‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 33 sur 40 · XL · texte numérisé non relu

XL

LES ASSISES DE LA CHRKTIENTli.

Le 7 mai 1274, le concile s'ouvrit. « Il présenta, dit un historien , un spectacle inconnu à toute l'antiquité profane : un grand et saint Pontife, présidant les états généraux de l'humanité chrétienne, pour la sanctifier au dedans et l'étendre au dehors ; autour de lui , ses conseillers , supérieurs aux princes, égaux aux rois; à ses pieds, devant lui, les ambassadeurs, les députés des empereurs, des rois, dés princes et des égiises : Francs, Burgundes, Huns, Vandales, Goths, Hérules, Lombards, Sarmates, Anglais, Normands, Slaves, Barbares et Scythes d'autrefois, sont assis aux pieds du même père et Pontife, avec les descendants des Gaulois, des Romains et des Grecs , comme des brebis et des agneaux reposant aux pitds du même pasteur : les Grecs y viennent abjurer leur esprit de division, et chanter avec tout le monde, la même croyance dans les mêmes paroles ; les Tartares maîtres de l'Asie, depuis la Perse jusqu'à la Chine et à la Corée, y sont par lexjTS ambassadeurs , dont l'un annonce leur conversion future, mais lointame, par son exemple. Un conseiller saint et pauvre , du Pontife suprême , vient de mourir devant cette auguste assemblée ; et les députés de toutes les églises et de toutes les nations , y compris les Tartares ou Mongols , pleurant un homme à la fois si savant , si saint , si pauvre et si aimable; avant, pendant et après le concile, le saint Pape Grégoire X travaille à reconcilier entre eux les peuples et les rois, en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne et par-

tout; les cœurs se rendent à sa douce fermeté; lui-même va conduire l'Europe en armes au secours des chrétiens d'Orient, et attendre le ciel en la Terre-Sainte ; mais le ciel vient le prendre en Italie, et beaucoup plus tôt (i).

Rendons justice à la cité de Lyon : elle comprenait la grandeur de l'événement qui se passait dans son sein. Une fois la décision du Pape rendue , tous les esprits se soumirent ; les vieilles c[uerelles s'éteignirent, s'endormirent, du moins; et on se livra tout entier au bonheur dont le concile devenait le gage pour l'Eglise universelle.

Le six mai donc , un dimanche , toutes les cloches de la ville furent mises à la volée , et annoncèrent par leurs joyeux concerts la solennité du lendemain. On ne saurait rendre l'effet que ce prélude produisit sur la foule immense qui se pressait dans les murs de Lyon. Le contentement se lisait sur toutes les figures. On ne voyait que prélats, abbés, moines, prêtres, circulant dans les rues, et s'embrassant les uns les autres, dans le ravissement de la joie. Un jeûne de trois jours avait été prescrit à tous, pour l'heureux succès du concile; et la chronique raconte que les enfants eux-mêmes voulurent y prendre part. Le lundi, premier jour des Rogations, le saint Pontife descendit de son appartement, au son des cloches de la cathédrale, conduit par deux cardinaux-diacres, et vint prendre place sur un fauteuil élevé qu'on lui avait dressé dans le chœur. Le temps était magnifique, et semblait vouloir ajouter ses splendeurs aux pompes qui se déployaient. Le nombre des spectateur» était immense. Le Pontife récita tierce et sexte , parce que c'était jour de jeûne ; puis un sous-diacre lui apporta ses sandales et le chaussa , pendant que les chapelains récitaient autour de lui les prières de la préparation à la messe. Ensuite il lava ses mains ; le diacre et le sous-diacre le revêtirent pontificalement d'ornements blancs, à cause du temps

(i) Robrbacher, Hist. de l'Eglise, liv. 76.

pascal, avec le pallium , comme s'il eût dû célébrer la messe. Alors précédé de la croix, il monta sur l'arabon, qui était préparé et orné, et s'assit dans son fauteuil, ayant un cardinal pourprètre-assistant, un pour diacre, et quatre autres cardinaux-diacres, avec quelques chapelains en surplis. Jacques, roi d'Arragon, était assis auprès du Pape sur le même ambon. Mais ce prince immoral resta peu de temps à Lyon. 11 s'en alla furieux , en apparence parce que le Pontife n'avait point voulu le sacrer avant qu'il payât le tribut que son père devait au Saint-Siège; mais probablement parce que sa conduite scandaleuse le rendait indigne d'un tel honneur. Il vivait publiquement dans l'aWtère. Cependant deux ans plus tard, il céda enfin aux pressantes recommandations de Grégoire, changea de vie, abdiqua le trône et prit l'habit monastique dans un couvent de Cisterciens.

Dans la nef de l'Eglise, sur des sièges plus élevés que les autres, mais plus bas que le Pape, siégeaient Pantaléon, patriarche de Constantinople, et Opizon, patriarche d'Antioche ; puis les cardinaux-évèques , parmi lesquels brillaient Bonaventure, évèque d'Albano, et Pierre deTarentaise, archevêque de Lyon ; puis à droite et à gauche, les primats, les archevêques, les évêques, les abbés, les prieurs et les autres prélats en grand nombre, qui n'eurent point de différend sur le rang , parce que le souverain Pontife avait réglé que le rang ne préjudicierait point à la dignité de leui"s églises. Plus bas étaient Guillaume, maître de l'Hôpital, et Robert, maître du Temple , avec quelques frères de leurs ordres ; les ambassadeurs des rois de France, d'Allemagne, d'Angleterre , de Sicile et de plusieurs autres princes ; enfin les députés des chapitres et des églises (1).

Encore une fois, quel imposant spectacle ! quelle magnifique assemblée ! Qu'elle est belle cette sainte Eglise catholique,

(1) Hobrbacher, Hist. de l'Eglise, liv. 75.

î,postoliqiie et romaine , ainsi réunie sous son chef , le vicaire de Jésus-Christ ! Où vit-on jamais dans la même enceinte plus de vertu et plus de science ? Quelle société offrit jamais de telles assises ? Et quand on songe à la gravité des intérêts qui vont se traiter, on sent encore son respect et son admiration redoubler : car il s'agit de rétablir l'unité dans le monde chrétien, en faisant disparaître le fatal schisme qui depuis quatre siècles le scinde en deux ; il s'agit d'opposer une digue au torrent de la barbarie musulmane qui menace déjà d'envahir /Occident. C'est là-dessus qu'un grand Pape va éveiller la sollicitude des évèques, des rois et des princes; et il atteindra le double objet de ses vœux. C'est donc le cas de s'écrier comme autrefois un prophète : Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob ! Que tes tentes sont magnifiques, ô Israël (i) !

Le Pape, étant assis, fit le signe de la croix sur les prélats qu'il avait en face, et entonna lui-même le Feni, Creator , d'une voix émue ; et les prélats et l'assemblée continuèrent. Après quoi Grégoire prêcha sur ce texte : J'ai ardemment désiré de manger cette pâque avec vous. Il parla , disent les historiens lyonnais, avec une admirable éloquence. Les paroles mêmes de son texte respiraient un esprit de si touchante conciliation qu'elles disposèrent favorablement tous les cœurs. Ensuite il exposa aux Pères les raisons pour lesquelles il les avait assemblés : le secours de la Terre-Sainte , la réunion des Grecs et la réformation des mœurs. Il annonça la prochaine arrivée des ambassadeurs de Michel Paléologue et exprima vivement son désir de voir rentrer dans l'unité des frères si longtemps séparés. Mais quand il parla des malheurs des chrétiens de la Palestine ( malheurs dont il avait été lui-même témoin pendant son séjour en Orient) il eut , disent ces mêmes historiens, un mouvement d'entraînement si pathétique, que ^n émotion gagna tout l'auditoire et arracha des larmes de

(1) Nuin. ,xxiv, 5,

tous les yeux. Enfin il termina en insistant sur la nécessité des réformes et d'une vie pure et exemplaire, pour éviter à l'avenir de nouveaux déchirements dans le sein de l'Eglise.

Il s'en fallait que l'enceinte de la cathédrale piit contenir tous ceux qui auraient désiré assister à cette grande solennité; mais la ville eut bientôt un écho de l'admirable discours du Pape , et toutes les âmes tressaillirent de joie. — Lyon est bien aujourd'hui la seconde Rome , se disaient les habitants les uns aux autres ; en ce moment-ci , elle n'a rien à envier à l'autre. Jamais même la Rome d'Italie n'a vu tant d'autorités se réu nir dans ses murs , ni d'aussi graves intérêts s'agiter dans son sein. — Aussi une grande ferveur remplissait-elle les cœurs ; les paroles du Saint-Père avaient couru coname une flamme électrique ; chacun s'empressait de prier, de jeûner, d'unir ses vœux à ceux du Pontife ; les fidèles Lyonnais avaient juré de faire assaut au ciel pour obtenir le succès du concile.

Mais personne ne prit une part plus vive que notre héroïne à ces grands et solennels événements. Sa jeune âme s'ouvrait avec un empressement extraordinaire aux espérances qu'ils faisaient naître. Oh ! avec quelle ardeur elle priait ! avec quelle confiance elle attendait ! avec quel amour elle sollicitait la Providence de verser ses dons sur son Eglise, et le Saint-Esprit de répandre ses lumières sur l'auguste assemblée ! Je ne sais quelle voix intime lui disait que ses désirs seraient exaucés. Mais un nuage assombrissait pour elle cette douce perspective : son père haïssait ! le trait fatal s'enfonçait de plus en plus dans son âme ! Seul, au milieu de cette grande cité, il restait insensible au mouvement général ! Seul il était triste dans la joie universelle ! II semble même que sa mauvaise humeur se nourrit de l'allégresse des autres. Lui le plus gai , le plus expansif des hommes, est devenu tout à coup rêveur, mélancolique, presque misanthrope. Voilà ce qui perce le cœur de sa flUe. Elle se demande comment elle doit faire pour arracher ce père infortuné à an si triste état ; quel miracle le réveillera de

ce sommeil de mort, quand des circonstances aussi soienneiies le laissent indifférent. Elle a même remarqué qu'il est plus irritable qu'auparavant. Autant il prenait soin jadis d'écarter l'image de son fils pour ne pas s'attrister et s'irriter sans fruit, autant il semble se plaire à s'entretenir dans ces lugubres souvenirs. On dirait que sa tendresse paternelle veut se dédommager d'une longue privation , et lève la barrière au torrent de ses affections trop longtemps contenu. A chaque instant sa fiftle le surprend l'œil fixe , la figure enflammée , remuant les lèvres, parfois même étendant les bras, comme s'il pouvait saisir, étreindre cet enfant bien-aimé. D'autres fois la fureur semble animer ses traits, est doigts tremblent, ses membres frémissent : c'est que le nom de Varey est venu bourdonner à son oreille et rallumer la flamme de sa colère. Que si Ircna essaie de calmer un peu cet état d'irritation habituelle , elle ne réussit qu'à augmenter sa mélancolie, quand elle lui parle de choses étrangères ; ou à faire éclater sa haine, si elle tente de poser, même légèrement, le doigt sur la plaie.

Oh ! combien cette désolante situation pèse sur le creur de la jeune vierge ! Mais pourtant elle ne désespère point ; elle puit que c'est aux grandes misères que la miséricorde s'inté-* resse ; elle est convaincue que le ciel aime à se faire arracher les prodiges de sa grâce ; qu'il n'est rien qu'on ne puisse ob-i tenir à force de persévérance ; que les dons spéciaux, les bienfaits particuliers se rattachent à un point , à un nœud pour' ainsi dire ; que l'essentiel est de connaître ce point , ce nœud, duquel Dieu fait dépendre la faveur sollicitée, et que pourvu qu'on n'oppose aucun obstacle à l'exécution de la volonté divine , le triomphe doit nécessairement suivre. Oh ! de quel cœur elle est disposée à accepter ce dessein providentiel ! Rien ne lui coiitcra pour coopérer à cette fin. S'il faut une victime et qu'elle soit cette victime, elle s'y résignera avec bonheur : trop heureuse d'acheter au prix même de sa vie le salut de son père. Elle pense aussi que Dieu se souviendra du bien qu'il a

fait , des dons qu'il a répandus avec tant de générosité. Sî la voix de l'aumône est si puissante, comment ne s'éièverait-elle pas pour intercéder ici ? Comment le ciel ouhlierait-il tout ce que Pierre de Ville a donné aux églises, aux hôpitaux, aux uionastères, aux membres souffrants de Jésus-Clirist t

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