‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 35 sur 40 · DEUX COMPLOTS QUI N'EN FONT QU'UN · texte numérisé non relu

DEUX COMPLOTS QUI N'EN FONT QU'UN

Cependant Godefroi de la Mure avait obtenu du roi la pei mission de rester j et pour mieux dissimuler son motif, il éta entré comme officier dans le corps de troupes que Philipu avait laissé au Pape, en signe d'honneur, et dont ImberlJiÉ Beaujeu était le commandant. Instruit plus eu détail de la fera i résolution oîi était Robert de lui enlever son amante , ava te aussi qu'un prince indien courait sur ses brisées, le jeu]»' homme en sentit redoubler son ardeur ; cette fois ce n'éU r. plus l'amour seul, mais la honte d'être vaincu , qui devenî k son mobile. >

Si les bornes que nous nous sommes prescrites nous le p^; mettaient, nous pourrions donner bien des détails sur le que jouait en tout ceci Mechtilde de Varey. Chez elle aussi autre sentiment avait pris place : le désappointement (ju'e avait éprouvé en voyant ses avances , sinon repoussées , moins dédaignées par Godefroi , s'était transformé en ut. fureur jalouse, qui lui avait fait jurer d'empêcher le k |r heur de celui qui refusait de faire le sien. S'attachant do ifi avec une sorte d'acharnement à recueillir tout ce qui pouv ^ servir son dessein, elle avait l'art d'en informer de la Mi -] par des voies détournées. Un jour elle lui fit parvenir un bij m qu'elle savait venir de lui , et qu'Iréna avait vendu pour pauvres. — Voyez, ajoutait la personne chargée de la ooIkq mission, voyez quel cas la fille de Lutou fait de vous. — [« autre jour, elle l'informe d'un entretien amical que de V fo

irait eu avec Saphiz, et dans lequel il aurait prorais sa fille 1 jeune Tartare. Elle lui fait reporter mille et mille petite» reonstances qui, bien qu'insignifiantes en elles -mêmes, prenant pourtant de l'importance et par la situation d'esprit où t Godefroi , et par l'art perfide avec lequel elles sont préntées. Elle ne manque pas non plus d'instruire son dédaigneux nant de la visite que son père a rendue au souverain Pontife,

de l'approbation que celui-ci donne au mariage de Robert rec Iréna. Tout cela forme comme autant de piqûres de ouches qui irritent singuUcremcnt le jeune chevalier. Il est en entendu qu'il ignore d'où partent tous ces renseignements,

que, paraissant venir de tous les côtés et des bouches les oins suspectes , ces avis n'en font que plus d'impression sur Enfin pour comble d'infortune , je ne sais quelle vague rueur lui apprend qu'Iréna doit être enlevée. On ne dit point ir qui ; mais tout fait présumer que le Tartare peut seul être lute.ur d'un coup aussi hardi. Et la chose parait d'autant plus elle, probable même, que la jeune fille sort à toute heure 1 jour pour visiter les hospices ou les églises , et qu'elle as- Ste habituellement aux matines qui se chantent à minuit à jglise de Sainte-Claire. Beaucoup pensent que le barbare ne int de se faire cathoUque que pour jnieux dissimuler son »sein.

Préoccupé de tous ces bruits, Godefroi de la Mure en perd •esque la tète. Mais comme les situations violentes ne peuvent 1ère se dénouer que par des coups violents, lui aussi forme 1 projet, et il le confie ainsi au page Méry qu'il a décidé à ster avec lui.

— Dis-en ce que tu voudras, page j je ne veux pas avoir le 5SS0US dans cette affaire.

— Et, par saint Protais ! vous ferez peut-être bien, surtout vous avez envie de retourner à Paris. En vérité , la situation

'y serait plus tenable. Vous avez aussi ( soit dit entre nous ) peu trop causé sur le compte de votre belle. On dit que l'a-

mour est aveugle : c'est possible, mais il n'est pas muet... au moins chez vous. Je crains fort, à l'heure qu'il est, qu'il ne se fasse plus d'une gorge chaude... à vos dépens : car le roi n'aura pas manqué de raconter ce qui...

— Ne me vexe pas. Parlons sérieusement. Les idées violentes appellent les idées violentes. Us veulent l'enlever ? Eb Lien ! moi aussi.

- L'enlever? Eh ! qui donc songe à cela ? Ce serait un coup hardi.

— Un Tartare n'y regarde pas de si près.

— Quoi ! ce benoit, ce modeste, ce confit en dévotion , ce moine en herbe méditerait un tour de cette force ? Ce serait curieux , par exemple.

— Il en est qui pensent que cette piété , que cette prétendue conversion n'est qu'un masque pour mieux cacher son but.

— Cela ne m'étonnerait pas. Ces sauvages ont les goû violents et sont peu délicats sur les moyens. L'arrière petitfils de Gengis-Khan doit se sentir un peu de sa race. Et vous

— Et moi je voudrais prendre l'avance sur lui. Je....

— Au fait, vous avez un peu plus de droit que lui sur ce, butin. Il vient bien tard pour vous enlever un cœur qui voiujL est promis... depuis si longtemps. Mais croyez-vous qu'un coup aussi téméraire n'atteindrait pas un but opposé à celui que vous aviez en vue ?

— Que veux-tu dire ?

— Que vous indisposeriez , que vous révolteriez cette jeune fille à un point qui ne saurait se dire. On la dit si délicate I

— C'est aussi à quoi j'ai songé. Mais, réflexion faite, celte considération ne me retiendra pas. Le premier effet sera ter-jL rible peut-être ; à la fin tout s'adoucira. Je suppose bien t que la colombe commencera par hérisser ses plumes, et donna de la patte et du bec ; mais Méry, si elle m'aime véritablement (et j'aide bonnes raisons de le croire), elle laissera bientdl tomber son courroux. La vois-tu d'ici, au milieu de la couij ^

où je la conduirai tout d'abord, éblouie par l'éclat, séduite par les attentions du roi , honorée du titre de dame d'honneur de notre future reine, environnée de tous les genres de gloire et de plaisir qui peuvent charmer une femme , et surtout effaçant toutes les autres par sa beauté : et dis-moi si elle ne sera

f pas bientôt réconciliée avec sa position, si ses larmes ne seront

:pas bientôt séchées ?

— Il est certain que beaucoup de femmes les sécheraient à moins. Nous avons des exemples qui confirment votre théorie. Voyez Thibaut de Beaufroy : c'est comme cela qu'il s'est pro-

•curé une épouse, et la chronique dit que le mariage n'est pas jtrop mallieureux.

— Ainsi donc, c'est un parti pris. Je suis décidé à tenter cette expérience. Mais, Méry, je compte sur toi; prcte-moi assistance dans ce cas-ci , et tu t'en trouveras bien. Cherche

fd'abord dans notre troupe trois ou quatre soldats bien dévoués; et sans leur découvrir notre but, prépare -les à rendre un service important à un de leurs chefs.

Le joyeux page fit un signe d'assentiment et s'éloigna, en se disant en lui-même . — Il y en aura un plus habile et plus pressé qu'eux.

Dans le même moment, ou à peu près , le petit conciliabule se tenait à la chaumière de la Croix-Rousse. Aux personnages que nos lecteurs connaissent, s'en était adjoint un nouveau, Pavollas.

— Fais taire ta douleur, Nadab , disait l'Amer, et prends une résolution digne d'un grand cœur. La vieille condamnation lancée par Jéhovah sur la tète de l'apostat qui l'abandonne pour les faux dieux, n'est point encore annulée. Tu sais bien que la parole divine subsiste éternellement. Fidèles enfants d'Israël, nous avons conservé nos droits sur les peuples condamnés. Que crains-tu?

— Des liens étroits m'unissent à lui, Oohab. Mon cœur l'aima avec tendresse; je mis en lui toutes mes complai-

sances; il était mon orgueil et ma joie: crois-tu qee l'âme humaine renonce si facilement à ses affections ?

— Et peut-être cette faiblesse est-elle la punition de la vaine complaisance que tu mis en ce nourrisson. Tu te disais : — Je suis fier de ce jeune cèdre; il brillera un jour sur les hauteurs du Liban ; les oiseaux du ciel s'abriteront dans ses branches, et les hommes reposeront sous son ombre. — Et le Seigneur s'est fâché contre toi, à cause de l'enflure de ton cœur; et il a juré dans sa colère de te punir de ta présomption. Ecoute ce que dit le prophète Nahum : Le Seigneur est jaloux, U Seigneur se venge ; il se venge et il se livre à son courroux (1) Ne doute point que ta vanité n'ait déplu à ses yeux infinimeni purs.

— J'ai péché ! j'ai péché ! répéta Miriaz en se frappant poitrine. J'ai cru arroser un lis qui ferait ma gloire, et je n'i élevé qu'un chardon, qui me déchire la main. J'ai bâti uiM maison sur le sable, et les eaux l'ont minée par la base. J« reconnais. Seigneur, que tes jugements sont l'équité même, e que tu as eu raison de m'humilier (2). Oh! comment expierai-je ma faute ? Quelle rançon exiges-tu pour ma folie ?

— Elle est toute marquée, Nadab. L'ange qui indiqua Abraham le bélier pris par ses cornes , te montre une victimi prise dans des filets plus honteux. L'enfant que tu avais gagn^ à la loi sainte s'est laissé séduire par les charmes d'une étrangère ; il a prcfcré la fille d'un idolâtre au service d'Adonaï] N'est-ce pas là le vil béHer pris par les cornes que tu dois im moler à la gloire de Dieu outragé ? Ah ! sans doute le tempi n'est plus où la vindicte pouvait publiquement s'exercer pann nous, où Phinéès tuait devant tout le peuple l'impudique Zam bri , où Achan était lapidé par tout Israël et Agag môm percé de la main de Samuel. Hélas! proscrits des hommes, e

(1) Nah., I, a.

(2) Ps. crvuu

éprouvés de Dieu, nous n'avons plus de tribunaux ni de juges; mais notre conscience nous reste : ce tribunal infaillible , ce juge assuré, qui ne prononce que d'après la loi de Dieu même. Hésites-tu?

Le vieillard, la tête appuyée sur son sein, semblait livré à une grande perplexité. Le fanatisme surexcité par les conseils de l'Amer, luttait en lui avec des sentiments plus doux. Ses vêtements déchirés, sa mine flétrie, ses cheveux souillés et en désordre, offraient l'image de la plus profonde désolation, A la fin, ouvrant des yeux où étincelait un feu sauvî^e, signe de l'égarement :

— Que l'Etemel accomplisse ses décrets! murmura -t- il d'une voix sourde et éteinte par les larmes. Mes frères, je vous le livre ; faites de lui ce qui est écrit dans la loi : qu'il meure de mort !

— Amen! répondit Ooliab. Qu'il meure de mort!

— Amen ! amen! répétèrent Sidrach et Deborah : oui, qu'il meure de mort, et que son sang nous rende Adonaï propice! 0 Elohim ! Dieu de nos pères , laisse-toi toucher de la misère de tes enfants !

— L'arrêt est juste, Nadab, reprit l'Amer, après un moment de silence solennel. Mais c'est à toi à l'exécuter. Mets de côté ici les réclamations de la nature; ne faiblis pas dans l'accomplissement de la loi. Abraham ne commit à personne le soin d'immoler son fils. Cet infidèle t'est cher, comme Isaac l'était au père des croyants ; mais Isaac était innocent et celui-ci est coupable : pourrais-tu balancer? Et s'il te répugne de plonger la pointe d'un poignard dans ce sein criminel , il y a d'autres moyens d'exécuter la sentence. Approche, Pavollas^ et montre-nous tes ressources.

Pavollas s'était tenu jusque-là silencieux et comme étranger à ce qui se passait. A cette interpellation il se rapprocha du groupe :

— J'en ai trois, dit-il, en exhibant trois netits paquets. Leur

efficacité est différente, mais assurée. Par l'un, on éprouve des convulsions douloureuses et prolongées; on peut en mourir, mais cela n'est pas sûr. C'est la contraction au plus haut degré. Oh ! que j'ai souffert de l'effet de cette poudre ! La seconde tue, mais lentement; le malade languit un mois, deux mois, six mois, selon la force de son tempérament. Seulement il y a ceci de bizarre que ce sont les faibles qui résistent le plus longtemps, et les forts qui succombent le plus vite. Honneur à Loborgne, qui a inventé ce... remède! Le troisième donne la mort immédiatement; fort ou faible, on succombe en une heure, en moins parfois. Choisissez.

Mis en demeure de se prononcer, Nadab regarda, d'un œil hébété, ces trois poudres qu'on venait d'étaler devant lui et hésitait.

— Toutefois, reprit l'Amer, que l'instrument du supplice soit choisi ; mais qu'on attende à l'appliquer, que le coupable se soit déclaré. Un bruit court que le Tartare n'est converti que pour la forme. Il serait injuste de frapper l'idolâtre avant qu'il ait courbé les genoux devant l'idole.

— La sagesse a parlé par ta bouche, Ooliab, dit alors Miriaz, subitement ranimé par une lueur d'espérance. Oui , oui , mon cœur s'est toujours bercé de cette pensée : Saphiz obéit à un caprice d'une heure, à l'influence de ce Pontife, à un instinct d'amour; mais il n'est pas convaincu, il n'a pas abjuré à fond la loi de Moïse. C'est cette vierge , c'est ce front de seize ans qui a séduit son bon cœur ; c'est un instant de vertige qui passera, je l'espère. Serait-il possible que les germes que j'ai déposés n'eussent pas jeté de racines plus profondes ?

— Tout homme est faible devant les charmes d'une femme, Nadab; surtout quand ces charmes semblent relevés par la vertu. Vois Salomon, le plus sage des mortels, perdre tout à coup la raison dans les filets de l'amour profane. Qui eût osé prédire une pareille chute à un si grand homme, à un privilégié de Dieu? En tout cas, il n'y a qu'un remède, tu le sais.

fuir, mettre une distance considérable entre le feu et la paille.

— Sans doute. Mais qui pouvait prévoir cela? Quand je quittais la Tartarie, j'étais loin de soupçonner ce qui devait arriver. Je ne voulais qu'aflermir cet enfant dans la foi du vrai Dieu , en lui montrant les stupides égarements de l'idolâtrie. Je me proposais aussi de lui mettre sous les yeux les débris de mon peuple, de lui faire voir jusqu'oii la cruauté des nfidèles l'a réduit et de l'intéresser en votre faveur. Je rêvais (oh! quels songes bénis... mais irréalisables) que, touché de votre misère, il vous offrirait un asile dans ses états; qu'il y rétablirait notre temple, notre culte; qu'il y ferait revivre les splendeurs de Jérusalem. Quel bonheur, alors, quelle joie pour mes vieux ans ! Avec quels transports de volupté pure je vous aurais conduits, vous tous, chers proscrits, sur ces terres hospitalières et lointaines! Et voilà que tout s'évanouit, que tout m'échappe... même celui sur qui je fondais de si douces espérances!... Un obstacle, un seul obstacle s'est trouvé sur ma voie et a tout détruit !

— On l'écartera, dit l'Amer à voix basse. Ces proscrits dont tu parles ne sont pas encore sans puissance. L'Eternel peut se servir du sarment sec , en guise de verge, pour fouetter ceux qu'il hait. On l'écartera , ton obstacle.

— 0 Jéhovah! s'écria la vieille Déborah, dont ces derniers mots avaient frappé l'oreille, veille sur le lis de Jéricho et sur la rose de Saron ! Ne permets pas que l'orage fauche la jeune vierge dans sa fleur!

— Et si elle a le malheur d'être née dans l'infidélité, continua Sidrach , ne la repousse pas pour autant. Ta Providence sait se faire des élus, même au sein des nations idolâtres. Ainsi Ruth, la fille de Moab, trouva grâce à ses yeux. Ainsi Rahab, la généreuse fille de Jéricho , mérita d'entrer dans ton peuple.

— Oui , Maître du ciel et de la terre, éclaire-la , pour la répenser du bien qu'elle a fait à tes fils proscrits. Que ses au-

mônes, comme celles de Tobie, montent jusqu'au trône de ta miséricorde !

— Sauve-la, comme Sara, des pièges du démon, des tentations dangereuses pour la vertu. C'est ce que nous demandons, en élevant vers toi nos yeux noyés de larmes et nos mains flétries.

Ces touchantes exclamations ne parurent pas faire grande impression sur les deux bandits. Ils prirent Nadab à part, et conversèrent assez longtemps avec lui. Engagés depuis longtemps dans la voie du crime, ils ne revêtaient la liM-ée du pauvre que pour mieux satisfaire leur avidité. Sans convictions, sans foi religieuse, ils étaient prêts à servir toutes les causes, s'ils y trouvaient quelque profit. On a vu plus haut que l'un d'entre eux avait promis à de Varey d'enlever Iréna. La récompense devait être grande. D'autre part , il s'agissait de tirer parti du fanatisme du vieux Nadab et de faire d'une pierre deux coups.

— On l'écartera, reprit l'Amer, quand ils furent les trois hors de la chaumière. Enlève, disent nos Livres Saints, enlève la pierre du sentier de l'aveugle. Une pierre d'achoppement se rencontre sur la voie de ton élève ; il va s'y heurter, parce que la passion lui a jeté un voile sur les yeux : n'est-ce point le cas d'éloigner cette pierre ?

— Que Jéhovah bénisse la main généreuse qui rendra ce service! s'écria Nadab, en levant les yeux au ciel.

— Cette main, la voilà, dit l'Amer en montrant Pavollas. Q n'est pas d'entreprise qui fasse reculer cet homme de bien.

— E>t-il des nôtres? A-t-il la gloire d'appartenir au peuple d'Israël .'

— Réponds , mon frère, et ne rougis point de tout dire. Tu te trouves devant un homme généreux, qui sait venir au secours de ses frères. Demande au couple de vieillards qui vit dans cette chaumière, et ils te diront que Nadab, fils de Misaël, fils de Jéthro, fils d'Amasa, de la tribu de Lévi, a assuré

leur existence pour toujours. Ai-je eu tort, Nadab, de révéler tes bienfaits?

— Prends pitié de moi , Dieu de Jacob , dit Miriaz , en éle- •vant encore les bras, si je verse dans le sein de mes frères l'or conquis sur les infidèles. Je te remercie de m'avoir procuré le moyen de sécher quelques larmes. N'abandunnas-tu pas les vases d'or et d'argent des Egyptiens à ton peuple choisi? Et en cela tu fus sage. C'est pour le juste, et non pour le méchant; c'est pour l'adorateur du vrai Dieu, et non pour le vil serviteur des idoles , que tu as créé la terre et la mer et tout ce qu'elles contiennent. Parle donc, toi, et réponds à ma question : es-tu ou n'es-tu pas du peuple d'Israël?

— Le malheur me fit naître hors de la race d'Abraham , répondit Pa voilas ; car Adonaï n'a pas choisi tous les hommes pour en faire partie. Mais, tout jeune encore, je fus vendu par ma mère à un Israélite, qui m'a circoncis et nommé Samgar.

— Un nom béni , symbole du courage et de la force , murmura Nadab.

— Ah ! le courage ! ah ! la force ! la nature me les avait donnés. Mais l'infortune brise l'homme tout entier; elle l'abat, €lle le tue.

— Elle le relève, dit vivement Miriaz; elle le grandit, elle le fait vivre. Bénis l'adversité, ô mon frère! car elle est un grand don de Dieu. C'est par elle que l'homme est éprouvé e* rendu digne de récompense. Vois Job sur son fumier; vois David détrôné par son fils ; vois notre peuple lui-même , flagellé et châtié tant de fois par la main paternelle d'Elohim... •Continue.

— Que dirai-je? Comment entrer dans ce labyrinthe de douleurs et de misères ? Qu'il me suffise de te dire que la pauvreté n'a point de rigueurs, ni le mépris d'amertumes, ni l'exil de duretés, ni l'abandon de tristesses que je n'aie subies. Mon existence est un calice amer, où la gorgée de la veille n'ôte

rien à l'âcreté de celle du lendemain. Somme toute, ayant perdu mes parents adoptifs, je me jetai dans le métier de Is guerre. ^

— Loue le Seigneur , dit ici Ooliab ; car ton bras a eu gloire d'abattre beaucoup d'infidèles. Je t'ai vu à l'œuvre, e1 je te rendrai justice. Jesbaam, le fort de David, ne l'eiit peut^ être point disputé avec toi. ^

— Ne me flatte pas, Ooliab. L'homme n'est qu'un roseauj courbé par le vent; il n'a de force que celle que le Seigneur' lui prête. Si j'ai acquis un peu de gloire sur les champs de, bataille , je la renvoie à Adonaï. Puissé-je n'avoir jamais versé que du sang infidèle ! Mais, tu le sais, j'ai un. chagrin au cœur,, et compie un ver rongeur qui trouble souvent mon repos. Que, le Dieu du Sinaï ne me redemande point tout le sang que j'ai répandu !

On eût dit qu'un soupir étouffait sa voix rauque, comme si un remords eût soudain pris place en son âme.

— Rassure-toi, mon frère, reprit fAmer; le roi prophète a demandé grâce pour toi , quand il a dit ; Oublie les fautes de ma jeunesse et pardonne-moi mes ignorances. Tu ne savais point, ce jour là, sur qui tombaient tes coups. Ne pleure pas; Jéhovah t'a pardonné. L'acharnement que mettait Réchab, fils de Jémini , à t' attaquer, exigeait que tu te défendisses ; et si ta valeur fut plus habile que la sienne, il n'a pu s'en prendre qu'à lui. Il est vrai qu'il ne savait point à qui il s'adressait. Vous ignoriez l'un et l'autre que vous eussiez affaire à un fili d'Israël.

— La pauvreté est une loi bien dure. Je jure par Adonaï que si j'avais eu un moyen honnête de gagner ma vie, je n'eusse jamais songé à sortir de mon humeur pacifique. Que le Maître s'en souvienne au jour de ses justices ! .

— Et il s'en souviendra , dit Miriaz. C'est à l'intention qu'il regarde, et non à l'acte extérieur. Tiens, mon frère, reçois cet argent et ces bijoux, et cherche un repos à ta vieillesse.

Je voudrais avoir plus à te donner ; mais mes ressources s'épuisent. J'ai dû répandre bien des secours dans le sein de nos frères malheureux. Ces pierres ont du prix; tâche de les vendre cher aux infidèles; ne crains pas de les tromper : tu sais quels droits nous avons sur eux. Leurs filles courent après la vanité; profite de ce penchant et prends-les dans leurs filets. Mais à ces dons je mets une condition : tu écarteras, comme dit notre frère Ooliab , la pierre d'achoppement contre laquelle ce jeune insensé est près de se heurter. Me le promets-tu ?

PavoUas ôtant ici sa cape et levant solennellement la main vers le ciel , prononça ce serment :

— Je jure par les cinq livres de la loi, par les patriarches et les prophètes , par le nom sacré d'Adonaï , que j'écarterai par la douceur ou par la violence , par le fer ou par le feu , par l'acier ou par le poison , la nouvelle Dalilah qui se trouve sur le chemin du nouveau Samson. Vierge idolâtre, tes charmes, la douceur de ta voix, le souvenir même de tes bienfaits ne feront point faiblir mon bras... Je le jure encore une fois par les cimes vénérées du Sinaï et de l'Horeb.

On dit que le bandit tremblait, en formulant ce cruel serment : car la douce image d'Iréna avait passé devant ses yeux. On ajoute qu'ils se partagèrent entre eux les poudres homicides, et qu'ils déterminèrent à voix basse l'usage qui en serait fait.

TOU. u. IS

xuv.

A© UTROQXJE PROCEDIT.

Cependant le dix-huit de mai , à l'ouverture de la deuxièmi session du concile, le Pape annonça la prochaine arrivée di ambassadeurs grecs ; ils avaient quitté Rome et marchaie vers Lyon. L'enthousiasme fut universel ; on allait enfin voi se consommer un des plus grands actes qui eussent sign; l'existence de l'Eglise. Bonaventure, témoin de l'effet que cet nouvelle produisait sur les Pères, profita de l'occasion po prendre la parole. Il choisit pour texte ces paroles d'Isaïe : -^ Lève-toi, monte sur un lieu élevé, tourne les yeux vers l'ù rient, rassemble et réunis tous tes enfants. — Son disco entier répondit à la majesté de ce début ; il s'éleva à une tel hauteur d'éloquence que l'assemblée en éprouva un véritable transport. Des larmes de joie mouillaient tous les yeux. Pierre de Tarentaise qui ouvrit la troisième session, traita le même sujet : lui aussi avait emprunté son texte à Isaïe : — r Levez vos yeux et regardez autour de vous : tous ceux que vous voyez ici sont venus pour vous. Vos fils viendront vous joindre de bien loin et de toute part. — La fête de saint Jeaa- Baptiste étant venue peu après , fut célébrée avec une pompe extraordinaire. Le Pape lui-même officia ; une allégresse a- { trême remplissait tous les cœurs ; jamais la ville de Lyon n'ar vait éprouvé un tel tressaillement (1).

Mais ne nous lassons pas de le dh-e, personne ne prenait

(1) Voir les divers historiens de Lyon.

— 2a5 — une part plus intime à ces heureui événements qu'Iréna. Sa candide piété triomphait des triomphes de l'Eglise, se réjouissait des conquêtes de sa mère. Elle avait soin d'aller souvent apprendre de frère Hilarius ce qui se passait dans l'intérieur du concile, les règlements qui s'y prenaient pour le bien général et pour la réformation des mœurs. Elle suivait tout ce mouvement avec un esprit dévot et un cœur soumis : accep'ant d'avance et avec bonheur tout ce qui devait sortir de ces graves délibérations pour passer en lois. Le bon frère ne lui laissait rien ignorer de ce qui pouvait transpirer jusqu'à lui : car souvent les diverses commissions travaillaient en secret. Surtout la chère petite s'intéressait à tou ce que disait et faisait l'illustre solitaire, de qui elle attendait la décision du ciel. Les détails qu'on lui donnait sur cette vie si mortifiée, si perdue en Dieu, la touchaient singul èrement. Elle avait enfin obtenu qu'il voulût bien l'entendre un moment. Absorbé à cette heure par le travail du concile , et notamment par une dissertation sur le schisme grec, l'évèque d'Albano avait fixé le huit juillet pour le jour d'audience ; et l'âme d'iréna palpitait, en comptant les jours, les heures qui la séparaient encore de ce moment décisif. Quelques efiorts qu'elle fit pour écarter de son esprit toutes les images profanes, elle n'en venait pas toujours à bout , d'autant moins que la question même de son mariage devenait une question de conscience. En dehors , ou au-dessus des affections naturelles , se posait cette autre question : — Comment pourrai-je le mieux accomplir la volonté de Dieu ? Dans laquelle de ces trois suppositions atteindrai-je plus sûrement le but que je me propose : la conversion de mon père ? — Car c'était là tout pour elle : arracher de cette pauvre âme le ti-ait qui la déchirait. Il n'était rien que la pieuse enfant ne fût prête à vouloir, ù accepter pour cela.

Le soir même de la fête de saint Jean-Baptiste, la nouvelle se répandit que les ambassadeurs grecs arrivaient. Toute la ville de

Lyon s'émut. Le Pape ordonna aussitôt qu'on les reçût avec les plus grands honneurs; tous les prélats du concile ; les camériers du Pontife avec toute sa maison; le vice-chancelier; tous les notaires , et toutes les familles des cardinaux allèrent au-devant d'eux. La cité ne voulut point non plus rester en arrière ; le corps de la ville, les seigneurs, les bourgeois et les principaux ' marchands, les corps de métiers et une foule immense de menu peuple se portèrent à la rencontre des Grecs. La réception fut magnifique; on les conduisit en grande pompe jusqu'au palais de Grégoire, qui les reçut dans la grande salle du chapitre, debout, environné de tous les cardinaux et de plusieurs prélats, et leur donna le baiser de paix. Ces députés . étaient Germain, ancien patriarche de Constantinople ; Théophane, métropolitain de Nicée; l'historien Georges Acropolitc ; Berreothe et le chancelier Veccas. Enchantés d'un si bel accueil, ils déposèrent leurs hommages aux pieds du Pontife , en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui offrir les présents qu'ils lui destinaient et qu'une tempête avait engloutis dans l'Adriatique. Puis ils présentèrent les lettres scellées en or, de l'empereur Michel Paléologue et de son fils Andronic, et celles de trente-huit évèques métropolitains. Enfin ils ajoutèrent qu'ils venaient pour montrer, en leur nom et au nom de leurs coreligionaires, leur obéissance à l'Eglise et le désir de s'unir par les liens d'une même foi.

Oui, glorieuse cité de Lyon, un frémissement de bonheur courut ce jour-là dans votre sein. La Providence faisait de vous le théâtre d'une de ses plus douces merveilles ; vous étiez l'arche d'alliance, où deux fractions du monde croyant allaient se réunir ; vous étiez la tente de Jacob, où Israël et Esaû allaient se donner le baiser de paix ; vous étiez le trait d'union qui rapprochait ce qui avait été jusque-là séparé ; le ciel et la terre avaient les yeux fixés sur vous; vos anges protecteurs, les saints martyrs et pontifes gardiens de votre foi, étendaient sur vous leurs ailes et applaudissaient au spectacle dont vous

i- 257 — étiez témoin. En celte heure solennelle , vous ne vous souveniez plus de vos discordes civiles ; vos enfants ne faisaient plus qu'un cœur et qu'une âme pour jouir et triompher ; tous les intérêts privés se taisaient devant cet intérêt général , universel ; il n'y avait plus qu'un souffle, qu'i ne aspiration dan» toutes les poitrines, qu'une prière sur tous les livres, qu'un vœu dans tous les cœurs. Oui, vous fûtes grande, ce jour-là, plus grande que jamais; ô Rome des Gaules ! la Rome d'Italie, votre aînée et votre mère dans la foi , dut vous porter envie : car le ciel ne lui a jamais accordé la faveur dont il vous honora. Et pourtant un cœur, droit et honnête d'ailleurs, restait à l'écart et résistait à cet entraînement général : Pierre de Ville boudait tristement , pendant que tout le monde se livrait à la joie. En vain sa fille l'engageait à se mêler au corps de la ville pour aller au-devant des Grecs ; en vain elle lui racontait fidèlement tout ce que frère Hilarius lui communiquait des travaux du concile; il restait insensible à ces douces exhortations, n'y répondait rien ou répondait par des paroles de mauvaise humeur.

- Le pourpoint violet est de reste , fillette ; tu peux en faire une cotte à quelque pauvre femme ou une jaquette à un Rétréci. Le corps de la ville est tué dans l'œuf. Ces imbéciles se réjouissent de la sentence du Pape , sans songer, sans voir qu'elle est pour eux un arrêt de mort. Si le conseil est condamné, ne fût-ce qu'à un sou , c'est qu'il a tort ; s'il a eu tort, il ne peut plus avoir raison : car la ligne qu'il a suivie est la seule qu'il puisse suivre ; il doit être ce qu'il a été, faire ce qu'il a fait, ou disparaître. Et ne va pas croire que j'en veuille au Pontife : à Dieu ne plaise ! je suis catholique , apostolique , romain, autant que qui ce soit, et les décisions du chef de l'Eglise seront toujours sacrées pour moi. Mais c'est à ces perfides conseillers que je m'en prends ; c'est à ces méchants et à ces idiots qui rient et applaudissent, quand on leur présente la corde pour les pendre. C'est surtout à Çf, Varey, l'auteur de tout le mal, le

serpent infernal dans cette affaire-ci , le suppôt de Satan , le fascinateur qui a tout gâté, tout perdu.... C'est sa langue d'aspic qui a ba\é sur la question... c'est son venin de basilic qui s'est infiltré dans les oreilles de ces hommes simples et faibles... c'est son haleine empestée qui a donné le vertige à tous ces cerveaux sans consistance. C'est... Mais il a tué mon fils ! Un homme qui peut égorger le fils de son ami , est bien dans le cas d'étrangler la bonne foi et la justice. Un assassin ne doit reculer devant aucun forfait... Celui qui s'est rougi de sang, peut se noircir de malice...

Tels étaient à peu près les termes dans lesquels ce pauvre homme finissait toujours par exhaler sa mauvaise humeur. Etait-ce la douleur d'avoir perdu son fils, ou le chagrin de voir le corps de la ville condamné, qui jouait le principal rôle dans sa misanthropique tristesse : c'est ce qu'il ne serait pas facile de décider. Nous croyons plutôt que ces deux griefs n'en faisaient qu'un. Malheureusement ils se réunissaient sur le môme sujet : de Varey était cause du double mal : de Varey avait tout fait : en sorte que s'il eiit été possible que le père oubhâ la mort de son fils , le municipal ne pouvait digérer son échec.

Notre intention n'est point de suivre en détail les opérations du concile de Lyon, 14« œcuménique, que chacun peut lire dans l'histoire. Mais il est impossible de ne pas mentionner ce qui se passa le 29 juin de cette année 1274. C'était le jour de ■■ la fête de saint Pierre et saint Paul; en quatre jours, les explications avaient eu lieu ; Bonaventure avait lu son mémoire ( depuis longtemps il travaillait à la réconciliation des deux Eglises); : les ambassadeurs grecs avaient accepté la formule catholique. Le Saint- Père célébra solennellement la Messe; la cathédrale était comble; toutes les cloches de la ville sonnaient à la volée. Les Grecs étaient assis sur des sièges d'honneur; tous les prélats portaient les insignes de leurs charges. L'épître et l'évangile furent chantés en latin ; Bonaventure monta en chaire et prononça un magnifique discours qui toucha l'auditoire. Apre»'

quoi le symbole fut chanté en latin , entonné par les quinze cardinaux et continué par les chanoines de la métropole. Ensuite le même symbole fut chanté solennellement en grec par le patriarche Germain, avec tous les archevêques grecs de Calabre, et deux pénitenciers du Pape, l'un dominicain , l'autre franciscain, qui savaient le grec. Tous ensemble répétèrent trois fois l'article du Saint-Esprit qui procède du Père et du Fils, en témoignage de foi au dogme catholique, objet de la division entre les deux Eglises. Le symbole fini , les ambassadeurs et les autres grecs entonnèrent un cantique à l'honneur du souverain Pontife, dont le schisme Photien rejetait l'autorité; et ils se tinrent debout près de l'autel jusqu'à la fin de Il Messe.

A la session suivante, les ambassadeurs grecs furent placés à la droite du Pape, après les cardinaux; et, en face de lui, les députés tartares. Ainsi toute la terre était représentée; car les tartares dominaient alors dans toute l'Asie, y compris la Chine et la Corée. On lut les lettres de Michel Paléologue, de son fils Andronic associé à l'empire et celles des évoques grecs, La lettre de l'empereur donnait à Grégoire le titre de premier et souverain Pontife, de Pape œcuménique et de Père commun de tous les chrétiens. Elle renfermait la profession de foi que lui avait envoyé, sept ans auparavant. Clément IV, et ajoutait : — Nous reconnaissons cette foi pour vraie , sainte , catholique et orthodoxe; nous la recevons et confessons de cœur et de bouche, comme l'enseigne l'Eglise romaine, et nous promettons de la garder inviolablement, sans jamais nous en départir. Nous reconnaissons la primauté de l'Eglise romaine, comme elle est exprimée dans ce texte. — On lut ensuite les lettres des métropolitains parlant en leur nom et au nom de leurs suffragants; ils tenaient à peu près le même langage. Cette lecture finie, Georges Acropolite, grand logothète, représentant l'empereur, prononça le serment suivant : — J'abjure le schisme pour mon maître et pour moi; je crois de cœur

et je professe de bouche la foi catholique , orthodoxe et romaine qu'on vient de lire ; je promets de la suivre toujours, sans m'en écarter jamais. Je reconnais la primauté de l'Eglise de Rome et l'obéissance qui lui est due ; je confirme le tout par mon serment sur l'àme de mon seigneur et la mienne.

Alors le saint pape Grégoire X entonna le Te Deum , qu'U entendit chanter debout et sans mitre, en répandant des larmes de joie. S'étant ensuite assis, il prononça un discours sur te bonheur et l'allégresse de ce grand jour. Le patriarche Germain et l'archevêque Théophane descendirent dans l'assemblée pour s'y joindre tandis qu'on chanta le symbole en latin ; le Pape l'avait entonné, toujours nu-tète. Ils le chantèrent à leur tour en grec, et l'on répéta deux fois l'article du Saint-Esprit procédant du Père et du Fils. Le Pape reprit la parole au sujet des tartares qui étaient debout vis-à-vis de la tribune, aus pieds des patriarches. On lut leurs lettres, sur lesquelles Is Pape prononça quelques mots (1).

Grand jour, répétons-le, spectacle solennel, unique dans les fastes de l'Eglise. Hélas ! pourquoi faut-il que les suites en aient si peu duré ! Mais le prince qui avait paru renverser ainsi le mur de séparation, n'obéissait qu'à la politique, et non à la conscience. Il avait besoin de la chrétienté de l'Occident , pour résister au torrent barbare qui le menaçait ; son cœur n'était pas droit, ses intentions n'étaient pas pures : la réconciliation ne dura pas , parce qu'elle n'était pas sincère.

Autres étaient les sentiments de Saphiz et de la plupart de de ses compagnons. L'aspect de celle illustre assemblée, des pompes catholiques, de la majesté du Pontife avaient plus vivement encore impressionné leurs âmes naïves et cherchant la vérité. Cette circonstance acheva de fixer les hésitations de

(1) Rohrbacher, Hist. de l'Eglise, liv. 75. C'est en souvenir de cet événement que l'église cathédrale de Lyon a le singulier privilège d'avoir deux cruciûx sur son maître-autel.

quelques-uns d'entre eux ; ils virent clairement que la vraie religion était bien celle-là, qui déployait tant de profondeur dans sa foi , tant de force dans sa doctrine , tant de pureté dans sa morale, tant de magnificence dans son culte, tant de dignité dans ses pontifes. Saphiz surtout était dans une sorte de ravissement. Outre le bonheur qu'il éprouvait à participer lui-même aux bienfaits de la vérité, le spectacle de la réunion des Grecs ouvrait comme un vaste horizon à sa foi naissante. Déjà il voyait l'immense peuple tartare conquis à la croix de Jésus-Christ; il se figurait lui-même jouant devant un autre concile le rôle que le grand-logothète Acropolite venait de remplir, et son âme ardente tressaillait dans toutes ses fibres. Des larmes d'émotion mouillèrent ses joues pendant toute la durée de cette imposante cérémonie; il écoutait, il aspirait en quelque sorte par tous les sens, les paroles de cette profession de foi, les sons de ces deux langues inconnues, dont il devinait la signification. Chacun remarqua l'expression de sa physionomie, ses larmes, sa contenance modeste et recueillie. Le bruit s'en répandit bientôt en ville; Saphiz devint l'objet de l'attention générale ; on semblait oublier le concile lui-même pour ne plus voir que cet intéressant étranger, si soudainement, si miraculeusement appelé à la vérité. Son affection pour Iréna était connue ; ce fut un thème d'inépuisables entretiens. Les uns applaudissaient, les autres désapprouvaient. — Ce serait une magnifique carrière ouverte devant elle, disaient les premiers. — 11 serait peu prudent de s'avc:iturer ainsi dans l'inconnu, disaient les autres. — La conversion de ce jeune prince semble si sincère ! — Il est si facile à un oriental de jouer la comédie ! — Ce serait si doux de travailler à la conversion d'un grand peuple ! — Ce serait si dur d'être livrée à un méchant barbare ! — Elle est si vertueuse et si douce ! — On perdrait tant à ne plus l'avoir ici !

On pense bien que quelque écho de ces bruits populaires revenait à Iréna. La barrière derrière laquelle elle s'enfermait

n'était pas tellement sévère qu'elle pût entièrement rester étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Ce qu'on disait de Saphiz surtout l'intéressait à un haut degré. Quelle était, dans cette vive sympathie , la part de la foi , quelle était celle de la nature, elle ne le savait pas, elle ne voulait point le savoir. Il est des questions délicates qu'une conscience timorée doit s'épargner. Mais des larmes d'émotion coulèrent aussi de ses yeux , quand elle apprit que le jeune néophyte avait mouillé de ses pleurs le pavé de la cathédrale.

Page 1