LA. FOI ET LE FANATISME
Ni l'un ni l'autre des courtisans d'Iréna n'avaient paru dans le mystère , bien que deux d'entre eux en eussent vivement sollicité l'honneur. Dès l'instant que la jeune fille ne devait point s'y montrer, le reste ne les intéressait plus. Quant au troisième , il était trop spécialement occupé de l'œuvre de sa conversion , pour donner un temps considérable à des pensées profanes. Mais eùt-il encore hésité à embrasser la foi chrétienne, le spectacle des pompes déployées sous ses yeux eût suffi à fixer ses incertitudes. Jamais rien de si grand ne lui était apparu. Il avait beau se rappeler les tableaux que son maître lui avait tracés de la splendeur du culte mosaïque ; ni la dédicace du temple , ni la restauration du culte sous Néhémias, ni aucune autre circonstance, pas même la promulgation de la loi sur le Sinaï ne lui avaient offert un sujet d'étonnement, et surtout de méditation , comme ce qui se passait en ce moment. La religion catholique lui semblait porter un tel cachet de grandeur et de majesté qu'il regardait comme impossible qu'elle ne fût [. pas la vérité. Dieu, dans sa pensée, ne pouvait communiquer ' à un symbole erroné tant de force , de simplicité et de magnificence. L'aspect du saint Pontife avait en particulier produit sur lui une impression aussi douce que vive ; cette parole éloquente, persuasive, sublime sans effort, avait coulé dan» ses veines comme un baume rafraîchissant; c'était Dieu, croyait-il , qui lui avait parlé par cette voix.
Or, l'instinct qui le pressait d'embrasser la religion catho-.
Hque était le même qui lui faisait désirer Iréna pour épouse ; ces deux sujets se liaient pour ainsi dire dans son esprit, de manière à n'en faire qu'un. Et une preuve à l'appui c'est que l'affection qu'il portait à cette aimable vierge n'avait rien de violent, rien d'impétueux ni de passionné; c'était au contraire un sentiment calme et doux, profond et raisonnable comme celui qui le portait vers la foi de Jésus-Christ. Dans ses rêves, il avait vu un génie céleste lui designer cette jeune tète, la ceindre d'une couronne ; puis les amener tous les deux au pied de la croix ; et , à leur suite , une foule innombrable de Tartares ■venait se prosterner devant la croix du Calvaire. Tout cela lui semblait comme un signe de la volonté du ciel ; il eût cru contrevenir aux desseins providentiels en écartant ces images de son esprit.
Mais son vieux serviteur ne voyait point du même œil. Fanatique enfant d'Israël , il avait pu se consoler de voir son élève ne payer jusque là au Judaïsme qu'un tribut de respect, en se flattant que plus tard il embrasserait tout de bon la loi de Moïse, et la ferait même embrasser à son peuple. Oui, ce Juif proscrit osait rêver la résurrection de son culte détruit. Quelquefois il imaginait Saphiz s' attachant sérieusement à la loi abandonnée, rebâtissant un nouveau temple, une nouvelle Jérusalem, et y réunissant les débris de la race d'Abraham dispersée. Déjà l'horizon se teignait pour lui des plus riantes couleurs : le temple avec ses portiques, l'Arche d'alliance avec son propitiatoire, les sacrifices avec leurs nombreuses victimes, le sacerdoce avec ses vêtements pompeux, la Pàque avec ses rites mystérieux, la fête des Tabernacles avec ses tentes de verdure, tout ce magnifique ensemble de dogme, de morale, de culte qui subsista quinze siècles au milieu des folies du Paganisme : oui , voilà ce que rêvait le pauvre proscrit dans les heures de son amer exil. Et ces espérances le faisaient tressaillir , et elles le consolaient des rigueurs du sort. Cent fois il avait évoqué ces puissantes images sous les yeux de celui
qu'il appelait son fils; avec une verve merveilleuse, il avait recomposé pour lui la religion, reconstruit le temple, objets de SCS regrets j et il avait vu le jeune prince sourire devant cette sublime perspective. Et de peur de gâter le plan , Miriaz ne marchait qu'à petits pas , pour ainsi dire ; il ne brusquait rien, il ne précipitait rien ; il laissait la doctrine tomber goutte à goutte, en quelque sorte, sur une terre si bien préparée. Il lui semblait qu'à une heure donnée , il n'aurait plus qu'à dire : — Prince, Jéhovah vous appelle; comme autrefois Salomon; vous êtes chargé de construire un temple ; le Dieu de Sinaï va descendre encore une fois pour habiter parmi les hommes. — Bien plus, en accompagnant son élève chez les incirconcis, son but avait été de lui faire voir les superstitions des gentils et de lui en inspirer l'horreur; de lui montrer que les disciples du Nazaréen n'étaient que d'indignes plagiaires de la loi de Moïse, qu'ils lui avaient volé ses livres sacrés, beaucoup de ses rites, les vêtements de ses prêtres, un grand nombre de ses cérémonies, les noms mêmes de ses fêtes: comme la Pàque, la Pentecôte, etc... 11 se proposait aussi de recueillir les débris de son peuple, de les présenter à Saphiz comme les victimes de la haine des chrétiens, de l'intéresser en leur faveur, et peut-être de ramener avec lui quelques-HUs de ces infortunés , pour former le noyau du nouvel Israël.
Et tout cela s'évanouissait ! Et les choses tournaient juste dans un sens opposé ! Au lieu d'inspirer au neveu du Grand- Khan la haine de la religion de Jésus de Nazareth, ce voyage lui en avait révélé la grandeur et la beauté ! Miriaz se trouvait ainsi pris dans le piège môme qu'il avait tendu. Aussi sa douleur était-elle vive , profonde. Nous l'avons déjà entendu l'eîdialer en compagnie de ses frères. Mais il n'avait point encore osé s'en ouvrir à celui même qui en était la cause. Une vieille , une invincible affection l'avait seule empêché de rompre absolument avec Saphiz, du moment qu'il avait eu la certitude de son ajpostasie. Ah ! on ne brise pas facilement un Ken aussi fort
que celui de vingt-deux ans de leçons, de dévouement, de tendresse à toute épreuve. On ne renonce pas eu un instant à des espérances aussi vastes, aussi bien fondées. Miriaz n'ose verser des larmes , mais il en digère. Le respect comprime l'explosion de sa tristesse : mais que cette tristesse est grande ! Comme elle l'oppresse ! comme elle l'étouffé !
L était impossible que le jeune Tartare ne s'aperçût pas enfin de la douleur de son vieux maître. Naturellement discret, il avait dû mûrir seul la grave démarche qu'il méditait. D'une part, il avait besoin d'écarter tout obstacle extérieur, toute influence étrangère dans une question qui ne regardait que Dieu et sa conscience ; de l'autre, il ne doutait point du chagrin que cette nouvelle causerait à son guide, et il voulait le reculer le plus possible. Enfin quand il fut décidé à abjurer, il crut ne pouvoir différer plus longtemps cette pénible ouverture,
— Tu me semblés triste, ÎUiriaz, lui dit-il un jour.
— Eh ! comment ne le serais-je pas ? répondit le vieillard , en laissant couler ses larmes. Ne vais-je pas tout perdre ? N'aije pas tout perdu ?
— Tu n'as rien perdu, tu ne perdras rien. Ne crois pas qu'en changeant de religion, je change de sentiments pour toi. Mon cœur restera toujours ce qu'il fut : dévoué et reconnaissant envers son maître. Ta place sera chez moi comme elle y a toujours été : je te confierai mes peines et mes plaisirs comme toujours; nous lirons même les Saints Livres ensemble...
— 0 sacrilège ! ô abomination ! s'écria le juif. Comment avez-vous pu croire qu'un fidèle enfant d'Abraham resterait accouplé à un renégat ? Avez-vous oublié les anathèmes lancés par Jéhovah contre les profanateurs de sa parole sainte ? Avezvous oubUé ce que dit le fils d'Isaï : Dieu a dit au pécheur : Pourquoi célébres-tu mes louanges , et pourquoi ta bouche prononce-t-elle les paroles de mon testament ? Tu as ma doctrine en horreur, et tu as rejeté mon langage bien loin en arrière.
Ta bouche est pleine de malice, et ta langue ne tisse que la fraude. Mais tu as tort de croire que je te ressemble ; j'argumenterai contre toi et je confondrai ta face{[). Ah! que de tels anathèmes ne tombent jamais sur moi ! Non : Je ne communiquerai point avec leurs élus... Je ne m'assoierai point avec les impies.
— Ne t'irrite point, Nadab ( puisque c'est le nom que tu préfères ) ; ne t'emporte point contre celui que tu t'es toujours plu à nommer le bien-aimé de ton cœur.
— Il le fut ! il le fut ! s'écria le vieillard avec émotion. Oh ! qui pourrait dire avec quelle tendresse je le berçai sur mes genoux , quand il était enfant , avec quel amour je jetai dans sa jeune âme les semences de la doctrine, avec quel bonheur je vis ce germe se développer ! Oh ! qui peindra la joie qui dilatait mon cœur, les douces espérances dont je me nourrisais, | quand mes yeux se reposaient sur cet adolescent fidèle en qui semblaient se réunir tous les dons que Jéhovah se plaît à verser sur ses élus ! Déjà (ô illusions perdues pour toujours!) un avenir consolant apparaissait à mon regard attristé ; le soleil éclairait mes ruines; comme jadis le prophète Ezéchicl, je voyais le champ de mort se lever , les ossements desséchés s'agiter et reprendre vie; un nouveau peuple de Dieu naissait; Sion retrouvait ses enfants ; la ville sainte reprenait sa place parmi les cités; le temple était reconstruit, le sacrifice rétabli: Adonaï redevenait le seul vrai Dieu, régnant sur les débris des idoles... Et moi, vieux et proscrit; et moi, nourri dès le berceau du pain des larmes; et moi, objet de la haine des incirconcis, j'avais le bonheur de voir de mes yeux la nouvelle ville de David, d'assister au sacrifice et de mourir au milieu de' mes frères. Qui donc a pu détruire ces espérances ?
— Tu rêves, Nadab, tu rêves. Ne donne point le nom d'espérances à ce qui ne fut jamais que l'illusion de ton ima-
(1) Ps. XI. X.
gination. Longtemps, je l'avoue, je partageai tes idées : et comment ne l'aurais-je pas fait? Je n'avais d'autre maître que toi; tes leçons frappaient seules mes oreilles; je n'éprouvais d'autres impressions que celles qu'il te plaisait de produire en moi ; rien d'étonnant alors à ce que tu trouvasses en moi un disciple docile. Oui, Nadab, j'ai goûté bien sincèrement ta doctrine ; elle tranchait trop visiblement sur les grossières superstitions de mon peuple pour ne pas frapper mes yeux; j'aimais les Livres Saints et les explications que tu m'en domiais; mon cœur trouvait là une manne délicieuse dont il se nourrissait. Jamais je n'oublierai les charmes que j'éprouvai à me reporter avec toi dans les tentes des patriarches, dans les déserts du Sinaï, sur toutes ces scènes grandes et douces, aimables ou terribles, dont vos annales sont pleines. Mais quoi! était-ce autre chose que des promesses ? As-tu oublié les textes si nombreux où est annoncée la venue d'un Libérateur ? Cent fois, mille fois tu me les rappelas et me les expliquas toi-même. Je t'ai vu réciter les prières en usage chez ton peuple pour hâter l'arrivée de ce Désiré des nations; revêtu de je ne sais quels ornements , tu remplissais le rôle de prêtre ; et comme si tu te fusses trouvé au milieu d'un auditoire nombreux , tu parlais haut, tu chantais d'une voix sonore et mélancolique, tu te prosternais le front contre terre; puis tu ouvrais ta fenêtre vers l'Orient, tu étendais les bras, tu soupirais et tu pleurais, en demandant que le ciel fit pleuvoir le Juste, que les nuées s'entrouvrissent et laissassent descendre le Messie promis. Ces scènes me frappaient et me touchaient, je l'avoue; car tu faisais cela en secret, et croyant n'être point aperçu. Et moi, d'un endroit dérobé, je suivais tes cérémonies et tes gestes. Nadab, que désirais-tu, alors? qu'invoquais-tu ?
— J'appelais le Schiîoh, le Libérateur d'Israël; celui que nos patriarches méditaient dans leurs tentes ; celui que Moïse figura, que David chanta, que les prophètes prédirent; celui
qui doit rétablir le peuple de Dieu, et lui assurer l'empire sur le monde entier.
— Eh bien ! ce Schiloh , ce Libérateur, je l'ai trouvé.
— 0 parole maudite ! ô folie ! ô délire ! s'écria le fanatique, comme si ce mot lui eût révélé pour la première fois un secret si douloureux pour lui. N'ai-je donc cultivé qu'une terre ingrate? Ai-je semé le vent pour recueillir la tempête? Adonaï! Jéhovah ! Elohim ! Schadai ! quel outrage tu réserves à mes vieux ans !
— Ce serait une gloire, Nadab, si tu savais comprendre, si de lourds préjugés n'aveuglaient tes yeux. Comment ne voistu toujours que l'aurore, et ne veux-tu pas voir le soleil? Pourquoi toujours les promesses, et jamais la réalité ? Pourquoi toujours la semence, et jamais la récolte? La Providence se joue-t-elle ainsi de l'humanité ?
— La Providence a ses jours et ses heures, et bien téméraire celui qui ose les sonder. Elle se plaît à éprouver le cœur humain par l'attente, et qui osera lui dire : c'est assez ?
— Mais si elle a ses heures, elle a aussi ses signes, auxquels il est difficile de refuser sa foi. Dans le cercle où tu m'avais placé, je ne découvrais que la lueur du crépuscule; dans celui où la main de Dieu m'amène, je vois le soleil briller dans tout son éclat. Puis-je fermer les yeux à l'évidence ?
— 11 y a des maladies d'yeux qui font voir la lumière là où régnent les ténèbres, reprit le vieillard; il y a des folies qui ont l'apparence de la raison. Jéhovah a des secrets terribles pour punir les hommes présomptueux et frivoles. Puisse -je n'être pas de ce nombre !
— Tu as raison, Nadab; il y a des maladies qui font voir clair là où il fait nuit. Mais combien plus nombreuses celles qui créent la nuit au milieu du jour ! Que d'aveugles errent en ce monde, palpant en plein midi ! Prends garde de compter parmi ceux-là. Crains d'être réprouvé un jour pour avoir
ij méconnu le Libérateur, lorsqu'il était venu remplir sa promesse.
— Et à quels signes le reconnaissez -vous? s'écria Nadab dans un transport de colère. Où est-il donc ce Grand, ce Fort, ce Puissant, ce Tonnant, ce Ravageur, que nous annoncent les Saints Livres ? En quel lieu a-t-il paru ? Où a-t-il établi son trône ? Où sont ses palais, ses trésors et ses armées ? Où est ce vaste empire qui doit s'étendre d'une mer à l'autre, de l'aurore au couchant ? Quels rois sont venus lui offrir de l'encens et baiser la trace de ses pieds ? Oh ! qu'on me le montre, ce Conquérant, ce Roi, ce Dominateur universel; et j'irai me prosterner devant lui, et saluer en sa personne le fils de David et le restaurateur d'Israël.
— Oui, Nadab, on te le montrera, si tu le veux; car on me l'a montré à moi , qui le cherchais dans la sincérité de mon cœur. D...
— De qui parlez- vous ? De ce blasphémateur que nos pères ont crucifié ? De ce contempteur de la loi de Moïse ? De ce fils obscur d'un charpentier que les sages du sanhédrin estimèrent moins que le brigand Barabbas ?
— De lui-même, Nadab, mais considéré sous un autre point de vue. Oui, de ce sage par excellence si pur dans sa vie, si sublime dans son enseignement, si doux et si ferme dans son caractère, si puissant dans ses œuvres, si irréprochable dans sa conduite, si grand dans sa bassesse, si patient dans ses souffrances, si élevé en tout au-dessus des hommes. Oui, Nadab, c'est de Jésus de Nazareth que je veux te parler, cet objet des vœux de vos justes, l'attente de vos patriarches, le Désiré des nations. En vain, tout Dieu qu'il est, revét-il une forme humaine, et quelle forme ! celle d'un malheureux, d'un condamné , d'un proscrit : je le reconnais et je l'adore. Je lui dis, comme ce démon , forcé de rendre hommage à sa divinité : — Je sais qui votis êtes; le saint de Dieu (l). — Abraham
(1) Marc. I, 24.
a désire le voir et n'a point eu ce bonheur; Moïse l'a figuré, les prophètes l'ont prédit , David l'a chanté ; mais tous le reconnaîtraient sans aucun doute, aux signes caractéristiques qu'ils ont décrits eux-mêmes. Le Roi-Psalmiste retrouverait là Celui dont il vit de loin les pieds et les mains percés, les os mis à nu , la tunique jetée au sort et les habits partagés ; '3 Isaïe adorerait ce lépreux , cet homme frappé de Dieu et humilié, ce méconnu qui a perdu sa beauté humaine; Daniel s'inclinerait devant l'auguste Victime qui devait être immolée après les soixante-dix semaines d'années; Malachie...
— Epargnez-vous ces fausses interprétations, Saphiz, et ne mettez pas un méchant plaisir à i-etourner le fer dans ma plaie. Que ne peut point l'esprit de sophisme? Il y a longtemps! qu'Isaïe a prévu ce temps où les fils et les filles auront des * visions et songeront des songes. Israël a péché , et voilà pourquoi l'esprit de vertige s'est emparé des tètes, et les ténèbres ■ de l'Egypte se sont répandues sur la face de la terre. ;
— Le nié-je, Nadab? Est-ce moi qui contesterai que Jacob '■ a dégénéré de la foi antique et n'a plus le sens des Ecritures? ' Eh ! il n'est que trop visible à mes yeux que la postérité * d'Abraham a perdu le dépôt sacré qui lui fut confié. Je la compare à un aveugle qui tient un flambeau et ne voit pas. Elle conserve avec soin les Ecritures, elle les montre au monde entier, elle les lit, mais ne les comprend plus. C'est pour elle un livre fermé, dont le sens lui échappe. Tous les signes du. Messie sont écrits; ils sont réahsés, et cette race obstinée nej les reconnaît pas. Le double caractère du Libérateur a beau se montrer dans Jésus de Nazareth : l'humiliation et la grandeur, la faiblesse et la force, l'obscurité et la gloire : les indignes enfants d'Israël ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent point : égarés par leurs passions, devenus matériels et stupides, ils apphquent à l'ordre temporel ce qui ne s'est dit que de l'ordre spirituel : ne voyant pas, ou ne voulant pas voir, que le règne glorieux annoncé pour le
Rédempteur d'Israël n'est autre chose que le pacifique empire des âmes, cette conquête des esprits et des cœurs qui se voit accomplie aujourd'hui.
« Et dis-moi, Miriaz, que signifie cette assemblée de Pontifes et de prêtres de toutes les parties du monde ? Quel hommage plus expressif, plus solennel pourrait être rendu au Libérateur promis à nos premiers parents? Ne vois-tu pas comme toutes les langues se confondent pour chanter les louanges du Dieu crucifié ? Ne vois-tu pas les rois incliner leurs sceptres comme les pontifes leurs tiares, devant ce Désiré des nations ?
ij La nouvelle Jérusalem n'a-t-elle pas dû ouvrir ses portes, dilater son enceinte, pour admettre tant d'enfants qui lui
il venaient de tous les points du ciel? Rappelle -toi les textes
i| sublimes du grand Isaïe...
I — Par pitié, prince, épargnez-vous, épargnez-moi ces souvenirs. Ne profanez pas le nom sacré de Jérusalem, pour l'appliquer à une nation d' incirconcis. Jérusalem n'est plus aujourd'hui qu'un tas de ruines, repaire de la vipère et de
Jj l'orfraie impure. Mais un jour viendra où elle sera restaurée, €t ses murs seront de saphir et d'émeraude, et les sources de la vie couleront encore dans ses rues et sur ses places.
— Yoilà douze siècles, Nadab, que ces espérances circulent dans les faibles restes de ton peuple, et rien ne vient les justifier. Les ruines dont tu parles ne se remuent point; aucun souffle ne vient les ranimer. Douze siècles ! cela compte cependant dans l'histoire du monde , et votre patience devrait bien se lasser. Quoi ! Dieu laisserait son peuple sans temple, sans autels, sans sacrifice, dispersé, proscrit, pendant douze siècles? Quel si grand crime a donc commis la race de Jacob ? Plus d'une fois, sans doute, le ciel la châtia autrefois; mais toujours la miséricorde suivait de près la justice. La captivité de Babylone ne dura que soixante-dix ans. Mais douze siècles ! Et rien qui annonce la fin de cet effrayant désastre ! Pas un mot, pas un signe, pas un pronostic qui permette d'espérer !
De quelque côté qu'un Israélite lève les yeux , il ne voit que^ désolation et ruines ; partout l'horizon est pour lui sombre et^ froid; sa voix, s'il l'élève, expire sans échos; il ne retrouv pas môme ses frères au milieu des nations qu'il parcourt; rebuté paitout, maudit et persécuté partout, il n'a nulle part de repos, ni de domicile assuré; on dirait qu'il porte sur le, front ce signe maudit qui désignait Gain à la haine des hommes. Encore une fois, n'est-ce pas là une punition prodigieuse,^ extraordinaire? Ne t'en es -tu pas plaint cent fois devant j moi? H
— Barbare, pourquoi rouvi'ez-vous mes blessures? Ne meforcez pas à oublier l'amitié que je vous portai, le respect que' je vous dois. ,
— Non, Nadab, je ne veux point l'injurier, en te rappelant.; tes propres discours. Mais ce fait frappant, cette proscription universelle, il faut cependant qu'elle s'explique : car rien ne va au hasard dans les desseins de la Providence. Nécessairement une si énorme punition suppose un crime d'une gran-* deur démesurée, de proportions colossales. Eh bien! il est là, ce crime : c'est sur le Calvaire qu'il faut le chercher; c'est dans la sentence injuste qui a condamné le plus innocent de»^ hommes à la mort des criminels; qui a placé un thaumaturgi merveilleux au-dessous du plus misérable des scélérats ; il esi dans ce complot odieux, fruit de la jalousie et de l'orgueil blessé, qui invente des faux témoignages pour avoir un pré-4 texte quelconque d'attacher à la croix le Juste par excellence^ Nadab, point d'illusion, point de faux-fuyant : la mort d'uni Homme-Dieu est un forfait qui dépasse tellement les crime* ordinaires, que la punition doit l'emporter sur tout ce qui s'est jamais vu. Or cherche dans l'histoire une nation comme \i vôtre, condamnée tout à la fois à mourir et à vivre, étrangère au milieu de tous les peuples, et chaque jour abreuvée par eux de persécutions et d'opprobre.
Le vieux juif, la tète penchée sur son sein, semblait reflé-
ta
hir sur ces paroles. Peut-être aurait-on pu croire qu'elles iDpéraient dans son esprit un commencement de conversion. [Mais le froncement de ses sourcils marquait plutôt le dépit îîue tout autre sentiment ; il souffrait de la vérité qu'on faisait ressortir à ses yeux; il aurait voulu réfuter ces arguments krasants, et il ne le pouvait pas. Son élève comprit facilement Icette disposition intérieure ; mais il se flattait que l'évidence jfrapperait enfin cette âme aveuglée ; c'est pourquoi il crut devoir insister sur son sujet.
— Oui, Nadab, il serait facile de démontrer que tous les Isignes indiqués par vos prophètes se sont réunis dans la personne de Jésus de Nazareth : l'époque, la tribu, le lieu de la (naissance , la Vierge devenant mère , le sceptre sorti de Juda, la doctrine nouvelle, les miracles, la douceur et la paix, base jde son caractère , son entrée triomphante sur une ânesse suivie de son ànon , l'infidélité de son peuple qui doit le renier, ses opprobres et sa mort , son sépulcre glorieux , sa résurrection , son ascension, la propagation de son règne, la conversion des Gentils, la cessation des sacrifices mosaïques, la destruction du temple, la dispersion de la race d'Abraham qui l'a renié ; tout cela se réunit, se condense, pour ainsi dire, sur ce point Ide l'histoire , et forme un faisceau de preuves dont il n'est pas ipossible de se défendre. Je suis sûr que toi-même n'y résisterais pas, si tu voulais sérieusement te Uvrer à l'examen.
— Sauve-moi, sauve-moi de ce piège perfide, ô Dieu de mes pères ! s'écria le vieux fanatique, en tendant les mains au ciel. Que je ne participe point à la contagion de l'idolâtrie ! Que imon cœur reste pur dans la foi d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ! Que je ne périsse point avec Coré , Dathan et Abiron et leur troupe impie ! Je laisserai les aveugles s'égarer dans leurs voies; mais je ne m'écarterai point du sentier que tu m'as tracé. Ta parole, comme dit le saint roi David, sera le flambeau de mes pieds et la lumière de mon chemin.
— C'est avec cette parole , Nadab, que j'ai trouvé le but où
je suis parvenu. Comme un sillon de lumière, l'Ecriture saintem'a conduit à Bethléem, ainsi que jadis l'étoile miraculeuse yj conduisit les mages. Plein de la pensée d'un futur Messie,! instruit des signes auxquels on devait le reconnaître, j'ai suivi | cette trace lumineuse, et j'ai rencontré le terme auquel elle abou- 1 tissait. 0 mon vieil ami ! quelle joie remplit mon cœur quand* je reconnus enfin Celui dont tu m'avais tracé un si beau por-' trait ! Avec quel transport je saluai le désiré de mon cœur ! Qu'il me parut beau, petit enfant dans une crèche, rayonnant des splendeurs de la Divinité, au milieu du plus affreux dcnuomcnt ! quelle grandeur dans cet abaissement ! quelle gloire dans ces humiliations ! quelle richesse dans cette pauvreté ! quelle sagesse dans cette folie ! Je le suivis, avec un intéi 't toujours croissant, dans son adolescence, inconnu des hommes, travaillant dans un obscur atelier, cachant dans une viei commune tous les trésors de l'éternité. Puis il paraît à l'heure marquée par son Père, et enseigne sa doctrine aux hommes. Mais quelle douceur ! quelle simplicité ! quelle admirable éloquence ! Il n'emploie point un langage relevé , des tours dé phrase sublimes, d'impétueux mouvements : non ; il se met à'« la portée de tous ; son langage est clair, facile , intelligible ; JÈ se sert de paraboles, de comparaisons familières ; il emprunte! sa façon d'exposer au genre populaire ; car c'est aux petits efi aux humbles qu'il s'adresse ; il sait que l'orgueilleux phari4 sien, que le scribe présomptueux, que le prêtre aveuglé m goiiteraient point des enseignements qui ne tendent qu'à l'hui milité et au détachement. Sa doctrine est austère, mais sa parole est douce ; il parle de croix et de renoncement , mai| en termes onctueux et paternels ; on sent qu'il est Celui qui commande et donne la force d'exécuter. Comme il vient poia? relever l'homme de sa chute, il faut qu'il porte la hache à la racine du mal : c'est l'orgueil qu'il doit combattre, ce vie9 ennemi de notre race, cette source première et féconde de toii$ nos maux. Aussi l'entcnd-on prêcher toujours cette aimable et
difficUe vertu de l'humilité. Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur. Tout se réduit là : c'est que, l'orgueil une fois détruit, la victoire est remportée ; c'est que, l'orgueil subsistant, la vertu n'est qu'une illusion.
» Et il ne se contente pas de dire : il fait. Toute sa vie dans SCS plus petits détails est en harmonie avec son enseignement. Rien de léger, rien de vain , rien de prétentieux dans sa personne ; tout y est grave , contenu et mesuré ; jamais philosophe, jamais sage ne pratiqua mieux sa propre doctrine; il en était l'application vivante. Une douceur céleste anime sa physionomie ; sa démarche est imposante , mais modeste ; sa parole insinuante, mais ferme. Il condamne le péché et accueille le pécheur; la pécheresse repentante, le publicain humilié, le criminel contrit trouvent accès près de lui; il n'a pour eux que des mots consolants ; car c'est au cœur qu'il regarde et non aux apparences ; il veut qu'on purifie le dedans du plat, et non les dehors. Voilà pourquoi, lorsqu'il se montre si doux pour les faibles et les humbles , il est si ferme et si austère pour les orgueilleux et les forts. A ceux-là il réserve ses anathèmes ; à ce levain fatal de la superbe il déclare une guerre mortelle ; pour l'orgueilleux seul le ciel est fermé.
» Dès lors, Nadab, on comprend comment cet homme dut déplaire aux chefs de ton peuple. Tu en es convenu cent fois toi-même : Israël avait dégénéré ; l'esprit d'Abraham s'était retiré de ses enfants. Je ne sais quelles folles idées avaient séduit les têtes ; la servitude, dis-tu, avait abâtardi les caractères et troublé les idées ; le sens des Ecritures était perdu ; mille fausses interprétations égaraient l'opinion , et les membres mêmes du Sanhédrin lisaient les prophètes sans les comprendre. Quel ne dut donc pas être leur étonnement quand tout à coup, au milieu de leurs épaisses ténèbres , le Messie qu'ils attendaient apparut , non pas avec le brillant cortège qu'ils lui rêvaient , mais dans un état diamétralement opposé ? Au lieu d'un roi environné de puissance, ils voyaient un homme en-
\eloppé de faiblesse ; à la place des palais , des chars, Aeê nombreuses armées qui devaient relever l'éclat de leur dominateur, c'étaient la pauvreté, la crèche, le travail des mains, la plus profonde obscurité. Et cet inconnu , ou plutôt ce mé4 connu , condamnait leur orgueil , levait le masque de leur hy-^ pocrisie ; il dénonçait leur dureté , leur avarice, leur ignorance^S leur zèle faux et amer ; à l'entendre, ils n'avaient plus l'inteW Ugence des textes sacrés ; ils gardaient l'écorce de la loi , sans^ en avoir l'esprit ; ils poussaient jusqu'au scrupule la CdéUté ài de minutieuses pratiques, tandis qu'ils violaient les principes! les plus fondamentaux ; il les traitait publiquement de race dA vipères, de sépulcres blanchis. t
» Encore une fois, quelle ne dut pas être leur surprise, ou» plutôt leur colère? Aussi lui déclarèrent-ils une guerre à ou-v trance. D'abord ils lui tendirent des pièges, en lui proposant» des questions captieuses. Puis voyant avec quelle facilité il: écartait d'un mot leurs hypocrites énigmes, ils s'efforcèrent de le noircir aux yeux du peuple, l'appelant un mangeur, un buveur de vin, un ami des pécheurs, un cojivive de publicains Enfin voyant que ces calomnies ne prenaient point crédit ( ca chaque jour le peuple était témoin des œuvres merveilleuses di Jésus ) , ils forment le projet de le mettre à mort. Au moyen des ressorts secrets qui sont toujours aux mains des puissantSjj et des riches , ils parviennent à soulever contre lui une vil» populace, le font arrêter, juger et condamner sur faux témoi^' gnages. C'est donc comme blasphémateur aue le Fils de rHommaj est dévoué à l'infâme supplice de la croix ?
Mais c'est là surtout, dans la dernière partie de cette vie; intéressante, que la divinité de Jésus apparaît. Quelle grandeur dans ces humihations ! quelle force de caractère ! quelle égalité d'àme ! quelle paix sublime et profonde ! Rien n'émeut ce juste, rien ne lui arrache une plainte ou un reproche; il ne récrimine pomt, il ne blâme pas, à peine répond-il aux près* sautes questions qu'on lui fait. Et note bien, Nadab, qu'il a
par devers lui le pouvoir des miracles : pouvoir tellement avéré, tellement connu que ses ennemis eux-mêmes sont forcés d'en convenir et de l'attribuer à Belzébuth. Or quand eiit-il été plus
I ropos d'en user que dans ces moments douloureux oîi la tice humaine s'acharne sur lui? Avec quel empressement simple mortel aurait évoqué des légions d'anges , pour disperser ces audacieux ennemis ! Et lui se tait ! Et lui reste calme ! Et il se laisse couvrir de crachats, charger de coups, déchirer de verges, rassasier d'opprobres, abreuver de vinaigre , mourir enfin , sans tirer le moindre parti de sa toutepuissance. Seulement quand il a expiré, quand le sacrifice réparateur est consommé , oh ! alors , il lâche en quelque sorte la bride à sa vertu , et la nature entière est dans le trouble et la confusion : la terre tremble , les rochers se fendent, le voile du temple se déchire, les sépulcres s'entr'ou\Tent , le soleil cache sa face, les morts ressuscitent, comme pour attester que la créature reconnaît l'outrage fait à son auteur.
» Eh bien ! Nadab, mets de côté tes préjugés de nation et dis-moi : si tu lisais ces merveilles de tout autre que de Jésus de Nazareth, qu'en penserais-tu ? Quelle serait ton opinion sur un homme qui aurait mené cette vie et enduré cette mort ? Et si cet homme se fût dit l'Envoyé de Dieu , le Libérateur promis au monde , et qu'il eiît appuyé son affirmation par de tels prodiges : oserais-tu le déclarer imposteur ? Non : tu t'inclinerais en disant : — Ou ce mortel est ce qu'il se dit, ou Dieu trompe le genre humain. Il n'est pas possible que le ciel se range ainsi du côté de l'imposture. — Voilà ce que tu dirais, Nadab, et tu aurais raison. Or, pourquoi ne ferais-tu pas cet aveu, quand...
— Adonaï ! Adonaï ! s'écria le serviteur, les yeux étincelants et la figure enflammée, pardonne-moi si j'écoute jusqu'au bout ces blasphèmes. Tu sais que s'ils frappent mes oreilles, ils ne touchent point mon cœur. Je jure par le Sinaï que ce venin de serpent n'altère en rien la simplicité de ma foi. Je crois
ce qu'ont cru Abraham, Moïse et les prophètes. Oh ! se peutil qu'un profane amour ait corrompu si vite une âme que je croyais si droite ! Quoi ! un nouveau Samson tombe encore sous les ciseaux d'une nouvelle Dalilah ! Ce prince si vertueux prostitue sa foi aux pieds d'une fille idolâtre ! Fallait-il que mes cheveux blancs fussent réserves à un tel outrage ! Adonaï ! Adonaï ! pourquoi as-tu permis que ce piège méprisable se trouvât sous ses pas?... Frappe, frappe ton vieux serviteur et épargne ce jeune imprudent : c'est la seule grâce que je sollicite de ta bonté.
Les joues de Saphiz avaient pâli à l'allusion du vieillard. Il se sentit d'abord blessé de voir attribué à un motif humain une démarche aussi importante que celle qu'il méditait. Mais bientôt l'humilité lui fit accepter cette injure. D'ailleurs il expliquait et excusait l'amertume de ce reproche par le chagrin qui afiiectait son maître. Se dominant donc lui-même, et sans rien perdre du ton calme qu'il avait tout à l'heure :
— Ne pense pas, dit-il, que j'aie l'âme assez basse pour acheter un avantage quelconque au prix de ma foi. Tu m'aurais bien mal connu, Nadah, si tu me jugeais capable d'une telle apostasie. Mais non : tu n'en crois rien ; ton cœur dément certainement ta bouche. Si tes lèvres ont laissé échapper ces paroles acerbes , je l'attribue à ta douleur.
« Oui, j'aime cette jeune fille; oui, volontiers unirais-je mon sort au sien. Comme je n'ai rien de caché pour toi, je t'ouvrirai ici le fond de mon cœur. Si jusqu'à présent j'ai montré de la discrétion à ton égard sur ce point, c'est, d'un côté, parce que je ne voulais point t' attrister avant l'heure ; de l'autre, parce que je voulais traiter seul avec. ma conscience, sans aucune influence étrangère. Aujourd'hui tout est mûr ; mes réflexions sont faites ; mon parti est pris : sous peu de jours j'abjure ma fausse religion et me fais catholique. Sa Sainteté veut bien bénir mon projet, et m'admettre au nombre de ses enfants. Plusieurs de nos gens m'imiteront. Nous nous en re-
tournerons ainsi , riches d'un trésor bien préférable à ceux de la terre ; et peut-être la Providence voudra-t-elie que nous propagions la vraie foi dans notre patrie. Quant à moi, il n'y a pas le moindre doute que je m'emploierai tout entier à celte œuvre sublime : au jour de ma conversion, je m'engagerai par vœu à consacrer ce que j'ai de vie et de force à faire connaître Jésus-Christ. Ah ! Nadab, je suis déjà pressé de commencer : je me sens brûlé de ce feu que l'Homrae-Dieu est venu apporter, comme il le dit lui-même, et qu'il désire voir s'allumer dans tous les cœurs.
» Or pour cette grande mission, je sens que cette vierge me serait très-utile. Je me figure volontiers que la vertu même a pris sa forme pour apparaître sur cette terre. L'as-tu vue prier? L'as- tu vue au pied de l'autel? As-tu considéré celte modestie parfaite, cette angélique contenance, cette figure doucement enflammée , ces yeux humblement baissés ou levés vers le ciel, et ces larmes de piété baignant ses joues? ÎSon, Nadab , tu n'as point vu cela : car ton zèle fanatique t'interdit l'entrée d'un temple chrétien. Eh bien ! si tu l'avais vu , tu te demanderais quelle autre forme revêtirait un ange qui viendrait prier parmi nous. Et voilà ce qui m'a séduit en elle : la vertu. J'ose jurer devant Dieu que ce n'est point sa beauté qui me charme : grâces au ciel ! j'ai pu jusqu'ici dire avec le saint homme de Hus, dont tu m'as si souvent parlé : J'ai fait un pacte avec mes yeux, pour qu'ils ne s'arrêtent point sur une vierge (i). Tu le sais toi-même ; je me suis tenu en garde contre ces funestes séductions , source de tant d'écarts pour la jeunesse. Mais ici la beauté est toute intérieure, pour employer l'expression du roi prophète , et les charmes du dehors n'en sont que le reflet. C'est la piété solide et simple , c'est l'humilité , c'est la modestie qui me frappent dans cette jeune étrangère et lui gagnent mon cœur. Me condamneras- tu ? Blàme-
(i) Job XXXI, 1.
ras-tii celte affection? Tu sais comment Esther séduisit leé yeuï d'Assuérus ; souvent tu m'as répété que c'était l'éclat dfl( la vertu qui resplendissait sur ce corps de vierge , beaucoupc» plus que la régularité des formes. Il en est de môme ici. Ré-»i ponds donc : me blâmeras- tu ?
Nadab, l'œil baissé et le front toujours ridé, ne réponditi rien. 1
— De plus, la gloire de Dieu me préoccupe encore ici, jeï l'espère du moins. Je songe de quelle utilité me serait cettepieuse femme pour la conversion de mon peuple ; elle brik lerait comme une lumière posée' sur le chandelier, afin d'é-% clairer les gens de la maison. De tous les côtés les regard^ seraient fixés sur elle ; chacun admirerait ses vertus y encore plus que sa beauté ; on y prendrait modèle. Et bientôt l'influence de son exemple se ferait sentir. Car, tu le sais, l'exemple faitplus que les discours; lesexhortations, même les plus éloquentes, ne valent pas le doux entraînement que produit toujours, surtout chez le vulgaire, la pratique du bien relevée par le rang et les qualités personnelles. En tout ceci, Nadab, je ne fais que répéter tes leçons ; c'était ainsi que tu formais ma jeunesse, dans l'espoir, disais-tu, que les Tartares jetteraient les yeux sur moi et seraient tentés de marcher sur mes traces.
<( Ainsi le ciel ne peut voir d'un mauvais oeil le dessein que j'ai formé de demander Iréna à son père. Un vœu la lie maintenant , je l'ai appris ; elle ne peut s'occuper de mariage ; mais sans blesser en rien sa résolution, j'espère lui offrir de vive voix l'expression de mes sentiments. Jusqu'ici une telle démarche eût été téméraire et inutile ; car elle ne peut voir en moi qu'un infidèle, un païen, indigne de s'allier à une vierge chrétienne. Sous peu de jours, il n'en sera plus ainsi ; j'aurai solennellement abjuré l'erreur et pris rang parmi les enfants de l'Eglise. Alors je pourrai me présenter le front haut, et dire: — Nou3 n'avons qu'une foi, qu'un baptême, qu'un Dieu: n'ayons non plus qu'une destinée.
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jj — Vous ne l'aurez point, reprit le vieillard d'un ton acerbe ; (iéhovah punira votre ambition coupable; d'autres idolâtres jjîourtisent celte fille idolâtre ; ses serments sont engagés ail- (leurs. Vous ne l'aurez pas... et qu'Adonaï en soit glorifié ! '; — Je sais ce que tu veux dire. Cette perle de vertu et de jjoeauté n'a point été jusqu'ici sans être désirée par plus d'un j(:hevalier. La lumière, Nadab, ne saurait longtemps rester fjsous le boisseau. Deux jeunes gens en particulier aspirent à i'sa main ; elle le sait : mais le sceau qui pèse sur ses lèvres ne lui a point permis de faire connaître les sentiments de son cœur. Il se peut que ce cœur soit déjà gagné à l'un d'eux ; car ils ont des avantages à lui offrir : le premier un beau nom , la faveur d'un grand roi, une place dans une cour brillante,
.(et une amitié d'enfance ; le second un rang élevé , une fortune considérable , une œuvre de réconciliation à opérer.
Il et, plus que tout, l'honneur de l'avoir sauvée d'une mortcer-
ij taine. C'est beaucoup, Nadab, c'est beaucoup, je le confesse: c'est trop même , si je ne veux considérer que ma persoime et
j mes mérites. Mais j'ai, moi, beaucoup plus à lui offrir: car je lui dirai : — Arrière petit-fils de Gengis-Khan , je puis un jour être appelé à m' asseoir sur son trône. Catholique convaincu et sincère, je me propose de travailler à la conversion
1 de mon peuple. Venez partager cette grande mission avec moi. Votre âme généreuse n'estime rien autant que la gloire de Dieu et surtout dos hommes ; venez ! il y a là une carrière immense ouverte à votre zèle. Nous prierons ensemble, nous prêcherons ensemble, nous convertirons ensemble : venez ! jamais femme n'aura eu à recueillir une moisson plus belle. — Eh bien ! Nadab, ou je me trompe fort, ou cette vierge bénie embrassera le parti que je lui proposerai. Et alors mes vœux seront comblés. Je prends à témoins le ciel et la terre, les souffrances et la croix de mon Jésus , que ma vie entière sera consacrée à gagner des âmes à la doctrine que j'ai maintenant le bonheur de professer.
» Tu le vois : je ne te cache rien. Si ces •vœuï te sont d'^ bord pénibles à entendre, bientôt tu en prendras ton partie Oui, Nadab, en rentrant en toi-même, tu apprécieras la pureté de mes motifs. Jéhovah que tu invoques et qui reste toujours mon Dieu, voudra bien t' envoyer un rayon de lumière pour te faire comprendre la raison de ma conduite. Je connais assei ta droiture pour savoir que tu ne résisteras pas à l'impressioif de sa grâce. Je me flatte même que tu m'approuveras, qnd tu... ( pardonne-moi si je compte jusqu'à ce point sur ta vieill6i amitié ) que tu m'aideras à accomplir mon dessein, c'est-à-dir» à obtenir la main de cette jeune fille. Et si le ciel bénit mes es-' pérances, tu viendras jouir de sa douce société; nous nous en re-' tournerons ensemble, mon vieil ami, et j'aime à croire que tii ne résisteras pas à une si douce influence, que tu seras unel des premières conquêtes dues à l'exemple de cette...
Saphiz n'eut pas le temps d'achever; il avait vu le fanatique Miriaz se jeter précipitamment à terre , déchirer ses habits et rouler son front dans la poussière.
— Schadaï ! Schadaï ! par pitié , lance-moi ton tonnerre , écrase-moi de ta foudre ! s'écria- t-il. J'ai péché , je suis indigne de vivre, puisque de tels opprobres accablent mes vieux ans. Je me savais coupable, mais non à ce point que de mériter de si affreux déboires. Quoi donc ! soixante-dix ans de fidélité à ta loi, toute une vie d'exil supportée avec patience, tant d'épreuves de tout genre, ce pain pétri de cendres et de larmes, cette longue chaîne de souffrances et de misères, rien, rien n'a pu fléchir ta justice. Tu le sais cependant : j'ai tout pu accepter, j'ai toujours baisé ta main, quelque sévère qu'elle fût ; je n'ignorais point que nul homme n'est justifié devant toi , que j'ai été conçu dans le péché. Mais , ô Elohim ! ce trait dépasse la mesure; cette dernière épreuve écrase ma faiblesse. Oh ! jette-moi comme Job sur un fumier , couvre mon corps d'ulcères hideux, enlève-moi tous mes amis, toutes mes consolations , tous mes biens : précipite-moi dans une fournaise
ardente, comme Sidrach, Misach et Abdenago : descends-moi idans une fosse aux lions, ainsi que le saint prophète Daniel ; ccorche-moi , dissèque-moi , écartèle-moi , ainsi que les fidèles Machabées : encore une fois, je le veux , j'accepte tout, je me résigne à tout; mais épargne-moi ces tentations perfides. Tu permis à Satan d'attaquer ton glorieux serviteur Job , mais eulemcnt dans son corps et dans ses biens extérieurs : il ne ;)ut atteindre son àme, ni ébranler sa foi. Et moi, ô Maître iu tonnerre ! et moi !.. A soixante-dix ans, me voilà en proie i ces viles tentations ; un séducteur est à mes côtés... Et quel éducteur ! Si du moins , comme dit le Psalmiste , un ennemi n'eiit tenu ce langage perfide, je l'aurais certainement sup- )orté ; mais mon élève, mon ami , l'enfant de mon cœur, celui vec qui je partageait la manne sacrée de tes Ecritures, que espérais voir marcher un jour de pair avec moi dans ton emple !.. 0 amertume ! 0 ignominie ! Frappe-moi, Jéhovah, ar pitié frappe-moi !
Ainsi le fanatique exhalait sa douleur. Et l'énergie avec quelle il s'exprimait, ne faisait que trop comprendre combien eût été inutile de chercher à le consoler. Le jeune prince iressentit que jamais d'aussi violents préjugés ne pourraient e dépouiller. Mais il n'en persista pas moins dans son projet e conversion. Quelque cher que lui fût un vieux serviteur, salut de son àme lui était plus cher encore.