‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 37 sur 40 · UE REVE D'UNE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

UE REVE D'UNE JEUNE FILLE

Cette nuit mèaie, à cette heure peut-être, notre héroïne eut un songe. Il lui sembla être transportée sur une haute montagne, d'où la vue s'étendait fort au loin. Une vaste plaine s'étalait d'un côté : des prairies en fleurs, des champs fertiles, des collines riantes, une rivière au cours paisible, des forêts couronnées de verdure, tout ce qui fait le charme et la beauté de la nature y réjouissait et éblouissait les yeux. Au milieu de la rivière, dans une île enchantée, s'élevait un splendide palais, embelli de tout ce que l'art peut imaginer. De frais bosquets l'entouraient; de grandes allées d'arbres y conduisaient; quatre tours colossales se dressaient aux quatre angles, et semblaient vouloir faire planer l'idée de la force sur les images du plaisir. Il sembla à la jeune fille que des nymphes parées de la manière la plus séduisante, et aux manières les plus gracieuses, l'invitaient à entrer comme chez elle : lui disant que ce palais était le sien, que toute cette contrée lui appartenait, qu'elles-mêmes étaient ses humbles servantes, et que le prince, son époux, allait venir au-devant d'elle. En effet peu après un char magnifique apparut, sur lequel était assis un jeune homme à la figure douce et martiale, à l'air majestueux, au port royal et vêtu avec une richesse tout orientale. Il portait sur sa tête une couronne enrichie de diamants, et en tenait une autre à sa main, aussi belle et aussi brillante que la sienne. A la vue de celle qu'il nommait du titre d'épouse, il descendit de son char, lui baisa la main, lui mit la couronne sur le front, la fit

monter dans son char et se plaça à côté d'elle. Aussitôt des symphonies se firent entendre; les airs étaient remplis des sons les plus mélodieux, produits par des musiciens invisibles; les oiseaux, les fleurs, les arbres, les flots même de la rivière semblaient prendre part au concert; je ne sais quelles douces senteurs embaumaient l'atmosphère ; on eût dit que tous les parfums de l'Orient s'étaient donné rendez-vous dans ce magique séjour. Pendant ce temps-là le char volait, emporté par huit coursiers rapides et blancs comme la neige ; et l'on arrivait au palais, au milieu d'une multitude innombrable de peuple, acclamant sa nouvelle reine. Les cris de joie, les battements de mains exprimaient le plaisir de la foule. Sur quoi la jeune souveraine entrait dans la royale demeure, où le luxe le plus éblouissant s'alliait au meilleur goût, et où l'existence semblait ne pouvoir être tissue que d'or et de soie.

Mais soudain le tableau changea. Par un de ces coups de baguette qui restent la propriété des rêves, la jeune fille se trouva reportée au sommet de la même montagne. La plaine avait pris un autre aspect. Au lieu des prés fleuris, des on doyantes moissons, des forêts toujours vertes, des collines chargées de fruits, ce n'étaient plus qu'une plage aride et dé solée, hérissée de ronces, entourée de rochers nus, et couverte en partie par une eau fangeuse et croupissante, où remuaient une quantité de hideux reptiles. Pas un objet qui offrît quelque attrait; tout repoussait la vue, tout choquait les sens; d'affreuses odeurs blessaient l'odorat, pendant que des cris rauques et assourdissants déchiraient les oreilles. Et il fallait traverser cet horrible désert ! Une puissance irrésistible poussait la vierge à travers ces ronces et ces épines, ces mares et ces rochers. Dire ce qu'elle souffrit, comme ses pieds et ses mains étaient déchirés, ses vêtements lacérés, serait chose superflue. Elle devait encore gravir un rocher âpre et nu, taillé à pic, où toute» les pierres étaient saillantes et aiguës, pendant qu'un soleil de plomb l'accablait de ses ardeurs. Elle arriva pourtant au som-

met : il lui semblait que la même puissance qui l'avait forcée à se mettre en route, la soutenait dans ce pénible chemin et la ranimait, quand elle était prête à défaillir.

Parvenue sur la cime du rocher, elle vit un homme venir à elle, grave et majestueux, beau d'une beauté particulière, resplendissant d'un éclat tempéré, et sur la physionomie duquel une placide et douce sérénité n'effaçait point les traces de la souffrance. Il s'arrêta bientôt; et la vierge, comme subjuguée par sa majesté, tomba à ses pieds. Ce fut alors qu'en baissant les yeux elle se vit entourée de haires, de cilices, de disciplines, de chaînes de fer et d'autres instruments inventés par l'esprit de pénitence. L'inconnu prit ensuite la parole :

— Ma fille, je suis ton Dieu; celui qui a souffert la mort pour toi ; celui que ton cœur aime , mais trop peu encore ; celui qui désire être ton époux, que tu dois chercher et préférer à tout, si tu veux être heureuse en ce monde-ci et en l'autre. Je t'ai fait parcourir les deux voies qui peuvent s'offrir à une âme sur la terre : c'est à toi de choisir. Tu te trouves maintenant à l'entrée de ces deux chemins : l'un est fleuri et agréable à la nature, qui se laisse facilement éprendre à ses charmes; l'autre est rude et repoussant pour les sens, qui se laissent aisément épouvanter par le sacrifice. Mais le premier mène à la mort, et le second à la vie. Tu es libre : choisis.

Comme le Sauveur achevait ces mots, que la vierge écoutait soumise et tremblante, un cri perçant se fit entendre. Un homme, un voyageur égaré, se tenait sur le bord du rocher, prêt à tomber dans le précipice. La jeune fille, émue, se précipite de ce côté-là pour le retenir. Déjà le malheureux, pris de TCTtige, avait perdu pied et roulait dans l'abîme. La vierge poussa une exclamation : — Jésus ! sauvez-nous ! nous périssons ! — Il arriva alors, toujours par la mystérieuse puissance des rêves, que cet infortuné se trouva retenu, suspendu sur le précipice, et se débattant daas les convulsions du désespoir. Et

ce qui le retenait c'était la main même d'Iréna, à l'aide de là corde et de la chaîne de fer qui gisaient là, tout-à-l'heure, à côté d'elle. Mais quels efforts ne devait-elle pas faire pour supporter le fardeau qui l'entraînait !

Ce fut dans les angoisses de ce travail surhumain qu'elle s'éveilla. Elle réfléchit longtemps à la signification de ce rêve étrange.

XIAII.

LE PLAK r>E L'UN,

Pavollas finit par reconnaître, ou du moins par deviner, le personnage qui se présentait chez lui. Celui-ci, du reste, baissa la partie de son vêtement qui cachait sa figure, puis la releva bientôt : sans doute parce qu'il voulait simplement se montrer au bandit, et rester inconnu à ceux que le hasard pourrait amener là.

— C'est moi, Pavollas, et tu sais pourquoi je viens. Mais d'abord, j'ai peine à te reconnaître sous ce nouveau costume. As-tu donc renoncé à la doctrine de Pierre Valdo?

— Cela n'est pas difficile. Les plantes sans racines s'arrachent aisément. Les souliers fendus peuvent avoir leur utilité dans l'occasion. Mais il est bon, dans ce monde-ci, d'avoir un habit de rechange; on peut ainsi servir plusieurs maîtres, sans trop se compromettre.

— Comme tu as fait dans toutes nos émeutes : prenant tantôt parti pour les chapitres, tantôt contre eux; ce qui a pu te procurer quelque profit, peut-être, mais t'a certainement rendu odieux à- tous. Tu ris? Il paraît que tu fais assez bon marché de la haine publique.

— Elle fait aussi bon marché de moi. Je ne sais qui en redoit à l'autre. Persécuté dans mes parents, proscrit dès le berceau, j'ai dû sucer la haine avec le lait. Aussi la haine ne m'at-elle pas fait défaut; nous avons grandi ensemble; nous mourrons ensemble. Avez- vous vu quelquefois deux arbres nés à côté l'un de l'autre, qui se trouvent rapprochés en croissant

et s'unissent tellement qu'ils ne forment plus qu'un? C'est l'histoire de la huine et de moi. Elle est ma vie et ma mort tout à la fois. Mon vieux maître, Ooliab, en pourrait dire pluslong que moi là-dessus.

— Quel est cet Ooliab? Voilà un nom qui m'a terriblement Tair juif.

— Aussi l'est-il. On peut vous le dire sans crainte, à vous, qui ne nous trahirez pas : l'Amer et moi appartenons au peu [île de Dieu.

— Vrai?

— Vrai comme la loi fut dictée sur le Sinaï, et comme nos pères adorèrent le veau d'or. Dites-moi, après cela, si nous pouvons aimer la ville qui nous expulsa. J'avais cinq ans quand l'édit de proscription m'atteignit. Que le vieux Miriaz jette encore ses plaintes aux quatre vents du ciel ! Si le commencement de sa carrière fut triste, le milieu et la fin ne lui ont guère ressemblé : il couche sur la pourpre et voit l'or affluer dans ses doigts. De quoi se plaint-il? Et moi!... ;

— Parles-tu de ce vieux serviteur du prince tartare ? Serait-il juif aussi?

— Comme vous êtes chrétien. Mille mots acerbes sortent d^ sa bouche tous les jours ; et pourtant il habite au sein des grandeurs," il est honoré, servi, comme Salomon autrefois. Ah! qu'il vienne dans le repaire de bêtes fauves qu'habite Pavollas^j d et il apprendra à se taire !

— Prends courage. Ton existence changera aussi de cou|

plus

leur. Tu n'es pas encore assez vieux pour ne pouvoir jouir. Bien des années s'écouleront encore pour toi dans l'aisance et la tranquillité. Si tu es fidèle à exécuter ta promesse, lu sais la récompense qui t'attend. Hésites-tu? Le bandit baissa la tète et ne répondit rien.

— Hésites-tu? reprit Robert; recules-tu? Te repentirais-ttt d'avoir engagé ta parole?

— Il n'est point dans mes habitudes de reculer, répondit en-j t'a

Tin Pavollas. Le sanglier ne se lance jamais en vain ; il fau( qu'il fasse sa trouée. Je tiendrai ma parole.

— Mais d'abord, qu'était-ce que ces phrases incohérentes que tu débitais dans ton sommeil? Je t'avoue que tu m'effrayais; ta figure était terrible, avec un de ses yeux ouverts, son froncement de sourcils et ses affreuses grimaces. Et puis tes gestes et tes grands pas...

— Ai-je fait des gestes? ai-je marché? dit le scélérat d'un air surpris.

— Eh ! tu oublies donc que tu t'es relevé, meurtri, à dix pas de l'endroit où tu t'étais couché?

— C'est possible. Ceux qui disent que l'homme s'appartient, mentent : l'homme ne s'appartient pas.

— Pendant la nuit il s'échappe à lui-même : tu as raison. Mais la nuit ne fait que reproduire les impressions du jour. Dis-moi donc ce que pouvait signifier ce trouble de tout ton

tre, et à qui s'adressaient ces apostrophes et ces impréca- I iiis? Tu parlais d'abîmes, de mer de poix, de lacs de soufre. ïa parlais aussi d'ange et de fleur... Voyons! quel est cet ange l quelle est cette fleur? Je gage que c'est d'Iréna qu'il s'aissait.

— Le jour emporte les rêves de la nuit comme la nuit efface les pensées du jour, répondit le soudart d'un air rêveur. 11 y a dans l'âme humaine un double fond, et l'un n'a rien de commun avec l'autre. Je ne sais ce que j'ai pu dire ; mais le sommeil du pauvre est rarement paisible. Attendez, cependant... Oui, je m'en souviens... comme d'un songe : je l'enlevais, c'est vra"; je l'enlevais, elle, je l'enlevais.

— Et avec effort, à ce qu'il paraît: car tu suais sang et €au. J'espère que l'opération te coûtera moins de jour que de nuit.

— Si mes souvenirs ne sont pas tout à fait effacés, on me la disputait. Un ange et un démon luttaient contre moi, et «'était trop. De là les efforts que j'étais obligé de faire. Oui,

la sueur a dû couler sur mon corps... Et on me l'arrachait,,; on me l'enlevait. Quand je me suis éveillé, le démon et moi nous étions vaincus dans la lutte : l'ange emportait son butio; vers le ciel.

— C'est bizarre, ton rêve. Sans doute, c'était une réminiscence de ce que je t'ai dit hier. Le démon, c'était de l Mure; et l'ange, c'était le beau tartare. Car j'ai deux rivaux PavoUas ; il ne faut pas l'oublier. Et tous les deux sont redoutables, fort redoutables; si je ne prends mon avance, je serai dupe de l'un ou de l'autre. Lequel des deux a le plus de chances, à ton avis?

— Qu'en sais-ie ? Elle pleure quand on parle de l'un , elle rit quand on parle de l'autre : c'est drôle, mais c'est comme ela. Ce souvenir et ces larmes ont sans doute leur signification : mais quelle est-elle? C'est ce que ma sagesse ne saurait deviner. *

— D'après ton rêve, ce seraient les larmes qui l'emporte-: raient, c'est-à-dire le taviare. Et c'est aussi ma pensée. Onj dit qu'il lui a fait et lui lait tous les jours de magnifiques cadeaux : étoffes précieuses, diamants, perles, vases d'or et d'argent. On assure même qu'il lui a envoyé une couronne de fiancée, de la plus merveilleuse beauté. Je sais, d'autre part, que de Ville a de fréquents rapports avec lui ; et que, dégoûté de ses échecs à propos des affaires de la ville, le pauvre municipal sourit à la pensée de quitter le pays pour la Tartaiie. As-tu quelques renseignements là-dessus ?

— Ce que vous dites est exact. Les cadeaux pleuvent chez la jeune fille. Plus beau l'un, plus beau l'autre. Elle les regarde^ ou ne les regarde pas ; elle sourit, ou ne sourit pas ; elle pleure' même , ou ne pleure pas ; mais aucune parole ne sort de sa, bouche. I

— Son vœu la lie, et je la sais assez délicate pour le resl pecter jusqu'au bout. Cela nous donne encore un peu de large| A uuiiiis que l'idée de l'enlever... j^

— Pas le tartare, pas le tartare, dit Pa voilas; non, ce sauvage n'est pas capable d'un pareil dessein. 11 laisse cela aux civilisés.

Le bandit lança à son interlocuteur un coup d'oeil ironique, auquel celui-ci n'eut pas l'air de faire attention.

— Et l'autre? reprit de Varey.

— L'autre, c'est diflërent. Il y a par là un page qu'il aurait bien fait de laisser partir avec le roi. On n'a pas de pires ennemis que certains amis.

— Que veux -tu dire? Ce Méry aurait- il commis quelque indiscrétion ?

— Fort utile pour vous, si vous savez en profiter. Ce n'est pas une chose claire, franchement exprimée, mais...

— Mais?

— Mais c'est une chose probable, vraisemblable ; un dessein entrevu; une pensée à demi-dé voilée. Enfin... le chevalier de la Mure ne songerait à rien moins qu'à faire enlever la belle par quatre archers. C'est pour cela qu'il est resté et a pris rang dans la troupe d'Imbert de Beaujeu.

Cette révélation troubla subitement Robert, et lui ôta un moment la parole et le sens.

— Je m'en doutais , reprit-il : un secret instinct m'avertissait que le coquin avait quelque intention cachée, en sacrifiant son poste d'écuyer pour jouer le rôle d'obscur soldat. Evidemment son orgueil ne se serait pas décidé à cette sorte de dégradation, si un motif puissant ne l'y eiit engagé. Ah! il ▼eut l'enlever? ah! il veut l'avoir? Eh bien! nous verrons. J'avais envie de traiter la chose plus ouvertement, d'aller droit à lui, et de lui dire : — Tu la veux, je la veux; nos droits sont égaux; mettons la question au bout de nos épées. Je te cite en champ clos : choisis le lieu , les témoins et les armes. — Oui, je songeais à cela, et Mechtilde m'y engageait fort. Peut-être, PavoUas, me l' aurais-tu conseillé aussi, toi qui aimes les moyens expéditifs.

— Les moyens les plus expéditifs ne sont pas toujours les meilleurs, chevalier de Varey. Un moyen ne vaut qu'autant qu'il atteint sa fin. Or, quel qu'eiit été le vainqueur, jamais cette jeune fille n'eût consenti à accepter une main souillée de sang.

— Justement; c'est ce que j'ai pensé. Le tartare eût eu beau jeu, alors; au seul bruit d'une pareille rencontre, Iréna voilait sa face , nous lançait l'anathème à tous deux... non pas l'anathème ( elle est trop douce pour cela ) ; mais elle se détournait de nous, à jamais, pour toujours; et nous en aurions été pour nos frais. Nous la chassions au fond de l'Orient.

— On peut le croire , mais sans trop l'affirmer. Il y a dans le cœur de l'homme bien des mystères; il y en a beaucoup plus dans le cœur de la femme. Posez comme principe que les choses les plus contraires à la loi de Dieu ne sont pas toujours celles qui déplaisent le plus, à la femme, même pieuse; qu'il est certains crimes sur lesquels elle passe plus facilement que sur certaines peccadilles; qu'une verrue sur le nez la choque plus qu'un petit accroc dans les mœurs; qu'elle tient avant tout à ce qu'on dépose des hommages à ses pieds; qu'elle se réconcilie bien vite avec une action peu conforme à la morale, quand elle sait que cette action a été faite pour elle ; qu'elle se croit digne de toutes sortes de sacrifices, et ne pense pas qu'il y en ait un trop grand pour la mériter, fût-ce celui du monde entier. Vous savez écrire, chevaUer de Varey, par exception aux gens de votre classe; eh bien! marquez cela dans vos notes, et croyez que ce n'est que la vérité.

— Tu peux avoir raison, Pavollas. J'ai déjà été à même de faire des observations de ce genre. Mais peut-être faudrait-il faire une exception en faveur d'Iréna. Il est certain pour moi que son âme est d'une trempe particulière; je crois sa vertu plus éclairée, plus solide et plus sincère que celle de toute autre femme que je connaisse. Sois bien sûr même que si je n'en étais pas convaincu, j'attacherais moins de prix à l'avoir.

C'est justement parce qu elle ne ressemble pas au commun des personnes de son sexe , que je suis prêt à tout sacrifier pour l'obtenir.

— Même la vie de votre rival. Eh bien! oui, je crois que si vous déposiez à ses pieds la tête du tartare ou de Godefroi de la Mure...

— Tais-toi ! tais-toi ! ne pousse pas les choses h ce point. C'est là une exagération déplacée.

— Elle s'en détournerait d'abord; c'est tout simple : une jeune fille n'aime pas le sang. Mais quand elle saurait que c'est pour elle que vous avez exposé votre vie, et que c'est l'ardeur lie votre amour qui vous a fait passer sur les lois divines : oh! dors, son cœur fléchirait; et sans trop s'en rendre compte, :11e serait terriblement fière et enchantée d'être mise à un si laut prix. Avez-vous ouï parler de Godesinde de Vergy' C'est somme cela que les choses se sont passées. Le vainqueur n'éait point le préféré. Mais il avait risqué sa vie pour elle , et ué son rival : c'en fut assez. 11 fut même fort étonné quand, lu lieu de quelques douzaines de malédictions et d'anahèmes auxquels il s'attendait, on lui tendit une main qu'il 'attendait pas. Le mariage eut lieu peu après, et tout se passa |»our le mieux. Je ne juge rien, je ne décide rien : je raconte.

n a vu des choses plus extraordinaires que celles-là; mais lUi qui se flatte de connaître un cœur de femme, ferait ieux, selon moi, de dire qu'il a fait un voyage dans la lune. Il est à propos d'apprendre au lecteur que la perfide insinuaon du juif vaudois n'était point de son fait. Elle lui avait été ggérée par une femme , sur les sourdes menées de laquelle ous n'avons pas eu le temps de nous étendre. Ténébreuse uvrière d'iniquité, Mechtilde de Varey placée entre deux assions violentes , l'orgueil blessé et l'amour dédaigné , avait ré de tirer une double vengeance. En engageant les deux vaux dans un duel, elle atteignait ou espérait atteindre ce ut. Si Godefroi succombait, elle serait vengée de son dédain;

si c'était son frère, elle n'aurait pas la douleur de devenir la belle-sœur de celle que sa jalousie ne pouvait souffrir. Mais avant tout, elle se flattait que ce duel, réprouvé par les lois divines et même par l'opinion publique , depuis les sévères ordonnances du roi Louis , suffirait à faire manquer le ma riage d'Iréna avec lequel que ce fût des deux prétendants; parce qu'une âme aussi timorée ne pourrait plus consentir à donner sa main à un homme souillé du sang de son prochain. Calcul infernal, mais digne du motif qui l'inspirait. Pour ceU elle s'était adressée à PavoUas, ayant appris de son frère qu'i comptait faire de ce sauvage guerrier le ravisseur d'Iréna Celui-ci n'eût pas mieux demandé que de se débarrasser ains de sa commission, car elle lui pesait : je ne sais quelle secret» répugnance s'attachait pour lui au rôle qu'on voulait lui fair« jouer.

— Voilà ce que j'affirme : un voyage dans la lune, reprit-il En tout cas ce serait, comme vous le dites, le moyen le plu expéditif. De la Mure une fois étendu à terre, la victoire étai gagnée.

— Qu'en sais-tu? Le tartare restait encore; et c'est, tu ei conviens toi-même, le plus redoutable de mes adversaires. Ca les larmes qu'on verse sur lui attestent un sentiment plus pro fond que ce vague sourire que mon nom et celui de Godefrc peuvent exciter. Ne le penses-tu pas aussi ?

— Oh! pour celui-là, répliqua le vaudois, il n'y a pas s'en inquiéter. Son sort est décidé et son affaire est faite.

— Quel sourire sinistre ! quel air sarcastiquc tu as ! Serait il, par hasard, déjà condamné à mort? Tu semblés parler d lui comme d'un homme de moins.

— A peu près. A moins que le vieux ne faiblisse... Ma non... 11 y a là aussi un amour dédaigné, un orgueil blessé un rival préféré, un... Je ne pense pas que le fidèle Nada perde tout à coup l'énergie de son cai'actère et le sentiment c sa douleur : non

— De qui parles-tu ? Serait-ce de ce vieillard attaché au service de Sapliiz ? Chacun remarque le profond abattement de ses traits, sa marche égarée et le feu sauvage qui brille dans ses yeux. On le dit profondément triste de la conversion de son maître.

— L'absinthe qu'il boit est amère, reprit le bandit avec son satanique sourire. Reste à savoir s'il la boira jusqu'à la lie. Le zèle de la loi de Moïse le remplit encore. Hé ! que n'a-t-il jeté de côté ses vieilles croyances et joui des biens que la fortune lui offrait? J'en sais qui -auraient laissé bien tranquillement un jeune insensé passer de l'Horeb au Calvaire, et se seraient contentés de sacrifier au veau d'or. Mais les idées ne sont pas les mêmes chez tous; et, comme dit maître Ooliab, il ne faut disputer ni sur les sauces ni sur les cultes.

— Parle donc plus clairement, et réponds à ma question : ce vieillard méditerait-il de se défaire de son maître ? Je n'ose penser que cela soit possible.

— Vous n'avez qu'un rival, répondit Pavollas, en attachant sur Varey son regard farouche. Je n'en dis pas plus, mais je l'affirme : vous n'avez qu'un rival, et c'est Godefroi de la Mure. Otez-le de votre chemin... et tout est fini.

I — C'est plus facile à dire qu'à exécuter, camarade. Je vois bien que tu inclinerais pour le duel. C'était là aussi mon intention; mais les raisons que je t'ai données tout à l'heure m'ont retenu. Do plus, je n'étais pas sûr du tout de triompher, tant s'en faut; de la Mure a l'habitude des armes que j'ai bien perdue, depuis que nos guerres civiles ont fait suspendre les tournois et les joutes. Toutes les chances seraient contre moi; tu n'en saurais disconvenir.

^ — On se fait aider, repartit le vaudois, en clignant de l'œil.

II y a encore sur la terre des âmes charitables (lui ne refusea i| pas un service à qui en a besoin.

— Misérable! tu me tentes comme un suppôt de Satan. Quand tu te serais entendu avec Mechtilde, tu ne dirais pas

mieux. Cela veut dire que tu m'aurais servi de témoin, hein?fe et que, dans l'occasion, tu m'aurais volontiers prêté l'appui de 1 ton épée ou de ta pique ?

— Ou de ceci, repartit le farouche, en montrant son poingJB fermé. C'est une arme fort commode, qui n'a pas besoin do* fourbisseur et qui peut faire son effet dans l'occasion. Il y a des preuves. - i

Robert de Varey fit quelques tours dans la caverne, pour ■ donner cours libre à ses réflexions. Tels étaient les ravageiw causés par la jalousie dans cette âme honnête d'ailleurs, qu'el|( pu ne reculait plus devant la pensée du crime. Se retournant en- itc core vers PavoUas : ie<

— Au fond , tu as raison : c'était le chemin le plus courl Jij pour trancher le différend. Lyon se vante de n'être point dam m le domaine du roi de France : les édits du roi Louis ne sau- W' raient donc nous y atteindre. Eh bien ! il est encore tempi nu peut-être de recourir à cette ressource, et voici à quoi j'avise «! Nous allons tenter l'enlèvement. S'il réussit , tout en est dit tu sais oîi tu dois transporter la jeune fille ; le temps et me I ji soins feront le reste. Si , par hasard , avant trois jours ( c'es p samedi que tu procéderas à l'opération : samedi seulement tou ait. sera prêt), si, dis-je, auparavant, de la Mure tentait le coup st alors nous nous mettrions à sa poursuite, et nous l' atteint drions en quelque heu qu'il se trouvât, fût-ce à la cour, fût ee sous les yeux du roi Philippe lui-même, et il nous rendrai ^sa raison de sa conduite. Est-ce entendu ? Puis-je compter su é toi ? ne.

Le bandit alla chercher dans un coin de son antre, u^mt rouleau de parchemin usé où se Usaient des phrases héijbii braïques. ml

— C'est là dedans que mon père priait, dit-il; c'est là auss efa; qu'il m'apprit à lire les textes sacrés. Donc la main sur ( vieux compagnon de ma misère, je jure de vous tenir pareil

— Mais où la mettras-tu d'abord ? dit Varey en promenanUB

es yeux autour de ce lugubre réduit. Car des Clarisses ici, I y a déjà loin; elle aura besoin de repos.

— On y a songé, répondit Pavollas. J'ai là trois ou quatre lattes sur lesquelles on la déchargera, et où elle pourra rendre un peu de repos, si cela lui convient, assurément cela le vaut pas les moelleux tapis qui forment sa couche chez son ère.

— Garde-toi de le croire. 3e sais de science certaine qu'elle ouche souvent sur la dure, et qu'elle est ennemie de tout ce ue nous appelons les aises de la vie. Et ce qu'il y a de plus tonnant, c'est que cela ne lui ôte rien de sa merveilleuse eauté ni de l'amabilité de son caractère. On dit qu'elle s'asujétit à toutes ces rigueurs, afin d'obtenir la conversion de on père. Nous pourvoirons à cette conversion par un autre iciyen; et de cette sorte elle pourra reprendre la vie comaune. Tu comprends, Pavollas, que Lutou finira par céder et e rapprocher de nous : il aime tant sa fille !

— Sans aucun doute. Il boudera d'abord , il fera la moue, jettera feu et flamme : car il est vif, très - vif. Mais,

près, il se rendra raison de la situation; et voyant la chose lite et sans remède, il comprendra que le plus court parti st d'accepter gaiement ce qu'on ne peut plus éviter ni déaire.

— Très-bien. Je suis enchanté que tu penses comme moi. amedi donc, quand elle sortira des matines des Clarisses elle n'y manque jamais le samedi ) tiens-toi au coin de la ue. C'est à minuit, tout est désert, il n'y aura pas de lune : 3ut favorisera ton coup de main. Mais surtout ménage sa liblesse; beaucoup, beaucoup d'attention, je t'en prie. Au eut de la rue, tu trouveras un cheval sur lequel tu la plaeras et monteras toi-même. Mais pas de cris, oh ! pas de cris • àillonne-la tout doucement, très-doucement, très-doucement, ins lui faire de mal. Sais-tu que je tremble quand je vois tes oignets d'acier et les bras d'Hercule ? J'ai jicur que tu ne

l'écrases entre ces tenailles, comme le vaut'->ur écrase un oisillon.

— C'est ce qui arriverait si je suivais vos conseils , sire Varey. Je suis vif aussi , très-vif par nature. Et vous pens» bien que si cette poulette venait à crier, je ne pourrais m'e: pêcher de... Oui, vous avez raison : elle serait broyée comi un œuf de fauvette.

— Tu me fais trembler. Alors... peut-être vaut-il mieux n <^ pas t'en mêler. Allons ! voilà que tu ris maintenant; tu Ht . moques de mes craintes. Tu ne sais pas, Pa voilas, combiejl'amour est timide , soucieux , inquiet , ingénieux à se toui* inenter. Sais-tu que, d'ici-là, je n'aurai pas un instant A tranquillité ' A tout moment je rêverai que tu ne me rapporte qu'un cadavre.

— Ce serait encore quelque chose. Vous l'auriez au moin morte, sinon vivante; et vous pourriez l'enterrer avec le honneurs dus à son rang. Et même...

— Tais-toi, misérable ; n'insulte pas ainsi à ma sollicitude Tâche de trouver un moyen de la tromper, de lui faire croir que tu la conduis... que sais-je, moi? à l'hospice. Elle t connaît, elle t'a vu malade; elle te croira peut-être. Ne ri donc pas ! Pourquoi ris- tu ?

— Je ris de votre inexpérience , chevalier de Varey. Vou m'avez l'air d'un homme pris dans un filet, et qui s'embar rasse d'autant plus qu'il fait plus d'efforts pour en sortir. Oi '' voit que vous ne savez pas encore ce que c'est qu'une diffi culte ni un expédient. Eh bien ! apprenez donc que la jeun , fille ne me croirait pas, si j'essayais de lui conter une fabl quelconque, et qu'il m'est impossible de lui fermer la bouche de la museler, comme on ferait à une bête fauve.

— Alors elle criera.

— Sans aucun doute. Nous la laisserons crier.

— Mais tout le quartier s'éveillera.

— Oui ; mais ce ne sera pas à cause d'elle.

— Je ne te comprends pas. Te joues-tu de moi ?

Le sauvage alla dans un coin de son antre, en rapporta une rompette, l'emboucha et en fit sortir un son tellement retenissant que Varey fut obligé de se boucher les oreilles. Puis la léposant paisiblement , il reprit :

— Voilà qui peut couvrir la voix d'une fauvette. Là-dessous a pauvre créature aura beau se débattre et invoquer tous les aints du paradis ; je veux être pendu au premier gibet si on entend plus qu'un bruit de roseau dans la tempête.

— A la bonne heure. Mais toute la rue, mais toute la ville a se mettre sur pied. Tu causeras une rumeur, un mouveaent qui fera manquer toute l'afTaire.

— Ne le croyez pas. Ce fou d'Imbert de Beaujeu s'est déjà visé de jouer des tours de ce genre, et personne ne s'en est mu. n est si fier d'être chargé de la garde d'un Pape et d'un oncile !

— Alors... si au lieu d'une trompette on en employait trois u quatre ? J'ai deux valets qui s'entendent passablement sur

cor de chasse : je pourrais te les adjoindre.

— Chose superflue, dangereuse peut-être. Ce serait dépasser but sans raison. On voit bien que l'expérience de la vie

ous manque. Il faut ce qu'il faut, mais rien de plus.

— Eh bien ! tu as raison : je m'en rapporte à ta sagesse, ais comme tu l'entendras; et une fois la jeune fille ici, suis e point en point les instructions que je t'ai données. En attenant, prends ces cinq pièces d'or. Je compte sur toi. Adieu.

Robert se retira, pleinement rassuré sur le succès de son lan.

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