‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 32 sur 40 · LE MYSTERE · texte numérisé non relu

LE MYSTERE

Ce fut grand bruit dans la yille, quand on apprit qu'Iréna ne paraissait point au mystère. En vain avait-elle encore sollicité son père de lui rendre la permission de remplir son rôle : l'obstiné n'en voulut point entendre parler. Il fallut donc que la pauvre enfant allât trouver frère Hilarius pour lui expliquer l'embarras où elle se trouvait.

— Je me doutais un peu du tour, répondit le bon religieux, depuis que j'ai connu la décision du Pape. Sachant combien elle serait désagréable à votre père, malgré la joie universelle qu'elle cause, j'ai pensé qu'il pourrait bien, dans un accès de mauvaise humeur, se venger en nous privant d'une des pièces principales de notre mystère. Aussi , dans cette prévision , me suis-je hâté de dresser à votre rôle une jeune femme veuve, en qui une mémoire heureuse nous a offert de la ressource. Du reste Sa Sainteté, indisposée par suite d'un Cicès de travail, fait dire qu'elle n'y pourra point assister. Par conséquent l'intérêt en est bien diminué pour nous.

Mais si frère Hilarius en prenait son parti, si Iréna même en était joyeuse au fond, il n'en était pas de même du public. Beaucoup de personnes se réjouissaient de voir une beauté devenue si célèbre depuis quelque temps. Les chevaliers en étaient surtout fort occupés, parce que le bruit des aventures de de la Mure et de de Varey commençaient à se répandre. On disait aussi, mais vaguement, que le principal ambassadeur du Grand-Khan l'avait demandée pour femme. La chronique ra-

;oiite que le roi de France, piqué de curiosité au sujet de ces liverses rumeurs , avait envie de prolonger son séjour pour itre témoin du dénouement. La situation étrange de son écuyer l'avait cessé d'exciter jusqu'au bout sa vei légèrement sairique. Mais voyant les affaires de Lyon heureusement terninées, et pressé de retourner à celles de son royaume, il îtait parti, laissant Imbert de Beaujeu à la tète d'une partie de 5a garde, au service du Pape, dans le but de relever la malesté du concile qui allait s'ouvrir le sept mai.

Quant aux femmes, on peut dire que jamais la curiosité qui .eur est naturelle , n'avait été montée à un tel point. On raontait des choses si merveilleuses sur la richesse du costume i la quantité des bijoux dont la reine de Saba devait être parée ! Une couronne de diamants allait briller sur sa tète ; les perles, les rubis, les émeraudes, les topazes, toutes les pierres précieuses connues, et d'autres inconnues, resplendiraient à son cou, à ses bras, à sa ceinture, sur son manteau, comme les étoiles dans le ciel. Jamais la véritable reine de Saba n'aurait paru avec un tel éclat, même à la cour de Salomon. On ajoutait que ces richesses étaient le don d'un prince tartare, et que plusieurs personnes qui avaient vu Iréna essayer ce magnifique diadème, ces splendides ornements, la mettaient fort au-dessus de tout ce que Judith et Esther avaient jamais pu paraître autrefois. Aussi ces bruits ayant couru au loin, une foule innombrable était accourue du Forez, du Beaujolais, du Charolais, duDauphiné, etc.... Jamais Lyon n'avait vu une telle attluence dans ses murs. Les uns désiraient voir le Pontife, les autres la reine de Saba et les ambassadeurs tartares, dont la mine sauvage, les vêtements singuliers et les mœurs bizarres avaient si fort étonné les habitants de la ville. Grégoire X avait la réputation d'un saint. Tous les jours il lavait les pieds à un certain nombre de pauvres , avec une humilité qui touchait souvent les assistants jusqu'aux larmes. Les officiers de sa maison étaient constamment en quête de malheu-

— 20i — reux à soulager, de malades à consoler, de nécessiteux à aider. Sa table était d'une frugalité anachorétique. Il ne faisait jamais qu'un seul repas, uniquement pour soutenir la faiblesse de son corps, non pour aucun plaisir. On lisait pendant ce temps; et il était si attentif à la lecture, qu'en sortant il n'aurait pu dire ce qu'il avait mangé. Tout le temps que lui laissaient les affaires, il le consacrait à la prière et à la contemplation. Un miracle récent avait surtout fort augmenté sa réputation de sainteté. Voici comment l'histoire raconte ce fait.

« Etant à Lyon pendant une inondation de la Saône, il vit de sa fenêtre ( il logeait au cloître Saint-Jean ) une pauvre femme tombée dans le fleuve et submergée dans les flots, à tel point que des mariniers accourus à son secours s'en revinrent sans aucun espoir. Mais dès le premier moment, le saint Pontife avait prié la miséricorde divine, qui a soutenu saint Pierre marchant sur les flots et sauvé trois fois saint Paul, de tendre une main secourable à cette pauvre femme, et de la délivrer d'une mort aussi fâcheuse. Bientôt la femme reparaît sur les eaux ; les mariniers, surpris, retournent à son secours et la sauvent dans leur barque, n'ayant pas plus de mal que si elle n'avait pris qu'un bain. Le Pape envoya un de ses chambellans interroger la femme qui lui raconta qu'elle avait été délivTée par un personnage très-vénérable qu'elle ne connaissait pas (i). »

La rumeur publique disait aussi des choses étranges de la jeune fille à qui le rôle principal était attribué dans la pièce. Outre la réputation d'une incomparable beauté , elle avait encore celle d'une piété singuUère; et la circonstance du vœu par lequel elle s'était bée, quand de jolis et de vaillants chevaliers la courtisaient , jetait sur sa personne un intérêt extraordinaire et piquait vivement la curiosité. La renommée, qui sait tout grossir, parlait déjà de son mariage avec un

(1) RobrbacLer (d'après Muratori), Hist. de l'Eglise, liv. 75.

L'iand prince tartare, qui allait se convertir à sa prière; après (uioi elle se proposait, disait-on, de gagner de vastes régions ;i Jésus-Christ. L'éloigncment qui grossit tout et transforme les objets, avait revêtu cette intéressante enfant de je ne sais (Iiielle auréole de sainteté, qui en faisait l'émule des illustres vierges Cécile, Luce, Agnès, Catherine d'Alexandrie, et de tant d'autres dont les noms sont inscrits dans les annales de l'Eglise. D'où il arriva que la multitude des curieux était vraiment extraordinaire.

La surprise et le désappointement furent donc très-grands quand ces deux personnages firent défaut à la curiosité. Cependant les apprêts étaient magnifiques ; l'immense église de Stunt-Just, qui devait servir de théâtre (l'usage le permettait pour ces pieuses représentations ), avait été décorée avec un goût et une richesse prodigieuse. Des sièges avaient été disposés pour les principaux spectateurs. 11 nous est impossible de les mentionner en détail; nous nous contentons de désigner huit ou dix des cardinaux, les ambassadeurs des princes, un bon nombre d'archevêques, d'évêques et de prélats, et une ftiule énorme de notables de Lyon e't des villes voisines. Jamais peut-être solennité pareille n'avait été honorée d'un tel auditoire.

récit du mystère nous demanderait une grande place, et sa naïveté provoquerait sans doute le sourire de plus d'un de nos lecteurs. L'esprit moderne ne saurait s'accommoder de ce mélange de sacré et de profane, de ces rapprochements singuliers dont la piété ingénue d'alors se contentait, mais que l'histoire, la critique et le bon goût (au moins tels qu'on les entend aujourd'hui) réprouveraient également. Pour nous, nous avouons sans peine que de telles lectures nous charment, €t que nous prendrions encore un plaisir extrême à jouir de ces spectacles, si nos mœurs s'en arrangeaient.

11 y eut donc une magnifique entrée du Sauveur à Jérusalem. Et d'abord un long prologue oii les trois vertus théolo-

gales parurent sur la scène avec les attributs propres à chacune d'elles , et s'entretinrent de la nécessité de provoquer le.-* habitants de Jérusalem à recevoir dignement le Sauveur di genre humain. La Foi parla de la promesse faite au berci a du monde, qu'elle avait eu soin d'entretenir de génératiui génération, surtout dans le sein du peuple choisi. Elle rae ^ ,. comment Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David, Elie et tu les autres patriarches avaient constamment cru qu'un Lili i i teur naîtrait en Israël. Elle cita les textes du Psalmiste 1 1 1 Prophètes qui avaient rapport à ce grand mystère. Elle e,\i - Iqueles païens eux-mêmes n'avaient jamais entièrement ùuIjIh* 'événement promis à nos premiers parents; et en preuve elljs cita de longs passages des oracles sibyllins, qui faisaient lejin allusions les plus évidentes à ce doux mystère. De longs apjjk plaudissements prouvèrent combien cette pieuse érudition étaij l du goiit de l'assemblée. On remarqua surtout ces belles pa rôles de la sibylle de Cumes, rapportées par l'illustre plul sophe-martyr, saint Justin : « Etant verbe de Dieu, iu> rable de lui en vertu et en puissance, prenant la nature l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, il ii a rappelés à la rehgion de nos premiers parents, que leur, En descendants ont abandonnée, entraînés par les avis et la doc m trine d'un démon envieux, à rendre un culte à des dieux qu sisf ne sont rien (1). » iat

L'Espérance à son tour mentionna la vive attente des juste K, de la loi ancienne, les expressions par lesquelles ils manifesnTc taient leur ferme espoir dans la parole divine. Elle en concluÉjrci qu'aujourd'hui même elle devait, ainsi que la Foi , cesser d ![iti paraître; puisque leur objet s'étant rendu visible, il n'y avai ivi plus lieu de croire ni d'espérer. Sur quoi elles déclarèrent à 1 œt Charité qu'elles lui cédaient la place, aXm qu'elle enflammât le Bit cœurs et ne laissât jamais s'éteindre le feu divin que le Fil

(1) S. Justin. Exhort. ad Grœcos, u. 38. Ui

le Dieu allait allumer, et qui ne devait plus jamais disparaître le la terre. En effet, elles se retirèrent toutes les deux, et la harité recueillant, en quelque sorte, les soupirs amoureux des latriarches entonna plusieurs hymnes d'amour, composés en rande partie du Cantique des cantiques. — Indiquez-moi celu* |ue mon cœur aime... Voilà la voix de mon bien-aimé; il vient n sautant sur les montagnes, en franchissant les collines... Ion bien-aimé me parle : Lève- toi, hàte-toi, mon amie, ma olombe, ma belle, et viens... Mon bien-aimé est à moi, et (loi à lui : à lui qui se repaît au milieu des lis... Que mon ien-aimé vienne dans son jardin, et qu'il mange les fruits de » arbres... Je dors et mon cœur veille; c'est la voix de mon fin-aimé qui frappe : Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma olombe, mon immaculée...

Tous ces versets, chantés par une voix ravissante, excitèrent

doux sentiments dans l'auditoire. Mais à ces paroles : Ouvreipi, ma sœur, la Charité tenant un flambeau à chaque main ,

signe de l'amour que nous devons avoir pour Dieu et pour

prochain, s'approcha d'une porte qui s'ouvrit magiquement,

alors la pièce proprement dite commença. En premier lieu on vit apparaître Adam et Eve, qui racon- Jfent avec force larmes et force soupirs, leur chute malheu-

se, et annoncèrent que le Messie qui leur avait été promis

it enfin arrivé. Puis vinrent quatre principaux patriarches, Aé, Abraham, Isaac et Jacob ; puis Moïse et Aaron, l'un avec I verge miraculeuse et l'autre avec son encensoir. Ensuite t David portant d'une main sa harpe et de l'autre son

ptre; puis les quatre grands prophètes, et les douze petits.

vit ensuite Elie et Elisée , Job et Tobie ; puis un grand ibre de personnages mentionnés dans les Ecritures, no-

ment les femmes fortes : Déborah, Jahel, Judith, Esetc... Chacun de ces acteurs et actrices avait un dis-

irs ou au moins une sentence à prononcer, en rapport avec actions ou son caractère connu : ce qui prenait un temps

considérable ; mais loin de manifester de l'impatience , l'assemblée sentait son attention et sa curiosité croître de plus en plus.

Ce fut après ce long défilé que le Sauveur parut sur la porte symbolique, pratiquée dans le mur de séparation entre la lu ancienne et la loi nouvelle. A peine eut- il franchi le seuil qu le mur lui-même disparut comme par enchantement, en témoi gnage de la fusion des deux Testaments qui s'opérait en jour. Aussitôt les chœurs des patriarches et des prophèti p/oussèrent un Hosanna filio David, qui fut répété par le groupes qui accompagnaient le Sauveur, et bientôt par la foui elle-même qui remplissait le temple. Au mot de David, le perj sunnage qui portait ce nom se retourna du côté de son fil: Selon la chair, jeta son sceptre devant lui comme pour 1 faire hommage de sa puissance, et en répétant ce verset d'u des psaumes : Il régnera de la mer jusqu'à la mer, et del bords du fleuve jusqu'aux extrémités du monde; puis prenan i sa harpe, il se mit à danser, comme jadis devant l'arche, € »:« à chanter des passages des psaumes : — Chantez au Seigneu tel qui habite dans Sion... Jouez de la harpe à l'honneur de noir A Dieu, juuez-en avec art... Toutes les nations, battez des mains m faites retentir vos chants d'allégresse... Louez- le au son de 1 tte trompette; louez-le sur le psaltérion et la cithare. Louez -le e pu chœur au son du tambour; louez- le sur les instruments \à corde, etc.... — A cette invitation plusieurs chœurs d'instri kisi menls à vent et à cordes répondirent par une symphonie nu ki gnifique qui fit retentir les voûtes de l'église. iio

Pendant ce temps-là, Jésus-Christ s'avançait. Le saint moii U Théotime, à qui ce rôle était confié, parut avec un air de m, jesté et de douceur qui ravit réellement tous les cœurs. I^i haute réputation de piété dont il jouissait ajoutait encore à beauté grave et digne de sa physionomie. A part l'âge, comnlua nous l'avons dit plus haut, ih eût été difficile de trouver i ejl ty[)c qui rapprochât davantage du Fils de l'homme. La chr km

nique raconte que ce bon personnage était si pénétré de son rôle que des larmes découlaient de ses yeux. Il rappelait ainsi plus positivement le texte où l'on dit de Jésus : Videns civitatem flevit super illam. La perspective des outrages qui suivirent de si près cette entrée triomphale, expliquait d'ailleurs cette sensibilité.

A peine eut-il fait quelques pas que deux personnages du premier cortège retournèrent sur leurs pas : Moïse portant les deux tables de la loi qu'il brisa à ses pieds, et Salomon tenant un édifice représentant le temple de Jérusalem, qu'il jeta dans le feu. Symbole de la destruction des rites antiques, pour faire place au rite nouveau. Sur ce, quinze ou vingt personnages plus ou moins grotesques, habillés en docteurs du sanhédrin, recueillirent les débris des tables et du temple, et prirent la fuite en criant et en pleurant : image de l'endurcissement des Juifs s'attachant à une lettre morte, aux dépens de la vérité annoncée et attendue par leurs pères. Dans la plupart de ces rebelles, le public reconnut des vaudois, qui semblaient ici tout à fait dans leur rôle.

A la suite et tout près de Jésus venaient les douze apôtres ,

avec les signes caractéristiques que chacun leur connaît. En

tète marchait saint Pierre portant ses clés ; de l'autre côté et

plus près du Sauveur était saint Jean , le disciple bien-aimé.

Puis suivaient les quatre évangélistes, portant leurs évangiles.

dEnsuite une foule considérable marquait les soixante -douze

a iisciples. Sur la même ligne que lésus-Christ, mais à une cer-

aine distance, marchaient Its quatre vertus cardinales : la

Justice, la Force, la Prudence et la Tempérance. Une porte

MJs'ouvrit, figurant la porte de Jérusalem; les représentants de

la ville s'avancèrent; ils appartenaient à toutes les conditions;

mais les scribes, les pharisiens, les princes des prêtres n'y

ij paraissaient point : leur haine jalouse voyait de trop mauvais

ri œil le triomphe du thaumaturge galiléen. Ce fut donc à un

|;hœur de vierges à venir offrir ses compliments, puis au corps

des bourgeois, puis aux marchands, puis aux soldats, pris aux pêcheurs venus de Gahlée, puis aux malades que Jésus avait guéris (ici quelques contracts trouvèrent naturellement leur place), puis le menu peuple, celui qui écoutait avec attendrissement les paraboles du Sauveur. Le vieillard Siméon, la prophétesse Anne, Zacharie, père de Jean-Baptiste, Joseph d'Arimathie, Nicodème formaient un petit groupe à part, pour peindre la partie du corps sacerdotal qui se montra fidèle.

Si nous rappelons que chacun de ces personnages avait un compliment à faire, et le Sauveur une réponse à donner, on se figurera sans peine combien de telles cérémonies devaient durer. Mais l'intérêt qu'excitait l'heureuse apphcation des textes de l'Ecriture dont ces dialogues étaient formés , soutenait l'attention publique. Les costumes singuliers, pittoresques piquaient aussi la curiosité. On admù-a ici l'Ephod, le Thummira , les ornements pontificaux d'Aaron ; puis les longues barbes des patriarches, les sacs de pénitence des prophètes ; toutes les singularités des vêtements antiques , reproduits avec une scrupuleuse fidélité.

On fut surtout fort ému, j'allais dire épouvanté, à l'ipparition d'une troupe de démons qui venaient, eux aussi, rendre hommage à leur façon au Rédempteur du genre humain. Mille formes grotesques, hideuses, cornues, noires et diflbrmes à faire peur, apparurent tout à coup dans un coin du théâtre, hurlant et gambadant d'une manière affreuse. De longs hurlements sortaient de leurs poitrines : Qu'y a-t-il de commun entre nous et toi, Jésus Fils de Dieu? Pourquoi es-tu venu nous tourmenter avant le temps?... Si tu nous chasses (ticiy envoie-nous dans ce troupeau de pourceaux, etc.... Ces textes et d'autres empruntés à l'Evangile, étaient accompagnés de cris et de sauts épouvantables. On en put remarquer un surtout qui représentait Satan, le prince des ténèbres, et qu'une troupe d'anges tenait enchaîné. Ses soubresauts, ses grincements de dents , ses cris de douleur étaient affreux. Chacun y

2H — reconnut Pavollas , le terrible bandit ; des décorations d'une nature particulière relevaient encore la farouche expression de ses traits. On l'amena ainsi enchaîné devant le Sauveur qui lui lança l'anathème, lui déclara que son règne était fini, et qu'il serait refoulé, lui et les siens, dans le fond des abîmes. Sur quoi le diable tomba à terre, en se tordant et en écnmant comme iin contract, puis il se releva et s'enfuit en hurlant et €n faisant sonner ses chaînes.

Mais la partie qui devait surtout produire un grand effet , c'était le paganisme , les gentils , c'est-à-dire l'univers entier venant à la rencontre du Sauveur déposer ses erreurs et ses préjugés. Le lecteur se souvient que ce rôle était celui de la reine de Saba. On avait pensé que rien n'était plus propre à représenter l'idolâtrie, culte des sens, que cette princesse magnifique , superbe , ornée de tout ce que l'Orient pouvait produire de luxe. La jeune femme, qui avait remplacé Iréna, ne manquait ni de beauté, ni de dignité ; mais la médiocrité de sa fortune ne lui avait pas permis de déployer la magnificence que le rôle lui imposait. Aussi le désappointement fut -il général. Quelques murmures même se firent entendre, notamment de la part des étrangers qui étaient venus en grande partie dans le désir de voir la fille de Pierre de Ville, si renommée pour sa beauté, et plus encore peut-être, le splendide costume que son père, le plus riche négociant de Lyon, lui avait acheté pour cette occasion. Enfin l'histoire de la rivalité de ses amants avait aussi sa part dans cette curiosité. Je ne sais quel bruit avait couru qu'ils devaient paraître sur la scène tous les trois, et s'y porter un défi ; quelques-uns espéraient qu'un combat s'ensuivrait : tant leur jalousie était montée haut! Qu'on juge s'il y avait de quoi exciter l'intérêt. Mais au lieu de la plus belle vierge de toute la ville , du costume le plus oriental qui se puisse imaginer ; au lieu de trois chevaliers armés de toutes pièces , et changeant la nature du mystère en un drame guerrier et peut-être sanglant : au lieu de cela ,

dis-je, on voyait une femme d'une trentaine d'années, d'une forme ordinaire, d'une beauté commune, d'une mise sans éclat, et autour d'elle une douzaine de dames d'honneur et de gardes du corps, que rien ne distinguait des autres. Encore une fois, la difiërence était grande, et en ce sens la pièce parut manquée au plus grand nombre ; on remarqua même que beaucoup de spectateurs sortirent. En sorte que, quand, après ces nombreux discours et cet interminable défilé, Jésus- Christ bénit l'assemblée, Jérusalem et ses habitants, ainsi que les gentils; quand d'une voix douce et sonore, il annonça qu'il venait consommer l'œuvre du salut , racheter les péchés des hommes, fermer les portes de l'enfer, ouvrir celles du ciel ; quand, enfin, il s'avança'vers le rempart qui figurait l'entrée de la ville, au milieu d'un Eosanna retentissant : à ce moment, dis-je, le temple de Saint-Just était déjà vide de la moitié des curieux que la solennité y avait attirés.

Ainsi notre héroïne brillait encore dans la nièce même par son absence.

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