviendra son âme? Aura- 1- il le temps de se reconnaître? Et, dans ce cas, que comptera devant Dieu une pénitence arrachée à la nécessité ?
Un autre sujet de tristesse vint encore s'ajouter à celui-là : on apprit la nouvelle de la mort de frère Thomas. Un dominicain , qui savait avec quelle ardeur elle attendait l'arrivée de cet illustre docteur, lui fit passer la lettre que venait de recevoir le monastère à ce sujet.
« Nous avons, chers frères, y était -il dit, une bien triste nouvelle à vous annoncer. Et encore nous ne savons s'il faut dire triste ou heureuse : car si l'Eglise et notre ordre comptent
ui.o Q, "ondc lumière de moins, le ci.,, nous l'opérons, compte un [^r; "id saint de plus. Frère Thomas d'Aquin a rendu sa beHe âme à Dieu. Ayant reçu de notre Très-Saint -Père le Pape l'orckre de se rendre au concile de Lyon , il s'empre; sa d'obéir, malgré l'état chancelant de sa santé. 11 partit donc d . Naples, emportant avec lui le traité qu'il avait composé conti o le schisme grec , par ordre du pape Urbain IV. On lui doi' la pour compagnon de voyage frère Renaud de Piperne, pour prendre soin de lui; car il était si absorbé dans les hautes contemplations qu'il oubliait les plus indispensables besoins du corps. 11 s'arrêta au cliâteau de Magenza pour y voir sa nièce, Françoise d'Aquin, épouse du comte Cécano. Très -heureusement ce château se trouvait sur sa route; car autrement il ne se fût point détourné pour écouter la voix du sang. Là sa faiblesse augmenta; il perdit absolument le goût de la nourriture. Comme on lui présentait d'un poisson très-rare , dont il avait manifesté le désir, il refusa d'en manger par mortification.
» Néanmoins il voulut continuer sa route; mais la maladie, augmentée par la fatigue, ayaht anené une fièvre violente, il fallut s'arrêter à l'abbaye de Fossa-Nova (i). La première chose qu'il fit en y entrant , fut d'aller se prosterner devant le Saint-Sacrement; il y demeura longtemps abîmé dans la contemplation, Puis, en posant le pied dans le cloître, il prononça ces mots ; C'est ici pour toujours le lieu de mon repos (2). On le logea dans le quartier de l'abbé , et tous les soins lui furent prodigués. Mais le mal ne faisait qu'empirer. Sa patience et se piété étaient un grand sujet d'édification pour tous les moines, qui se disputaient l'honneur de le servir. Sans cesse il répétait ces paroles de saint Augustin : — Je ne commencerai à vivre véritablement, ô mon Dieu! que lorsque je serai entièrement rempli de vous et de votre amour. Maintenant je suis à charge
(1) De l'ordre ùe Cîtcaux, au diocèse de Tern.-,!!;^
(2) Ps. 131.
h moi-même, parce que je ne suis point encore assez plein di vous. — Les religieux l'ayant prié de leur expliquer le Cantique des cantiques, il leur en fit, malgré sa faiblesse, une courte paraphrase. Enfin, sa faiblesse augmentant, il demanda à rester seul. Inutile de vous dire que c'était pour se livrer plus librement aux élans de sa foi et de son amour. 11 fit une confession générale au frère Renaud , avec une grande abondance de larmes : la délicatesse de sa conscience lui représentant comme de grands crimes les fautes légères qu'il avait pu commettre. Il dit cependant, avant de mourir, qu'il remerciait Dieu de l'avoir préservé de ces chutes qui détruisent la charité : preuve qu'l avait conservé l'innocence baptismale.
» Ayant reçu l'absolution, il demanda le saint Viatique, et se fit mettre sur un lit de cendre pour le recevoir avec plus de respect. Au moment de recevoir la sainte hostie, il fit cet acte de foi , avec une dévotion qui toucha tous les assistants : « Je crois fermement que Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est dans cet auguste sacrement. Je vous adore, ô mon Dieu et mon Sauveur! Je vous reçois, ô vous qui êtes le prix de ma rédemption et le viatique de mon pèlerinage; vous pour l'amour de qui j'ai étudié, travaillé, prêché et enseigné! J'espère n'avoir rien avancé de contraire à votre divine parole j ou si cela m'est arrivé par ignorance, je me rétracte publiquement, et soumets tous mes écrits au jugement de la sainte Eglise romaine. » Après cette profession de foi , il reçut son Dieu avec une ardeur de charité vraiment admirable. Puis il fit son action de grâces, toujours sur son lit de cendre, demanda l'Extrème-Onction , et répondit lui-même à toutes les prières.
» Il resta ensuite dans une paix profonde, qui se maniftstait par la sérénité de son visage. Souvent il répétait : « Bientôt, bientôt le Dieu de toute consolation mettra le comble à ses miséricordes, et remplira tous mes désirs; bientôt je serai rassasié en lui, et je boirai du torrent de ses délices. 11 m'enivrera de l'abondance de sa maison, et me fera contempler la véri-
table lumière dans son essence, qui est la source de la vie. » S' apercevant que ceux qui étaient autour de lui fondaient en larmes, il les consola en leur disant qu'il voyait arriver la mort avec joie, parce qu'elle était un gain pour lui. Comme le frère Renaud lui marquait le regret qu'il avait de ne pas le voir triompher des ennemis de l'Eglise dans le concile de Lyon, et occuper une place où il pourrait rendre des services importants à l'Epouse de Jésus-Christ , il répondit , avec son humilité ordinaire : « J'ai toujours demandé à Dieu, comme une rare faveur, de mourir.cn simple religieux, et je le remercie présentement de la bonté qu'il a eue de m'exaucer. En m'appelant au séjour de la gloire dans un âge si peu avancé, il m'a fait une grâce qu'il a refusée à plusieurs de ses serviteurs. Ne vous attristez donc pas sur le sort d'un homme qui est pénétré de la joie la plus vive. »
» Il remercia ensuite l'abbé et les religieux de Fossa-Nova de la charité qu'ils avaient exercée à son égard. Un religieux de la communauté lui ayant demandé ce qu'il fallait faire pour vivre dans une fidéhté perpétuelle à la grâce, il répondit : — Quiconque marchera sans cesse en la présence de Dieu, sera toujours prêt à lui rendi'e compte de ses actions, et ne perdra jamais son amour en consentant au péché. — Ce furent là ses dernières paroles. 11 pria encore quelques moments, puis s'endormit dans le Seigneur, le 7 mars (1), un peu après minuit, dans la quarante-huitième année de son âge. Des miracles se sont déjà opérés par son intercession,
» Telles sont, nos très-chers frères, les circonstances qui ont accompagné les derniers moments de notre bien-aimé frère Thomas d'Aquin. Notre douleur serait vraiment inconsolable , s'il ne nous avait lui-même prévenus de ne point nous attrister sur lui. Il est au ciel; chacun de nous peut implorer son intercession; et, sans aucun doute, il veillera spécialement sur
l'ordre qui a eu l'honneur de le donner au monde. En atten dant, profitons de ses savants écrits, et surtout de ses admirables exemples. »
Ah ! que la lecture de ces lignes émut profondément notre jeune vierge ! Quel regret elle éprouvait de n'avoir pu consulter ce grand docteur, pour lui demander la volonté du ciel ! Mais quelle édification elle puisait aussi dans le récit de cette mort si sainte! Une pieuse jalousie la remplissait; elle aurait voulu marcher sur ces traces , pratiquer ces hautes vertus, c mériter par une vie aussi édifiante une fin aussi glorieuse. Des larmes d'envie et de tristesse baignaient ses joues. Les mains jointes et les yeux levés au ciel, elle demandait d'être aussi une sainte; elle soupirait après cette perfection chrétienne, le seul but vraiment louable , le seul état réellement digne d'ambition.
— Que resterait-il à ce grand solitaire, disait-elle, s'il avait possédé des dignités, des charges, des biens, de la gloire mondaine, tout ce que les hommes envient? Il se serait trouvé à la mort, les mains vides. Mais il a vécu humble, pauvre, mortifié, adonné aux exercices de la pénitence; il a prié, prêché, travaillé, écrit pour la gloire de Dieu; il n'a voulu que Dieu, cherché que Dieu, aimé, désiré que Dieu. Et aujourd'hui le voilà couronné d'une gloire immortelle, en possession du bonheur infini. Vraiment! quelle distance entre ces deux sorts! Est- il possible d'hésiter?
De longues considérations, de sérieuses pensées suivir nt ces réflexions. Le cœur d'Iréna s'éleva jusqu'au trône où elle croyait voir briller l'illustre théologien. Déposant à ses pieds l'hommage de sa dévotion, elle le pria humblement d'avoir égard au désir qu'elle avait eu de le consulter sur la terre , et de vouloir bien lui dire mort ce qu'il n'avait pu lui dire vivant. Il lui sembla alors que Thomas lui désigna du doigt une tète pâle et maigre, sur laquelle le doigt de la mort semblait déji avoir imprimé son cachet, et qu'il lui disait en même temps :
— Voilà celui par qui le ciel te communiquera ses desseins. -• Et elle reconnut le frère Bonaventure. Si c'était encore une vision réelle ou le jeu de son imagination , elle n'aurait su le rç dire. Mais elle en sentit accroître son désir d'avoir avec l'il- 1- Isutre cardinal l'entretien qu'on lui avait promis.